CHAPITRE X
Comme tous les enfants qui ne prennent conseil que d'eux-mêmes, Marguerite de Primelles devait se laisser porter aux plus folles résolutions. Cette jeune fille de dix-sept ans, aveuglée par un amour de roman à l'âge où la plupart des filles de son état avaient depuis trois ou quatre années contracté mariage, se livra corps et biens au séducteur pervers qui prenait son honneur pour jouet. Quand elle eut commencé d'entretenir avec Florimond une correspondance où M. Aimeri d'Olivier dépensait sa meilleure encre sous la signature pastorale de Tircis, Marguerite, qui s'y appelait Astrée, ne respira plus que pour son berger. Tout disparut : famille, dignité, devoirs. Elle ne pensa plus qu'à ce Florimond par qui elle avait commencé de vivre. Elle ne lui cacha pas son ferme propos de s'unir à lui pour jamais. Puisque les préjugés brutaux et grossiers les séparaient,
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puisqu'il était impossible que la fille du baron de Primelles épousât publiquement la iils du marquis de Bannes, elle se marierait avec lui secrètement.
Était-ce leur faute, après tout, si le prie dfe Florimond avait tué le père de Marguerite? Et faudrait-il que leur vie fût à jamais gâtée pu crimes ou les malheurs de leurs proches? Mille fois non! Marguerite de Primelles n'était point de ces âmes vulgaires promptes à se plier aux règles imposées par la prudence humaine. Elle se tenait pour une de ces natures d'exoeptftOl] qui ne sont point justiciables du tribunal de la médiocrité. Aux grandes pensées doivent succéder les grandes actions : elle avouerait son amour pour llorimond aux quatre vents du ci. 1 ; elle sui\iait 1 élu de son cœur où il la voudrait conduire. Elle s'en remettrait à lui de la protéger, et elle régnerait en souveraine tendrement et despotiquement sur son cœur.
C'est pourquoi Marguerite de Primelles entra dans les projets de Florimond avec une facilité qui ne laissa pas d'étonner un peu celui-ci. .Mais cet étonnement fut éphémère, tant l'incomparable fils de Julie nourrissait de confiance dans le pouvoir de sa personne. Incapable de comprendre que son succès était moins dû à sa propre qualité qu'aux circonstances, il se fit honneur d'une aventure misérable où tout galant de quelque expérience eut été capable d'entraîner la fille intraitable et bornée, à l'esprit
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faussé par des lectures prises au pied de la lettre, qu'était MUe de Primelles. L'isolement, l'oisiveté, la vanité, l'activité sans objet d'un esprit condamné à tourner ainsi qu'une meule a vide, avaient à tout jamais faussé cette intelligence médiocre dont les barrières étaient irrévocablement tracées par une obstination sauvage.
Florimond, d'ailleurs, ens'attachantà perdre Mlle de Primelles, suivait moins les projets de vengeance de sa mère que les inspirations d'un caprice. Quand il se décida à enlever Marguerite, il en était aux trois quarts amoureux. Et c'est de quoi se réjouissait M. Aimeri d'Olivier, qui, suivant avec son génie discipliné et étroit les instructions de la marquise, trouvait dans cette ardeur une garantie de la réussite de ses desseins. Chargé de composer les épîtres galantes de Florimond à sa bergère, il y consumait plus d'art qu'un agent politique du cardinal ministre n'en dépensait pour rendre compte des menées d'un commissaire impérial. Et le poète entretenu, à écrire de si jolies choses, se surprenait à penser, avec amertume, que cette prose ou ces vers, signés tout bonnement par lui, n'obtiendraient jamais le prix qu'en attendait le berger Tircis, autrement dit le jeune baron de Chézal-Benoît.
M. Clément Malompret était le messager de choix qui assurait le fonctionnement régulier et secret de cette correspondance amoureuse. Chaque billet passait de ses mains dans celles
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de Françoise Colbert. qui le remettait h sa jeune maîtresse et renvoyait la réponse par les mêmes moyens. Et tout cela avec tant de précautions et de prudence que personne ne se doutait à Primelles de ces intrigues dont Catherine de Lépinière elle-même ne parvenait pas à connaître la nature exacte.
Pendant des jours, elle courut par les boi par les champs, avec son oiseau ou ses chiens, pour mrveiUer Florimond et surprendra quel qu'une de ses entrevues avec Marguerite. Elle perdit son temps. Depuis qu'ils commun! quaient par lettres, leurs rendez-vous aval pris fin. Et M"* de Lépinière ne put rien < naître des projets de Florimond. Elle remarqua seulement que des corvées ne cessèrent de travailler à remettre en état le chemin carrossable qui. ayant sa tête à la forêt des Usages, rejoignait entre Chérigny et Poireuil la route qui mène à Issoudun parla région boisée de Cln Benoît et de Cheurs. Ce chemin, depuis longtemps sans emploi puisqu'il commençait au château de Primelles pour entrer aussitôt dans les terres de Bannes, était retournée la nature. La végétation l'avait recouvert. Aujourd'hui, sur une longueur de plus de deux lieues, les tenanciers du marquis s'occupaient à le rendre praticable.
Au départ de la Drapière, qui se rendit à Paris avec Nicole Deleuze, le 7 juillet, succéda bientôt celui de Florimond. Accompagné par
Aimeri d'Olivier et ses fidèles La Butière et Tourouvre, sans préjudice des grands laquais, il s'était mis en route avec ses meilleurs équipages, annonçant à qui voulait l'entendre qu'il s'en allait à Paris pour y remplir les devoirs de son grade de lieutenant aux gardes. L'écuyer Piccolomini avait pris place dans la suite de la marquise. MUe de Lépinière demeura donc seule à Bannes avec sa maison, qui s'augmenta de Maroie Lenatier. La belle fille d'atours était tombée en disgrâce pour avoir roussi plus que de raison une papillote de Julie.
Demeurée presque seule au château, elle offrit ses services à Mlle de Lépinière. Celle-ci les accepta parce qu'elle voyait en Maroie une alliée sûre. La fille d'atours n'était-elle point l'amie de Robert de Rustigny, l'écuyer de Mm* de Primelles? Ainsi, Catherine pourrait, au besoin, se tenir au courant des actions de Marguerite, qu'elle jurait de surveiller sans relâche. Sourde aux prières de M. de Montenay, son tuteur, qui lui conseillait de se retirer à Bourges chez la marquise de Creulles, Catherine continua donc d'habiter Bannes.
— Je suis obligée d'y résider, lui dit-elle, parce que je sens se resserrer autour de mes amis Primelles les mailles d'un sinistre complot... Ne me taxez pas d'injustice! Ceci n'est pas le fruit d'une imagination maladive, et je ne me trompe pas, hélas! Bientôt, sans doute, vous appellerai-je à l'aide.
— Vous me trouverez à vos côtés et aux leurs. Mais chassez ce souci! Peut-on vivre ainsi avec des idées noires, tristes vapeurs qui obscurcissent votre jeunesse qui ne demande qu'à se dépenser utilement?... Croyez-moi, Catherine, redevenez ce que vous fûtes toujours, avant que ces singuliers soupçons vouscnU-vcnt la paix de 1 'âme. N'êtes-vous donc plus l'Atalante. la Diane des anciens jours? Quand vous souhaiterez une bonne journée de chasse, prévenez-moi, et vous me verrez arriver avec Mau un d'Anrieux... A propos, vous ne savez peut-être pas que Marion a été la reine du bai de Bourges? Du bal de la rue, s'entend! Toute la ville s'est I ''mue et la voulu admirer... Beaucoup d'honneur en a rejailli sur Mauny, heureux possesseur de cette beauté du Nord.
Et, heureux de saper son rival en présentant l'éloge de sa gouvernante, M. de Montenay avait demandé assez timidement à Catherine ce qu'elle pensait de M1U de Primelles. Car cet amoureux platonique de la nièce de Mordicourt tenait un peu, quand il s'aventurait sur le pays de Tendre, la conduite du lièvre, animal que ronge une crainte qui n'est jamais sans objet.
— Avez-vous remarqué son air distrait à l'assemblée?... Quand je la priai pour danser, elle me refusa sans paraître ni entendre ni voir. On eût dit qu'elle dormait éveillée.
Catherine jugea inutile de mettre Montenay
au courant des causes qui rendaient M11* de Primelles insensible à ses hommages :
— Il est bien malheureux, ami Montenay, que Marguerite soit sujette à des visions où se complaît son humeur bizarre. A vous donner franchement mon avis, la pauvre fille est plus digne de compassion que de blâme. Depuis quelques jours, j'observe chez elle des changements qui m'inquiètent. Mais, quelque chagrin qu'elle éprouve, Marguerite est si fière qu'elle ne veut jamais rien confier. Laissez au temps le soin de la rendre plus sage, et comptez sur moi pour l'y aider ! . . . Aujourd'hui, je renonce à lui parler raison.
— Je crains, répondit M. de Montenay, que cette charmante fille ne soit victime des rêvasseries poétiques auxquelles incitent tant de méchants auteurs avec leurs bergeries, leurs discussions amoureuses reposant sur des pointes d'aiguilles et autres billevesées de même farine. C'est un grand malheur que de semblables livres, tenus pour moraux par les prudes inoccupées, courent librement le monde et gagnent la place sur nos vieux conteurs libres, voire licencieux, mais qui n'empoisonnaient pas les cœurs par un perfide venin enrobé dans le miel de leurs phrases.
Ainsi causant, M. de Montenay et Catherine traversaient la petite clairière du bois de Toux, qui est le cœur de la vaste étoile dont chacun des rais est une allée forestière. Par celle des
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ventes Michaud. l'éclaircie se continuaitjusqu à ce chemin auquel les corvées de Saint-Baudei et de Corquoy ne cessaient de travailler depuis plus de huit jours. La jeune tille proposa à son tuteur de longer sous bois ce chemin pour rentrer au château de Bannes par la font Usages. Et elle envoya son écuyer Andiv d'Aichelet. dans lu direction contraire, côtoyer le même chemin jusqu'à Chcz.il Benoit, sous le prétexte d'interroger les gardes des Rauches sur l'état des sangliers. A la vérité, elle donna à André d'autres instruetions. Puis, suivie par les deux laquais armés dont elle se EÛStil accompagner toujours depuis cette battue loups où elle avait f.iilli tomber vietime des sicaires de Julie, Catl. joignit son tu-
teur.
C'était par la lin d'une belle après-midi de juillet, lourde et chaude. Les chevaux que cessaient de tourmenter les mouches depuis que le soleil descendait sur l'horizon, s'ébrouaient en martelant lourdement le tapis moussu de l'allée. Des hêtres la bordaient, et aussi des chênes et des ormes dont le feuillage sombre s'éclairait de place en place par les Irondaisons vert tendre des peupliers blancs. A cette heure du jour, tout reposait. Les paysans étaient rentrés chez eux pour souper. Seuls les gens de corvée peinaient à combler les ornières, à aplanir le terrain du chemin qui aboutissait à la forêt des Usages.
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— Savez-vous. Montenay , fit Catherine, pourquoi l'on travaille si activement de ce côté?... Vous l'ignorez, me dites-vous... Qui nous empêche de mettre pied à terre, et, remisant dans les taillis nos gens et nos chevaux, d'écouter, à l'abri des arbres, ce que se racontent ces hommes?... Si nous les interrogeons, nous ne tirerons rien d'eux, j'en ai peur. Tandis que, s'ils ne nous voient pas, peut-être pourronsnous saisir quelques propos utiles... Que voulez-vous? Je ne vois partout qu'embûches et conspirations contre mes amis Primelles. Le départ subit de la mère et du fils, je parle de Florimond et de Julie la Drapière, ne me plait qu'à moitié. Et d'abord Florimond a-t-il vraiment quitté le pays? C'est ce dont je ne jurerais pas... Allons, venez!...
Obéissant comme toujours aux caprices de sa fantasque pupille, M. de Montenay avançait maintenant à pied, avec elle, dans le lacis de végétations parasites qui formait un épais rideau à la lisière orientale du bois de Toux. Se glissant à travers les tiges entre-croisées avec la souplesse d'une bête des bois, Catherine ouvrait la marche, et son tuteur la suivait avec assez de peine dans cet enchevêtrement forestier où s'accrochaient, à chacun de ses pas, son chapeau, ses éperons ou son épée. Ils atteignirent enfin le pied d'un gros châtaignier dont les branches, vierges de tout élagage, commençaient à cinq pieds du sol pour retomber à
quinze pas autour et former ainsi une toiture circulaire composant le plus impénétrable des abris. Quand il» furent entrés dans celte sombre retraite, ils se trouvèrent surplomber la roule à hauteur d'homme, et ils pouvaient, invisibles, surveiller et écouter les gens occupés à remuer la terre au-dessous d'eux.
Tous travaillaient sans entrain, et, même, la plupart se reposaient sur les talus, ou, assis dans le fossé qu'avaient accentué les besoins du remblai, échangeaient leurs réil - leufl
plaintes surtout. Le mécontentement de ces rustiques, toujours habiles à éluder les prestations, se traduisait par des malédictions contre Florimond d'abord, et ensuite contre le valet de chambre, Clément Malompret. Sans cesse sur leur dos, cet étranger ne craignait pas de stimuler à coups de bâton le zèle des moins empressés. Et puis, quel besoin de refaire cette route dont on ne se servait pas depuis vingtcinq ans, et qui aboutissait au bois des Usages, propriété des Primelles, où ceux de Bannes n'avaient point droit d'accès? Seuls les anciens du pays l'avaient vue en bel état et nette, cette route, à ces époques où les gens du roi donnaient la chasse aux huguenots et obligeaient les voyers de Dampierre, de Condé et de Mareuil à entretenir les chemins pour le passage des troupes et de leurs charrois.
— Et tout cela, mes enfants, pour que ce petit seigneur de quatre sous puisse se prome-
neren carrosse de son château de Ghézal-Benoît jusqu'à Primelles, où il n'a que faire!
— C'est la vérité, répondit un second paysan au premier qui exprimait ses doléances, la pure vérité! Pendant que le sieur Florimond, que j'ai connu haut comme ma bêche et s'appelant Pontaillan, se prélasse à Chézal-Benoît en compagnie d'une lingère de la ville, nous devons peiner sous le soleil, au grand dommage de nos récoltes...
Catherine avait appuyé la main sur le bras de M. de Montenay :
— Vous avez entendu. Mes pressentiments ne m'avaient pas trompée. . . Florimond est bien ici... Chut!... Écoutons!... Que se passe- t-il?
Il se passait une scène des plus ordinaires depuis qu'on avait entrepris de réparer le chemin. M. Clément Malompret, fondant à l'improviste sur les bavards, les chargeait à coups de bâton. Et, tel un chef d'armée, il les objurguait du haut de son cheval :
— Ah! ah! canailles! C'est ainsi que vous obéissez aux ordres de M. le baron! Eh bien, tenez-vous pour assurés que si le travail n'est pas fini dans deux jours, après-demain, treizième de juillet, et avant le coucher du soleil, on vous mettra à la raison! Cottebleue vous baillera de nos nouvelles...
Un vieux paysan, tenant office de conducteur des travaux, s'interposa : « Point n'était besoin de mener tant de bruit ni de bousculer
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les gens. Que ce valet prît garde à lui. Le bûton pourrait bien répondre au bâton. Les choses seraient en état, ainsi qu'on en avait convenu, dans la matinée du surlendemain. Maintenant, c'était l'heure de rentrer. Que chacun prît ses outils et s'en fût chez soi I » Rappelé au sens de L-alité par ces sages paroles. M. Clément Malomj'i juant des deux, partit dans la
direction de Chèvre,
M,u de Lépinière, une fois de retour à Bannes, n'eut rien de plus pressé que de mander André d'Archeh t. M lii celui-ci ne rentra que tard dans la nuit, car la lumière de la lune, voilée par les nuages gros de ploie, luia\ait tait défaut dès l'entrée des bois. 11 n'avait pu courir qu'à petite allure, avait failli vingt lois se rompre le cou, sans compter que son cheval était revenu boiteux. André insista sur les pré* cautions qu'il avait dû prendre pour dérouter les espions dont il croyait être poursuivi. Mais il rapportait des renseignements utiles : Florimond était à Chézal-Benoît avec ses équipages et son monde, et aussi sa mignonne de Bourges. André avait vu Madelon se promenant dans le jardin entre M. de la Butière et une vieille femme qui portait un enfant entre ses bras. Il avait même entendu ces gens causer de leurs projets et de leurs affaires. Le lendemain au soir, tous devaient retourner à Bourges, où Florimond les rejoindrait sans tarder. M1Ie Madelon ne cachait pas son mécontentement. Le
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beau carrosse qu'elle avait vu dans la cour du château et dont elle avait compté se servir pour ce voyage lui avait été refusé. Gomme pour l'aller, le retour se ferait à dos de mule; et les deux commères se demandaient à qui cette voiture était destinée.
Aux explications embarrassées de La Butière, elles répondaient par des remarques aigres et pointues. Pleine de jalousie et de défiance, Madelon prétendait que Florimond voulait emmener une femme avec lui dans ce carrosse ; et la vieille M acette grommelait de vagues menaces tout en berçant le marmot, qui criait. Puis Florimond était arrivé, et André d'Archelet les avait perdus de vue parce qu'ils s'étaient enfoncés sous une charmille.
Quant à la voiture, il l'avait examinée pardessus le mur. Elle était neuve, de cuir noir à ferrures bleuies, massive, solide, à la façon de celles dont on se sert pour les longs voyages. Briand Perrasset, le premier cocher de la marquise, se pavanait autour et en expliquait les beautés aux hommes d'écurie qui l'escortaient :
— Avec un pareil carrosse, mes enfants, on passerait par les plus mauvais chemins. Voyez comme les roues en sont solides et légères, et quelles courbes de rais ! Les bandages des jantes ont là plus de jeu qu'à l'ordinaire. Cet écartement est prévu pour éviter réchauffement, et les têtes des clous sont forgées en table de diamant, ce qui présente ses avantages...
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Et, comme on lui demandait s'il savait dans quel but ce remarquable véhicule avait été amené de la Châtre à Chézal-Benoit, le cocher trancha de l'important :
— On sait ce que l'on sait... 11 suffit... Cela n'est pas pour votre museau, mes drôles ! Ce que logera là dedans M. le baron est de telle qualité!... Enfin, je m'entends!... Allez, occupez-vous de fourbir les harnais. Ce sont vos atlaires, laissez-moi aux miennes!
Et Catherine de Lépinière, réfléchissant sur tout ce que lui rapportait lécuver André d'Archelet, se demain lut ri Florimond ne méditait pas quelqu'un de ces rapts audacieux qui assurent à leur auteur une place honorable parmi les héros de la galanterie. Quelle pouvait être la victime de ce criminel projet?... Marguerite de Primelles, peut-être?... Mais, dans ce cas, pourquoi Florimond, au lieu de demeurer au château de Bannes, qui touchait a celui de Primelles, disposait-il tout à Chézal-Benoît, maison séparée du logis de Marguerite par six lieues de pays et de mauvais chemins?... Voulait-il assurer le secret?... Oui, sans doute. En passant par la route qu'il faisait réparer, il amenait son carrosse à deux ou trois cents pas de la pièce d'eau qui marquait la place du vieux donjon de Primelles. Maintenant, s'agissait-il d'un enlèvement par la force ou par la ruse? Ou bien Marguerite était-elle de connivence avec Florimond ?
A cette dernière question que se posait Catherine, la réponse fut fournie le lendemain, par hasard, ou plutôt grâce à la patiente sagacité de la jeune fille. Comme elle causait, suivant son habitude, avec Louis-Antoine, parmi les herbes de la garenne de Tonlieu, elle vit Françoise Colbertqui marchait avec précaution dans le chemin creux, théâtre de la déconvenue de M. Clément Malompret. La chambrière de Marguerite s'arrêta près d'un vieil arbre crevassé, puis, regardant autour d'elle, s'approcha de ce tronc ruiné, introduisit sa main dans un trou et en retira un papier plié qu'elle cacha furtivement dans son corsage. Quand Colbert eut disparu, Catherine, qui n'avait pas cessé de la suivre des yeux, demanda à Louis-Antoine s'il n'avait pas remarqué la présence, aux premières heures du matin, de Clément Malompret ou de quelque autre valet de Bannes dans le chemin.
— Si fait, répondit le jeune garçon. Clément a encore passé par là il n'y a pas deux heures. Je ne sais ce qu'il cherchait dans ce gros orme où, l'année dernière, des frelons avaient installé leur nid, mais il fouillait dans la crevasse et semblait y chercher quelque chose. Peut-être y cache-t-il son argent?... Je me proposais d'aller le reconnaître lorsque tu es survenue.
— Tu aurais mal agi, Louis- Antoine. Laissons ce drôle thésauriser à sa guise, et ne nous
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abaissons pas jusqu'à surveiller ses gestes... Je te défends de fouiller dans le terreau dv arbre. Cela ne te regarde pas. C'est une action en tout indigne d'un gentilhomme que d'épier un valet. . . Allons, l'heure s'avance, il faut nous séparer. Va-t'en donc prendre ta leçon d'es-
ie! Demain, nous chasserons à l'oiseau Aujourd'hui, j'ai ail
Elle reconduisit Louis-Antoine jusqu'à la chaumière des bergers, où elle ni I mt
que son ami regagnait sans hâte le château l 'attend liant son grand-oncle Le llouiriller, l'écuyer Robert de Rustigny et les épées d'aï ci ce.
M,u de Lépinière s'entretint quelque temps avec la vieille Jeannette Labrande et lui donna rendez-vous pour le lendemain matin, ilms la garenne de Tonlieu :
— Tu viendras avec Symphorian et tes E et les garçons bergers. Sur toutes choses, prends bien garde que l'on ne nous voie pas ensemble. Il s'agit d'une question de vie ou de mort pour les Primelles!... Je ne puis t'en dire davantage pour l'heure. . . Jeannette, je retourne à Tonlieu. Arrange-toi de manière que Marin m'y rejoigne avant la nuit!
— Allez en paix ! Vous serez aussi en sûreté, seule que vous êtes, mademoiselle, que si vous étiez gardée par tous vos gens! Symphorien veillera sur vous, et Marin viendra. Avant que vous ne soyez rendue à Tonlieu, ils seront
avertis... Allez, chère enfant du bon Dieu, ma future maîtresse, et que les anges du ciel vous conduisent!
Catherine passa trois heures, étendue dans les broussailles, au-dessus du chemin creux, sans rien voir venir. Elle ne se découragea pas et fit bien, car, vers la cinquième heure du soir, Françoise Golbert reparut. Avec la même circonspection que la première fois, la fille de chambre s'approcha de l'arbre. Elle tira une lettre de son corsage, la glissa dans le creux du bois, et se sauva, légère, dans la direction de Primelles, sûre de ne pas avoir été observée.
Mlle de Lépinière n'hésita pas. Elle descendit à son tour dans le chemin, et, un instant après, elle tenait dans sa main le billet écrit à Florimond par Marguerite de Primelles. L'adresse s'étalait en toutes lettres sur le dos du papier plié, scellé d'un grain de cire, et Catherine reconnut l'écriture de Mlle de Primelles. La délicatesse, qu'elle avait gravement prêchée à Louis- Antoine, commandait à Catherine de ne pas violer le secret d'une correspondance qui ne lui était pas destinée. Mais le sentiment d'un devoir supérieur lui ordonna de ne pas s'arrêter aux mondaines convenances. Était-ce bien le moment de s'attarder là-dessus, lorsque l'honneur d'une famille qu'elle chérissait et la tête plus chère encore de son Louis-Antoine dépendaient de ce qu'elle allait apprendre et de ce qu'elle pourrait peut-être empêcher?...
356 l INCOMPARABLE FLOHIM
Catherine se glissa jusqu'à sa coulumi» re cachette. Elle se déganta, rompit avec mille soins la cire après l'avoir ramollie sous son doigt, et lut le billet amoureux de Marguerite de lVi melles. Ce n'était pas l'épitre tarabiscotée d Un. précieuse, mais une lettre écrite d'un seul jet, sans art, encore qu'on y retrouvât la fâcheuse tendance de la liseuse de IWstrée au pathos et au langage des ruelles :
<( Oui. mon cœur, par ses battements réglés sur ceux du vôtre, est le balancier qui m'a vertit kfl boiteuse des heures et de la fuite trop lente du temps! Aurai je jamais ce courage d'attendre jusque-là? Oui, demain, l zième jour de juillet, à minuit, sonnera cette heure de la délivrance où je tomberai dans vos bras. A minuit, à votre premier appel, je s à la porte d'eau du sud-est. Colbert, qui sait ramer, nous mènera du fossé à la rive. Et là je remettrai ma vie entre vos mains. Que la mort ne me prenne pas avant cette heure que j'appelle de mes vœux, c'est là tout ce que je demande. Vivez pour moi, comme ne veut vivre que pour vous celle qui vous aime et qui ne signe plus Astrée pour son berger Tircis, mais Marguerite de Primelles. »
A lire cela, M,u de Lépinière n'éprouva ni douleur ni surprise. Elle ne songea pas davantage à s'enorgueillir de sa pénétration. Courageuse et sage, pareille au chirurgien qui va tenter de sauver un blessé par une opération
cruelle, que peut faire manquer la mollesse de la pitié mal entendue, elle prit son parti sans faiblir : « Oui, je la sauverai malgré elle! »
La cire, soigneusement refoulée avec la pointe d'un petit couteau qui ne quittait jamais Catherine, reprit sa place. Et, comme aucun cachet n'y était imprimé, les choses se trouvèrent remises en état. Impossible de voir que la lettre avait été ouverte. Elle fut cachée dans le creux de l'arbre. Et, quelques minutes plus tard, un homme tout vêtu de gris, masqué, les bords du chapeau rabattus sur le nez, arrivait à cheval. Malgré son déguisement et son masque, Catherine reconnut le valet de chambre de Florimond. En même temps, le son aigre du cornet de Symphorien déchira l'air derrière elle. Ainsi le vieux berger annonçait-il à M1Ie de Lépinière la présence d'un danger et la présence aussi de ses dévoués protecteurs.
M. Clément Malompret, sans quitter sa selle, cueillit au fond de son trou le précieux papier, qu'il enfouit dans sa fonte droite, et repartit à vive allure, tirant sur Lunery, puisqu'il laissa sur sa gauche le château de Bannes.
Catherine, toujours immobile dans ses broussailles, entendit alors un sifflement doux et prolongé. Les branchages s'écartèrent tout auprès d'elle, et apparut la tête embroussaillée de Marin.
— M'est avis que le méchant coquin est venu ici pour mal faire. Il est parvenu jusqu'ici
par le chemin neuf et le bois des Usages I Faut-il courir après lui, notre demoisaUeJ
— Te doutes-tu. Marin, de ce qu'est ce coquin?
— Non. par ma S
— En bien, c'est Clément Malompret, le valet de M. Florimond qui maintenant la protège!... Puisses-tu ne pas apprendre ln»|> l mal que le seigneur de Bannes veut h lires et à toi!... Mais ce n'est pas le temps de se pandre en vaines paroles. Cours sur les traces de Clément! Et. si tu tiens à la vie, qu'il ne soupçonne pas qu'on le suive. Ne le quitte pas avant qu il ne soit de retour à Chésal Benotl. A quelque heure de la nuit que tu reviennes, demande-moi au château. Un homme de garde t'attendra à la porte et te mènera jusqu'à moi.
Aussitôt rentrée au château de Bannes, Catherine ordonna à André d'Archelet de se t en avant de la porte d'entrée, de guetter Marin, toute la nuit, s'il le fallait, et de le conduire dans le parc où elle demeurerait au fond du cabinet de verdure qui s'ouvrait sur la grande allée, du côté de Léchalusse. Attentive et bi< nveillante, s'intéressant toujours aux besoins des petits, qu'elle ne croyait pas formés d'une autre pâte que les riches de la terre, M11" de Lépinière fit dresser dans le bosquet un repas solide; et elle se livra, seule, à ses réflexions, dans l'ombreuse retraite où elle se plaisait i passer les heures les plus chaudes du jour.
Ainsi c'était vrail Florimond allait enlever Marguerite de Primelles, et celle-ci se prêtait au rapt! Catherine frémit en songeant au sort de la malheureuse fille livrée sans défense à cette brute malfaisante qu'était le fils de Julie. Mais Mlla de Lépinière était trop courageuse pour s'arrêter longtemps sur des regrets et de stériles récriminations. Elle s'était juré de sauver Louis-Antoine des sinistres projets de Florimond, de sauver aussi Marguerite. Sans se tracer une ligne de conduite immuable, elle se décida à s'inspirer des circonstances. Avant toutes choses, il convenait de ménager l'honneur de Mlle de Primelles. Prévenir sa mère eût été inutile et dangereux. Catherine connaissait, sans lui avoir pour ainsi dire jamais parlé, cette femme exaltée et silencieuse. Elle avait deviné que la veuve du baron de Primelles ne vivait plus, depuis le meurtre de son mari, que pour la vengeance. Cette mère, déchirée à la fois par sa passion vindicative et par ses remords religieux, incapable d'obéir à ceux-ci quand ils lui ordonnaient de répudier celle-là, ne voyait dans Louis-Antoine que le vengeur de son père assassiné.
Et c'est pourquoi Mme de Primelles ne s'occupait que de pousser son jeune fils vers les exercices de l'escrime, comptant, dans son aveugle désespoir, sur la seule épée pour détruire l'héritier du marquis de Bannes. Si Catherine dénonçait à cette veuve implacable lin-
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famie de sa fille, la baronne ne verrait dans Marguerite que l'abominable complice de Fiorimond, c'est-à-dire de cet homme qui était le fils du meurtrier de son père. M"- de IVi nielles, dans sa colère sans frein, irait au-devant du scandale. Peut-être chasserait-elle Marguerite l'enverrait-elle dans quelque cousent; et le monde n'ignorer. ni rien <1 nue ln>toire dont la chronique amusante s'em| in mit. Le beau rôle serait pour Fiorimond Ri encore Louis-Antoine serait victime dans cette affaire. La baronne le lancerait contre Fiorimond.
Du combat le dénouement n'apparaissait pas douteux à Catherine. Plus âgé de quatre ans au moins que Louis-Antoine, ayant l'âge d'homme alors que celui -ci n'était encore qu'un enfant, Fiorimond, entraîné à la pratique de l'épée, riche de l'expérience acquise dans dix duels, assassinerait le malheureux garçon, en satisfaisant aux lois de l'honneur.
Ainsi, c'en serait fait de tous les espoirs de Catherine, qui aimait ce petit Louis-Antoine de toute l'atïection d'une mère et de la tendresse délicate d'une épouse. Depuis plus de deux années, elle étudiait ce caractère timide et sauvage, s'appliquait à redresser cet arbrisseau de plein vent. Elle avait fait de Louis-Antoine l'unique objet de ses soins, et il faudrait qu'une bête farouche, riche de ses seuls mauvais instincts, que le bâtard d'une boutiquière anobli par l'incurable faiblesse d'un gentilhomme dé-
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voyé, fauchât dans sa fleur cette plante qu'elle, Catherine, s'attachait à défendre... Elle la défendrait au prix de sa vie !
Et aussi Marguerite de Primelles!... Non, mille fois non! Jamais M1Ie de Lépinière ne confierait à la baronne de Primelles les audacieux projets de Florimond et la coupable connivence de Marguerite!... Seul M. Le Bouteiller lui parut capable de recevoir une aussi lourde confidence et de l'aider à sauver Marguerite... et à punir Florimond.
Car Catherine entendait que Florimond trouvât, pris dans la pleine exécution de son crime, un châtiment assez terrible pour qu'on fût à tout jamais débarrassé et de lui et de Julie... Le marquis apprendrait, dans son exil, d'un même temps, et le forfait et la juste peine. Au risque de se brouiller avec son beau-père, Catherine se chargeait de cela. D'ailleurs, M. de Montenay, son tuteur désigné, saurait la protéger contre la colère du marquis... Maintenant, était-il prudent d'avertir M. de Montenay de ce que Florimond tramait contre Marguerite?
N'était-il pas à craindre que, dans son aveugle colère, il ne provoquât sur l'heure Florimond, qui, montrant les lettres de Marguerite, prouverait le déshonneur de celle-ci avant que de mettre l'épée à la main?
Voilà ce que la jeune fille se demandait avec anxiété lorsque Marin parut.
Faible de fatigue et de besoin, l'alerte bra-
connier n'avançait à cette heure qu'avec peine ; et il traînait la jambe. André d'Archelet le précédait, porteur d'une lanterne, et Marin avait certainement peine à le sui\
— André, pose ici ta lumière et laisse-nous ! Mène bonne garde à l'entrée de l'allée, < t ma personne ne nous dérange!... Quelle b est-il?... J'ai négligé de remonter ma montr
— Près de minuit, mademoiselle... Quand vous aurez besoin de moi, il vous suffira de siiller.
Catherine avait fait asseoir Marin sur un banc de pierre. Poussant jusqu'à lui la table, elle le servit de ses mains :
— Mange et bois, mon pauvre garçon!...
Va, tu me remercieras pltli tard!... Bf tu parleras après... Quels chemins as-tu donc choisis? Tes pauvres habits bâillent, déchiréf en
os. Et as-tu marché à quatre pattes, que tes mains ne sont qu'une plaie?
Quels chemins il avait suivis, lui seul le savait! Depuis plus de six heures, il n'avait pas cessé de courir, de sauter, de ramper. Attaché aux pas de Clément, tel un limier sur les traces d'un cerf, les oiseaux du ciel auraient seuls pu le voir se hâtant le long des vignes, des emblavures, ou parmi les ronces qui hérissent les coteaux de la Rille au Breuil de Lunery. Pendant une lieue de pays, Marin déboula comme une bête noire, tout en gardant le contact avec Clément et en le surveillant du haut des plis de
terrain, mais toujours caché, sûr d'échapper aux regards.
— Oui da, ma belle demoiselle, je n'ai pas plaint ma peine, mais j'ai été payé de retour. J'en sais tant et plus, j'en sais trop... Il me semble que ma tête va éclater... Vive Dieu, je veux que ce méchant bâtard, Pontaillan ou Florimond, ainsi qu'il vous plaira de l'appeler, paye demain toutes ses méchantes actions et aussi celles de sa bonne mère la Drapièrel... Et quand je pense que je me laissai prendre à leurs paroles d'or et de sucre ! . . . Ah ! mademoiselle, si vous saviez, si vous saviez I
Patiemment, Catherine lui passait les meilleurs morceaux, lui versait à boire :
— Ne te presse pas, mon bon Marin!... A parler ainsi la bouche pleine tu vas t'étouffer, certainement... Mange, bois!... Chaque chose en son temps!... Tu me raconteras après ça toutes tes histoires. Et je crois comprendre qu'elles sont d'importance.
— Vous pouvez le dire, chère et bonne demoiselle Catherine!... Là, c'est fini... Permettez-moi de vous rendre grâces ! . . .
Marin but encore un grand coup de vin trempé d'eau, s'étira, soupira, et commença son récit :
— Pour lors, je suivais donc notre vilain valet, qui n'allait pas trop vite, grâce au mauvais état des chemins, lorsque, près du Breuil de Lunery, voilà qu'un cavalier se place en
364 l'incomparable florin
travers du sentier. Si Clément n'eût pas arrêté justement son cheval d'une saccade à la bouche qui obligea la bête à faire un pont-levis de première qualité, il culbutait le nouveau venu. Et c'eût été grand dommage, car ce nouveau venu était M. Florimond, comme je vous le dit, mademoiselle... Je sus choisir mon moment, me hisser dans le gros peuplier de droite, à toucher l'écluse. Et je voyais les deux mauvais chrétiens ainsi que je vous vois, et je les entendais encore mieux.
« As-tu la lettre? demanda Florimond. — Biea sûr que je l'ai! répondit Clément. — Alors, donne! »
c Florimond prit un papier que lui tendait son valet, lut et s'écria : « Victoire I... La petite est à nous ! . . . Oh ! là, Tourouvre !
« Le Tourouvre entra en scène, avec son grand chapeau et son plumet : « Écoute, Tourouvre, que dit Florimond, l'affaire est dans le sac! La jeune Marguerite nous attend demain à minuit!... C'est vraiment trop facile, et je suis honteux de réussir à si peu de frais ! — Avec vous, monsieur, n'en est-il pas toujours de même? » que fait l'autre. Et Florimond de répondre en se rengorgeant : « Ce n'est pas tout ça! Il nous faut maintenant régler le compte de Marin. »
« Vous pouvez penser si je tendais l'oreille dans mon arbre. Que me voulaient-ils donc, à moi, ces trois méchants drôles?... Je ne l'ap-
l'incomparable florimond 3G5
pris que trop tôt î « Cela, répliqua Tourouvre, concerne Gottebleue. Il fait le pied de grue là, derrière le moulin. Si vous voulez, je vais l'appeler. » Et voilà Cottebleue qui s'avance, avec son brassard et son bâton, accompagné par La Butière, plus sec qu'un hareng sauret, et tout de noir vêtu.
« Alors, mademoiselle, les cinq compères tinrent une conversation que je ne saurais vous répéter sans rougir... Souffrez que je la résume honnêtement. Pendant que Florimond, escorté par La Butière, Tourouvre, Clément et une douzaine d'estâfiers enlèveraient Mlle Marguerite, qui doit se remettre à eux avec sa chambrière Françoise Colbert, qui est de mèche, Cottebleue, assisté d'une vingtaine de bons compagnons, travaillerait de son côté. Oui, Gottebleue irait me cueillir dans la maison de mon père. Ils y mèneraient assez de bruit pour attirer à la bergerie tous les gens de Primelles. D'autant qu'à la faveur du désordre ils bouteraient le feu à notre demeure. Tout le monde courrait à l'incendie, et Florimond, cependant, entraînerait les deux femmes, à travers le bois des Usages, jusqu'au carrosse qui stationnerait sur la nouvelle route et recevrait les fugitives, Florimond et ses complices. Et fouette cocher!... Quant à moi, l'on m'aurait vivement bouclé, transporté pieds et poings liés à Lunery, où l'on m'accuserait non seulement d'avoir allumé le feu, mais encore d'avoir aidé
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au rapt de M,u Marguerite par des inconnus, de manière à bien établir le scandale, à le pandre et à donner de quoi rire au monde jufl qu'à plus ample informé. Enfin, pour couronner ces exploits, Florimond recomman A Tourouvre et à La I de guetter par!
librement M. Louis-Antoine et de lui donner un mauvais coup, comme par hasard, tout en criant que c'était moi qui a\ais Grappe le jeune monsieur. Je vous fais grâce des détails. Je ne crois pas que les pires garçons parmi les soldats ou les valets d'armée aient jamais conçu pareil projet ni exprimé de désirs plus désli nêtes... Suflit!
« Yoili tout ce que je sais. Après un quart d'heure de conversation, nos cinq amis se séparèrent. Cottebleue s'en fut du côté de Lunery. Florimond reprit le chemin de Cft Benoît avec La Butière et Tourouvre. Pour Clément, il s'en alla étudier les abords de Primelles, où sans doute il avait donné rendezvous à Françoise Colbert. Moi, je coupai au plus court et arrivai à Ghézal-Benoît un bon quart d'heure avant M. Florimond et ses compères. Grimpé sur le mur du jardin, j'assistai à une autre comédie.
Et Marin raconta au prix de quelles difficultés Florimond avait renvoyé à Bourges sa maîtresse Madelon, qui ne voulait point partir. Enfin la lingère et sa gouvernante Macette étaient montées sur des mules où leur faisait contre-
poids un panier. L'enfant avait été couché dans l'un, sur des hardes. Le convoi s'était éloigné sous l'escorte de La Butière et de quatre valets armés...
A cet endroit de son récit, Marin, autant recru de fatigue qu'alourdi par son souper, s'endormit. Catherine respecta son sommeil. Elle ne voulait pas renvoyer le fils de Symphorien avant d'en avoir tiré d'autres renseignements, si possible.
Au bout d'une heure, Marin se réveilla en sursaut, criant : « Au voleur I Au meurtre!... Gredins, vous n'échapperez pas!... A mort, à mort! » Il rêvait que Gottebleue l'assaillait et le chargeait de liens. Son premier mouvement fut de se frotter les yeux, puis d'implorer le pardon de M11" de Lépinière et de se désespérer d'un pareil manque de respect. Mais Catherine l'interrompit avec bonté :
— Mon pauvre garçon, c'est grande cruauté de ma part de te retenir ainsi quand tu es brisé par tant de courses dans les haÙiers ! ... Ne t'excuse donc pas, et t'en va coucher, car tu as bien mérité ton repos... Mais n'as-tu rien de plus particulier à me dire? N'as-tu rien retenu des intentions de Florimond à l'égard de M11* de Prunelles?
— Ma foi, chère et bonne demoiselle, il ne m'en souvient pas. . . Hem ! . . . Hem ! . . . Si, toutefois!... Ne vous ai-je pas touché un mot de l'ancien bedeau de Lunery?
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— Non, Marin. Quelle est cette nouvelle histoire?
— Ah! mademoiselle, une abomination!
Écoutez plutôt comment Florimond prétend arranger ses affaires et celles de MIIe Marguerite. Vous avez ouï parler de Nicolas Craquelin, ce bedeau, ou pour mieux dire ce MorisUda de Lunery (jui fut ftbttté par rarrbipivhv |
un vol de chandeliers d'argent? Ce méchant homme vit m «Tmite du û6tê de CtftelttiV d'Fntrevins, à l'orée du bois dr la Misse, où il vend des charmes, des médailles et des reliques. Il bénit les unions à la belle étoile et est réputé pour les soins qu'il sait doim» g tfl bétail. Eh bien, Florimond a contracté marché avec ce mendiant hypocrite qui doit, la nuit prochaine, aussitôt M ■ Marguerite arrivée à Chézal- Brunit 1 unir par sacrement de mariage à M. Florimond! Vous voyez d'ici quel mariage et quelles en peuvent être les suites... Evitez-moi de narrer à une pure demoiselle telle que vous ce que ce vilain monde manigance!... Songez que le sieur Tourouvre escompte déjà la succession de Florimond et se flatte de consoler la fausse mariée aux vendanges ! . . .
— Écoute, Marin, dit Catherine, le temps est venu de nous séparer. Retourne chez toi, et jure-moi que tout ceci demeurera secret entre nous. Demain, avant midi, je te manderai par Robert de Rustigny ce que j'attends de toi et
des tiens. Annonce à ta mère que, par prudence, je m'abstiendrai de la voir ce matin ainsi que je le lui avais promis. Que personne sur la terre ne se doute de notre entrevue I Adieu ! Demain soir tu seras entouré d'amis, et, à moins que je ne périsse moi-même, nul à Primelles n'encourra ni peine ni dommage. Adieu! »
Et, comme Marin lui baisait respectueusement les mains, elle le souffleta joyeusement, appela André d'Archelet et remonta dans sa chambre. Le sommeil fut long à visiter la courageuse fille, qui, décidée à ne prendre conseil que d'elle-même, s'endormit seulement aux premières heures du jour. Mais son parti était arrêté.
Aussitôt levée, elle s'enferma avec Maroie Lenatier. En cette brune fille d'atours, d'une admirable beauté, dont la froideur se tempérait par des yeux de l'éclat le plus vif et le plus doux, Catherine savait qu'elle trouverait la plus dévouée et la plus avisée des alliées. Maroie, élevée par la marquise Julie dans l'espoir que la chambrière se montrerait complaisante pour Florimond, avait résolu ce problème d'échapper aux brutales entreprises du jeune homme sans perdre la faveur de sa maîtresse. Au vrai, cette faveur n'était qu'apparente. Julie détestait Maroie autant que celle-ci haïssait et méprisait Florimond. Mais elle redoutait la servante, qui possédait trop de secrets pour qu'on ne fût pas obligé à la ménager. Si la marquise
n'avait pas emmené Maroie à Paris, c'est qu'elle craignait que celle-ci ne surprit des conversations dangereuses et nYrrivit à Bourges 0 Bannes. I /amour que ressentait Maroie pour lécuyer de Mmê de Primelles, Hobert de Hustigny, n'était pas igOflM dfl Jatte. Il 110 fallait donc pas que Maroie pût avertir lécuyer de ce qui se tramait contre les Primelles.
La marquise, en laissant Munie seule à li unes, commit une lourde faute, car la haine commune contre Florimond unit la fille d'atours à M,u de Lépinière, au moins autant que les espoirs dont Catherine sut susciter le mirage aux yeux de la belle chambrière.
— Maroie, lui dit-elle, si tu veux m'assister dans l'affaire que je vais t'exposer. je jure un grand serment que je rendrai possible ton mariage avec Hobert de Rustigny. Tu me connais respectueuse de ma parole. Je n'y ai jamais manqué. Tu peux donc compter sur moi, aussi veux-je compter sur toi. Tu es fille d'honneur. Fais-moi le serment de garder le secret que je te vais confier.
La fille d'atours ne demandait pas mieux que de marcher dans les voies de Catherine, en\ qui elle se sentait coupable. N'était-ce point par sa lâcheté que Mlu de Lépinière était demeurée ignorante de ce que la marquise avait tramé contre elle avec Aimeri d'Olivier, La Butière et Tourouvre? Elle n'avait pas osé divulguer à Catherine ce qu'elle avait entendu du petit cabinet
l'incomparable floiumond 371
où elle couchait; et, quand elle apprit par la suite les bruits vagues qui couraient d'un attentat contre la belle-fille du marquis, Maroie avait pleuré sur sa pusillanimité.
Sa nature ardente, en tous temps sévèrement contenue, la poussa aux confidences que sa tendresse, une fois lâchée, rendit excessives. Et, tout en s'engageant à ne pas trahir le secret de Catherine, elle se jeta à ses pieds et lui avoua sa faiblesse, lui raconta tout ce qu'elle savait et la supplia de lui pardonner. Ml,a de Lépinière comprit que cette belle jeune fille, aussi sage que modeste, était a sa complète dévotion. Elle lui confia donc l'histoire des projets de Florimond et la chargea de transmettre à Robert de Rustigny les instructions les plus minutieuses pour la sûreté de Marin et des siens, pour d'autres choses encore. Et Maroie écrivait de peur d'oublier les détails. Puis la fille d'atours partit, prenant son chemin par le parc, de manière à se poster à la brèche du mur regardant Léchalusse. Par là Robert passait chaque matin, sous couleur de promener son cheval, mais, en vérité, pour échanger quelques mots avec sa très belle amie.
La journée tout entière se passa pour Catherine dans l'isolement. Verrouillée dans sa chambre où la retenait une indisposition cruelle et contre quoi était impuissante la science toujours sûre d'elle-même des médecins, elle envoya ses ordres dans tout le château, avec dé-
87a l incomparahm: iiorimond
fense de la déranger sous n'importa quel | texte. Elle ne voulait voir Ame qui vive. I i seule Gillette Léchanson demeura prèa d'< assise dans l'antichambre, dont la porte demeura impitoyablement poussée. Quant à la rhamhiv de Catherine, elle était depuis loagtempf \ ide, car, dès la première heure après midi, la belle» fille du marquis de Bannes avait quitté le chà-
MNM dei habits de servante et enrelo] dans une longue mante à capuchon.
Par Tonlieu, elle gagna le ol melles, où elle entra en traversant le potager, un panier d'herbes à la main. Louis-Anto qui passait alors avec ses lignes sur l'épaule, ne la reconnut pas. Entre les carrés d'oignons, M. Le Bouteiller se promenait, solitaire, le nez chaussé de besicles et penché sur un livre d'agriculture qu'il lisait attentivement. Cette lecture l'attachait assez pour qu'il méprisât le soleil obstiné à l'éblouir de ses rayons.
Quand Catherine s'arrêta devant lui, le bonhomme esquissa un pas de côté pour l'éviter. Puis, étonné de son insistance à lui présenter un panier, il lui ordonna d'un ton bourru de débarrasser le chemin : « Que venait chercher ici cette vagabonde avec ses herbes? »
Alors, rabattant son capuchon, Catherine de Lépinière répondit au baron de M ordicourt stupéfait :
— C'est vous que je cherche, monsieur. Il s'agit de choses d'importance et qui doivent
demeurer cachées. Et voilà pourquoi je me voile la tête sous ce capuchon et le corps sous ces méchants vêtements.
Ainsi parlant, Catherine recouvrit son visage. L'oncle Le Bouteilier, ayant débarrassé son nez de ses lunettes, salua poliment et demanda à la jeune fille si elle ne voulait pas le suivre dans une chambre du château. Tout prêt à l'entendre, il voulait seulement que l'entretien ne se donnât pas en plein vent, de peur des indiscrets.
— Monsieur, répondit Catherine, ce que j'ai à vous apprendre est tellement grave, et les dangers qui nous entourent sont tels que personne ici ne doit soupçonner ma présence. Si cela vous agrée, traitez-moi ainsi qu'une fille de la campagne qui vous apporterait un message. Rudoyez-moi selon votre ordinaire, conduisezmoi dans quelque resserre isolée, et là je vous parlerai.
— Je suis à vos ordres, mademoiselle. Une personne de votre mérite et de votre condition a droit à tous les égards. Je vais y manquer, uniquement pour vous obéir. Par avance, je vous prie de me pardonner.
Brusquement, il haussa le ton, et, tirant légèrement Catherine par un bras comme s'il la secouait avec force, il s'écria :
— Peste de toi, pécore!... Et tu ne pouvais pas me dire, maîtresse sotte, que dans tes herbes est une lettre de mon vieil ami Lantaume
de La vau franche?... Viens çà, que je te baille la réponse, et, une autre fois, montre-toi moins avare de paroles, pimbêche plus digne de pâturer avec les oies que de les conduire aux prés!
Et, poussant devant lui Catherine qui soupirait, piaillait, imitant en tout les allures d'une volaille apeurée, il la dirigea vers le pont volant du potager, entra avec elle dans la loge à demi ruinée du château de la porte, puis ouvrit une petite chambre où, sur deux tables ltoihuses, voisinaient des graines, des plantes sèches et autres curiosités de jardins.
— Personne ici ne nous dérangera. Tenez, mon enfant, voici une chaise, rustique certes, mais qui a ses quatre pieds. C'est une qualité rare dans le mobilier du lieu.
Il poussa la porte, assura la barre, s'assit sur une table, sans souci des sachets de semences, et dit gravement :
— Maintenant, mademoiselle Catherine de Lépinière, me ferez-vous cet honneur de me dire ce que signifient vos mystérieuses façons?
— Monsieur de Mordicourt, ce n'est pas sans raisons qu'une fille de mon âge se permet de déranger un gentilhomme du vôtre... Je m'expliquerai donc. . . Mais que me répondriez -vous, s'il vous plaît, si je requérais votre parole de gentilhomme de m'accorder la faveur que je viens implorer de vous?
Ainsi pris de court, séduit par les grâces in-
génues et fières de cette jeune fille qui le regardait avec ses yeux francs et honnêtes, trop homme du siècle dernier pour dépouiller une galanterie chevaleresque passée à l'état d'habitude, le baron repartit :
— Mon Dieu, mademoiselle, à toute autre que vous j'opposerais des réserves. Ce que je connais de votre courage et de votre droiture m'ordonne d'y renoncer. Gomme vous êtes incapable de rien demander qui soit contraire à l'honneur. . . je vous donne ma parole et je vous écoute.
Le combat fut rude, dans le cœur du vieux baron, entre la voix de l'honneur familial et celle de l'honneur personnel, quand il eut entendu le récit de Catherine. S 'ingéniant à excuser Marguerite, son amie ne se crut pas obligée de raconter dans ses détails l'acquiescement de Mlle de Primelles à l'entreprise de Florimond. Par contre, elle ne chercha pas à pallier la noirceur des projets de celui-ci. Et, très habilement, elle réussit à détourner la colère de M. Le Bouteiller sur le traître impudent et pervers qui s'était joué indignement de sa bonne foi et de sa générosité. Enfin, elle somma le vieux gentilhomme d'exécuter son engagement :
— Vous ne toucherez mot de cette déplorable affaire ni à Marguerite, ni à sa mère, ni à Louis- Antoine î... A personne! Vous êtes Hé, monsieur, demeurez-le pour l'amour des vôtres, sinon pour l'amour de moi !
Secouant tristement la tète, M. Le Bouteiller avoua que sa bonne foi avait été surprise: (( C'était bien, il ne dirait rien! Fallait-il pourtant qu'un pareil forfait ne restât point impuni?
— Vous vous tromperiez du tout au tout, monsieur, si vous pouvez croire que la juste vengeance n'atteindra pas le coupable. Pour moi, je désire que Florimond soit ohâtM avec la plus grande sévérité. Quelques mesures que vous preniez contre lui, je les approuverai avec toute l'amitié et le respect que je ressens pour vous!
Longtemps ils s'entretinrent dans le réduit aux graines. Quand ils se quittèrent, ils avaient anvté leur plan. Il M" de Lépinière, avec son capuchon rabattu, fut conduite par Margot Larçonnièrechez Marguerite de Primelles. A Françoise Colbert, qui prétendait lui interdire l'entrée de la chambre, Catherine chuchota à l'oreille :
— De la part du baron de Chézal-Benoît. Colbert redit ces mots à mi-voix. Aussitôt.
M11- de Primelles, qui se tenait aux aguets contre l'huis entre-bâillé, apparut :
— As-tu une lettre de lui?... Ah! donne, donne-la sans tarder!
Catherine laissa les deux servantes sur le palier de l'escalier et entra. Elle poussa la porte, donna deux tours de clef, et, découvrant son visage, dit à Marguerite qui la regardait effarée,
béante, surprise au milieu de ses préparatifs de départ :
— Tu ne m'attendais pas, malheureuse!... Et cependant, dans ton égarement, m'as-tu donc oubliée, moi ton amie, moi qui me suis résolue à te sauver... malgré toi, s'il le faut?
Marguerite avait repris son sang- froid. D'un ton glacial, elle répondit à Catherine :
— Que voulez-vous dire? Je ne vous comprends pas...
— Ah! tu ne me comprends que trop!...
Espères-tu que je sois devenue aveugle au point de rester ta dupe? Va, pauvre folle, je n'ignore rien de ce que tu trames avec Florimond !
— C'est vous qui êtes folle, Catherine, et cela ne vous change pas!... Laissez là ces visions, et expliquez-moi ce qui vous amène... Voyez, je suis souffrante, et je me préparais à me mettre au lit lorsque vous êtes arrivée!... Si vous avez quelque chose à me demander, parlez!... Sinon, laissez-moi en repos !
Marchant sur elle, Catherine lui saisit les deux poignets, et dardant ses regards au fond des yeux bleus qui se détournaient en vain :
— Malheureuse, malheureuse Marguerite ! . . . Je viens te sauver. Devrais-je te le répéter dix fois, vingt fois, cent fois, je te sauverai! Oui, je te sauverai moins de Florimond que de toimême ! . . . Si, sourde à la voix de ce qu'une fille a de plus précieux, de l'honneur, si, sourde à la voix de ton père assassiné, tu veux te jeter
378 L'INCOMPARABLE FLOHIMoM)
dans les bras de ce séducteur exécrable qui se rit de toi et médite déjà de te li\ rer à ses compagnons de débauche et de crime. . .
Marguerite l'interrompit dune voix que la colère rendait tremblante et profonde :
— Tai>toi!... Tais-toi. méohanta el fausse amie, vilaine fille!... Oui. je devine tes artifices!... Jalouse de mon bonheur, tn t'es imaginée que je te laisserais le détruire!... De quel droit viens-tu te jeter entre moi et celui que j'aime?... Crois-tu donc que tes tristes calomnies auront prise sur un cœur qui ne l>at que pour lui ! Va-t'en ! Fuis-t'en ! Laisse-moi ! ... Ah I orgueilleuse et fausse femelle, gonflée de tes richesses, tu veux me prendre mon Florimond, et tu me le peins sous des couleurs si noires dans l'espoir que je le tiendrai pour le scélérat qu'il te plaît de me présenter!... Bannis ces soucis, ma belle!... Veux-tu que je te dise la vérité? Eh bien, tu es amoureuse de Florimond, je le sais, et tu enrages! Tu veux me le disputer. . . Quelle sottise ! . . . Avec tes habits d'homme et tes allures cavalières, dévergondée, maniaque!... C'est moi, moi, entends-tu, qu'il chérit! Moi seule qu'il aime!... Tandis que toi!...
Catherine, sans se laisser troubler par cette attaque insensée, saisit à nouveau Marguerite, qui s'était échappée, et lui dit sans impatience :
— Louis-Antoine est celui que j'aime. N'astu point pensé à lui?... Oui, as-tu pensé à ton
frère?. . . A Louis-Antoine, que Florimond a juré de tuer? Ne te suflit-il pas d'avoir perdu ton père par l'épée du marquis de Bannes, et souhaites-tu que le fils du marquis assassine aussi ton frère?... Allons, parle!
Alors Marguerite de Primelles parla. Toutes ses colères éclatèrent. Toutes ses rancunes, tous ses désirs, vagues, obscurs et violents l'emportèrent. Et ses paroles roulaient, tel un torrent furieux qui charrie les rochers, les troncs d'arbres rompus et les cadavres démembrés des hommes et des bêtes, dans un chaos tourbillonnant et bourbeux.
Repoussant M,le de Lépinière avec une force dont on l'eût crue incapable, elle s'adossa au mur, et, la figure convulsée par la haine, les sourcils froncés, les yeux étincelants, elle cria :
— Mon père, mon frère ! ... Que m'importe?... Je les hais, entends-tu?... Je les hais, et tous ceux qui de près ou de loin prétendent se dresser entre moi et ce Florimond que j'aime, au nom de je ne sais quels principes de morale bons tout au plus pour le commun des humains ! . . . Je méprise la foule ! . . . Périssent famille, amisl... Que ce toit exécré s'abatte sur ma tête, mais que je tombe entre les bras de l'aimé!... Entends-tu, Catherine, fille forte et sage au regard du monde, mais plus hypocrite et menteuse qu'une sibylle de carrefour ! Je me moque de tous et de toi, de tes objurgations,
38o [.'INCOMPARABLE FLORIMOmi
(le tes insinuations, de tes reproches!... Tout ce que tu racontes est faux, et tu plaidai ce faux pOU savoir le vrai î... Pauvre sotte!. . . ( )ui, je suivrai Florimond, quelque jour... Quand il m'appellera... Mais les temps ne sont pas venus... Oui. je 1»' suivrai, cjuand je d<>\ | alors, pour le rejoindre, sauter en chemise dans le fossé et nager parmi les crapauds, lai herbes pourries et les bêtes gluantes!... Honneur, vertu!... Des mots, des mots, te dis-jc!... Je vivre pour moi, vivre pour lui! loin du reste! Que la monde entier ft'abtma, pourvu qu'il en reste un coin où je puisse me retirer avec Florimond et couler mes jours près de lui!
Sans perdre courage, Catherine s'attacha i cette désespérée qui ne voulait rien entendre. A demi dévrtuo. courant parmi ses hardes qu'elle réunissait en un paquet à ce moment même où M1Ie de Lépinière était cntnV, Mai guérite passait par toutes les transes de la terreur, les transports du désespoir, les abandons du découragement. Ce qui la terrassait, c'était surtout le doute. Elle voyait bien que sa fuite serait contrariée, mais elle ne la croyait pas impossible.
Rappelant à soi toute son énergie, Mlle de Primelles s'appliqua à ruser. Elle regrettait d'ailleurs son explosion de franche colère. Comme elle ne pouvait reprendre ses paroles, elle louvoya et cessa de tenir tête à Catherine. Elle se
mit au lit, ainsi qu'elle en avait exprimé l'intention, promit à son amie de lui obéir en tout.
« Pourvu qu'elle s'en aille, songeait-elle, il me restera bien une chance. Florimond est tant habile et Golbert tant dévouée qu'ils sauront certainement trouver quelque moyen de me tirer de là. Si j'ai bien compris Catherine, il ressort de tous ses sermons que ma famille n'est pas prévenue. Voilà le principal. C'est sous son bonnet que cette moderne amazone a pris de me prêcher ainsi... Vienne le signal, et nous nous enfuirons vivement, Colbert et moi, sans crier gare!... Ahl enfin, voici Catherine qui sort de la chambre ; feignons de dormir à poings fermés... Quand le diable y serait, je pourrai toujours descendre par la fenêtre, en nouant ensemble mes draps ; Colbert m'a parlé de ce moyen : je le crois bon !... D'ici là je me tiens coite, car ma Catherine est bien capable de m'espionner par quelque trou... »
Avec une exactitude qu'il n'avait jamais apportée dans l'accomplissement d'un devoir, Florimond se trouva, au premier coup de minuit qui s'entendait du château de Bannes jusqu'à celui de Primelles, à cet endroit du fossé situé presque en face de la porte d'eau qui s'ouvrait vers la chambre de M1U Marguerite. Il siffla, appela doucement, en progressant avec précautions de manière que les murailles de la basse-cour et du chenil, qui s'avançaient dans la douve en façon de presqu'île, le cachassent
382 I INCOMPARABLE FLORIM
aux yeux des habitants du château. Un sifflement légèrement modulé lui répondit par deux fois, et aussi une voix dont il ne distingua pas les mots qu'elle prononçait, tant elle était étouffée. Une barque, sortant de l'ombre, comm< de glisser sur l'eau, conduite avec un tel art qu'on ne percevait môme pas le clapotement des avirons.
Éclairé par II lune, l'esquif traversa la pi d'eau marquant la place de l'ancien donjon et toucha le bord opposé. Deux femmes prirent terre, masquées, enveloppées dans des manteaux sombres. Florimond, triomphant, s Marguerite de Primelles, qui s'était jetée éperdue dans ses bras, en même tempe que M . ( II»'ment Malompret, qui s'était bnUquemenl <!•'•couvert, ravissait Françoise Colbert. Et les deux hommes s'éloignaient, ainsi chargégrands pas, quand Florimond, sentant sa proie se débattre entre ses bras, poussa une malédiction sauvage : « Ne me serre pas ainsi, Pontaillan, lui soufflait à l'oreille une voix exécrée, ou je dirai à ta mère la Drapière combien t< peu galant ! »
Et, se dégageant lestement, riant de son plus mauvais rire, Catherine de Lépinière sauta sur l'herbe du pré riverain, tandis que Clément s'enfuyait à toutes jambes sans lâcher Françoise Colbert suspendue à son cou.
Sous le coup d'un accès de rage, Florimond, perdant toute prudence, appelait hautement à
l'aide. Il avait tiré son épée et taillait, estocadait au hasard contre des ennemis invisibles dont il se croyait entouré. La lumière de la pleine lune, un instant voilée par les nuages, éclaira alors en plein Catherine, sans masque, et qui, le capuchon rabattu sur les épaules, continuait de braver Florimond en riant :
— Fuis-t'en, Pontaillan, il n'en est que temps I... Sans quoi, tu ne reverras pas ta tendre mère et son aune !
Il ne connut plus rien. Pareil au taureau qui fonce, il courut sur la jeune fille :
— Ah! vipère, te trouverai-je donc toujours en train de baver contre moi?
Et, lui détachant un taillant, il l'atteignit de plein fouet. Catherine chut, en retenant ses plaintes. Sur son col de linge plat s'élargit une tache de sang. Au même moment Florimond, tiré violemment en arrière, laissa son manteau aux mains de son agresseur inconnu et tomba sur les genoux. Ce que voyant, M. de la Butière, qui faisait le guet derrière lui, sauta pardessus une haie et gagna au pied en criant : «Trahison!» M. de Tourouvre se crut dès lors obligé de le suivre, tout en encourageant sa bande d'estafiers attachée à ses talons :
— Au large, au large, mes garçons ! Voici les rustres qui accourent à grand renfort de flambeaux et de fourches!... Le maître est en avant avec sa belle!... Au carrosse, au carrosse !
L*mCOIfl FLORIN!
Pendant que ces braves jouaient ain lépée à deux jambes sous l'ombre propice des bois, un cercle de gens campagnards allait se rétrécissant autour de Florimond. Le jeune homme se rele\ ment. Comme il n'avait
point lâché son épée, il poussa de lavant, sans s'occuper du nombre des assaillants que son aveugle courage lui défendait dévaluer. Reconnaissant le baron de Mordicourt, qui venait à lui. il le chargea avec des cris d'aigle où se i la lent des ordres à ses donneurs d'étrivières, qu'il croyait toujours derrière lui :
— Allons, vous autres, débarrassez-moi de cette canaille, pendant que j'expédie la vieille carcasse!... liens, sinistre imbécile, prends toujours cela pour toi !
M. Le Bouteiller était sur ses gardes. Il para le coup avec sa main gauche enroulée dans son manteau et riposta par une botte poussée avec tant d'à-propos que Florimond dut reculer pour n'être pas atteint au défaut des côtes. Un bâton siffla à ses oreilles, s'abattit sur son bras droit. Son épée, échappée de sa main engourdie, se perdit dans l'herbe, et Florimond chut sur les genoux pour la seconde fois, à moitié assommé par un poing qui lui martela la tempe. Appuyé sur sa senestre, il tenta de se relever. Alors il se sentit saisir au collet, enlever de terre, puis écraser le nez dans l'herbe piquante. Plus d'armes; de sa dague, arrachée de sa ceinture, il ne lui restait que le fourreau.
Maintenant son dos gémissait sous la grêle des horions qui pleuvaient : coups de pied, coups de poing, coups de bâton.
— Misérables, vous verrez ce qu'il en coûte d'attirer un gentilhomme dans un guet-apens I Et toi, vieillard sans honneur ni courage, me laisseras-tu traiter ainsi par tes valets?... Mon épée, mon épée, que je te découse!
M. de Mordicourt, sans s'émouvoir, laissait Florimond hurler à s'enrouer. L'épée nue sous le bras, il se rapprocha de son ennemi, tenu à plat ventre sous l'effort de dix bras, et parla :
— Demeure collé au sol, méchant bâtard ! Et attends ce que je déciderai de toi!... Tu es venu ici comme un larron; comme un larron tu seras châtié... Tais-toi!
Florimond, étouffant de fureur impuissante, mordait la glèbe desséchée. En vain essayait-il de lutter contre ceux qui le clouaient à terre. Il eut beau se tordre, user de ces artifices sournois de la lutte professés par les prévôts d'académie, ses efforts furent vains. Et voilà que Marin apparut à ses yeux, Marin, que Cottebleue avait dû enlever pourtant et conduire à Lunery!... Pourquoi, aussi, Florimond ne voyait-il pas l'horizon en feu, là, du côté de Tonlieu, en face?... On avait donc négligé d'exécuter ses ordres, d'incendier la tanière des Labrande? Pourquoi tout ce monde ne courait-il pas à l'incendie?... Il se crut le jouet d'un cauchemar, au milieu de toutes ces
386 l'i.NCOMI'AK.UILE kloium
ombres muettes qui l'entouraient, avec, audessus, les dominant de sa haute taille, la ridicule personne de l'oncle Bouteiller, son bonnet à l'antique et son épée à la mode du si
S'adressant au baron de Mordicourt, Marin dit alors :
— C'est à n'y rien comprendre, monsieur. Voici M Catherine, car on l'a reconnue, qui gît là, navrée par ce scélérat. Ma mère et mes sœurs s'occupent d'elle... A Dieu piaÎM qu'elle n ait point été frappée à mortl... Que faut-il faire?
— Mon brave Marin, que l'on emporte la
nfant dans ta maison, et que Jacques Lorquin galope et nous ramène un ou deux médecins de Bourges pour assister celui de Lunery que Médard s'en ira chercher!... En attendant, que Mme ma nièce prenne soin de M11* Catherine!... Et surtout que Louis-Antoine, enfermé dans sa chambre suivant mes ordres, ne sache rien de tout cela!... Tu y veilleras, Robert.
A ces dernières paroles destinées à l'écuyer Rustigny, Florimond répondit avec une audacieuse impudence :
— Vieil animal, il le saura toujours, et ce sera moi qui lui apprendrai le sujet de ma visite, et je lui en rendrai raison!... Puisque ton sang se fige à l'idée de te mesurer avec moi, je saurai obliger ton benêt de neveu à tirer
l'épée rouillée de son noble père et à voir, dans le même instant, son premier combat et son dernier !
— Tais-toi, bâtard! Ou, j'en jure le saint nom de Dieu, je te fais pendre à cet arbre !
— Voici une bonne corde, monsieur, dit le vieux Roquelin Saboureau en sortant du cercle; je la réservais à Cottebleue, mais je crois que le jeune Pontaillan figurera mieux au bout. Donnez-nous-le, nous prendrons l'affaire sur nous.
Florimond sentit une sueur froide perler sur sa face. Ces gens allaient-ils vraiment le pendre? La menace n'était point vaine. L'arbre était là, tout auprès, un vilain poirier décharné, allongeant une maîtresse branche, tel un bras, et la corde se nouait en coulant, aux mains sèches du vieil «escogriffe armé d'une longue épée qui traînait. Et Florimond se vit étranglé, se balançant, la langue sur le menton, tout raide, dansant au gré du vent, lui, l'incomparable, le coureur de ruelles, l'arbitre du bon ton, le galant chéri des belles! Tenant l'honneur et la vie des autres pour rien, il s'attendrissait à toute bonne occasion sur lui-même. Et il se lamentait intérieurement de finir ainsi, quand il avait encore tant de belles années à vivre, de mourir obscurément, loin de tout secours, et d'une mort infâme qu'ont le droit de refuser les gens nés !
Il protesta donc à sa manière, en insultant et
en bravant. Mais de ses accents insolents et cyniques les sons mal posés laissaient percer son inquiétude :
— Allons, je ju'il vous faut!... Do l'argent? Rien de plus aisé! Donnez-moi un papier, je 1»' -igné, et. foi de Bannes, je payer l'échéance, fidèlement.
— Tu te vantes, paraît-il. de posséder des lettres de ma petitc-nièee, M"* de Primelles?... Est-ce vrai ?
A cette question de M. Le Bouteiller. qui i;iit ainsi i Florimond. dont il s'était encore rapproché jusquà M que son soulier fût à trois pouces de son front, le jeune baron de Chézal- Benoît sentit renaître l'espoir de se tirer de ce mau II suflisait de gagner du temps et
d'amuser le bonhomme.
— Des lettres d'elle? Certes j'en ai. Mais elles me sont à ce point précieuses que pour rien au monde je ne m'en séparerai I
— Sont-elles donc sur toi?
— Prends ma vie! Tu n'auras pas mes lettres! cria Florimond, furieux de s'être ainsi sottement laissé deviner.
— Holà! vous autres, fouillez-le, et donnezmoi tout ce qu'il porte sur lui de papiers!
Ce fut une lutte sauvage. Etendu sur l'herbe, tiré aux quatre membres, écartelé, Florimond, sanglotant, écumant de colère, se vit arracher son pourpoint. On visita jusqu'à ses chaussures. Un petit paquet de lettres fut trouvé dans
le haut-de-chausses. Tranquillement, M. de Mordicourt garnit son nez de besicles, lut tout à la clarté d'une lanterne que tenait à bonne hauteur le portier Saboureau. Puis, ouvrant la petite porte de corne, il communiqua à chacun des billets le feu de la chandelle et les réduisit en cendres. Après quoi, il dit, sans hausser la voix :
— Tu en as menti, bâtard, ces petits vers ridicules ne sont pas des épîtres. Tu n'as pas de lettres de ma petite-nièce.
Bien qu'à moitié étouffé par un coup de sang, Florimond comprit et maudit son imprudence. Par fatuité, le galant n'allait jamais sans les lettres de sa nouvelle conquête, afin de les montrer à tout venant. Toutes les lettres de Marguerite de Primelles à lui adressées venaient d'êtres détruites. Evidemment les paroles de M. Le Bouteiller étaient l'expression de la vérité, quoi qu'elles continssent de mensonges. Ces lettres, Florimond ne les avait pas, c'est-àdire qu'il ne les avait plus.
M. Le Bouteiller reprit :
— Enfin , me diras-tu ce que tu étais venu chercher ici?... Tu ne veux pas répondre? Eh bien! je répondrai pour toi. Tu t'es introduit chez moi comme un voleur et un vil meurtrier pour assassiner Mlle de Lépinière, dont ta mère la Drapière et toi convoitez le bien... Fâché d'avoir manqué ton coup lorsque tu essayas de faire tuer cette héritière par tes laquais Ton-
39O COMPARABLE FLORIMuM'
rouvre et La Butière, tu as voulu frapper toimême ! . . . Allons, avoue que c'est vi
— Tu mens!... D'ailleurs, je ne prendrai plus la peine de répondre à un vieux fou de ton espèce, dont le cerveau est gros de chimères!
— Si tu te rends insolent 1. fils d'une a gondée et d'un assassin
Florimond ne put entendre c rugir.
Secouant, par un effort désespéré, la grappe humaine accrochée après lui, il se redressa à demi. Les éclats de sa colère remplirent la prairie d'un tel hruit que les gen- d« Trimelles en frémirent, et Marguerite, qui suivait la scène, cachée derrière ses volets, à demi-morte de honte et de terreur, tremblait comme si la bise de décembre eût baisé ses épaules nues.
— Ah! vieux mendiant, n'insulte pas les miens, ou rends-moi mon épée, que je les défende!... Sang de rustre, seigneur de la soupe aux choux, pauvre fesse-lièvre, sache que les femmes de ta maisonnée de gueux ne seraient point même bonnes à divertir mes valets ! . . . Va, j'avais disposé de ta nièce! Dès demain, mon valet de chambre avait licence d'en user !
Marin, à entendre cela, se rua sur Florimond. On eut grand'peine à l'arracher de ses mains. M. Le Bouteiller imposa silence à tous et donna ses ordres :
— En voilà assez. Qu'on mène cet injurieux brutal où vous savez, et qu'il soit traité suivant ce que Symphorien commandera !
Et, tournant le dos à Florimond toujours étendu sur son herbe avec deux hommes à chaque bras, deux à chaque jambe, sans préjudice d'un autre qui le tenait par les oreilles, le baron de Mordicourt rentra au château de Primelles.
Le vieux Symphorien Labrande, accompagné par quelques paysans munis de torches, donna le signal du départ. Florimond, emporté comme un paquet, vit qu'on se dirigeait vers l'allée principale du bois des Usages où aboutissait cette route même qu'il avait fait réparer : « C'est fini, pensait-il, les drôles n'osent rien entreprendre contre moi. Ils vont me remettre sur mes terres... A moins qu'ils n'espèrent, peut-être, surprendre mes gens et mon carrosse ?. . . Mais ceux-ci doivent être déjà loin ! . . . J'ai été bien abandonné, royalement, si je puis dire... Après tout, pouvaient-ils me défendre? Mieux vaut qu'ils aient gagné le large... Une bataille, un rapt, un incendie venant d'un même temps, l'affaire eût été grosse!... Bast! demain il n'en sera plus question!... Quelle vengeance à suivre! Je jure que pas un de ces hobereaux, pas un de ces rustiques, ne s'en tirera sans une dégelée de bois vert!... Patience, mes enfants! Vous verrez ce qu'il en coûte de porter la main sur moi!... Ah! ah! nous voici arrivés ! »
Oui, l'on était arrivé à la clairière de la Table. Et cette clairière était ainsi appelée
393 l'incomparable florimom.
m qu'en son milieu un gros rocher plat, ornent travaille par les antiques Gaulois, y formait une sorte de table <|u entouraient d'informes blocs de pierre. Les gros ohênM disposés en cercle retinrent l'attention de Florimond, car au tronc de chacun deux était attaché, le ventre contre l'écorce, un homme nu jusqu'à la ceinture.
Et du jeune baron de Chézal-Benoit la crini< re blonde se hérissa, parce qu'il connaissait chacun de ces hommes : Cottebleue, les six garçons de Landry Vaillard, le fermier des Aubroys, ceux 1 i m me qui avaient déj Marin en trahison, dix autres encore, tous gens choisis par Cottebleue pour l'aider à enlever encore Marin cette nuit même et à brûler la chaumière des Labrandc.
Florimond se sentit pareillement dépouillé et attaché par les poignets à un chêne. Muet de terreur, ne comprenant rien, redoutant tout, il entendit Symphorien, assis à la table de pierre, réciter une sorte d'acte de procédure : « Cottebleue et consorts, coupables d'avoir envahi violemment et nuitamment les bergeries de Primelles et d'avoir essayé de les incendier, seraient livrés demain à la justice d'Issoudun, ainsi que leur seigneur, ou se disant tel, le bâtard Pontaillan, dont ils avaient suivi les ordres. S'ils voulaient échapper à la justice du roi, force leur était d'accepter celle des bergers. Ils avaient le choix; qu'ils parlassent! S'ils se tai-
saient, c'est qu'ils acceptaient cette dernière justice. »
A ce moment, Florimond crut distinguer à quelque cent pas de lui, sur sa route neuve, les lumières du carrosse et de ses laquais. On venait à son secours, c'était certain!
— A moi, mes amis! cria-t-il d'une voix tonnante. Par ici! On veut assassiner votre maître !
Aucune voix ne répondit à la sienne, sinon celle du vieux Labrande : « Puisque personne ne se soucie d'aller prendre à Issoudun son passeport pour les galères de Sa Majesté, chacun sera payé suivant son mérite. »
Florimond n'avait pas pensé à cela. Plus d'un gentilhomme s'était vu rouer pour une semblable histoire. S'il échappait, par grand hasard, aux malveillantes rigueurs des magistrats, son père, le marquis, averti par Catherine... Ah! oui!... Il y avait Catherine, et il serait accusé de l'avoir assassinée par surcroît!...
Lentement, le vieux berger Symphorien dénombrait les coups de corde ou d'étrivière qui revenaient aux coupables : « Cent coups à Pontaillan, soixante-quinze à Cottebleue, cinquante aux six garçons de Landry Vaillard. . . » et ainsi des autres.
Se détournant rageusement de la rude écorce moussue et suintante où se souillaient ses cheveux et sa moustache toujours enfilée dans la
3q4 < omparable florim
turquoise, Florimond vit les bergers de Prinu lies rangés dans la clairière. Jamais il ne les aurait crus aussi nombreux. Marin, la figure éclairée par un rire sinistre, s'approchait de lui, une courroie double de sellerie au poing. Et sous la cinglante morsure l'échiné de l' Incomparable llorimond céda et frémit. Au vingtième coup, les longs hurlements du m rable dominaient ceux des autres fustigés. L'assassin de Catherine de Lépinière appelait m» mrre. Mais le vieux Labrandt nantiniil de compter, et, régulièrement, chaque coup s'abattait sur son homme.
Au trente et unième. Florimond perdit la connaissance de lui-même. Il demeura suspendu au tronc, éclaboussé de l'écume vermeille de son sang, par ses poignets que déchirait la corde, la tête lourde de sa chevelure fauve rejetée en arrière. Le vieux Labrande et son fils Marin ne s'interrompaient point de frapper ni de compter.