Il est évident que ceux qui venaient lui faire des scènes
Chez elle, ce sont mille prévenances qui affirment, du matin au soir, la gentillesse jusqu’où sa bonté peut condescendre; surprise de lire sur le menu du déjeuner le nom d’un plat dont quelqu’un a dit la veille qu’il l’aimait, précaution d'une couverture plus chaude envoyée spécialement par elle au moment où l’automobile va partir, et si elle craint qu’on soit malade, on voit arriver quelqu’un avec des remèdes (1).
Il n’y a rien de puéril dans le rappel de ces souvenirs : il est touchant de constater qu’en cette mère suppliciée bat toujours un cœur maternel qui disperse en sollicitudes ce qu’elle ne peut plus donner d’amour à un seul.
Elle pense à s’asseoir pour éviter à quelqu’un la fatigue de rester debout. Jamais elle n’abuse de ses privilèges, ni ne montre l’insouciance de ceux qui, souvent, à force de commander, ne se rappellent pas qu’ils sont obéis (2). Si l’on marche à côté d’elle, elle n’admet pas qu’on
et lui forcer la main, sous la menace d’un suicide, étaient mal vus par la suite. Plus d’une fois le fait s’est produit, contribuant à la légende de la parcimonie de l’Impératrice, qui avait pourlant donné ce qu'on exigeait d’elle.
i. Si, le soir, on avait toussé, on était sûr, vers onze heures et demie, d’entendre frapper à la porte et de voir entrer Mme Pelletier portant une tasse de lait, et une boîte de cachets : « Sa Majesté dit qu’il faut prendre cela maintenant pour couper le rhume et passer une bonne nuit... »
a. Si une femme s’apprêtait à lui baiser la main en faisant sa révérence, l’Impératrice la relevait auparavant et,
porte son manteau ou son ombrelle, un zèle intempestif l’irriterait (1).
Remarque-t-elle la timidité excessive d’un visiteur à qui elle a accordé une audience, l’Impératrice fait exprès de ne pas lui adresser la parole devant tout le monde, pour ne pas augmenter son trouble.
... Et ce jour où elle quitta précipitamment la table du thé en rappelant que l’un de nous avait remarqué, le matin même, combien il était pénible de rester une heure sans fumer (2)...
« Naturel » tout cela? Non. Déjà l’on admirerait chez n’importe quelle femme du monde ou de la bourgeoisie ce désir de rendre agréables les instants passés près d’elle; mais chez l’Impératrice, c’est plus étonnant, puisque personne ne lui a jamais donné d’avis à ce sujet ni n’a
suivant le degré d’intimité, l’embrassait ou lui tenait un moment la main dans la sienne.
Dehors, quand un homme avait fait à quelques pas d'elle le premier salut d'étiquette, puis, le second salut de la tète en lui baisant la main, elle disait immédiatement : « Couvrez-vous, couvrez-vous. » Combien de femmes oublient cette politesse !
*• Elle disait: « Je n’aime pas ces femmes qui chargent comme un âne l’homme qui se promène avec elles... c’est si mal élevé... »
a. Quand elle venait nous rejoindre au billard, après le déjeuner, elle ne manquait pas de dire: « Ne jetez pas vos cigarettes, surtout, ou je m’en vais... Mais quel plaisir, enfants, pouvez-vous donc trouver à piper? »
jamais eu le droit de lui faire quelque observation, et que tout vient de son cœur.
Avec les domestiques, qu’elle appelle les serviteurs (expression qui, dit-elle, les humilie moins), elle a des prévenances auxquelles ils ne sont pas toujours habitués dans des maisons moins célèbres. Ils ont une existence à eux, leurs distractions sont prévues et respectées, et Plmpératrice n’admet pas qu’on les considère comme des machines arrêtées une fois leur besogne accomplie (1).
Sa bienveillance est silencieuse, entêtée. Elle
i. Le dimanche soir, à Farnborough, il y avait bal ponr les domestiques dans une grande salle voisine des offices. Nous y allions de temps en temps.
Quand nous jouions des charades ou des comédies, les domestiques étaient autorisés à y assister, au fond de la galerie.
Voici des extraits de deux lettres que j’ai reçues en août 20 et août 21 de l’excellente Mme Aline Pelletier, femme de chambre de l’Impératrice. Ces paroles auxquelles je ne change rien, me semblent éloquentes.
« ... Je suis très triste et bien malheureuse, Sa Majesté que « j’adorais était tout pour moi. Je l’aimais de tout mon cœur, a Je pleure et chaque jour je sens le vide plus grand... »
« ... Sa Majesté ne pensait jamais à Elle mais toujours (( aux autres ; j’en éprouve une bien grande peine car on a « toujours méconnu ses bienfaits . ..
<( ... J’ai été avec Sa Majesté 5j ans. J’étais aux Tuileries, ((j’ai vu ses grandeurs et ses peines, j'ai vu l’ouverture de (( l’exposition de 6y, puis l'ouverture du canal de Suez, le (( grand voyage d’Egypte ; j’ai passé ma vie près de Sa a Majesté, aussi jugez de mon désespoir chaque jour plus <r grand. . . Elle était si bonne... »
parle des absents le moins possible; cela est préférable; presque jamais nos amis ne parlent de nous de la manière* que nous aimerions, et même s’ils ne disent que du bien, nous préférerions un autre « bien » : parmi nos qualités nous possédons quelques violons d’Ingres, méconnus.
De plus, il est rare que la bienveillance ne déchaîne pas une malveillance contradictoire. Cest pourquoi l’Impératrice, préfère se taire; sinon elle remet les choses au point, avec habileté et sans excès; souvent aussi elle feint de ne pas entendre et son silence, qui détourne la conversation, arrête ce qu’on allait dire. En tout cas, jamais elle ne prononce contre un absent un blâme qu’il ne l’aura pas entendu exprimer devant lui-même.
L’Impératrice sait qui elle aime et qui elle n’aime pas; il est facile, quand on la connaît bien, de voir la démarcation; jamais elle ne pratique la cordialité superficielle, amèrement regrettée ensuite, quand, par expansion ou par une sorte de paresse du cœur et de l’esprit, on s’imagine avoir de l’amitié pour un indifférent.
Dans son entourage immédiat, l’Impératrice s’applique à ne rendre personne jaloux; elle excelle à donner tout naturellement à chacun,
l’inconnue
par un simple raffinement de bonté, en tenant compte des natures différentes, l’impression d’être, sinon préférée par elle, du moins spécialisé en une place particulière de son affection, et, peut-être, utile à celle-ci.
Quand, fatiguée, elle est forcée de rester plusieurs jours à la chambre (1), les uns et les autres sont appelés à lui présenter leurs hommages avec un tel souci des préséances que personne ne pense à envier celui-ci ou. celle-là.
Aussi ne voit-on pas naître autour de l’Impératrice, de ces inimitiés comme il s’en produit quelquefois dans les Cours, de ces luttes dont le prix sera une parole ou un sourire. Il peut y avoir des antipathies comme partout, mais, à supposer qu’elles existent, leur principe ne prend pas racine dans le culte voué par tous à l’ Impératrice. Ce culte, au contraire, sert de terrain de sympathie et de motif d’affection.
Elle est capable de reconnaissance et la mémoire de son cœur est aussi vive que celle de son esprit. Sa rancune s’attache très rarement à un individu, mais sa reconnaissance est moins anonyme.
i. L’absence de l’Impératrice, à table, rendait tout le monde triste. Sa place vide faisait un trou: on s’attendait à la voir, à l’entendre; il semblait qu’on fût à moitié vivants.
Je 1 ai plus d’une fois entendue parler avec sympathie d’un royaliste notoire: celui-ci s’était conduit en gentilhomme à la mort du Prince Impérial, et, depuis ce temps, ses opinions ne 1 ont pas empêché de parler avec respect d’un régime qu’il n’aime pas, d’une dynastie qu’il ne souhaite pas de voir revenir sur le trône : l'Impératrice n’oublie pas une si rare attitude (1).
Parfois, un nom que l’on cite provoque chez elle un mot de reconnaissance — même vis-àvis de ceux pour qui on ne s’y attendait guère — raisons que son cœur est seul à se rappeler. De certains, qui surent se montrer, dans les heures néfastes, dignes de leur nom ou de leur mandat, l’Impératrice parle toujours avec émotion.
Reconnaissante envers les hommes, elle ne donne pas aux dates le même souvenir; elle fuit les anniversaires, désire qu’on ne les lui rappelle pas et préfère qu’on oublie même le jour de sa fête.
L’Impératrice déteste aussi ce qu’elle appelle les déchets de l’humanité , mèches de cheveux intactes ou devenues bijoux, dents montées en bagues, vieux gants fanés dans une boîte ou
i. Il s’agissait de M. Arthur Meyer, Directeur du Gaulois. Et Le Gaulois, journal royaliste, est le seul journal français qui, au moment de la mort de l’Impératrice, ait consacré à son souvenir et à ses funérailles la place qui leur était due.
L’INCONNUE
oendres au fond d’une urne, idolâtrie macabre qui diminue la mémoire des morts (1) .
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Enfin, elle possède la plus belle des vertus : la noblesse du cœur, qui est sa manière, à lui, d’être intelligent. Cette noblesse-là ajoute une grande dignité à toutes les autres, et quelle sécurité émane d’elle!
La certitude de n’être jamais incompris ou mal compris, le calme qu’on éprouve si l’on est sûr, d’avance, qu’aucune action ne sera détournée de son vrai sens (2) et que toutes les paroles garderont leur valeur... La vie est légère près des êtres nobles de cœur; ils reflètent la justice et la générosité. Ils peuvent surprendre par la complication de leur caractère, ils peuvent même éloigner, mais la noblesse de cœur est la qualité par excellence, celle qui pèse les sarats de l'humanité et qui les estime à leur
ï. Elle poussait si loin cette répulsion pour des objets ayant appartenu à des morts que jamais elle n’avait voulu même regarder l’ombrelle ni l’éventail de l’Impératrice Elisabeth d’Autriche que l’Empereur François-Joseph lui avait envoyés, après l’assassinat, en souvenir d’elle.