I.’ INCONNUE
qui se reflète dans un. lac vert, sans fond, trop calme...
... Une enfance qui ne fut pas celle des petites filles d’à présent, une enfance sans poupées et Sans tendresse, dans un temps où les enfants ne tenaient pas la place qu’ils tiennent aujourd’hui; on n’exauçait pas leurs caprices, ainsi apprenaient-ils de bonne heure l’existence. En ce temps-là, les parents ne « vivaient pas pour leurs enfants », suivant l’expression moderne qui comporte une fierté et un reproche; au contraire, les enfants, soumis aux exigences de leurs parents, devaient subir leurs vicissitudes en même temps que leurs principes; mais ils n’avaient pas à découvrir vers l’âge de quinze ans, avec un étonnement égal à leur tristesse, qu’ils n’étaient pas les maîtres du monde.
1830... la guerre civile en permanence, la guérilla plutôt; des conciliabules sans fin, des conspirations vite ourdies et trop tôt réprimées ; des équipées dangereuses, entreprises gaîment, comme une partie de chasse, mais d’où l’on peut être rapporté, le soir, sur une civière, avec une balle dans le front. Le père qui se glisse hors de la maison, furtivement, au petit jour, sans qu’on sache au juste le but de son voyage; mais il n’est pas sûr de revenir, et la mère fait lever les enfants pour qu’il puisse las embrasser une
l’ame ou l’instinct
dernière fois, dans le demi-sommeil... Des oncles, des cousins, des amis, dont la rébellion est passible de mort, instigateurs de complots ou prisonniers évadés, qui viennent demander asile et que l’on cache pendant des semaines, jusqu’à ce qu’ils s’enfuient un matin avec le même mystère qui entourait leur arrivée soudaine. Enfin, l’obligation de se taire, à un âge où l’on parle habituellement sans réfléchir, et la fierté de garder beaucoup de secrets avant de soupçonner même aucune complication de la 'vie : ainsi peut se résumer la petite enfance de l’Impératrice (1).
Pourtant, son instinct avait déjà l’horreur du mensonge. Un hiver, à la suite de quelque aventure politique, on avait dû faire quitter le pays aux enfants dû comte de Montijo et les mettre en sûreté pour quelque temps. Malgré toutes les recommandations et toutes les promesses de ne pas révéler leur identité, voilà qu’au moment où les deux petites filles passent devant une
i. Lorsqu’elle racontait des épisodes de celte époque de sa vie, il était curieux de remarquer combien l’Impératrice retrouvait son origine. Son accent, la passion de sa voix, la flamme de son regard, un certain orgueil de race, laissaient deviner ce qu'elle eût été si l’Empire, les responsabilités puis les catastrophes n’avaient pas mis tour à tour leur empreinte sur sa personne primitive.
L’Impératrice était d’ailleurs la femme la moins « Second Empire» qu’il fût possible de voir.
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patrouille soupçonneuse, l’une d’elles, la plus jeune, s’écrie, au grand effroi de ceux qui l’accompagnent :
— « Eh bien, non, ce n'est pas vrai, je suis la fille du comte de Montijo ! »
Le comte de Montijo, dont une miniature héroïque, — habits guerriers, bandeau sur l’œil masquant une blessure — rappelle par la couleur des cheveux et l’ovale de la figure certains portraits de l’Impératrice et de la duchesse d’Albe, le grand seigneur castillan, soldat courageux qui aimait son pays et aimait aussi la France, chérissait ses filles mais les élevait sévèrement.
Cette sévérité, courante alors, et qu’aucun enfant ne supporterait plus, consistait à prendre la contre-partie de tous les goûts et de tous les désirs des enfants et à la leur imposer. Il suffisait qu’ils éprouvassent quelque répulsion pour telle ou telle chose : vite on les forçait à faire semblant d’aimer cette chose. Même à table, cette habitude d’éducation poursuivait les deux sœurs et le plus souvent il leur fallait manger ce dont elles n’avaient pas envie. Ce système, dangereux comme tous les systèmes, repliait les natures sur elles-mêmes, les rendait ombrageuses, méfiantes, et risquait de les fausser puis-
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qu’un jour les deux petites filles découvrirent le moyen de résister à leur père sans lui désobéir : si, par exemple, elles désiraient sortir, elles déclaraient qu’elles voulaient rester à la maison, sûres ainsi que leur véritable vœu serait exaucé.
La comtesse de Montijo était une femme d’une grande culture, intéressée par tous les ouvrages de l’esprit; elle s’entourait d’hommes remarquables. M. Beyle, celui qui devait immortaliser le nom de Stendhal, était un de ses familiers (1). La petite Eugénie avait pour lui l’admiration reconnaissante que témoignent les enfants aux « grandes personnes » qui s’occupent d’eux. Il lui racontait de belles histoires tout en la faisant sauter sur ses genoux, il lui écrivait de vraies lettres, proportionnées à sa taille, mais sans doute pleines du génie de Stendhal, puisque l’Impératrice se les rappelle encore. Il la traitait en dame et prenait au sérieux ses moindres enfantillages. Aussi s’intéressait-elle vivement au sort du consul qui remplissait si dévotement sa sinécure à Civita-Vecchia. Elle savait qu’un certain M. Mole admirait et protégeait M. Beyle et que, si M. Molé était ministre, M. Beyle pouvait venir plus souvent à Madrid. Sans connaî-
i. L’Impératrice disait toujours « M. Beyle » en parlant de Stendhal. H y avait dans la galerie du rez-de-chaussée, à Farnborough Hill, un portrait de lui, médiocre comme peinture, mais expressif.
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tre au juste le sens des mots Ministre, Ministère, elle s’informait souvent de M. Molé, elle battait des mains quand il était au pouvoir : sans en avoir conscience elle faisait déjà de la politique.
Puis, ce fut Paris, et les portes du Sacré-Cœur se refermèrent sur l’enfant dépaysée. Etrangère et lointaine, solitaire le plus souvent, la petite fille se promenait dans le jardin du vieil hôtel Biron; sans amies, souvent raillée par ses camarades à cause de l’éclat de ses cheveux roux, pareille à l’oiseau du conte d’Andersen, qu’houspillent les canards parce qu’ils ne savent pas que l’oiseau sera plus tard un cygne, la jeune comtesse de Teba se perfectionnait dans la langue française en même temps qu’elle apprenait à se passer d’autrui.
Toujours vêtue de même, quelle que fût la saison (cela aussi faisait partie du « système » d’éducation), il lui fallait endurer sans se plaindre la chaleur et le froid qui sont une des formes de l’adversité...
Par-dessus les murs du couvent, Pair du soir lui apportait quelquefois un bruit confus, fait de mille bruits divers : on lui disait que c’était « la rumeur de Paris » ; elle l’écoutait distraitement, sans l’aimer ni la craindre : comment aurait-elle deviné que cette rumeur-là,
l’ame ou l’instinct
onze ou douze ans plus tard, serait le battement même de ses veines ? De Paris, elle ne soupçonnait que ce que lui laissaient entrevoir les jours de congé, sous la garde de « correspondants » qu elle n’aimait guère, quand la comtesse de Montijo était retenue en Espagne; elle connaissait la place de la Concorde où tomba la monarchie française et où mourut une reine; elle regardait aussi l’Arc de Triomphe, tout neuf, tout blanc, gravé de victoires impériales.
Plusieurs années se passèrent ainsi, privées de toute expansion, partagées entre l’étude, la prière et la contrainte d’affections commandées.
... J’ai revu, un matin d’été, ce jardin où l’Impératrice avait grandi; j’espérais que les vieux murs enfermaient encore la trace de ses pas.
Le long des galeries vides, l’odeur du couvent nous poursuivait. Le bouquet mauve d’un althæa éclairait l’ombre d’une petite cour, fraîche comme un cloître. Quand nous eûmes franchi une dernière porte basse et que, du haut de l’ancien perron, nous vîmes le parc, inculte sous le soleil, je pus croire qu’jl était abandonné depuis le jour où la future souveraine lui avait dit adieu.
La nature crée le passé n’importe où elle
s’installe : elle ne compte que par siècles et façonne au décor des siècles les lieux qu’elle gouverne. Depuis combien de temps régnait-elle ici ?
La mousse avait envahi les allées; parmi les herbes hautes, des énothères sauvages et des roses-trémières dégénérées mesuraient leurs hampes au nombre de leurs fleurs; des papillons voletaient alentour. A notre approche, un lapin détala entre les bordures de buis devenues des arbustes capricieux et se cacha dans un buisson de roses.
Partout les feuilles se pressaient, les branches se rejoignaient dans une confusion d’essences et de couleurs, de reflets et de transparences. La charmille accaparait l’ombre sous sa voûte, jusqu’à une colonne de pierre qui servait de cadran solaire aux oiseaux.
Non, je ne vous ai pas vue, petite fille silencieuse, car il ne restait là aucun souvenir, il n’y avait plus que l’éternité. Seulement, on apercevait, derrière le fronton du vieil hôtel, le dôme des Invalides flambant sur le ciel comme le bûcher des dynasties.
Malgré les jours qui suivirent et la beauté miraculeuse d’une jeunesse brillante et choyée, malgré les voyages, le monde, les salons de
l'ame ou l’instinct
Madrid et de Paris qui fêtaient sa grâce et son esprit, le souvenir de son adolescence rêveuse et solitaire la hantera souvent. N’ayant connu aucune des douceurs de l’enfance, aucune des tendres turbulences que déchaînent les enfants dans une maison, l’Impératrice s’habitua de lionne heure à ne vivre qu’avec soi et fortifia son âme — son âme d’Espagnole — si durement, si volontairement, en tenant pour si peu les contingences humaines, les transactions nécessaires et les compromis utiles (1), que cette âme déjà virile devint brave jusqu’à la témérité, indomptable jusqu’à l’obstination, droite et franche jusqu’à l’imprudence. Incapable de louvoyer ou alors louvoyant parce que son intelligence lui ordonnait de le faire, mais jamais de son propre instinct et par conséquent sans assiduité. Combien sage de s’être cuirassée de bonne heure contre la faiblesse puisque, dans l’avenir, son courage seul pourra la soutenir dans les épreuves et l’empêchera de désirer la mort.
Si l’on veut discerner à peu près exactement les nuances de sa nature complexe, aux contrecoups imprévus, aux réactions inattendues, il ne faut donc pas considérer l’Héroïne de beauté du second Empire, boucles blondes, yeux bleus,
i. M. Ernest Lavisse, dans sa remarquable préface du livre d’Augustin Filon, dit très justement : « Il y a en elle (l’Impératrice) une naturelle énergie, une naturelle hauteur d’âme, un orgueil, une ambition de faire grand... »
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charme proverbial, mais il faut remonter jusqu’à son instinct, cet instinct si peu féminin, en lutte perpétuelle avec son caractère de femme, son esprit de femme, son cœur de femme, les dominant ou dominé par eux suivant les circonstances, les influençant toujours, et, le plus souvent, remportant sur eux la victoire.
Que l’on se représente, la première ivresse de bonheur passée, ce que peut être la nouvelle existence de la jeune femme avide de grand air et d’espace, aimant la chasse, les chevaux, les courses à travers la campagne, tout ce qui fouette le visage et endurcit le corps, habituée, depuis le mariage de sa sœur (1), à vivre au palais de Liria des heures d’intimité familière et fraternelle, ces heures de bavardages sans fin, sur tout et sur rien, ces « tertulia » qui sont la douce preuve de l'affection. Quel changement! à présent, c’est le vieux château des rois de France, inhabité depuis la fuite de Louis- Philippe, ses corridors sans fin, ses escaliers secrets, ses salons trop grands, ses chambres d’apparat; ce sont les entraves permanentes, le manque de liberté, la solitude morale, cent fois
I . La duchesse d’Albe était mariée depuis 1844. L’impératrice avait alors dix-huit ans.
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plus lourde que l’autre, aggravée par la présence de quelque « Dame » obligatoire et ennuyeuse, que la timidité rend plus ennuyeuse encore (1).
Si l’Impératrice n’avait pas, à cette époque, retrouvé l’âme de son enfance et de son adolescence, si elle ne s’était pas résignée à vivre avec elle-même' sans compter sur aucune distraction, si elle n’avait pas eu comme amies la gaîté sereine et la fantaisie qui rendent joyeux les instants les plus maussades et les font supporter, sans doute n’aurait-elle pas résisté à la vie que lui imposaient ses grandeurs nouvelles.
Que les personnes dites « sérieuses » appellent cette gaîté-là de la frivolité , tant mieux pour elles, c’est qu’elles n’ont jamais versé une larme et quelles sont incapables de connaître la tristesse.
Elles sont si moroses dans leur monotonie, ces journées royales, avec leurs heures immuables
I. Après la mort de Mme Lebreton et le départ de Mlle d’Allonville, l’Impératrice n’avait plus voulu de Dame d’honneur. L’une ou l’autre de ses nièces, et sans qu’il y eût de roulement régulier, remplissait cette fonction qui consistait uniquement à sortir avec l’Impératrice ou à recevoir les visites. L’Impératrice n’aimait guère qu’on lui lût à haute voix. Dans les dernières années, la comtesse de Mora née Lesseps et Mme Pierre d’Attainville eurent le bonheur d’être constamment près d’elle.
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qui coupent régulièrement le temps depuis le commencement jusqu’à la fin de l’année, toujours, partout, même en voyage, qui le font passer trop vite sans parvenir à en combler le vide. (A cette époque, d’ailleurs, les chefs d’Etat voyageaient moins qu’à présent). Pour nous, chaque réveil est un grand point d'interrogation masquant mille imprévus; pour les souverains, au contraire, une journée est semblable à une autre journée et toutes les veilles ressemblent à tous les lendemains. Leur vie publique, leur vie officielle, ce qui, pour eux, est la corvée obligatoire et les fait envier par le vulgaire, est seule soumise à des variations. Mais leur vie privée, leur vraie vie d’humains, à quoi se réduit-elle? (1) D’intimité familiale.
i. Tant d’années après, la vie de l’Impératrice était soumise encore à cette régularité. Elle descendait habi* tuellement de chez elle vers onze heures, ou même plus tôt ; si le temps était beau, elle sortait, surveillait des travaux, etc., etc., jusqu’au déjeuner qui avait lieu à une heure; après le déjeuner, elle parlait pendant une demi-heure avec les uns et les autres, puis, sortait en voiture (rarement depuis 1910) ou rentrait dans son cabinet de travail : là, elle lisait, écrivait ou rangeait des papiers. A 5 heures, c’était le thé ; souvent, l’hiver surtout, la conversation se prolongeait jusqu’à 7 heures ou 7 h. 1/4 ; à ce moment, l’Impératrice montait s’habiller ; elle descendait à 8 heures poulie dîner; le soir, elle tricotait un peu, ou faisait des patiences tout en parlant, jusqu'à u heures. Elle s’attardait volontiers et s’écriait en regardant la petite pendule d’argent qui était toujours près d’elle: «Oh! déjà onze heures et demie...» puis
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presque pas, même dans les Cours rqodernes, (Les enfants de la reine Victoria n’avaient pas le droit d'entrer dans sa chambre sans se faire annoncer.) L’amitié, avec quelle précaution doiton se livrer à ses confiances, si l’on veut éviter les jalousies sourdes, les rivalités et bientôt les calomnies. Le cœur doit se satisfaire d’un cercle de personnes dont un tout petit nombre est choisi et dont la majorité est imposée. Quant aux « divertissements », à force d’être prévus et réglés d’avance, soumis au protocole, on finit par leur préférer n’importe quoi, même une simple promenade à pied à une heure inusitée, tout ce qui a un goût de nouveauté et d'impromptu.
Sans compter les défiances de chaque instant, les préoccupations grandes ou petites, depuis la politique jusqu’aux querelles de palais, les graves inquiétudes et les énervements médiocres auxquels on finit par attacher une même importance tant l’atmosphère est vide et raréfiée. Enfin, dominant tout, planant sans cesse sur la Cour, assombrissant l’existence, l’opinion ,
se levait vite, ajoutant parfois : « Ne vous dérangez pas », mais bien entendu nous n’obéissions jamais.
La vie autour d’elle était si régulièrement organisée que très souvent, à Farnborough Hill, quand Bristol, le vieux maître d’hôtel, venait annoncer « La voiture de Sa Majesté » l’Impératrice disait : « Gomme ils sont entêtés, dire que même aux Tuileries je n'ai jamais pu obtenir qu’on sonne simplement, pour annoncer la voiture ! »
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cette Furie impossible à satisfaire, malgré les sacrifices quotidiens et l’encens qu’on brûle pour l’apaiser. « Heureux comme un roi » est un proverbe enfantin. L’un de ceux-là disait un jour devant moi, d’une voix fatiguée, découragée :
— Un roi me fait songer à un homme affamé qu'on installerait devant une table de Gargantua et qu'on avertirait , au moment même où il s' apprêterait à tout dévorer , qu'un des plats, on ne sait lequel , est empoisonné...
A moins de circonstances exceptionnelles, l’Impératrice, quand elle séjournait aux Tuileries, rentrait toujours au Château avant la nuit. Seule, sans dame ni lectrice, dans celui de ses salons où elle avait réuni le plus de souvenirs intimes, elle préparait le thé, pendant qu’un singe despotique attendait sa tasse de lait habituelle. Sans doute, dans le soir tombant, tout en taquinant d’une main distraite le gentil animal favori, l’Impératrice pensait-elle à d’autres soirs pareils, du temps de son enfance; une même contrainte, des mystères aussi, et le silence. Mais à présent, pas même l’orgueil d’être héroïque ou d’un danger immédiat à courir; non, vraiment, rien; à part les menaces toujours à craindre d’un attentat contre l’Empereur, d’une ca-
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lastrophe impossible à prévoir, rien que le grand rouage de la Cour dont la marche semble rythmée par le battement monotone d’une pendule. Alors, résignée, elle prend un livre...
C’est donc tout au début de son existence de femme qu’elle apprit à se vaincre, à surveiller ses paroles, à garder souvent pour elle seule sa gaîté, à verser aussi des larmes que personne ne devait voir. Figure peut-être ardente et frénétique à qui fut mesurée l’ardeur et interdite toute frénésie, par son instinct d'abord et ensuite par la vie.
Cette surveillance, ce contrôle d’elle-même (1) ne la quitteront plus. A ce frein, à ce joug, elle devra de garder jusque dans sa vieillesse une réserve inépuisable de sensations généreuses et jeunes, puisqu’elle dut économiser à l’âge où l’on gaspille. Par la suite, elle goûtera violemment de petites joies qui eussent paru banales aux plus humbles de ses sujets. Les natures très raffinées ne sont jamais blasées parce que chacune de leurs sensations, fût-elle éprouvée pour la millième fois, leur apporte toujours une nouvelle expérience.
La campagne qu’elle aimait, sauvage et dé-
i. Eileie disait souvent : « Sans self-control, que deviendrait-on ? » D’ailleurs, ces dernières pages ne font que résumer, que généraliser un grand nombre de conversations et de souvenirs de l’Impératrice.
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serte (1), elle n’en profitait guère. Saint-Cloud, ce n’était pas la vraie campagne, on voyait le dangereux Paris du haut de ses terrasses, on entendait son halètement. Fontainebleau ne pouvait être habité qu’à partir du mois de mai, à cause du chauffage difficile; là, se retrouvait quelque liberté apparente : des promenades en barque sur l’étang, des courses en voiture, un déjeuner dans les rochers de Franchard... Ensuite, Biarritz, la grande villa battue par les vagues, la mer sans limites jusqu’aux Açores. Quelle délivrance pour la jeune souveraine dans ce vacarme bleu!
Enfin, tard en saison, Compiègne, sa forêt et ses chasses. Mais à Compiègne les « séries » commençaient, non plus guidées par l’affection mais longuement combinées, ménageant les susceptibilités, tenant compte de la politique, des lettres, des arts, mêlant à quelques amis beaucoup d'indifférents ou de fâcheux; Compiègne,
i. Même dans un jardin, l'Impératrice préférait ce qui était inculte et lui donnait l’illusion de la liberté. Au cap Martin, tout près de la villa Cvrnos, il y avait la villa Teba, construite plus tard et surtout réservée aux garçons. L’Impératrice avait voulu qu’on y gardât intactes l’ancienne plantation d’oliviers et les prairies, elle n’y tolérait pas une fleur. « Non, non, il faut laisser le sauvage », disait-elle au jardinier qui pai’lait d’« embellissements ». De même à « Compiègne », le parc contigu à Farnborough Hill. C’était un des côtés romanesques et peut-être romantiques de sa nature.
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dont tous les mémorialistes et tous les survivants aiment à rappeler la libre existence et le bon accueil, grâce aux attentions et à l’affabilité des souverains; Compiègne, dont on ne peut pas prononcer le nom sans évoquer un temps brillant et facile, sans doute moins averti que le nôtre, plus naïf, plus vite satisfait mais pas très différent, puisque le rire et les larmes sont les mêmes (1). Il faut se méfier de l’enfantillage « artistique » qui confond la mode et la sensibilité et qui prête aux élégances du second Empire des accoutrements d’âme auxquels on ne songeait pas plus que nous n’y songeons sous nos vêtements contemporains (2).
i . L’Impératrice disait que rien n’était plus fatiguant que les séries de Compiègne, parce qu’il fallait s'occuper de tout le monde, presque personne n’ayant d’initiative pour des promenades ou pour des jeux. Quand l’Impératrice demandait aux uns ouauxautres ; « Que comptez-vous faire aujourd’hui ? » on lui répondait : « Madame, ce que voudra Votre Majesté ». Certaines personnes ne la quittaient pas, la suivaient comme des moutons suivent le berger, ou restaient comme des âmes en peine jusqu’à ce que l’Impératrice eût inventé elle-même une promenade, une distraction, et réparti ses hôtes dans des voitures différentes, en s’efforçant de deviner ce qui pouvait plaire à chacun.
2. Je crois que la mode joue un grand rôle, sans qu’on s’en doute, dans l’optique de l’Histoire ; la mode est cause qu’on habille malgré soi les sentiments et les actes du passé de telle ou telle façon, puisqu'elle aide à reconnaître les époques différentes, les gouvernements différents, etc. Pour goûter parfaitement les mémoires, il faudrait les lire en revêtant les personnages des costumes actuels.
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Un hiver, l’Impératrice obtint de passer à Compiègne les fêtes de Noël, sans se rappeler que le désir qu’ont souvent les grands de vivre cachés est le plus difficile à satisfaire. L’Impératrice avait compté sans « le Commerce parisien ». Ce fut une émotion dans toutes les branches de l’Industrie, depuis les modistes jusqu’aux confiseurs, que font vivre les réceptions mondaines, retardées en la circonstance par l’absence de la Cour. L’Impératrice dut renoncer une fois pour toutes à cette modeste fantaisie. Depuis cette époque, le « commerce parisien » fut obligé de se soumettre à des habitudes nouvelles et ne put pas imposer à la société le veto risible à quoi devait obéir une reine.
Le théâtre, dont les péripéties tristes ou gaies charmaient son imagination, se réduisait pour elle, le plus souvent, à paraître dans l’avantscène officielle de l’Opéra ou du Théâtre-Français; rarement ailleurs; une fois par an — une seule fois — le Palais-Royal, qui était alors le domaine de la folie grâce au génie d’Eugène Labiche. (A cela se bornait ce goût pour « les petits théâtres » qu’on a prêté mensongèrement à l’Impératrice.) Elle se rendait là, espérant oublier pendant une soirée ce qu’on appelle les soucis du pouvoir , qui composent en effet chaque jour un bouquet de flammes sans chaleur. Mais elle y amenait avec elle ses préoc-
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cupations quotidiennes; les mêmes personnes qu’elle voyait à toute heure l’accompagnaient: elle avait dîné avec elles, demain elle dînerait encore avec elles; rien n’était donc changé. Si bien que les rires de la scène et de la salle la surprenaient plus qu’ils ne l’amusaient, et le lendemain seulement, par choc en retour, elle accordait au souvenir d’un vaudeville la gaîté qu’elle lui avait refusé la veille.
Ce manque d’expansion, ce renoncement, l’Impératrice, à mesure qu’elle avança dans la vie, les cultiva en elle, comme si elle pressentait déjà qu’ils seraient plus tard son refuge.
Peu à peu, les circonstances l’obligeaient davantage à la contrainte : chacune d’elles, même la plus insignifiante, se fortifiait de toutes celles qui l’avaient précédée. Malade ou triste, il lui fallait se montrer quand même, puisqu’elle était « sur l’affiche » en grande vedette. Qu’auraient dit « les populations » si l’Impératrice n’était pas apparue à la date et à l’heure fixées, pour ouvrir un bal, inaugurer un de ces lugubres monuments où il n’y aura plus jamais de fêtes par la suite et que l’on orne, pendant un jour, de velours rouge et de crépines dorées^ avant que l’ennui et la mort s’y installent: toutes les Ecoles et tous les Hôpitaux ? Ou bien encore, recevoir
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à la descente du train une de ces falotes députations de petites filles, enrubannées, hâlées, chargées de boucpiets plus grands qu’elles. Du moins l’Impératrice trouvait-elle toujours une parole aimable comme son sourire, un élan de bonté que n’avait pas prévu l’étiquette; dissemblable en cela de « la bonne duchesse d’Angoulême » dont Mme de Boigne raconte qu 'elle faisait pleurer , à force de rudesse, les mêmes enfants frisés en son honneur (1).
Mais il y avait des circonstances plus tragiques... Le voyage à Alger, où l'Impératrice devait poser la première pierre du port. Peu d’instants avant la cérémonie, deux dépêches lui parviennent ; sa sœur qu’elle chérissait, la du-
i. Avant d’arriver à la station, l'Impératrice apprenait par cœur les noms des notables de la ville, leurs tenants, leurs répondants et les signes caractéristiques qui lui permettraient de les distinguer les uns des autres : mais il se produisait quelquefois des confusions : l’Impératrice prit un jour la femme du général pour la femme du préfet.
Elle racontait aussi cette histoire : un soir de fête, aux Tuileries, à l’instant où elle allait se retirer, harassée de fatigue, l’Impératrice aperçoit un monsieur contre la porte vers laquelle elle se dirigeait. Elle ne se rappelait pas son nom, ne lui avait pas encore adressé la parole et, voulant réparer cet oubli, pendant qu’il s’inclinait devant elle, cherchant quoi lui dire et'ne trouvant rien, elle lui demanda enfin : « Avez-vous lu, Monsieur, le bel article de M. de Quatrefages, ce matin dans le Figaro ? » Or, le monsieur était Quatrefagès...
« Vous savez, ce genre d’aubaines est rare ! » concluait l’impératrice.
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ch esse d’Albe, était très malade... Sa sœur venait de mourir. Elle dut tout de même assister à la fête, visiter l’hôtel de ville et les casernes, sans plus rien voir — ses regards désespérés étaient ailleurs — mais en feignant de s’intéresser à tout et à tous. Pendant une journée entière, et jusqu’à la fin du dîner officiel après lequel elle demanda grâce, personne ne put soupçonner sa douleur.
... Actuellement, son âme est une solitude philosophique dans laquelle, malgré sa vie si vivante, malgré l’intérêt qu’elle porte à ceux qu’elle aime et les preuves qu’elle donne journellement de sa présence réelle , elle s’est cloîtrée pour toujours.
Généreuse, l’Impératrice n’accepte pas la générosité d’autrui.
Elle sait plaindre, plus et mieux que personne; elle panse les plaies, elle calme les peines, mais ses plaies et ses peines, elle les garde pour elle seule. Se plaindre lui fait horreur : elle ne sait pas, elle n’a jamais su:. La pitié qu’elle devine pour elle, chez les autres, lui fait mal et la blesse comme une injure. Son âme est la Clarisse voilée, derrière des barreaux de fer.
De jour en jour, elle est devenue la Supérieure d’un Ordre personnel, dont elle fixa elle-même la règle et dont elle suit les sévères offices. De
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renoncements en renoncements, elle a découvert la résignation parfaite, celle qui ne dépend plus de la volonté, qui ne nécessite même plus un effort, mais qui devient un état permanent : c’est là qu’elle s’est fixée.
Il faut beaucoup de résignation pour entrer toute vive dans le néant, sans ostentation, sans aucune de ces tragédies qui satisfont encore l’orgueil, quand on a été tout et qu’on ne veut plus être rien. Les paroles et les cris soulagent, ils attirent l’attention du public, ils peuvent même susciter des défenseurs; mais le silence, quel tombeau, puisque personne ne pense jamais à l’écouter.
Cette résignation est même visible dans de petits détails qui suffisent aux yeux attentifs pour expliquer l’inexplicable. Sauf ceux qui lui viennent du temps de sa puissance, bien peu de ses objets personnels sont marqués à son chiffre ou gravés de sa couronne. Il semble que même sur une portière d'automobile ou sur un sac de voyage, elle veuille être oubliée par ellemême plus encore que par les autres, dans son anonymat (1).
i . On sait que l’Impératrice voyageait sous le nom de comtesse de l’ierrefonds. A l’époque où elle avait choisi ce nom elle avait d’abord pensé à prendre celui de comtesse de Lamotte-Beuvron, sans doute à cause des grands travaux exécutés en Sologne par l’Empereur, puis avait changé d’avis.
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Ce renoncement, dont l’Impératrice déclare souvent que ce serait une preuve de folie si elle ne le possédait pas, ce dédoublement de sa personnalité qui lui permet de revoir, indifférente en apparence, les décors de son passé, provoque une stupeur chez bien des gens : il y a des noblesses d’âme difficiles à concevoir.
— Comment! s’écrie parfois quelqu’un de ces mêle-tout qui distribuent si facilement des louanges inefficaces et des blâmes inoffensifs, comment! l’Impératrice peut revoir., d’une fenêtre d’hôtel, Paris et son ancien jardin où rien ne reste de son palais brûlé ? Où trouve-t-elle la force de se promener parmi les fleurs qui recouvrent les pierres de Saint-Cloud et de retourner à Compiègne où un gardien lui montre sa chambre ? (1).
Oui... l’Impératrice peut retrouver ces choses et ces lieux, sans tristesse apparente, parce qu’elle a pu les dégager de sa personnalité et y renoncer dans le .souvenir comme elle y renonce dans le présent : elle les revoit ainsi que les vestiges d’une vie antérieure, dans une autre pla-
i. Récemment encore, quelqu’un me disait : « Vous qui avez écrit un livre sur l’Impératrice, expliquez-moi donc pourquoi elle descendait à l’Hôtel Continental, vous n’imaginez pas le tort qu'elle s’est fait (sic). »
C’est curieux, la plupart des gens prétendent lire les livres et ne les lisent pas. Peut-être aussi croit-on généralement que tout ce qui est imprimé est de la littérature, alors on n’y fait pas attention.
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nète, non comme les traces, à jamais effacées, de sa vie actuelle.
A y réfléchir mieux, le sentiment contraire (qui animerait la plupart des humains et dont certaines personnalités mortes ou vivantes nous donnèrent et nous donnent de tristes exemples) ne serait-il pas regrettable ? Quelle âme infantile faudrait-il avoir pour s’acharner à de tels regrets et s’amoindrir en de si vaines lamentations ? Sans doute, les spectateurs trouveraient dans cette faiblesse même des motifs d’attendrissement facile et pourraient y puiser les larmes apitoyées qu’ils réservent à tous les cinquièmes actes : l’Impératrice s’est toujours refusée à soulever ce genre d’émotions. Inconsciemment, les Français lui en gardent quelque rancune : iis aiment les confidences, l’expansion et la cordialité.
Quelquefois il arrive, pourtant, qu’en regardant, de cette même fenêtre d’hôtel qui scandalise les ignorants, la ville étendue le long de la Seine, qu’en écoutant la voix qui monte des arbres et de la brume, l’Impératrice se souvienne, ou plutôt que sa mémoire l’arrache à sa résignation, à son orgueilleuse paix : là, dans ce même Paris, l’Empereur, le Prince Impérial, elle-même furent outragés... Elle ne voit plus le ciel calme, elle n’entend plus les bruits habituels, elle voit les danses enragées, les figures suantes, elle entend les chansons ivres qui
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furent son réveil, un chaud matin de septembre, sous le même ciel, et tous ceux qui, la veille encore, étaient ses sujets, devenus en quelques heures ses ennemis, ses insulteurs, prêts à tuer. Alors, discrètement, sans un mot, elle baisse le rideau, elle se retire... Jamais de regrets stériles en elle, peut-être une plainte douloureuse, informulée : « Ils ne l’ont jamais connue. ».
Comment pourrait-elle regretter quoi que ce fût, celle qui se vit dépouiller de ses souvenirs les plus intimes, aussi bien que de ses livres et de ses lettres ? Sans doute finit-on par lui en rendre une partie, au prix de quels efforts, avec quelle mauvaise volonté, comme si elle réclamait ce qui ne lui était pas dû (1). Mais le reste?... Etre volé par des voleurs, c’est une aventure banale; être volé par des hommes qui, honnêtes pendant le reste de leur vie, n’ont été des voleurs qu’en cette circonstance, cela est affreux. Savoir qu’un grand nombre de ses objets précieux sont encore maintenant dans des garde-
i. Peu de temps avant sa mort, l’Impératrice venait de gagner le dernier procès pendant. Naturellement, elle n’avait pas l’idée de reprendre à des musées de l’Etat ce qui était son bien-, à elle, mais il y avait là une question de principe et de droit, à quoi elle tenait. Elle comptait rendre tout à l’Etat le lendemain même, avec cette mention: Don de S. M. V Impératrice Eugénie.
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meubles, dans des musées, chez des marchands et des collectionneurs, un peu partout, sans deviner où exactement, n’est-ce pas pour elle une bonne raison de ne plus tenir à rien? (1).
Cette raison explique pourquoi l’Impératrice n’a jamais consenti à racheter la moindre chose, puisqu’un si étrange rachat n’eût pu s’appeler qu’une restitution de la part du vendeur.
Peut-on tenu' ou s’intéresser au décor de l’existence (sauf en ce qui concerne le bienêtre des autres) et ne pas admettre une fois pour toutes l’irréparable, quand on a vu ce qu’elle a vu ?
Un après-midi qu’elle se promenait près des ruines de Saint-Cloud, peu de temps avant leur démolition, l’Impératrice aperçut un arbre qui poussait là, un arbre déjà grand dont la sève avait fait éclater l’assise de marbre où, bien des années auparavant, la graine avait germé. L’Impératrice s’approcha : l’assise de marbre était la cheminée d’un de ses salons. A cette même place, jadis, elle avait tenu son cercle, souvent. Mais est-ce bien elle, la même qu 'autrefois, qui erre ici? Non... Elle n’est plus
i. Il ne s’agissait pas, bien entendu, d’objets ayant fait partie du domaine de la Couronne, mais d’objets appartenant en propre à l’Impératrice, achetés par elle ou lui ayant étc donnés. Elle disait que sa longue existence avait dû gêner beaucoup de oes « collectionneurs » singuliers qui attendaient sa mort pour vendre un tableau, un meuble, une statue, des livres rares...
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qu'un fantôme parmi les ruines, rien ne la reconnaît plus. Pourtant, au moment de partir, l’Impératrice veut cueillir encore une rose dans un buisson et, sans savoir comment, elle se trouve prise de tous côtés par des branches épineuses, retenue, enlacée, comme si les branches se rappelaient ce que les hommes avaient si vite oublié.
Ce même détachement de tout ce qui lui appartient la fit se séparer du domaine d’Arenenberg, voilà quelques années. Ne voulant pas que, plus tard, la demeure de la reine Hortense devînt un sanatorium ou une auberge, l’Impératrice fit revenir un certain nombre de meubles parmi ceux qui lui rappelaient le plus les heures paisibles passées dans ce château; elle fit disposer le reste en musée et donna la résidence familiale au canton de Thurgovie, sous la condition expresse qu’on y établirait une école des Arts-et-Métiers.
Parmi les meubles et les objets, elle choisit encore ceux qui pouvaient intéresser le public et les envoya au château de la Malmaison, dont le très distingué conservateur, M. Jean Ajalbert, les accueillit avec respect et reconnaissance. M. Ajalbert n’est pas suspect de « bonapartisme », mais sa droiture même et son intelligence lui permettent d’être un galant homme.
L’Impératrice a de ces générosités presque im-
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personnelles; on les apprend par une ligne de journal (qu’elle n’a jamais provoquée ni même souhaitée); on en ignore trop souvent les mobiles (1).
Par exemple, quoique pour elle-même l’Impératrice ait renoncé à tout, elle est intransigeante et pleine de volonté dès qu’il s’agit du principe qu’elle représente. Impératrice, depuis longtemps elle a consenti à n’être plus rien, mais, veuve d 'Empereur, elle entend rester souveraine.
Quand elle voulut donner à la ville de Marseille son domaine du Pharo pour le transformer en hôpital, une municipalité aussi maladroite que grossière avait écrit d’avance sur l’acte de vente ces deux seuls mots pour désigner la donatrice : « Femme Bonaparte » . Apprenant cela, l’Impératrice déclara aussitôt à son chargé de pouvoirs qu’elle ne donnerait le Pharo à la ville de Marseille que si l’on faisait figurer sur l’acte de donation, aussi souvent que le permettrait la langue française, cette longue phrase : « Sa Majesté l’Impératrice Eugénie, veuve de Sa Majesté Napoléon III, Empereur des Français » ; ce qui fut fait.
i. Voir dans la dernière partie certains détails sur sa générosité pendant la guerre et les extraits du Testament.
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Cette circonstance prouve qu’ayant supporté, sans jamais les relever, toutes les taquineries, tous les vilains petits lancinements venus d’ici ou de là (1) — et même de ceux dont elle croyait à bon droit ne jamais en attendre ! — elle ne cède pas quand indirectement et par-dessus sa tête, l’Empereur, l’Empire, sont mis en cause. Elle veut bien supprimer son propre passé, mais il y a un autre passé qu’elle n’admet pas qu'on injurie ou qu’on renie.
Le manque volontaire d’expansion, l’horreur de ce que l’Impératrice appelle « les scènes », son instinct dut les lui imposer de tout temps, car l’âme espagnole ne se prodigue pas en cris ni en larmes; une connaissance plus approfondie des êtres dut contribuer aussi à l’en dégoûter.
Elle en a tant vu couler de ces larmes de dévoûment, elle en a tant relevé de ces génuflexions prosternées devant elle pour la frapper de plus près : elle sait ce que valent les unes et les autres. Elle entend encore le serment d’un Trochu, « son honneur de Breton, de catholique
i. Il y avait peu de choses aussi ridicules que l’appellation d’Ex-Impératrice Eugénie. C’était joindre l’ignorance à la mauvaise éducation. Il aurait fallu dire . l’ex-Impératrice des Français.
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et de soldat », engagé à la servir jusque dans la mort : quelques minutes suffirent pour qu’il se parjurât (1) D’autres encore, moins viles peut-être, mais guère plus braves. Les larmes lui font souvent l’effet d’une comédie, d’un moyen facile de la toucher et de l’attendrir. Sans doute, aussi, devant ces crises de désespoir, un brusque retour sur elle-même, une comparaison involontaire entre la douleur qui se manifeste devant elle et sa douleur, à elle, qu’on ne peut comparer à aucune autre et qui cependant est invisible et muette. Courage admirable que nous oublions quelquefois, osant le troubler de nos inquiétudes et de nos tristesses.
L’Impératrice a confiance dans les individus, mais elle sait mieux que personne jusqu’à quel point la nature humaine peut être faible et lâche. Elle ne le dit qu’à voix basse, pour ne pas décourager ceux qui ne le sauraient pas.
J’ai prononcé le nom de la seule ennemie de l’Impératrice : la lâcheté. Son accent devient grave, presque violent, pour parler d’elle et de ceux qui lui obéissent : « Le lâche... Les lâches... » Quand on l’a entendue une seule fois
i. Trocku est vraiment le seul être humain dont j’aie entendu l’Impératrice parler avec un profond mépris.
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prononcer ces mots, on n’oublie plus sa voix changée, sa figure bouleversée de détresse. Elle préfère encore la méchanceté à la lâcheté, elle ne craint pas de l’affirmer : elle prétend .que la première a des limites, et d’ailleurs ils sont rares les véritables méchants que ne font agir ni la faiblesse d’esprit ni le malheur immérité, tandis que la seconde est sans bornes. Il y a dans la pire des méchancetés un risque, un danger ou une excuse infâme que la trahison ne connaît pas.
Pour l’Impératrice, injustice et lâcheté ne sont qu’un monstre à deux visages; elle les confond dans une même angoisse haineuse. Les rares circonstances où j’ai vu les traits purs de l’Impératrice se contracter dans la colère ou l’indignation, c’est quand une fois de plus l'injustice ou la lâcheté triomphaient en quelque endroit du monde.
Ce n’est pas lorsqu’il s’agit d’elle-même que l’Impératrice souffre et se révolte, elle aurait trop à faire ! Toutes les lâchetés, toutes les injustices, elle les a subies, depuis les plus grandes, les célèbres, celles qui relèvent de l’Histoire, jusqu’aux petites qu’on ignore (1), qui l’ont harcelée
i. Le reniement de la Supérieure de l’asile Sainte-Eugénie devenu, je crois, Saint-Antoine, avait fait beaucoup de peine à l’Impératrice.
La somme d’abord offerte par la Ville puis consacrée par l’Impératrice à cette fondation était de 600.000 francs.
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depuis quarante ans et qui furent presque toujours l’amère surprise de son réveil : cet asile, par exemple, qu’elle avait fondé et qui portait son nom, construit en hémicycle suivant la forme de son collier qu’elle avait généreusement refusé de la ville» de Paris, lors de son mariage, pour en consacrer l’argent à une destination charitable, cet asile débaptisé par de malheureuses femmes épouvantées, pour mieux flatter un gouvernement insensible à ces bassesses.
La statue de son fils, de son « petit garçon » comme elle dit quelquefois sur un ton inoubliable (1) — la jolie statuette de Carpeaux, vendue, à Sèvres, sous le nom de PEnfant au chien comme si ces deux mots de « Prince Impérial » constituaient un danger public.
Tant d’autres choses! Elle-même traitée trop souvent comme si elle n’était plus de ce monde, accablée par des survivants qui rejettent sur elle, certains qu’ils sont de l’impunité, le poids des responsabilités trop lourdes (2). Oui, elle
1. Rien de plus émouvant que d’entendre l’Impératrice dire: « C’était à mon petit garçon... »
2. On pouvait faire de la peine à l’Impératrice. Blindée en apparence, sa jvraie nature apparaissait alors. Un homme érudit et disert avait été invité à goûter au Cap Martin. Nous étions six ou sept, dans la grande vérandah attenant à la salle à manger, exaspérés d’entendre le visiteur parler de la guerre de 1S70 avec désinvolture, et négliger de s’adresser à l’Impératrice comme il fallait. Il l'appelait. Majesté et lui parlait à la seconde personne; ce vous, dans
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les connaît bien, toutes les complications du reniement, mais ce n’est pas par égoïsme qu’elle les déteste à ce point, c’est parce qu’elles la blessent à une place très particulière de son coeur : elle sait tout le mal qu’elles peuvent faire à ceux qui en sont victimes.
Qu’on ne lui demande jamais d’approuver une infamie de ce genre, même consacrée par la tradition ou l’apparente « justice » mondaine ou sociale. Dût l’Impératrice être seule à la blâmer, cette solitude ne l’effraierait pas. Si elle vient à apprendre qu’un de ses proches est victime à son tour de l’injustice ou de la lâcheté, quelles paroles vengeresses elle trouve pour réparer le mal, quelle chaleur dans sa
sa bouche, devenait grossier. Puis il s’assit à côté d’elle et se mit à chuchoter.
Nous voyions peu à peu changer le visage de l’Impératrice que nous connaissions comme les paysans connaissent le ciel. Elle garda longtemps l’importun puis, l’ayant enfin congédié, revint vers nous. Ses yeux étaient pleins de larmes : « Il m’a demandé si j’avais écrit des Mémoires, je lui ai dit que je n’en écrirais jamais, il m’a répondu que j’avais tort, que je ne me doutais pas de mon impopularité, que tout le monde me détestait, que le publie ignorait l’histoire de la dépêche d’Ems et que j’apparaissais comme la seule responsable... Il n'y avait rien à dire... Je ne pouvais que me taire.. .Je n’osais pas le congédier trop tôt; jene voulais pas être impolie... C’était si gênant... » Elle tremblait un peu ; puis elle eut un sursaut, son courage reprit le dessus : « Allons, à tout à l’heure... » Elle rentra chez elle sans que personne osât l’accompagner, tant elle semblait loin de nous, isolée.
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défense, quelle éloquence dans son plaidoyer! A ceux-là mêmes qu’elle n’a jamais vus, sa sympathie est acquise; par contre, ses rancunes pourraient sembler mystérieuses si l’on ne connaissait pas bien sa nature. Elle a quelque grief contre le Gouvernement de la Défense Nationale, mais ce n’est pas tant parce qu’il la déposséda que parce qu’il osa, après la Commune, faire établir une liste des « communards » blessés, des malheureux qu'on avait portés dans les hôpitaux et vraiment trop faciles à identifier.
Pour un homme injustement condamné, .quel qu’il soit, elle prend fait et cause et se passionne. L’Impératrice qui, jusqu’à la dernière minute, avait affirmé l’innocence de Mme Lafarge et qui s’indignait surtout de la savoir condamnée sans preuves suffisantes , crut également de tout son instinct d’abord, de toute son intelligence ensuite, à l’innocence d’un condamné plus célèbre, aujourd’hui réhabilité (1). Il me semble
i. Tout le monde sait quelles avaient été la conviction et l’attitude de l’Impératrice... Par la suite, c’était un sujet qu’elle évitait, pour ne pas créer de discussions. De même, quoique profondément catholique, elle avait l’horreur de l’antisémitisme.
Elle n’aimait pas les généralisations et poussait si loin l’amour de*la justice qu’elle ne pouvait pas comprendre que les opinions se déclinassent, ni que tel avis entraînât forcément un autre avis. En effet, les déclinaisons d’opinions ne se préoccupent plus de la justice mais prouvent un parti pris.
... On ne peut pas tout dire et c’est regrettable: on n’a
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que ce n’est pas une de ses moindres gloires d'avoir, par simple amour de la justice et sans se soucier de l’opinion de la plupart de ses proches, choisi le camp où se rencontraient dans la même opinion la plupart de ses adversaires politiques : j’ai dit qu’elle pouvait être brave jusqu’à la témérité.
Tous les partis pris, elle les abhorre, et les haines systématiques de race ou de religion ne trouvent jamais grâce devant elle. Catholiques, protestants ou israélites sont, aux yeux de l’Impératrice, égaux devant l’Humanité, accessibles les uns et les autres au bien comme au mal : elle ne fait aucune différence entre eux. A vivre près d’elle, on comprend la beauté de la justice et la sécurité qu’elle donne.
Sa révolte contre le sentiment opposé va même si loin qu’elle provoque en elle un esprit de contradiction qui se manifeste en présence de certains fanatismes : si l’Impératrice n’aime pas les fanfarons d’anticléricalisme, elle n’aime pas davantage les sectaires près de qui les chrétiens fervents ont l’air d’athées (1).
pas le droit de faire parler les morts. Je ne puis cependant m’empêcher de citer ce mot de l lmpératrice (décembre 1919) : « En République, il nedoitpas y avoir de délits d’opinions.»
Son surprenant esprit de justice et son indépendance risquaient d’ailleurs de lui faire des ennemis chez ses amis naturels et ne lui faisaient pas d’amis dans des milieux peu ou mal informés d’elle.