LES DERNIERS TEMPS - LA MORT LES FUNÉRAILLES
... Dans le train qui m’emmenait de Touraine à Paris, le vendredi 16 juillet, tout en regardant la route où passerait demain au petit jour le wagon funèbre venant d’Espagne, je pensais à l’Impératrice comme si elle vivait encore et comme si j’allais à elle pour qu’elle me consolât d’un malheur.
En vain, depuis le lundi précédent, je me répétais « l’Impératrice est morte », en vain un échange incessant de télégrammes avec les uns et les autres aurait dû me persuader : c’était une phrase encore fermée, sans signification, et d’où l’amertume n’était pas sortie.
... Son affection ne m’avait jamais fait défaut. J’étais parmi ceux qu’elle voyait le plus et à qui elle témoignait sa sollicitude et sa bonté dans toutes les circonstances de leur vie.
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Pour le public, l’Impératrice Eugénie était une femme dont il ne savait rien, une femme presque centenaire et n’offrant qu’un intérêt historique.
Pour ceux qui l’avaient vue deux ou trois fois, elle était une curieuse personnalité, et son intelligence autant que sa vitalité forçaient l’admiration des plus rebelles.
Mais pour nous autres, nous, son entourage intime, qui n’attendions rien d’elle que sa présence, l’Impératrice était le centre de nos préoccupations, sa vie était notre calendrier et son nom nous rassemblait — l'Impératrice — son nom dont nous oubliions le sens et qui avait la douceur d’un prénom.
Comment faire comprendre l’humanité qu’il y avait en elle et qui émanait d’elle ?
Près de l’Impératrice, on n’était pas seul comme on l’est près de la plupart des gens.
Sa voix ne ressemblait à aucune autre : nous entendions notre voix intérieure.
Sa parole était vénérable et actuelle.
Sa présence rassurait : elle était là. Tout lui était arrivé, mais nous croyions que dans son ombre rien ne pouvait nous atteindre.
Elle donnait à chacun ce dont il avait besoin, à celui-ci un conseil, à celle-là du sérieux, à cet autre de la gaîté, à tous des forces.
Elle marquait toujours le Norç[, la vraie direction, sous un jour clair et sans duperies.
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Lui déplaire était un malheur, et son approbation dispensait de toutes les autres.
Absente, elle était encore présente, par ses lettres ou par les nouvelles que donnaient à ses amis ceux qui l’accompagnaient.
Nous la connaissions si bien que tout événement auquel nous assistions, tout fait que nous apprenions, tout ce qui nous arrivait, était mécaniquement traduit en nous par ce qu’ellemême aurait éprouvé, dit et pensé.
Sa nature droite mais secrète nous taisait aimer autant la vérité que la complication, en nous prouvant qu’elles n’étaient pas incompatibles.
Elle avait formé nos esprits, elle avait essaye de nous apprendre à être justes, à ne pas être méchants, à comprendre les autres, à ne pas penser qu’à nous, à ne pas appeler sacrifice une privation sans importance, à ne pas dire «Je veux vivre ma vie... je veux vivre... ».
Elle nous obligeait à mettre au point nos sentiments et à ne pas plus dire « J’adore » que « Je hais » .
Elle n’admettait ni l’enthousiasme courant, ni l’expansion, ni les phrases : à cause de cela surtout elle était impopulaire. Sans l’avouer, nous étions peut-être fiers de son impopularité :i connue de tous, aimée par tous, nous l’aurions, je crois, moins admirée.
Je me rappelais son dernier séjour à Paris, à l’hôtel Continental, en décembre 1919. A mon émotion de la revoir après les cinq ans de cataclysme qui m’avaient tenu de force éloigné d’elle, se mêlait la crainte de la trouver changée.
Elle venait d’arriver; il était tard; elle consentit cependant à me recevoir. Je rencontrai le professeur Robin qui sortait de chez elle, traversai d’abord une chambre où l’on ouvrait ses malles, et j'entrai dans le salon d’auberge devenu pour quelques semaines son salon, encombré de corbeilles et de bouquets qui fêtaient son retour.
Je m’arrêtai un instant : assise au coin de la cheminée, son profil recevait la double lumière des appliques et des flammes; ses traits illustres, que la vieillesse avait usés sans pouvoir les détruire, semblaient à présent taillés dans un camée jusqu’au point où la pierre n’est plus qu’un modelé transparent. Les mains réunies, la tête penchée, à quoi pensait-elle, ombre encore vivante, presque délivrée des conditions humaines ?
Je murmurai: «C’est moi, Madame... » Tout de suite elle se redressa et son visage s’anima d’un sourire d’autant plus émouvant qu’il suc-
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cédait à une expression de douleur résignée : « Ah! Lucien! Le petit Lucien!... » (Toujours, pour elle, on avait dix-huit ans, elle ne voulait pas se rendre compte de l’âge de ceux qu’elle avait connus très jeunes et disait, si on le lui rappelait : « Mais non, vous n’avez pas, ou, tu n’as pas, cet âge-là. »)
Je la retrouvais toute pareille, la même de figure et d’esprit, comme si je l’avais quittée depuis une semaine, déblayant vite les questions et les réponses, résumant et me faisant résumer les années passées, parlant beaucoup, s’aidant parfois d’un geste éloquent, riant — car elle riait aussi, à la manière d’un prisonnier qui, pour un instant, oublie son cachot — puis, entrant brusquement dans son sujet, sans préparation.
Son sujet, à cette époque, était le bonheur d'une victoire chèrement gagnée et le traité de paix. Elle avait suivi la guerre jour par jour sur des cartes dépliées qui faisaient de son cabinet de travail un bureau d’Etat-Major, elle connaissait le traité et ses clauses aussi bien qu’aucun diplomate : on eût dit, cinquante ans plus tard, qu’elle avait été, pour la quatrième fois, Régente de France.
Elle avait renoncé à tout dans le temporel, mais, spirituellement, n’abdiquait pas. Elle parlait de la France avec amour, comme de son pays. Je me rappelle ces mots : « Pendant la guerre j’ai compris que les seules choses qui
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comptent pour moi , la conscience, l’honneur , je les aurais sacrifiés s’il avait suffi de cela pour sauver le pays. »
Et ceci encore : « Estimons-nous cependant heureux de vivre à présent; notre époque ne ressemble à aucune autre... Elle est un recommencement, plus qu’on ne le croit... Tout est à refaire sur des bases nouvelles... Saura-t-on?... »
... Peu à peu, son cercle se reformait; ses intimes se retrouvaient dans le premier salon comme à un retour d’exil, car plusieurs d’entre eux ne s’étaient pas vus depuis 1914. Nous attendions, parlant à mi-voix, tandis que les visites se succédaient (pendant ces trois sernaimaines, l’Impératrice fut assaillie de demandes d’audiences), profitant d’un répit pour entrer une minute dans son salon, puis reprenant notre garde en attendant le moment où il serait possible de la voir tranquillement.
Quelquefois nous restions seuls, à la fin de la journée, Félix de Baciocchi et moi; neveu de Franceschini Pietri, Baciocchi avait succédé à son oncle dans le poste de secrétaire des commandements de l’Impératrice et avait vite gagné sa confiance et son affection : elle retrouvait dans une autre génération le dévoûment et la discrétion auxquels Pietri l’avait habituée pendant tant d’années.
Si Bacciochi prévoyait que l’audience serait longue, nous nous promenions dans le corridor,
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nous parlions de l’Impératrice, de sa vie pendant la guerre, de ses projets, jusqu’au moment où nous voyions se diriger vers l’ascenseur une ombre suivie d’un valet de pied : la dernière visite s’en allait.
C’est à ce moment qu’on pouvait le mieux causer avec l’Impératrice. Quoi qu’elle eût toujours près d’elle, à portée de la main, une petite pendule de voyage qu’elle consultait de temps en temps, et malgré la crainte qu’on avait de la fatiguer, elle aimait, à l;a fin de la journée, oublier l’heure et penser tout haut avec deux ou trois personnes.
Bientôt on frappait à la porte ; le maître d'hôtel annonçait : « Le dîner de Sa Majesté est servi. » — Bien, disait l’Impératrice, sans s’interrompre. Sa voix, d’abord voilée, reprenait des forces; après avoir épuisé les conversations sérieuses, elle changeait de sujet, posait des questions : « Eh bien, qu’avez-vous fait hier soir? Avez- vous encore dansé?... Mon Dieu, couché à quatre heures ? mais, mon cher, c’est effrayant! il faudra venir vous reposer au cap Martin... Baciocchi, vous rappelez-vous ce titre de livre dont nous parlions l’autre jour?... Comment, vous ne vous en souvenez pas, et Daudet non plus? A trois, nous ne pouvons pas nous rappeler un titre ? Messieurs, c’est honteux... » On frappait encore une fois; Mme Pelletier entrait : « Sa Majesté sait qu’il est
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8 h. 1/2? » L’Impératrice s’écriait: «Oh! », se levait vite, disait assez cérémonieusement : « Bonsoir... », prenait sa petite pendule, et rentrait chez elle... Pendant que la porte se refermait, on entendait encore sa voix haute et ténue : « Aline, avez- vous pensé... ? »
... Puis, ce fut le dernier jour; elle me parla, je m’en souviens, d’une femme de son entourage qu’elle avait vue naître et qu’elle aimait beaucoup, dont elle ne savait plus rien depuis quelques années, ce qui lui faisait de la peine.
Et ce fut le départ.
Une fois encore, sa main frêle et robuste s’appuya un instant sur( mon bras, sa figure vivement éclairée fut devant moi, ses yeux bleus où il y avait des paillettes noires me sourirent, je vis la ligne mince qui séparait de son front droit son nez à l’arête parfaite, je vis ses rides profondes posées comme un masque sur son beau visage, j’entendis sa voix qui me disait : « Adieu », et la minute pendant laquelle je regardai de loin sa robe noire et ses cheveux blancs fut la dernière minute : pour moi déjà, l’Impératrice venait d’entrer dans l’éternité.
Depuis plusieurs mois, l’Impératrice avait l’in-
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tention de retourner en Espagne où elle n’était pas allée depuis douze ans; elle voulait sentir, encore, disait-elle, le parfum des orangers de Séville. Ce n’était pas une formule poétique, l’Impératrice n’était pas « poétique » ; l’odeur de ces orangers-là était réelle et lui rappelait sa jeunesse.
L’état de ses yeux ne lui permettait plus de lire que très difficilement, et tout juste pouvaitelle signer ses lettres; l’œil droit n’y voyait plus et la cataracte commençait à atteindre l’œil gauche. La cécité complète, non pas immédiate, mais à échéance de trois ou quatre ans, la tourmentait d’autant plus que sa mère, la comtesse de Montijo, avait été aveugle pendant les dernières années de sa vie.
L’Impératrice vivait par les yeux autant que par l’esprit et supportait difficilement l’idée d’être privée de ce à quoi elle tenait le plus, la vue.
L’opération de la cataracte fut donc envisagée et trois oculistes français furent consultés officieusement : aucun d’eux ne voulut prendre la responsabilité de l’opération.
C’est alors que l’Impératrice résolut de faire le voyage d’Espagne; le professeur Widal et le Dr Hugenschmidt l’en dissuadèrent : si robuste que fut sa constitution, l’Impératrice n’en avait pas moins quatre-vingt-quatorze ans : depuis longtemps, l’état de ses reins était précaire,
et sa santé se maintenait en équilibre à condition d’être surveillée sans cesse. De plus, elle venait de passer cinq ans en Angleterre sans aucune absence, accoutumée à un même climat, à des habitudes régulières, et l’on avait pu déjà considérer comme une imprudence le voyage au cap Martin et le brusque changement de température.
L’Impératrice ne voulut rien entendre et s’embarqua en avril à Marseille, accompagnée de M. et Mme Pierre d’Attainville et de Félix de Baciocchi, pour Gibraltar d’où elle gagna d’abord Séville (1).
i. Avant d'aller à Gibraltar, l’Impératrice voulut profiter de son arrêt à Marseille pour visiter le Pharo.
Ce palais construit par la ville de Marseille au commencement du second Empire et offert par elle à l’Empereur et à l’Impératrice, était destiné aux Souverains et devait leur servir de demeure quand ils séjourneraient à Marseille. Après la révolution, l’Impératrice ût don de son palais à la ville de Marseille dans les conditions expliquées plus haut. Le maire se refusa à signer l’acte de vente (du moment que le mot femme Bonaparte avait été remplacé après jugement par les mots : « Sa Majesté V Impératrice Eugénie ») et ce fut un adjoint qui le signa...
Actuellement le Pharo est une annexe de la Faculté de Médecine. L’Impératrice parcourut l’ancien palais d’où partout les aigles et les armes impériales avaient été arrachées sauf, curieux hasard, dans la chambre qui était la sienne.
Cette visite au Pharo fut la dernière que lit l’Impératrice en France : une fois encore elle eut à constater le plaisir que les Français éprouvent à faire disparaître les emblèmes
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Ce fut pour elle une immense joie de revoir son pays. Elle disait : « Voilà, je suis revenue chez moi.,, je sens l’odeur des fleurs », et encore : « Pourquoi prétendre que le soleil peut me faire du mal?... Le soleil est mon ami... »
Elle passa deux semaines à Séville en même temps que la reine d’Espagne, et séjourna au palais de Las Duenas. Le roi d’Espagne vint rejoindre la reine à cette époque qui était celle de la Feria et tous deux dînèrent à Las Duenas où ils furent les hôtes de l’Impératrice, puis elle s’installa le 2 mai à Madrid, au palais de Liria, chez son neveu le duc d’Albe, dans cette maison qu’elle avait habitée du temps de sa jeunesse.
De là elle s’absenta pour quelques séjours chez ses neveux et nièces, la duchesse de Santona, le duc de Peùaranda, le duc de Tamamès, le comte et la comtesse de Mora : elle voulait revoir tous les lieux qui lui rappelaient le passé.
Jamais l’Impératrice n’avait été plus vivante, aucune promenade en automobile ne l’effrayait; souvent elle fit plus de 70 kilomètres dans la journée, s’intéressant à tout, voulant tout voir,
inoffensifs du passé; elle s’en étonnait toujours. Ce goût était tellement étranger à sa nature que, même à Farnborough Hill, elle avait conservé les chiffres et les armes de l’ancien propriétaire pour qu’y restât une trace de son passage.
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car ses yeux lui permettaient encore de regarder un paysage ou un monument.
Au palais de Liria, il y avait des dîners en son honneur; elle eut de longs entretiens avec le corps diplomatique, avec des ministres, et descendait dîner tous les soirs, ce qui, à Farnborough, ne lui arrivait plus depuis quelques mois. Ses nièces et ses neveux l’entouraient, et journellement elle voyait, outre Mme d’Attainville qui ne la quittait pas et le duc d’Albe, Mme la duchesse de Tamamès et ses deux filles, Mlles Maria et Isabelle Mesia-Stuart, Mme la duchesse de Santoûa née d’Albe, le comte et la comtesse de Mora, etc. Sa présence à Madrid contribua à rendre la saison extrêmement brillante; tout le monde voulait aller la voir ou lui être présenté.
Là, plus encore qu’au cap Martin ou à Farnborough, l’Impératrice était très accessible; ses nièces pouvaient entrer librement dans sa chambre; égayée par l’animation qui l’entourait, elle faisait beaucoup- de projets pour l’automne et voulait qu’après les cinq années de solitude et d’anxiété, la vie recommençât à Farnborough Hill comme autrefois. Il semblait même qu’elle eût renoncé, dans certains petits détails de la vie, aux rares préjugés d’une autre époque qu’elle pouvait avoir; par exemple, elle voulait bien qu’on fumât devant elle à la fin des repas. Sa préoccupation constante était de ne pas se
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montrer hostile aux habitudes des nouvelles générations.
Jamais non plus l’Impératrice, si prudente pour les autres, n'avait été, pour elle-même, imprudente à ce point. Elle restait assise dans les jardins de Liria, ayant sur elle un corsage de gaze noire et refusant qu’on lui mît un manteau sur les épaules : « Non, non, je suis très bien ainsi, je m’enrhume si j’ai trop chaud... »
Puis, brusquement, sans demander conseil à personne et sans écouter ensuite aucun avis, elle décida de se faire opérer de la cataracte malgré l'opinion, qu’elle connaissait, des oculistes français et du Dr Hugenschmidt, faisant preuve ainsi d’un grand courage et déclarant : « Je veux voir ou mourir . »
Elle s’adressa au premier oculiste d’Espagne, le Dr Barraquer, qui fait cette opération suivant une méthode à lui et la réussit toujours. Quand elle le vit, elle le trouva sympathique et lui demanda si elle-même lui était sympathique, ajoutant que c’était très important pour l’un et pour l’autre, car la réussite d’une opération dépendait pour une grande part de la sympathie existant entre le malade et le médecin.
L’Impératrice ne voulait pas que l’opération eût lieu un dimanche; elle considérait le dimanche comme jour néfaste : le '4 septembre 1870 était un dimanche; le 9 janvier 1873, jour
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rde la mort de l’Empereur, un dimanche; le l3r juin 1879, jour de la mort du Prince Impérial, un dimanche.
Peu de temps avant l’opération, l’Impératrice demandait au duc d’Albe devant le Dr Barraquer : « Au fait, combien me manque-t-il encore d’années pour avoir cent ans? — Six ans, ma tante... » Alors, se tournant vers le médecin :
« Vous avouerez que pour une centenaire ou presque, j’ai encore assez de résistance. » Il fallait en effet une grande force d’âme pour envisager le risque qu’elle courait et le préférer à son état actuel, tranquille mais diminué.
Aucune date n’avait été fixée; un matin, l’oculiste pria l’Impératrice de s’allonger, et lui dit •
« Madame, comme Votre Majesté est très nerveuse, je voudrais faire une répétition de l’opération... Mais, Madame, il ne faut pas trembler ainsi, que serait-ce donc le jour où j’opérerais l’Impératrice?... Votre Majesté est-elle confortable?... Là... bien... Votre Majesté veut-elle essayer de me regarder un moment pour que je me rende compte encore une fois de l’état de ses yeux? Oui... c’est bien cela... Votre Majesté permet ?... » Vivement, il posa une main sur les yeux de l’Impératrice, avec une adresse extraordinaire: « Maintenant, Votre Majesté veutelle ouvrir les yeux ? Combien levè-je de doigts ? Oui, trois... et à l’autre main? Deux... oui, très
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bien. Et maintenant, je vais mettre un bandeau sur les yeux de Votre Majesté! » L’opération était faite, par simple aspiration de la taie de l’œil.
Après le séjour obligatoire dans l’obscurité et quand elle eût appris de nouveau à voir, ce qui nécessite un certain temps, l’Impératrice fut très heureuse; elle pouvait regarder autour d’elle; les premiers jours, faisant allusion à la déformation visuelle qui suit la cataracte, elle disait au duc d’Albe : « Si je te regarde sans lunettes, tu es un Greco; à présent, avec mes lunettes, je te regarde encore et tu es un Velasquez. »
Bientôt, elle put même essayer de lire un peu.
Au palais de Liria, vit encore l*a nourrice du duc d’Albe; quelquefois, l’Impératrice disait à cette vieille femme qui l’adorait : « Ecoute, tu vas descendre, tu vas aller jusqu'à cette auberge qui est au coin de la rue et tu me rapporteras ça et ça. » Il s’agissait de mets espagnols qui lui rappelaient sa jeunesse; ensuite, elle disait au duc d’Albe : « Eh bien, ton chef qui ne veut jamais faire de ces plats-là, ou, quand il y consent, les fait trop distingués, il sera bien attrapé, j’en ai mangé tout de même! »
C’était toujours cette fantaisie qui lui faisait préférer les petits sentiers difficiles à la grand’route quand on se promenait avec elle et que
Franceschini Pietri disait en riant : « Ah ! Madame! 'Je reconnais l’humeur capricante de Votre Majesté. »
Quelques jours plus tard, l’Impératrice s’enrhuma; ce rhume fréquent, que les familiers redoutaient et appelaient « le rhume de l’Impératrice », cédait habituellement aux soins en une semaine. Pourtant, deux mois auparavant, au cap Martin, la congestion pulmonaire avait failli se déclarer et le Dr Hugenschmidt, très inquiet pendant quarante-huit heures, avait eu la sagesse de le dire à l’Impératrice après son complet rétablissement pour qu’elle consentît à se soigner, ce qu’elle faisait à grand’peine, elle qui savait si bien soigner.
L’Impératrice avait hâte d’être tout à fait guérie; elle voulait régler à Paris des affaires importantes et avait fait déjà convoquer plusieurs personnes à l’hôtel Continental à la date du 16 juillet. Les places étaient retenues à Madrid pour le mercredi 14.
Le rhume à peine fini, une crise d’asthme se déclara le vendredi 9 juillet, asthme rénal sans doute, pouvant faire craindre un accident de ce côté et sans aucun rapport avec le rhume. Une potion fut ordonnée qui n’empêcha pas les reins
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de fonctionner mal ce soir-là, et Mme Pelletier s’inquiéta un peu; elle connaissait mieux que personne l’état foncier de son auguste maîtresse et le surveillait nuit et jour; c’est elle qui renseignait de loin, depuis des années, le professeur Robin.
Le samedi matin pourtant, l’Impératrice, remise de la crise d’asthme, se réveilla gaie et bien disposée; elle se coiffa, s’habilla, mit un chapeau et fit dire qu’elle sortirait en automobile après le déjeuner; ce serait sa première sortie depuis l’opération. De plus, elle en avait assez de son régime et mangea de bon appétit, dans son appartement, un blanc de poulet, un légume et des fruits cuits.
Vers deux heures, on vint informer Mme la duchesse de Santona que l’Impératrice n’allait pas très bien; la duchesse monta précipitamment chez sa grand 'tante qui n’avait pas pu tolérer son déjeuner et se plaignait d’éprouver dans tout le corps une sensation de froid. Tout de suite, on fit venir un médecin : il déclara que c’était sans doute une simple indigestion et qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter pour l’instant.
Néanmoins, le froid ne diminuant pas et l’Impératrice souffrant beaucoup — c’est le seul moment où elle ait souffert — elle préféra se coucher.
Le froid augmentait; les fonctions rénales
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avaient cessé; tout le monde comprit alors que L’Impératrice était gravement atteinte.
Trois des meilleure médecins de Madrid appelés en hâte diagnostiquèrent une crise d’urémie foudroyante et déclarèrent qu’étant donné l’âge de la malade, il n’y avait aucun espoir.
L’Impératrice ne souffrait plus; elle somnolait mais gardait toute sa connaissance; plusieurs fois elle s’adressa à l’une ou l’autre de ses nièces, leur demanda d’arranger ses oreillers ou de remonter ses couvertures; elle murmura encore, — ce furent ses dernières paroles — : « Autant en finir... » mais l’Impératrice disait quelquefois de telles choses superstitieusement et comme pour conjurer le sort.
A la nuit, elle reçut les derniers sacrements, puis elle perdit à peu près toute connaissance et s’éteignit doucement, sans souffrir, le dimanche 11 juillet 1920, à 8 heures du matin.
L’Impératrice aussi devait mourir un dimanche...
...Elle qui aimait encore la vie malgré une vie pleine de catastrophes, elle qui craignait avant tout de sentir diminuer ses forces et son esprit, quitta la pleine possession de soi pour entrer brusquement dans la mort.
... Ceux qui s’agenouillèrent près d’elle étaient émerveillés de voir la paix qui éclairait son
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visage dont les rides avaient disparu et qui reflétait la beauté d’autrefois.
Les journaux ont raconté la magnificence des cérémonies à Madrid, de par les ordres du roi Alphonse XIII alors à Londres. « Faites tout comme s’il s’agissait de moi-même », avait-il télégraphié. Ce fut donc en souveraine surprise par la mort au milieu de sa puissance que l’Impératrice sortit de son pays pour la dernière fois.
...J’ai appris cela par les uns et les autres, ceux qui étaient près de l’Impératrice à ce moment et qui furent les derniers témoins, je l’ai appris à travers leurs larmes, au cours de ces quatre jours que nous avons passés ensemble, et pendant lesquels nous avons vu, quel que fût notre âge, disparaître avec notre jeunesse une époque qui n’avait été celle de presque aucun de nous, mais où parfois nous croyions avoir vécu.
Jours cruels, chacun formé d’une tristesse différente.
Il y eut notre attente à la gare d’Austerlitz, sous un soleil brûlant malgré l’heure matinale, après que nous eûmes eu la douleur de lire sur une feuille polycopiée : le corps de V Impératrice Eugénie arrivera à 8 h. 4-0. Comment croire qu’elle ne fût plus que cela ? Nous étions là,
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désemparés, errant sur le quai, tous les amis de l’Impératrice, et aussi tous les fidèles de l’Empire, groupés autour du prince Murat.
Quand le train eût été annoncé et que nous le vîmes s’avancer lentement, lourd de la responsabilité historique qu’il portait, nous courûmes au-devant de notre malheur pour qu’il nous prît plus vite.
Nous étions à la fois le troupeau dispersé et la garde d’honneur, car ni l’Etat ni l’Eglise n’avaient osé envoyer, pas plus à la frontière qu’à Paris, le plus obscur des fonctionnaires ou le plus humble des prêtres pour recevoir celle qui avait régné en France pendant vingt ans. Les hommes sont lâches comme si la vie devait leur tenir compte de leur lâcheté; pourtant, l’un de ceux-là qui avaient eu peur d’une morte, mourait quelques semaines plus tard du même mal qu’elle, et l’autre, avant que l’année finît, était obligé de démissionner tristement.
... Nous avons vu le wagon qui contenait son corps transporté par des chevaux et cahoté sur des plaques tournantes sous la conduite d’hommes en bourgerons...
Il y eut notre station près de la chapelle ardente; devant le catafalque violet une grande foule défila (1), malgré l’annonce faite le matin
i. Environ 3.coo personnes.
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même et l'éloignement du lieu; pour la plupart, des hommes et des femmes du peuple ou des employés; beaucoup pleuraient; quelquesuns déposaient un bouquet près de la bière. Préposés à tour de rôle à cette dernière veillée, nous restions immobiles, accablés devant la double majesté de cette vie et de cette mort; nous pensions : « Madame, nous sommes-nous bien conduits envers vous ? Madame, avons-nous toujours été dignes de votre bonté?... »
Il y eut le trajet jusqu’au Havre dans le train spécial commandé par l’ambassadeur d’Espagne suivant les ordres du roi... A Rouen, des femmes s’agenouillaient devant la porte du wagon.
Il y eut l’arrivée au Havre; le vent s’était levé et dispersait les prières des prêtres en surplis; jusqu’au port, la ville semblait une autre ville, car nous ne la voyions que comme la dernière halte de l’Impératrice sur une terre ingrate qu’elle aimait pourtant comme si elle y était née. Des matelots s’emparèrent du cercueil d’acajou et l’attachèrent à des câbles; il monta sur le ciel uni du crépuscule, sa tache sombre se balança un moment tout en haut d’une vergue et redescendit à bord. La course dans les airs à laquelle rêvait l’Impératrice, fut celle-là.
Il y eut l’arrivée à Southampton, notre descente sur le quai où étaient rangées plusieurs brigades et où pénétrèrent bientôt le Prince et la Princesse Napoléon suivis de leur service d’honneur, ainsi que des amiraux et des officiers anglais. Après le cérémonial et les formalités d’usage, le cercueil fut porté entre deux haies de matelots jusqu’au fourgon tendu de drap violet.
Le train glissait au milieu de la campagne brumeuse et chaude; on aurait pu croire à une « série » de Farnborough Hill, car la plupart de ceux qui y étaient invités se trouvaient réunis.
Bientôt les maisons eurent un aspect habituel, on reconnaissait un bouquet d’arbres, un tournant de route : nous arrivions. Dans un jardin de paysans, en contre-bas de la voie, un matelot permissionnaire cueillait des fleurs; il regarda, comprit, et, grave, se mit au port d’armes. Il fut le premier à saluer le souvenir de celle que tout le monde vénérait à Farnboro’.
Le train s’arrêta. Après avoir traversé deux pays, la mer, et un autre pays, le corps de l’Impératrice allait enfin trouver le repos. On fit glisser le cercueil sur une prolonge d’artillerie, des drapeaux anglais et français le recouvrirent, deux soldats montèrent sur le siège et le cortège se forma.
La foule commençait sur la place de la gare :
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ici même, l’Impératrice venait souvent pendant la dernière guerre lire les nouvelles; en septembre 1914, voyant annoncée la marche des Allemands sur Paris, elle avait dit au comte Primoli : « Ce n’est pas possible , Dieu ne voudra pas cela. » Dans la large voie qui mène à la grand 'route, la même foule du dimanche se pressait aux fenêtres de la poste, de la banque et des hôtels; cette route où nous passions tous les jours et qui, pour nous, n’était que la route menant à Farnborough Hill.
Sous le ciel blanc, au son d’une musique funèbre, nous avr.ncions lentement, entre les troupes qui présentaient les armes et dont l’alignement dessinait de loin le parcours. Parfois, d’un mot, à voix basse, nous évoquions le passé, si récent que nous parlions de lui au présent, mais nos vêtements noirs nous rappelaient que tout était fini.
Après plusieurs tournants, nous passâmes près de l’abbaye des Bénédictins, sous les hêtres et les pins qui l'entourent; enfin, devant la petite pelouse ronde, face à la porte de l’église, la prolonge d’artillerie s’arrêta et la musique qui remplissait l’air cessa brusquement. Des soldats descendirent le cercueil...
Alors, dans le silence un oiseau chanta ; invisible, on l’entendait, joyeux, délivré; il nous disait:
« Mes enfants, je vous Vois, ne pleurez plus,
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je suis heureuse, je suis avec eux, j’ai accompli ma destinée, j’ai retrouvé mon petit garçon... » Et tout à coup la Marseillaise bondit; son rythme, traduit par les instruments anglais, venait à la fois de la France et de l’exil; en un éclair, nous nous rappelâmes avoir lu qu’on l’avait jouée à Saint-Cloud pour la première fois le soir de la déclaration de guerre, en 1870... pour la seconde fois, en sa présence encore, ce fut là... Etait-ce notre douleur actuelle ou sa douleur passée qui nous accablait ?. . .
Dans l’église tendue de violet, le plain-chant s’inclinait vers celle qui reposait devant l’autel; ce n’était plus l’ancienne Souveraine que célébrait la musique de tout à l’heure, mais une morte pour qui l’Eglise priait en attendant les funérailles.
... Nous sommes descendus dans "la Crypte où reposera l'Impératrice entre l’Empereur et le Prince Impérial, et où nous venions chaque année, craignant parfois le jour que voici, mais comme on craint la mort pour soi-même, sans être tout à fait sûr qu’elle arrivera.
Nous avons parcouru ce pays dont tous les chemins nous étaient familiers et dont les couleurs réunies avaient fixé en nous l’image de notre existence chez l’Impératrice.
Je suis retourné dans « Compiègne », le second
LES DERNIERS TEMPS - LA MORT
parc que la route séparait du premier et que l’Impératrice avait appelé ainsi à cause d’une ressemblance; les allées glissantes d’aiguilles, l'odeur de la résine et de l’étang, faisaient espérer l’impossible... nous étions là, le matin, près d’elle, suivis par les chiens noirs qui jouaient, toute la descendance de Nero... de l’autre côté de la haie, un chien quelconque aboya, comme l’écho de ma mémoire.
Et j’ai revu Farnborough Hill. Le long du premier chemin montant, j’ai reconnu les deux marronniers venus de marrons des Tuileries plantés ici il y a plus de trente ans, et j’ai; entendu comme naguère retentir le timbre de la porte d’entrée; j’ai revu le vestibule avec le taureau de marbre blanc, le Décameron de Winterhalter, la grande cheminée et la table où nous jetions en rentrant pour le thé nos casquettes et nos pardessus; l’odeur particulière de ce vestibule accompagnait toujours le léger bruit de la porte battante.
La galerie, dans le jour finissant, regardait de tous les yeux des portraits : les reines Julie et Désirée, la duchesse d’Albe, Mme la duchesse de Mouchy, Stendhal, et, souriant dans sa robe roug3, la jeune et merveilleuse Impératrice, qu’aucun de nous n’avait connue, la même pourtant que celle dont l’absence ici n’était pas admissible pour notre raison et dont le souvenir circulait partout — dans sa robe noire.
l’inconnue
Il y avait encore dans le morrdng room son fauteuil de repos, son coussin et la petite table carrée en bois de plusieurs couleurs, où elle posait sa tasse de thé : ainsi, dans un mauvais rêve, quelques objets réels, exactement reproduits, ajoutent encore à son angoisse et à sa vraisemblance.
Il y avait encore la table à écrire couverte des mêmes objets, un encrier d’argent en forme de fleur et une miniature de l’Impératrice dans un costume Dogaresse; sur le haut pupitre d’un secrétaire, le buvard de velours noir brodé de violettes et d’emblèmes, et, sur les murs, les tableaux de Vernet, de Meissonier, de Gérôme. Ici, une table ronde couverte d’un cachemire de l’Inde et dans un grand cadre la photographie de Mme Lebreton; là, des boîtes, des coffrets, une enluminure, souvenirs dont chacun avait eu son heure et sa personnalité, à présent anonymes et faisant partie d’une demeure historique; près de la fenêtre qui laissait voir une allée rose et ses bordures brillantes, un divan de soie orientale évoquait des voyages, le choix, peut-être, un jour, de cette étoffe, le goût que l’Impératrice avait eu pour elle...
Tout cela pouvait lui survivre, tout cela qui était disposé par elle, animé* par elle, qui l’attendait, et qu’elle avait imprégné de sa présence et de ses paroles comme d’un parfum...
Rien n’était changé de place : les Princes qui
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succédaient dans sa maison à l’Impératrice avaient tout respecté.
... Cette boîte, on y jetait les lettres à expédier, que nous avions écrites le plus souvent sur cette table de la salle-de -billard où une photographie de l'Empereur faisait de lui un contemporain; en haut de cette bibliothèque se trouvait encore il y a peu d’années des cartonnages portés par le Prince Impérial un soir de Carnaval avant la naissance de beaucoup d’entre nous. Pas un objet qui n’eût son histoire, qui ne fût le mémorialiste d’une existence et des époques traversées par cette existence.. A Farnborough Hill, aucune date n’était lointaine; les vingt années de l’Empire, l’exil, la mort de l’Empereur et celle du Prince, tout, semblait-il, s’était passé hier; nulle part, on n’avait à ce point l’idée que tout arrive peutêtre en même temps et que seule notre nature infirme nous oblige à répartir la durée.
Puis vint le jour de la messe solennelle où les rois et les reines d’Angleterre, d’Espagne et de Portugal apportèrent leur témoignage à celle qui avait connu, plus que toute autre, les dangers de la puissance et les extrêmes du bonheur comme du malheur. Dans cette église s’achevait une existence comparable à nulle autre et aboutissait une importante partie de l’Histoire européenne.
l’inconnue
Rarement, une cérémonie comporta rde tels enseignements .
Pendant que le Révérend PèreDom Cabrol (1) rappelait avec éloquence ces grandeurs et ces vicissitudes et. racontait que le jour de l’armistice l’Impératrice lui avait dit : « C’est ma première joie depuis cinquante ans », on entendait sangloter l’assistance.
Il était consolant de voir les funérailles d’un être exceptionnellement humain échapper à l’apparat officiel et déchaîner des sentiments humains. Les uns pleuraient une lemme admirable dont la mort était cruelle comme un abandon, les autres, ceux qui étaient attachés au passé par caractère ou par devoir, pleuraient le passé, car l'Impératrice Eugénie avait amené le passé jusqu’à eux; sa longue vie le rendait présent; elle partie, le passé allait retourner dans le passé.
... Nous l’avons accompagnée jusqu’à la Crypte, nous avons senti sur nos lèvres le froid de son cercueil...
... Pour toujours...
Le dispersement, l’adieu à Farnboro’. Cette gare où nous avions pris parfois le train avec elle et qui était aussi notre étape avant de revoir
x. Voir ce discours à la fin du volume.
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l’Impératrice, devenait une gare comme les autres; seulement, nous laissions sur son quai ce qu’il y avait de meilleur en nous.
... Les rues de Paris étaient heureusement désertes; toute rencontre m’aurait rendu ma solitude plus solitaire... Arrivé devant l’hôtel Continental, j’ai vu les fenêtres du second étage qui étaient le plus souvent celles de son appartement, les rideaux baissés derrière lesquels elle regardait le ciel et les arbres, la rue où ses pas se posèrent tant de fois.
Je suis entré dans les Tuileries qui avaient été ses Tuileries et, poursuivant plus loin, jusque dans ses anciens jardins privés, je me suis assis sous un arbre près duquel elle avait peutêtre passé jadis, car l’arbre était vieux. Rien ne parlait d’elle, rien ne la regrettait. Etait-ce possible ? Vous, Madame, que j 'appelais comme si vous pouviez m’entendre...
Une chaisière vint me demander son dû; des enfants jouaient et riaient dans la poussière du soir; j’étais seul, sur des ruines effacées.