D’une lettre d’elle
«... Fous me connaissez assez pour ne pas douter qu’à z mes yeux on n’est jamais responsable que de ses propres actions... »
Tous ses jugements portaient l’empreinte de cette même noblesse.
valeur vraie, indulgente et sévère au rebours de ce que la multitude attendait.
... La route de Londres passe au pied de Farnborough Bill. Au delà de cette route, il y a un second parc où l’Impératrice aime à se promener le matin et qu’elle a surnommé Compïègne ’, à cause des pins, des étangs et d’une nature volontairement laissée sauvage; là, suivant les saisons, on croit toujours découvrir un chemin nouveau; l’automne écarte les branches des rhododendrons; l’hiver supprime des ronces et creuse des sentiers entre les arbres.
L’an dernier, je traversais Compiègne, un soir, avec une nièce de l’Impératrice, une de celles qui la connaissent le mieux. Le dégel détrempait les feuilles collées au sol; derrière les buissons ruisselants, il n’y avait plus que la brume; cette route que nous aimions, ces taillis, ces bois, ces roseaux, dont chacun pouvait nous rappeler tant de matins joyeux et peuplés, paraissait être la route où passa le passé et dfoù viendra l’avenir.
Bientôt, dans cette solitude, une mélancolie sans cause nous fit taire; mais je savais à quoi pensait ma compagne de promenade, et je sui-
l’inconnue
vais si bien son silence que je ne fus pas surpris d’entendre sa voix, soudain grave :
— Survivre à l’Impératrice... murmurait-elle en répondant à une question posée par l’hiver... Y avez- vous quelquefois songé ? Comment ! Elle pourrait ne plus être là, on pourrait ne plus voir ses yeux ni entendre sa voix?... Et ceux qui l’aiment, alors, que deviendraient- ils, où trouveraient-ils l’encouragement à vivre et la sérénité qu’elle est seule à donner ? Tous les jours je prie Dieu de m’épargner un tel abandon... Oui. je ne manque jamais de lui demander qu’il me fasse partir la première... »
Elle disait cela, malgré sa jeunesse et l’éclat charmant que l’air frais et mouillé donnait à son visage, malgré tous les bonheurs durables de sa vie, sans prévoir que je retiendrais ses paroles. Puisse-t-elle m’excuser de m’en souvenir et de les donner comme la plus simple conclusion de ce livre, peut-être la plus explicite.
Telle, mon instinct devina l’Impératrice; telle, ma raison apprit à la connaître.
C’est ainsi qu’elle m’apparaîtra désormais jusqu’à l’heure où rien ne m’apparaîtra plus. C’est ainsi que nous devrons toujours nous la repré-
senter, à la fois historique et vivante, proche et lointaine, simple et mystérieuse, déconcertante pour le vulgaire, admirable pour l’élite, dressée à la pointe extrême du inonde réel, sur le sommet où l’a située la destinée, tout au bord de l’abîme, intrépide et désespérée comme ce jour où, du haut d’une fenêtre qui dominait Southampton, elle adressait de la main un suprême adieu au navire qui arrachait d’elle à jamais le dernier et le plus fort lien par quoi la terre la retenait encore.