‹ L'inconnue (l'impératrice Eugénie)Chapitre 6 sur 15 · Si, au cours d’une discussion, il arrivait que l’Impéra · texte numérisé non relu

Si, au cours d’une discussion, il arrivait que l’Impéra

Grâce à ce goût pour la justice absolue et pour une indépendance d’idées qu’on trouve à la base de tous ses jugements, il est difficile de faire revenir l’Impératrice d’une persuasion minutieusement acquise, et presque impossible de modifier l’opinion qu’elle s’était faite sur quelqu’un. Distraite en apparence devant la calomnie, la médisance ou la bienveillance voulue, au détriment ou en faveur de quelqu’un qu’on voudrait grandir ou diminuer dans son esprit, elle se tait; mais la parole fait son chemin, lentement, et il vient un jour où l’Impératrice, sans paraître y attacher d’importance, confronte avec d’autres les paroles de son précédent interlocuteur : elle peut ainsi se rendre mieux compte de la vérité; sans que cela change rien à sa manière de voir, elle connaît mieux à présent le premier qui lui parla, et, à son tour, elle le juge.

Je disais que l’Impératrice haïssait la lâcheté; le mot est inexact. On peut affirmer que maintenant elle ne hait plus rien ni personne. Peutêtre a-t-elle haï ? Je voudrais l’espérer, mais

trice s’animât un peu, la jolie courbe de son profil s’accentuait, se tendait avec une obstination extraordinaire. On comprenait, en voyant ses mâchoires serrées, l’expression : « Rien ne l’en aurait fait démordre ».

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je suppose qu’étant donné son âme, elle a dû surtout mépriser. A l’hetare qu’il est, elle dédaigne même le mépris. Aux uns, elle a pardonné leur faiblesse, aux autres leur manque d’héroïsme; elle a compris que l’homme est rarement fait pour l’héroïsme et que ce n’est pas seulement sa nature qui l’en tient éloigné, mais mille obstacles : une femme qui influence, comme savent influencer les femmes, sournoisement, et à contre-sens (1); des enfants qu’il s’agit d’élever et de placer; l’ambition; l’ennui qu’on éprouve à se sentir du côté des vaincus. Il faut une certaine grandeur d’âme pour être avec sérénité le courtisan du malheur, pour rester chambellan après que toutes les portes du palais ont été enfoncées et dame d’honneur après que l’honneur a remplacé les honneurs.

Les autres, l’Impératrice les a oubliés (2). Quand elle rompt par hasard le silence à leur égard, c’est pour rendre hommage à leur intelligence ou à leur talent, s’ils méritent ces éloges. Préférant les sages ennemis du proverbe à tous les imprudents amis, à tous les partisans qui tuent les partis, l’Impératrice est la première à reconnaître et à vanter les qualités d’homme

1. La femme de Trochu avait toujours eu pour l’Impératrice une antipathie que rien ne motivait.

2. Elle n’avait pas de rancunes personnelles, seulement des rancunes dynastiques. Elle disait :« Il est de mes amis » et « Il est (ou il était) de nos ennemis. »

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d’Etat de tel membre du Gouvernement. Il faut entendre sa voix quand un flatteur a cru lui plaire en calomniant un de ceux-là. Je me rappelle son accent droit et prompt pour arrêter d’un « Pourquoi dites-vous cela ?» une femme maladroite qui ridiculisait, sans esprit, la femme d’un ministre qu’elle n’avait jamais vue.

Elle a pardonné. Elle a bien fait, même si, en accordant ce pardon, son instinct fut plus fort que sa volonté. C’est encore elle qui a le beau rôle puisque ses premiers ennemis, les vrais, ceux qui s’étaient acharnés contre elle et contre les siens, sont morts et qu’elle leur a survécu : la durée est une belle revanche (1).

Pourtant, elle est femme, malgré son âme

i. Elle avait pardonné mais sa mémoire était sûre. Tout jeune encore, très naïf, je lui lisais une lettre de M. X... qui me savait à Farnborough Hill et me disait : « Mettezmoi aux pieds de l’Impératrice si elle se souvient de moi. » — « Mais oui, mon cher, s’écria-t-elle vivement, je me souviens de lui ! Il nous devait tout et au lendemain du 4 septembre il a fait imprimer un pamphlet contre nous à Bruxelles pour faire sa cour au nouveau gouvernement.. . Cela n’a pas d’importance, vous savez, et vous le remercierez de son souvenir... » ajouta-t-elle en voyant ma consternation.

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virile, et des frémissements l’agitent, invisibles, comme le vent dans les feuilles du tremble. Ses nerfs dominent quelquefois sa nature et provoquent en elle un douloureux sursaut.

En dépit de son renoncement, de sa survie masquée d’indifférence et presque de sérénité, on a pu la voir pleurer à la lecture d’une page écrite sur elle. On reste inconsolable d’avoir vu ces larmes-là. Quelle révolte, quel bouillonnement du cœur a-t-il fallu pour faire couler cette lave rare et brûlante. Ce n’est pas de rage ni de dépit qu’elle pleure — les calomnies ne la touchent guère — c’est d’impuissance : comment pourrait-elle crier que certains mensonges qu’on ne craint pas de ressasser encore seraient facilement anéantis par un simple mot; comment prouverait-elle la vérité, puisqu’elle s’est juré de se taire toujours, qu’elle n’a jamais écrit aucun mémoire , qu’elle n’en écrira jamais aucun ., que jamais elle ne prononcera une parole ni ne livrera un papier capable de compromettre ou de confondre ses accusateurs ? Elle ne saurait accabler des morts et sa dignité lui défend de soulever des polémiques autour de son nom (1). Générosité trop grande, orgueil

x. Il est cependant regrettable qne parmi tous ses amis de l’époque 1870-1880 personne ne se soit trouvé pour dire la vérité, montrer la vraie ligure de l’Impératrice, et ruiner beaucoujJ de légendes odieuses. Autant le silence et la résignation de l’Impératrice sont admirables, autant sont éton-

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trop haut situé dont il lui arrive de souffrir, mais qu’elle ne regrette pas : l’éternité contient assez d’avenir pour la juger et pour la venger.

Quel désarroi de voir ses yeux briller, non

nants le silence et la résignation de ceux qui, ayant le talent nécessaire pour parler, se sont tus. A force de vivre près de quelqu’un, on admet ses malheurs comme on admet sa maladie, on ne songe même plus aux remedes possibles. Il était pourtant aisé de comprendre que des années et des années de légendes et de calomnies donneraient à celles-ci une apparence de vérité et les rendraient presque indestructibles.

Ainsi, l’Impératrice se laissa injustement accabler par ces mots qu’on lui prêtait: C’est ma guerre. Il lui eût été facile défaire connaître la lettre ci-dessous. (M. Le Sourd était le diplomate à qui M. Thiers avait prêté les paroles de l’lmpé-< ratrice : celle-ci ne voulut pas risquer de faire perdre sa place à un fonctionnaire dont le démenti eût provoqué sa mise à la retraite immédiate.)

La lettre Le Sourd fait partie actuellement des archives de M. le duc d’Albe.

Paris, 9 avril i8^4-

Cher Monsieur Benedetti,

Rentré hier soir à Paris, après une courte absence, je lis dans le Français du 5 avril un article extrait du journalia Volonté nationale et rapportant l’entretien que j’ai eu à Saint-Cloud avec l’Impératrice, à mon retour de Berlin, le samedi 23 juillet 1870.

Ce récit est absolument inexact.

L'Impératrice n’a pas tenu en ma présence le langage ni le propos final qu’on lui prête. Il me semblerait inutile, et même fâcheux, de recourir à un démenti par la voie de la presse, mais je souhaiterais qu’à l’occasion l’Impératrice sût

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pas d’une vie toujours jeune, mais d’une douleur que son âge ne devrait plus éprouver; quel déchirement d’entendre sa voix, soulevée d’un sanglot qui n’éclate pas et qui l’étouffe; quel éclairage nouveau change sa figure! Elle est tout ce qu’on voudrait défendre et qu’on ne peut pas défendre; elle est ce pourquoi l’on voudrait mourir sans espoir de récompense. Sa détresse contient toutes les détresses qui ont fait battre en nous, dès la première connaissance de la vie, des coeurs meilleurs. Silencieux et bouleversés, nous restons devant elle, sachant que nos consolations seraient sacrilèges. Nous voudrions lui dire: « Madame, ne pleurez plus; Madame, nous vous aimons tant, notre vie est si bien consacrée à celle de l’Impératrice, nous sommes si fièrement les sujets de votre Empire invisible... Donnez-nous le droit de pleurer pour vous, notre amour l’a peut-être mérité, mais vous, ne pleurez plus... »

... Sans nous voir, regrettant déjà sa faiblesse,

que je désavoue entièrement le récit de fantaisie qu’on s’est plu à m’attribuer.

Aidez-moi, si vous le pouvez, à réaliser mon désir, et agréez l’expression de mon sincère et bien respectueux attachement. T

George Le Sourd

Por la copia liel del original Archivo del Casa de Alba.

que se guarda en este

El Arciiivero

(Madrid, 4 de febv. 1922).

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elle passe devant nous, et de nouveau la voilà recluse en elle-même.

Un matin, pendant qu’elle rangeait et découpait des papiers, son regard tomba sur un vieil article de journal, infâme, si infâme que sa main trembla et que la pointe des ciseaux lui blessa le doigt... Je me rappelle cette goutte de sang...

Quelquefois, son sourire semble vaincu, désarmé; c’est plutôt un petit rire tragique, douloureux, qui résume tout : ce qu’elle a vu, le mal que lui a fait le destin, le mal qu’ont essayé de lui faire les hommes...

Mais il lui arrive aussi d’avouer un regret, qui paraît venir du fond de sa jeunesse : elle peut se le permettre, car ce n’est qu’une sensation. Certains jours d’automne humides ou brumeux lui font regretter le soleil. Autrefois, el-le aimait La concentration que donne un de ces après-midi sombres où, derrière la buée de la pluie, il n’y a plus rien, mais aujourd’hui que peut lui apporter cette concentration-là ?

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Pourtant, malgré le soleil du cap Martin, malgré les croisières sur le Thistle , sa vraie existence est en Angleterre, sous le ciel bas, au milieu des prairies vertes. L’Angleterre étant le seul pays d’Europe où l’on ait le sentiment et le respect de la liberté individuelle, est aussi le seul où puissent vivre dignement les souverains sans trône.

Féminin encore, son désir de plaire, la manière qu’elle a de trouver le mot qui charme, qui retient, qui donne au visiteur l’impression d’avoir eu plus d’intelligence que les autres jours, et le désir de revenir encore (1). Combien de dévoûments s’est-elle ainsi attirés de la part de certains hommes qu’on ne soupçonnerait guère de lui être dévoués. Je défie quiconque est entré chez l’Impératrice, même sur ses gardes, de n'en pas ressortir transformé : elle aime à conquérir, elle aime à apprivoiser; elle y excelle par toutes les séductions de son esprit. ;

i. J’ai rencontré Jules Claretie, ennemi irréductible de l’Empire, peu de jours après qu’il était allé à l’Hôtel Continental pour la première fois (ion). Il me parla longuement de l’admiration que sa visite lui avait laissée et de la surprise qu’il avait eue de voir l’Impératrice si différente de ce qu’il croyait.

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Féminine aussi, profondément féminine (toutes contradictions qui la font plus humaines) cette nervosité sans but qui s’empare d’elle quelquefois, l’agite, la rend trépidante et fébrile, lui fait entreprendre une longue course inusitée pendant laquelle l’Impératrice se dépense le plus qu’elle peut, cherchant dans la fatigue de son corps le repos de son âme inquiète. Elle parle vite, elle s’étourdit, elle rit même : soudain, sans transition, sans raison apparente, où qu’elle soit, en voiture ou en chemin de fer, elle commence le récit d’un instant cruel de son existence, d’un soir néfaste entre tous... un grondement, vite réprimé... une plainte qui s’échappe... un petit geste de la main qui chasse la vision. La femme a désarmé le héros qu’est son âme habituelle. Ce jour-là était un jour d’anniversaire, plus triste encore que les autres : nous l’avions oublié.

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Enfin, on rencontre aussi en elle des étrangetés, — perpétuel balancement dont l’équilibre est émouvant. L’Impératrice s’intéresse vivement au surnaturel.

L’habitude des classifications faciles fait croire à ceux qui ne la connaissent pas que l’Impératrice, étant Espagnole, doit être « fanatique », car l’imagination populaire aime à simplifier; l’Anglais sans gêne et voyageur, l’Allemand gros-

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sier, le Suisse lourd mais honnête, l’Italien querelleur et sournois, toute une ethnographie à l’usage de Bouvard, et Pécuchet. La plupart des Français, dans les classes pauvres comme dans les classes aisées, méprisent ce qui n’est pas leur race, leur sol, leur langage, et l’affublent d’un déguisement facile à reconnaître. La France est le pays qui a inventé le Guignol, avec ses types immuables, le commissaire, le gendarme, le portier — le portier surtout. On peut préférer à cette caricature d’humanité une certaine compréhension des êtres, on peut chercher aussi à ne pas s’obstiner dans son ignorance, à ne pas faire de cette ignorance une supériorité et à ne pas appeler un tel entêtement « une opinion » .

Donc, une opinion courante représente l’Impératrice entourée de chapelains et vivant au milieu des pratiques d’une religion étroite. Or, je ne connais personne, qui soit, de ce point de vue, plus tolérant que l’Impératrice ; elle n’impose à personne son idéal ni sa foi et, en cela comme en toute autre chose, elle laisse chacun libre de croire ce qu’il veut. Cette modération est surprenante quand on la compare à l’intolérance de certaines personnes vraiment moins qualifiées que l’Impératrice pour donner l’exemple.

La modération est un des aspects de l’âme de l’Impératrice, en outre, sa foi n’ayant jamais

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varié, elle n’éprouve pas le besoin de faire un zèle de catéchumène (1).

Elle puise dans l’Evangile son indulgence, sa compréhension et sa pitié, mais elle n’est pas une dévote.

A sa foi, dont elle ne parle jamais, l’Impératrice joint d’autres croyances en un au-delà inconnu, croyances encore flottantes mais qui peutêtre relèveront plus tard d’une science fixe. La survie possible, autour de nous, de ceux que nous pleurons, les moyens qu’ils emploient pour se rappeler à nous, religion inconsciente, sujet inépuisable de conversation. Qui donc n’a pas eu, au moins une 'fois, la preuve rapide d’une vie invisible, inouïe, au delà de nos sens mais toute proche ? ( 2) . 1

i. M. Ernest Lavisse a écrit l’an dernier : « ...Elle respectait toutes les croyances... l’esprit d’intolérance lui était inconnu. Dans son entourage, on ne voit aucune soutane noire ou violette, point de calotte rouge, point de froc monacal. Souveraine, son gouvernement n’aurait pas été un régime de prêtres... »

J’ai vu l’Impératrice mécontente parce qu’une personne de son entourage encourageait à la conversion catholique une voisine protestante qui hésitait encore.

a. Quelquefois, nous nous amusions, le soir, à faire « tourner » une table. Jamais nous n’eùmes d’expériences intéressantes, même quand l’Impératrice venait se joindre à nous.

A Camden Place (Chislehurst), après la guerre de 1870, l’Impératrice avait tenté, par ce moyen, de connaître le mystère de la maison. En effet, le fils d’un des propriétaires

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tjuei que soit mon désir d'éviter les anecdotes, je rapporte ceci, que l’Impératrice nous raconta un jour et qui contribuera, je crois, à peindre son âme complexe.

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En 1880, environ un an après la catastrophe qui fut la dernière de son existence et après laquelle rien ne pouvait plus l’atteindre, à peine remise de l’abattement qui la laissait, pendant des heures, silencieuse et glacée dans la pénombre de sa chambre, l’Impératrice résolut de partir pour le Zululand. Elle en eut la force, elle comprit que puisque la mort ne voulait pas d’elle il lui fallait reprendre sa route, courte ou longue, à partir de l’endroit même où son fils avait été tué (1).

précédents avait été accusé du meurtre de ses parents. Faute de preuves suffisantes il avait été acquitté. L’Impératrice, bien des années plus tard, parlait encore de ce drame dont la table n’avait pas révélé le secret..

Il y avait une fatalité sur Camden Place. En 1871, l’intendant du propriétaire y mourut d’un accident de voiture quelque temps après l’arrivée de l’Impératrice. L’Empereur Napoléon III devait y mourir deux ans plus tard et cJest là aussi que l'Impératrice apprit la mort du Prince Impérial.

1, Mme d’Arcos (morte en 19x4) m’avait souvent raconté que l’Impératrice, quand elle était depuis quelques jours sans nouvelles du Prince Impérial, allait jusqu’à la gare de Chislehurst où les affiches des journaux donnaient les nouvelles, suivant l’habitude anglaise. Dans les derniers

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Ce calvaire fut, pour l’Impératrice, la première étape de sa vie nouvelle, une vie mouvementée qui serait une perpétuelle évasion de soi, haletante comme une fuite et dépaysée comme une exploration.

...Escortée d’une suite nombreuse, suivie d’une caravane qui l’accompagnait depuis le Cap, après un voyage pénible et difficile, l’Impératrice arriva enfin un soir non loin d’Ytyotizy. Elle avait demandé à sir Evelyn Wood et au marquis de Bassano (1), de camper pour cette nuit à quelques milles de l’endroit fatal; elle voulait se préparer à cette dernière station. Le lendemain,

temps, n’ayant pas de lettre récentè, elle était inquiète, et redoutait un malheur.

En l’absence de Pietri, alors en Corse, ce fut le duc de Bassano qui apprit un matin de très bonne heure la fatale nouvelle par un envoyé de la reine Victoria. C’est lui qui eut le terrible honneur de préparer l'Impératrice à la mort de son lils et de la lui annoncer.

« — Il est blessé, n’est-ce pas? Je pars... » dit la mère. « — Hélas Madame », murmura le duc. Elle comprit et tomba inanimée.

Ce fut une douleur si atroce que Mme d’Arcos pleurait quand elle y faisait allusion, trente ans plus tard.

Je ne parle pas ici du désespoir que provoqua la mort du Prince dans l’entourage impérial, mais seulement de ce qu’éprouva sa mère. Toutes les personnes qui ont assisté à cette douleur, que ce soient Franceschini Pietri, Mme la duchesse de Mouchy, le duc et la duchesse de Bassano, la comtesse Clary, Mme d’Arcos ou le comte Primoli avaient ou ont gardé le souvenir de quelque chose dépassant de beaucoup les forces humaines.

i. Depuis, duc de Bassano, mort en 1906.

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ils la conduiraient, elle aurait la force de voir l'emplacement même, mais maintenant elle était à bout de courage. L’après-midi, elle avait dû se cacher la figure dans les mains, pour ne plus voir et entendre les Zulus en grande tenue de guerre, accourus pour lui rendre hommage, exécutant autour d’elle leurs fantasias, presque pareils à ce qu’étaient les autres Zulus, l’an dernier, le 1er juin.

Bientôt elle se retira sous sa tente. Il faisait chaud et humide. L’Impératrice voulut entreprendre sa longue marche de tous les jours; la fatigue de son corps lui apportait seule un peu de sommeil. Depuis des mois, elle ne pouvait dormir qu’en prenant le soir tout un flacon de chloral, et le lendemain elle sortait de sa torpeur factice avec un poids affreux sur le cœur, des larmes dans les yeux, sachant qu’elle mourait de chagrin, mais ne se rappelant plus pourquoi; elle devait au poison de retrouver lentement, toujours nouvelle, la surprise et l’immensité de sa douleur.

La pensée que le souvenir de son fils était là, si proche, que ce même ciel il l’avait regardé sans doute, comme elle le regardait en ce moment, que ce même air brûlant était celui qu’il avait aspiré dans son dernier souffle, tous ces rappels la bouleversaient. Elle sortit.

La nuit est lourde; les herbes froissent l’une contre l’autre leurs feuilles rugueuses; au loin,

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on ne sait quelle plainte de bête... L’Impératrice fait quelques pas, avance au hasard, à tâtons, butte contre une pierre aiguë, contre une autre encore, arrêtée à chaque instant par une ravine, un talus, tous les accidents de la brousse...

Brusquement, à l’instant où elle s’apprête à rentrer, une odeur semble sortir de la nuit et du passé, l’entoure, l’envahit, une odeur qu’elle craint autant qu’elle l’aime : le parfum de verveine que son fils préférait aux autres, le seul parfum qu’il portât. On eût dit qu’à la place des roseaux et des herbes un champ de citronnelles venait de pousser là, répandant leur baume dans le soir. Aucun son, aucune lumière, rien n’est évocateur comme le parfum; il est vivant, il est tiède comme une paume, souple comme une chevelure, il contient toutes les tendresses, toutes les tristesses, il est musique, il est vision, il est chair, et c’est lui qui nous empêche d’oublier.

La tête levée, l’œil fixe, l’Impératrice ne surveille plus sa marche, elle ne pense plus à rien, elle se laisse mener par cette odeur, elle court après elle; légère comme si elle n’avait plus de corps et que seul vécût en elle l’instinct de la mère, le parfum l’entraîne, il la porte. Sans savoir comment, elle arrive à un endroit couvert de pierres plates, pour mieux respirer la présence invisible. Mais tout à coup, l’odeur s’évanouit et sa disparition est soudaine comme

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la chute d'une étoile. L’Impératrice est seule à présent, plus seule cfue jamais, parce qu’elle vient de comprendre que depuis une demi-heure elle n’était pas seule...

Au retour, impossible d’avancer dans ce chemin quelle avait parcouru si facilement : personne n'est plus là pour la soutenir...

Enfin, des hommes envoyés à sa recherche par la suite inquiète la délivrèrent et la ramenèrent au camp.

Le lendemain, le général anglais accompagna l’Impératrice... Après une longue course, elle s’arrêta soudain et, avant même qu’on lui indiquât la place exacte où le Prince était tombé, elle reconnut l’endroit et s’agenouilla : ses compagnons se découvrirent... C’était là... (1).

i. Dans le vestibule de la villa Cyrnos il y avait plusieurs grandes marines de Gudin. L’une d’entre elles rappelait l’arrivée de l’Empereur à Gênes et ressemblait à une triste prophétie. Au premier plan, l’Empereur Napoléon 111 dans ie canot impérial, avec sa suite; autour du canot, Gudin avait imaginé des hommes se lançant à la nage pour acclamer l’Empereur ; et parmi eux, au premier rang, un nègre tendait au souverain une couronne d’immortelles.

LE CARACTÈRE OU LES GOUTS

Le caractère est la manifestation la plus directe de l’instinct mais il n’est pas son reflet complet. En effet, nos sensations primitives ne sont pas toujours en rapport avec leurs réactions. Tel sentiment peut paraître dominer en nous parce qu’il s’extériorise plus facilement, tandis qu’un autre, en réalité plus violent, se devine à peine parce que nous sommes incapables de le transposer de notre être dans la vie.

C’est donc avec prudence qu’il faut s’aventurer à travers cette floraison qui pousse, au hasard des brises et des tempêtes, sur notre sol immuable; on foule beaucoup de plantes sans racines profondes et beaucoup de graines non germées qui contenaient peut-être le meilleur ou le pire de nous-mêmes.

l’inconnue

I. Activité. — Par-dessus toutes choses, l’Impératrice aime l’activité physique et morale, pour elle-même et pour ceux qui l’entourent. Ne rien faire est une phrase qu’elle n’admet pas, dont elle ne comprend pas le sens.

L’Impératrice est d’une génération qui eut vingt ans aux environs de 1848. C’est une date significative et une forte empreinte, parce qu’elle inaugure un temps nouveau dont nous sommes plus encore les fils que ceux de la première révolution.

Epoque enthousiaste et crédule où la « sainteté du travail » devint une sorte de religion en blouse, entre le Saint-Simonisme et le culte du « Grand Mapa », époque des Compagnons du tour de France et de la glorification de l'ouvrier.

Le Phalanstère de Fourier, avec son service assuré par les enfants des phalanstériens ; l'Icarie de Cabet, paradis terrestre et laborieux; les doctrines de Proud’hon (la propriété est un vol); l’apostolat de Schœlcher en faveur des nègres suivant de près la Case de V Oncle Tom de Mrs Beecher Stowe; les illusions de Considérant, les Théories des compensations d’Azaïs qui mourait vers cette époque sans qu’on sût s’il fallait rire de lui ou l’admirer, autant de doc-

LE CARACTÈRE OU LES GOUTS 115

trines admettant le collectivisme et le socialisme sous forme d’utopies généreuses, et prouvant parfois une vision assez juste de l’avenir.

Intéressée dès leur origine par les prédications de Fourier et de ses disciples, dont elle admirait l’idéal humanitaire et la philanthropie, la jeune comtesse de Teba, sans craindre le ridicule, réunit alors un groupe d’adeptes, et forma une colonie de parents et d’amis qui s’engageaient à « travailler de leurs mains » malgré leur fortune et leur situation sociale, chacun devant donner l’effort qui conviendrait le mieux à ses goûts pour en faire profiter la petite société.

La future Impératrice se croyait des dispositions pour la menuiserie et dégrossissait le bois, le sciait et le rabotait. Mais les déceptions commencèrent : un des « compagnons » ayant hérité de terres considérables à Cuba, décida, dans un mouvement généreux, d’émanciper tous ses esclaves à la fois pour qu’ils connussent enfin les grandeurs de la responsabilité. Affolés par cet état nouveau, ne. comprenant rien à la « sainteté » de leur indépendance, les nègres mirent le feu à la case, dévastèrent la plantation et ils auraient vite ruiné leur ancien maître si le Gouvernement espagnol n’était pas intervenu. Cette aventure donna à réfléchir aux néophytes.

A la même époque, la comtesse de Teba avait un grand désir : aller voir dans sa prison, au

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fort de Ham, le prince Louis Bonaparte, auteur du Paupérisme et de l'Extinction du Paupérisme. , livres qui exaltaient le cœur et l’esprit de la jeune fille. Le projet ne put pas être réalisé et la comtesse de Teba dut attendre quelques années encore avant de rencontrer le prisonnier de Ham devenu Prince-Président de la République française.

Est-ce un reflet de cette époque qui brille encore dans le goût très vif de l’Impératrice pour l’initiative et l’entreprise, pour toute occupation du corps et de l’intelligence — et dans son horreur pour l’inertie ?

C’est à un grand besoin d’activité plus encore qu’à un vague intérêt pour des pays inconnus d’elle que l’Impératrice doit de s’embarquer tous les ans sur son yacht ou sur un paquebot. Elle n’a l’illusion du bonheur que si elle se sent libre sous le ciel et prisonnière sur la mer (1), dont aucune tempête ne l’effraie. Pas une anse de la Méditerranée où ne l’ait conduite son humeur voyageuse ; les côtes d’Italie, de Grèce, d’Afrique et d’Asie-Mineure, elle les a parcourues en tous sens, insatiable d’espace et surtout de mouvement.

Les deux pays qu’elle préfère sont l’Egypte où elle retourna il y a six ans et les Indes dont

i. L’Impératrice disait qu’elle ne rêverait pas de plus belle mort qu’en pleine mer.

LE CARACTÈRE OU LES GOUTS

elle n'a vu que les premières étapes et qu’elle a l’intention de visiter mieux (1).

Lorsqu’elle ne voyage pas, l’Impératrice cherche toutes les occasions de déployer son activité; elle fait construire, ici ou là, perfectionne ou transforme ce qu’elle trouve d’incomplet dans l’une ou l’autre de ses demeures, mais tous ces travaux ne l’intéresseraient pas si, après les avoir soigneusement ordonnés, elle n.e les surveillait pas elle-même. Elle ne confie rien au hasard ni aux employés du hasard que sont les intermédiaires, et s’occupe de tout, dans les moindres détails, donnant autant d’importance à l’harmonie d’un bâtiment qu’à la forme d’une porte, à la place d’un meuble qu’à la couleur d’un tapis (2).

Quand elle a une idée nouvelle, tout de suite elle veut en voir l’exécution; elle l’explique, demande conseil aux uns et aux autres, fait prévaloir son avis ou se range à quelque autre avis si elle le juge meilleur. Infatigable, pensant

i. Ceylan fut le dernier grand voyage de l’Impératrice. Elle remettait chaque année son départ pour les Indes, puis vint la guerre et l’Impératrice ne quitta plus un seul jour son hôpital de Farnborough Hill.

a. J’ai vu l’Impératrice, alors âgée de 88 ans, rester debout pendant des heures pour choisir des papiers de tenture : rien ne la fatiguait.

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à tout et ne quittant pas la place avant d’avoir contenté dans la mësure du possible ce goût de la perfection qui procure autant de satisfactions que de désappointements.

Quelquefois, ce sont des coupes d’arbres qu’elle ordonne dans le parc, pour ménager un point de vue; quand elle descend le matin, tout de suite elle se dirige vers le changement de décor, l’approuve d’un sourire ou bien indique avec sa canne ce qu’il reste à faire (1).

Si le temps vraiment trop mauvais empêche l’Impératrice de sortir (il faut beaucoup de neige ou de pluie pour cela) elle classe des papiers ou range des bibliothèques en vue d’un catalogue définitif; elle veut bien qu’on l’aide mais veut aussi travailler elle-même, persuadée que tout mouvement est indispensable à sa vie (2).

Récemment, l’Impératrice eut l’idée de créer.

1. L’Impératrice n’avait jamais que les cannes les plus simples, en bambou recourbé. Elle tenait beaucoup à celles qu’elle avait achetées à Kandy.

2. « Si au moins il avait pris le second, je n’y penserais plus ! » disait l’Impératrice sur un ton moitié riant, moitié fâché, quand elle découvrait, au cours de ces rangements, qu’on ne lui avait rendu que le premier volume d’un ouvrage en deux volumes. Elle se procurait à peu près tout ce qui paraissait d’intéressant, chez le vieux libraire Achille, rue Laffitte.

LE CARACTERE OU LES GOUTS

clans le parc de Farnborough Hill, un Musée napoléonien. Elle veilla, bien entendu, à cette organisation, avec un soin minutieux, secondée aussi par l’aide intelligente de M. Franceschini Pietri, son secrétaire des commandements.

Tout le monde sait que M. Franceschini Pietri, dont le nom se perpétuera à travers l’Histoire comme le synonyme de la fidélité la plus noble et du plus constant dévoûment, fut, dans les dernières années de l’Empire, le secrétaire parti-, culier de l’Empereur Napoléon III, puis le secrétaire du Prince Impérial et que, depuis la mort de celui-ci, dont il fut l’exécuteur testamentaire, il ne quitta jamais l’Impératrice. M. Franceschini Pietri voit tout et parle peu; il n’élève la voix que pour une parole utile et sensée; sa philosophie personnelle, enrichie par l’expérience, est devenue une sagesse indulgente, sans cesse aiguisée par l’esprit le plus fin (1).

I. Franceschini Pietri est mort à Farnborough Hill au , commencement de 1916 après une cruelle maladie. L’Impératrice en eut un grand chagrin et m’écrivait le 11 février 1916 : « Les émotions de la maladie et de la mort de Pietri m'ont été très douloureuses, comme vous devez le penser... »

Voici une des dernières lettres que j’aie reçues de lui (14 décembre 1914) -

Mon cher Daudet,

Votre lettre m’a vivement intéressé. Je n’y ai pas répondu plus tôt parce que j ai voulu la communiquer à Filon à qui

l’inconnue

... A mi-côte, derrière un bouquet d'arbres, un bâtiment couvert de lierre (1).

... Le jour tombe, d’en haut, adouci par des vélums. Une odeur d’aromates flotte dans l’air

j’ai pensé que cela ferait plaisir. Je vous communique sa réponse.

L’Impératrice va bien, malgré des douleurs inévitables avec l’humidité rare que nous avons. Comme vous, nous n’avons qu’une pensée, la guerre. Notre vie est suspendue à la lecture des journaux qui nous donnent des nouvelles, toujours insuffisantes pour notre impatience ; elles sont bonnes et nous devons continuer à avoir pleine confiance dans le résultat final, mais il ne faut pas se dissimuler que cette guerre effroyable durera encore longtemps. Depuis que le monde existe, il n’y en a pas eu de pareille. La puissance de l’ennemi que nous combattons est formidable, il s’y préparait depuis quarante ans et nous ne nous doutions pas du degré auquel il était arrivé.

Le danger est passé mais nous avons été à deux doigts de notre perte.

Ici, l’entrain est merveilleux. Le camp d’Aldershot est plein de soldats que l’on exerce et que l'on instruit et, en peu de temps, ils acquièrent une belle allure. Dans le courant de l’année prochaine, la « petite armée anglaise » comptera près de deux millions de soldats, en y comprenant les Indes et les colonies. Les nouvelles qui nous arrivent de France sont également bonnes. Malheureusement elles sont mêlées pour nous de tristesses et de chagrins par la mort ou la disparition de parents et d’amis qui tous donnent leur vie avec joie pour la patrie.

Tous les blessés de notre hôpital viennent de France. Ne pouvant pas soigner les nôtres, on s’occupe de leurs camarades de combat. L’Impératrice les visite tous les jours.

Tout à vous, Franceschini Pietri

i. Ce musée, enclavé dans le domaine de Farnborough, est actuellement la propriété de S. A. I.Mgr le Prince Napoléon.

LE CARACTÈRE OU LES GOUTS

tiède de la haute salle, qui est à la fois un musée des souverains et un musée des souvenirs. L'Impératrice a réuni ici tout ce qui lui vient des Bonaparte, tout ce qui garde encore leur empreinte, depuis les accessoires les plus glorieux jusqu’à de simples objets qui évoquent des gestes familiers.

Au centre d’un panneau, le légendaire uniforme des grenadiers de la Garde, la redingote grise et le petit chapeau, un manteau noir, des bottes, semblent encore chevaucher à travers l’Europe épouvantée d’admiration. Près de ces vêtements, deux masques aux yeux fermés : le père qui mourut à Sainte-Hélène, le fils qui mourut à Schœnbrunn, l’un creusé, reconnaissable pourtant à ce faciès illustre dont les traits font reconnaître aujourd’hui à première vue les arrière-petits-neveux de l’Empereur. L’autre, celui du rai de Rome, rappelle beaucoup1 le profil du roi Alphonse XIII.

Voici des décorations dont l’or et les émaux brillent, une épée de nacre, des services de table aux décors néo-grecs, une grande cuvette posée sur un trépied d’acajou qui était la cuvette de campagne de Napoléon Ier. Ici, le collet de pourpre semé d’abeilles, — presque semblable au manteau noir du Saint-Esprit, — une robe blanche brodée d’épis dédorés que porta l’Impératrice Joséphine pour poser devant Lefèvre. Là, des manteaux de cour en velours bleu et

l’inconnue

rouge font paraître plus légère une mince robe de gaze et de dentelle qui appartint à la reine Hortense.

Ce premier décor une fois établi, l’Impératrice, non plus seulement chef de famille, mais encore épouse et mère, a disposé avec un soin pieux tout ce qui, pour la France, est déjà historique et qui représente pour elle les grandeurs et les douleurs de sa vie.

Elle a pu se dominer assez pour transformer en pièces die musée ces objets qui lui furent plus chers que les siens propres, .puisqu’ils furent ceux de l’Empereur Napoléon III et du Prince Impérial. Une fois de plus, elle a abdiqué sa personnalité, s’est mise à la place de ceux qui viendront ici et n’a voulu être que la voix qui murmure l’enseignement de l’irréparable.

Contre le fond des vitrines, se dressent les uniformes de l’Empereur Napoléon III, son chapeau de généralissime, ses képis, — celui-ci, entre autres, tellement vivant qu’il rappelle tout de suite le portrait d’Yvon où l’Empereur le porte; sa selle d’apparat, aux fontes ciselées, aux lourdes aigles.

Au milieu de la salle, à demi-eachées par des toiles grises, les voitures de gala et de demigala, satin blanc qui se fane, vernis qui s’écaille, housses, manteaux, armoiries.

Plus loin, à part (comme l’acceptation d’un

LE CARACTÈRE OU LES GOUTS

risque inévitable), les dangers du pouvoir : le pistolet de Pi'eri, le couteau de la conspiration dite de l’Opéra-Comique.

Et maintenant, la chapelle douloureuse, aux ex-voto attendrissants ou tragiques. Un berceau, non pas le berceau officiel, orfévré par Froment Meurice, donné par la Ville de Paris lors de la naissance du Prince Impérial, et offert depuis par l’Impératrice au Musée Carnavalet (1). Celui-ci est un simple berceau d’enfant, avec sa flèche d’où tombait un rideau, avec sa nacelle arrondie où l’on croit voir encore, dans P affaissement de l’étoffe, les sommeils d’un bébé aux gestes maladroits. Des souliers bleus et blancs, des robes, cachemire bleu, guipure blanche ceinturée de soie multicolore, d’autres encore, et surtout ce gentil tartan de petit Ecossais... Puis, le premier costume du tout jeune homme, l’habit de chasse gros-vert, accompagné du « lampion » galonné. Le temps passe, les événements se précipitent, et rien n’est triste comme ce vêtement de sous-lieutenant, adapté à la taille d’un adolescent et qui signifie le

i. Ce berceau était longtemps resté à Farnborough Kill dans la grande chambre du rez-de-chaussée appelée: « Cabinet de travail du Prince Impérial » où tous ses souvenirs étaient réunis. Quand l’Impératrice l’offrit au musée Carnavalet, la direction, pour ne pas se compromettre, avait fait écrire sur un cartouche : « Don de M.FranceschiniPietri, » Cette inconvenance fut réparée par Georges Cain.

Le berceau est maintenant à Malmaison.

l’inconnue

'départ pour la guerre de 1870. A côté, un livre noir, avec ces lignes sur la première page, d’une encre blanchie : Chaque fois que tu le liras , ce sera une pensée pour ta mère.

... A présent, l’exil, les uniformes anglais dont on suit la transformation depuis l’école militaire de Woolwich jusqu’au moment où le Prince, sous le costume du pays d’adoption, voulut apprendre à combattre pour son propre pays. Au milieu de ces diverses tenues, un numéro de tirage au sort — la majorité, non plus celle du prétendant, celle du citoyen — et, tout neufs, jamais portés, deux dolmans d’officier français : cela c’était le rêve, c’était l’espoir. La vitrine de glace et de bois cesse ici, brusquement, comme une époque...

Et voici une grande armoire d’ébène où est encastré un portrait du Prince Impérial... Ce qu’il y a derrière ces portes fermées, mieux vaut n’en rien dire, puisqu’aux rares moments où on les ouvre, nos yeux pleins de larmes se baissent pour ne pas regarder (1).

Avant de quitter ces hypogées du souvenir

i. Uhlman, mort en 1904, l'ancien valet de chambre du Prince Impérial, vivait avec sa femme à Farnborough Hiil dans une maison que lui avait donnée l’Impératrice. Il était bien vieux, bien triste. C’est lui qui avait ramené en France le corps du Prince :sa vie s’était arrêtée à cette époque-là. Quand il ouvrait le meuble où sont la selle, le harnachement et l’uniforme du Prince, il sanglotait doucement. Ce tombeau d’objets, ces lambeaux de cuir et de drap qui

LE CARACTÈRE OU LES GOUTS

des choses, on se demande si vraiment la gloire n’est que cela, quelques fragments de métal, quelques morceaux d’étoffe...

Comment, avec le perpétuel besoin qu’elle a de se dépenser, l’Impératrice admettrait-elle chez les autres l’inaction ou la mollesse? Elle admire les esprits aventureux, les entreprises d’un explorateur, les hardiesses d’un précurseur de la science ou de la pensée.

Nous-mêmes, près d’elle, nous pouvons tous nous rappeler la patiente énergie qu’elle employait à combattre notre puérile indolence et notre confiance en la durée de la vie. Nous connaissons l’encouragement dont elle fortifie la jeunesse qui l’entoure, dans la science, l’art ou la littérature. Rien de charmant, rien de précieux comme les conseils qu’elle donne et l’intérêt qu’elle montre à ceux qui la tiennent au courant de leurs travaux, heureuse du succès, consolatrice dans l’insuccès, respectant toute

racontaient la tragédie du i" juin 1879 étaient affreux à entrevoir.

Dire qu’il s’est trouvé une femme, une mère, pour oser écrire que cette selle et ces harnachements avaient été achetés dans un magasin de second ordre, par économie... Comment peut-on vivre et vieillir sans remords après avoir écrit cela? Un tel aveuglement dans la haine est inexplicable.

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œuvre, même incomplète, même secrètement désapprouvée par elle, du moment qu’elle y voit la manifestation d’une personnalité.

Quel regret dans sa voix, malgré la bonté qui l’adoucissait, pour dire en parlant à l’un de nous d’une manière impersonnelle et comme s’il était absent : « Est-il paresseux ! Est-il paresseux ! •» Un autre, elle préférait (malgré son affection pour lui et son regret de le voir partir) qu’il entreprît un voyage de plusieurs années plutôt que de le voir mener à Paris une existence oisive et sans but; elle l’affermissait dans sa décision, et le guidait de ses conseils.

Aussi condamne-t-elle souvent la tradition que garde encore la noblesse française de dédaigner le commerce et en général les branches de l’activité réservées à la bourgeoisie, contrairement à l’aristocratie anglaise qui considère comme un honneur le fait de gagner de l’argent même si l’on est riche, non pas tant peut-être pour le gain lui-même que pour la gloire de contribuer à la prospérité de son pays et aux progrès de son époque. (Continuation de la vieille loi saxonne qui ennoblissait tout navigateur-commerçant rentrant sain et sauf pour la seconde fois.)

Depuis que l’automobile et l’avion ont rendu élégante, sans qu’on sache trop pourquoi, la mécanique, ce préjugé est peut-être moins courant en France; pourtant, sauf le cas d’obliga-

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tion absolue — alliance roturière ou perte d’argent — il est rare de voir un gentilhomme français se mettre à la tête d’une industrie.

x\ussi est-il compréhensible que l’Impératrice n'ait pas pour les parvenus (1) (un mot respectable dont la sottise courante a fait une injure) le mépris caché ou avoué, suivant l’importance de leur f&dune, que leur prodigue la société, à la première génération et jusqu’à ce que leurs enfants soient devenus «des partis». L’Impératrice rit beaucoup quand ce dédain se manifeste devant elle et elle sait y répondre d’une façon inoubliable.

II. Intrépidité. — L’Impératrice est intrépide. Elle pousse loin lq courage jphysique : il semble un reflet de sa bravoure morale (2).

J’ai parlé déjà de sa lutte contre l’âge, de son

1. Elle n’admettait pas qu’on employât ce mot. Je crois qu’elle se souvenait dn discours de Napoléon III au Sénat pour annoncer son mariage: « ... Ce n’est pas en cherchant à s’introduire dans la famille desrois qu’on se fait accepter... c’est en prenant franchement vis-à-vis de l’Europe le titre de parvenu, titre glorieux, etc., etc. »

2. L’Impératrice disait volontiers qu’elle n’était pas courageuse, mais, comme le remarque très justement Filon, elle aimait à s’amoindrir en parlant d’elle-même. Tout, dans sa vie, prouve son courage, jusqu’à l’opération de la eataracte au'elle voulut subir à quatre-vingt-quatorze ans passés.

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désir de garder intacte sa personnalité; en toute circonstance, cette volonté se manifeste. Son exactitude à se retirer tous les soirs à la même heure, où qu’elle soit, ne vient pas seulement d’une lointaine habitude, elle fait partie d un programme de résistance à la vieillesse. Peutêtre, en cédant une seule fois à la fatigue, son corps s’acoutumerait-il à se reposer plus tôt.

Même enrhumée ou languissante, malgré les conseils et les prières, l’Impératrice veut sortir, par tous les temps, bravant le froid ou la brume (1). Que de fois nous admirons sa ténacité quand, après quelques pas hésitants, harassée encore d’une nuit sans sommeil, elle nous entraîne à sa suite et marche deux heures sans y prendre garde. Et si une faiblesse passagère semble avoir raison de sa vigueur, elle monte dans une calèche ouverte et part sous la pluie d’un matin d’automne...

On n’obtiendrait rien d’elle en lui conseillant la prudence. Habituée à être toujours obéie, ses volontés, en somme, demeureraient invisibles (puisque sa vie est réglée sur elles et que, sauf

i. C’est d’ailleurs cette intrépidité, qui a tué l’Impératrice et précipité chez elle les accidents des reins; avec des ménagements, ils pouvaient être retardés encore de quelques années.

Elle avait une telle horreur de la maladie que, même très enrhumée, ayant la lièvre, elle ne se couchait pas et restait étendue dans sa chambre, sur une chaise longue. Elle ne s’est vraiment couchée, elle n’a vraiment renoncé que pour mourir.

LE CARACTÈRE OU LES GOUTS

en ce qui la concerne, elle ne les exerce pas sur autrui), si on n’avait pas la preuve, en ces occasions-là, de leur fermeté.

L’Impératrice dit souvent que la maladie fait de nous des enfants ignorants et dociles, des faibles d’esprit, et qu’en particulier les souverains rendus égaux, par la souffrance, aux autres hommes, ne doivent être ni annihilés ni tyrannisés par leur médecin, même au nom de la raison d’Etat (1); chacun se soigne à sa guise et sait ce qui lui convient; de plus, il faut tenir compte de la fatalité et l’Impératrice, comme tous les êtres intrépides, est fataliste (2).

1. Le médecin habituel de l'Impératrice était M. le professeur' Robin qui la soignait depuis de nombreuses années, depuis une époque où elle était considéréecomme gravement malade et menacée d’une opération; il sut la guérir, écartant toute intervention, et veilla toujours sur sa santé avec un dévouement égal à sa science.

Quand M. le professeur Widal venait la voir ou passait quelques jours au cap Martin, l’Impératrice qui s’entretenait avec lui de nombreuses questions médicales, lui demandait son avis au sujet de tels symptômes qu’elle éprouvait.

Elle avait souvent recours aussi aux conseils journaliers de M. le Dr Hugenschmidt ; la confiance qu’elle avait en la science de ce dernier était égale à son ancienne et constante amitié pour lui.

2. Ces paroles étaient presque mot pour mot celles que rapportent de Napoléon I" Las Cases et Gour gaud. En les entendant prononcer par l’Impératrice, puis en la voyant partir ou parlant avec elle dans la jolie voiture démodée (qu’on appelait la calèche Raimbeau, en souvenir de l’écuyer de l’Empereur), on pensait à quelque mystérieuse transpo-

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A ce propos, forte d’un exemple qui l’émeut encore mais qu’elle aurait suivi à l’occasion, elle rappelle que l’Empereur, trois jours avant l’opération à laquelle il devait succomber, voulut absolument, malgré les conseils du baron Corvisart, l’un de ses médecins, aller à l’Ecole militaire de Woolwich, pour voir le Prince Impérial.

Pourtant, ce corps que l’Impératrice traite si durement et qu’elle oblige à braver tous les malaises, il tient à la; vie, il l’aime, il aime la chaleur d’un jour d’été, le rayon qui frappe une vague (1); il aime la vie, mais s’il s’agissait de la recommencer, avec ses mêmes bonheurs et ses mêmes malheurs, je sais que l’Impératrice refuserait ce miracle, trouvant le poids

sition dans les circonstances et dans le temps, on évoquait Sainte-Hélène.

i. Je la vois, assise sur un banc de la villa Cyrnos, à un endroit d’où l’on devinait parfois la Corse. Sa figure s’épanouissait, ses rides s’effaçaient ; elle clignait un peu les yeux, penchait la tête de côté, regardait passionnément le ciel et l’eau, aspirait tout ce qu’elle pouvait d’air, de soleil, d’odeurs éparses, et murmurait: «Comme c’est beau ! «puis regardait ceux qui étaient avec elle pour chercher le même plaisir dans leurs yeux.

Elle aimait qu’on partageât ses impressions agréables et voulait en faire profiter les autres. A table même, bien qu’elle ne fût pas gourmande, si un plat lui plaisait, elle le ■ lisait, et tout de suite demandait au Comte de Mora souvent assis en face d’elle, ou à tel autre de ses neveux : « C’est, assez bon, n’est-ce pas ? Est-ce que tu l’aimes ?»

LE CARACTÈRE OU LES GOUTS

des uns trop lourd en comparaison de la rapidité des autres.

Si un chagrin personnel vient attrister l’Impératrice, car elle ne peut plus avoir que des chagrins , ayant subi toutes les douleurs, il ne parvient pas à l’abattre. Elle ne se répand pas, comme la plupart des femmes, en lamentations ni en paroles découragées ; avec calme, elle mesure l’étendue et la profondeur de la blessure et, aussi intrépide pour son âme que pour son corps, elle traite le chagrin comme les éléments : elle le brave en silence. Je crois même que son sang-froid augmente en proportion de son anxiété. La lutte qui se passe alors en elle, personne ne la connaîtra jamais.

III. Précision. — Une telle intrépidité va forcément de pair avec une passion extrême pour la vérité et le meilleur moyen qui y conduise : la précision. L’une et l’autre sont pleines de risques et de dangers, car leur recherche comme leur découverte aboutissent quelquefois à une mauvaise surprise .

La pire des surprises serait, pour l’Impératrice, de ne pas savoir, et, pour savoir, elle interroge, si directement, si vigoureusement, qu’il est difficile de ne pas lui répondre, à cause de ses yeux qui vous suivent et vous observent.

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Si franche elle-même, tellement incapable de mentir, qu’elle ne soupçonne jamais le mensonge : elle croit ce qu’on lui dit, simplement. Puisqu’on le lui a dit, c’est que cela doit être : la preuve du contraire l’étonne toujours (1).

Elle craint l’incertitude et l’imprécision comme d’autres craignent les ténèbres. Son imagination a besoin pour trouver le calme et la pondération qui doivent la dominer, de ne s’appuyer que sur des bases réelles et des données exactes.

Natures trop sûres de leurs forces, rien ne leur est épargné. Elles reçoivent le premier choc de tous les malheurs avant que l’atmosphère l’ait amorti; le destin, connaissant leur courage, combat avec elles, d’égal à égal. L’Impératrice a toujours été la première à savoir la vérité : la défaite, la révolution, l’obligation morale de fuir, la mort soudaine de l’Empereur, la mort de son fils...

i. Le i" septembre i870,Trochu osait dire à l’Impératrice: « Madame, si la police de Votre Majesté est bien faite, elle doit lui dire que je suis en relation avec les membres de la gauche. » L’Impératrice lui répondit: « — Je n’ai plus de police, Général, je n'aurais pas le temps d’écouter des rapports de police. J’ai confiance en votre loyauté et je croirai de vous ce que vous me direz. »

Quand on compare, à la même époque, la fourberie de ce militaire et la droiture d’un Jules Grévy, sincèrement républicain mais loyal, on comprend qu’au-dessus de la o gauche » ou de la «droite» il y a l’honneur ou la malhonnêteté. Le futur président Grévy se conduisitalors enhomme d’honneur.

LE CARACTÈRE OU LES GOUTS

Même pour de légers incidents, elle exige la lumière (1). Il est significatif d’entendre l’Impératrice poser des questions méthodiques, en éliminant peu à peu le superflu, comme au jeu où il s’agit de deviner un personnage, un fait ou une sensation. Il ne faut craindre ni les explications ni les parenthèses : elle n’est pas de ces personnes qui n’écoutent que la moitié de ce qu’on leur raconte.

De même, elle se plaît, au hasard d’une promenade, à questionner un inconnu sur son métier, sur ses occupations. Elle dit que tout le monde a une spécialité et qu’en parlant à chacun de ce qu’il sait, on est sûr d’apprendre quelque chose et d’ouvrir dans son esprit une fenêtre sur un horizon nouveau.

Quand l’Impératrice interroge l’aviateur sur la navigation aérienne (2), se fait expliquer en détail par un savant la télégraphie sans fil ou

ï. Après qu’on avait vu une pièce, été à un bal, fait un voyage, l’Impératrice aimait qu’on lui racontât la chose dans tous les détails, même les plus insignifiants. S’il n’y avait presque rien à raconter, elle était déçue car elle ne pouvait pas se représenter exactement la pièce, le bal ouïe voyage. Elle désirait le plus possible faire siens les souvenirs et les impressions des autres, son imagination dépassant toujours sa vie monotone.

x. I/aviation, dès le commencement, l’avait vivement inté-

l’inconnue

par un ingénieur la puissance d’une batterie électrique, et même lorsqu’elle questionne quelqu’un sur telle personne qu’elle ne peut pas connaître mais que, si elle n’était pas l’Impératrice, elle aurait voulu connaître (1), ou sur un spec-

ressée ;elle s’était fait présenter Santos-Dumont au moment de ses premiers essais, à Monte-Carlo.

Après la guerre, elle m’avait beaucoup parlé de la navigation aérienne. « — C’est l’arme la plus récente, disait l’Impératrice, et il semble qu’elle bénéficie encore de certain s privilèges des armes à leur début; notre époque, pour l’aviation, c’est le moyen âge ; aussi trouve-t-'on chez les aviateurs une certaine chevalerie, comme au moyen âge, entre combattants ennemis, quin’existe plus dans les autres armes. » (Faisant allusion aux honneurs rendus souvent, entre ennemis, à des aviateurs tués, et aux égards témoignés parfois à des aviateurs prisonniers.)

Les mots de chevalerie, chevaleresque revenaient fréquemment dans sa conversation. Chevaleresque, elle l’était avant tout et c’était la qualité qu’elle recherchait et prisait le plus chez autrui.

Elle avait eu vaguement le désir, en 1919, d’aller d’Angleterre en France en avion. — «Mais c’était impossible, ajoutait-elle, on aurait dit que j’étais folle... »

Elle répétait : « Se sentir enlever, baiancer doucement dans l’air. . . »

Quand au Havre nous vîmes son cercueil « se balancer doucement dans l’air «avant d’être amené à bord, nous nous rappelâmes cette parole.

1. Par exemple, elle trouvait intéressant que Victor Hugo, qu’elle avait connu soixante-quinze ans auparavant chez Mme de Girardin, eût une descendance dont elle pouvait entendre parler directement par moi. (Il est à remarquer que Victor Hugo, dans ses pires invectives contre l’Empire et l’Empereur, n’a jamais fait même allusion à l’Impératrice. Passionné, violent, mais « chevaleresque»).

Quand il s’agissait d’expliquer à l’Impératrice quelqu’un

LE CARACTÈRE OU LES GOUTS 135

tacle nouveau dont tout le monde parle mais qu’elle ne verra jamais, ce n’est pas par une banale condescendance royale, ni pour chercher un sujet de conversation, c’est vraiment pour tout approfondir, pour reconstituer l’âme d’une machine, d'un être ou d’une oeuvre, créée à nouveau par elle à l’aide des notions qu’on vient de lui fournir.

Grâce à cela, malgré son âge, malgré son existence en retrait, l’Impératrice est au courant de tout, renseignée sur la société, toutes les sociétés, mieux que personne; informée aussi, dès leur découverte, de tous les progrès scientifiques, et de tous les ouvrages au moment de leur apparition.

... Incapable de dissimuler sa pensée, au point d’être dans l’impossibilité de faire exprimer à son visage un sentiment qu’elle n’éprouve pas. Sans même qu’elle s’en doute (car je ne l’ai presque jamais vue se départir de son affabilité), si la présence de quelqu’un lui est désa-

qu’elie ne connaissait pas, il fallait apporter une grande attention aux mots qu’on employait. On la guidait dans un chemin familier pour soi mais nouveau pour elle, où elle pouvait faire fausse route. Sachant l’importance qu’elle attachait aux moindres paroles et connaissant sa mémoire, on éprouvait quelque scrupule en lui construisant un personnage qu’elle n’oublierait plus, on se senlait un peu responsable.

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gréable ou si un motif particulier l’empêche de dire ce qu’elle aurait envie de crier et qu’elle s'empêche même de formuler, sa figure change, son regard fuit, son sourire aimable devient trop aimable, presque figé, et quelle nervosité dans sa voix !

Parfois c’est un reproche qu’elle a sur les lèvres et qu’elle n’ose pas faire, ou l’agacement passager que lui cause une phrase maladroite, une démarche, un mouvement, une intention irréfléchis ; sans doute ne ferait-elle aucun effort si sou respect pour1 la vérité la portait à dire aux uns et aux autres leurs vérités , mais elle a un bien trop vif sentiment de la liberté individuelle! Sa crainte constante est de l’enfreindre par une parole qui, venant d’elle, prendrait une grande importance, par un blâme direct, d’autant plus qu’elle déteste les explications qui risquent souvent Ide créer un autre malentendu (1).

Aussi garde-t-elle secrètes s.ai désillusion ou sa colère, et si patiemment qu’il serait difficile, pour quiconque ne connaît pas très bien sa phy-

i. Voici une preuve de cette peur qu’elle avait d’imposer sa volonté : ayant appris une détermination que je voulais prendre, elle m’écrivait le jour même en me demandant d’y renoncer et finissait sa lettre par ces mots : « C’est un conseil que mon âge et, plus encore , les sentiments affectueux que je vous porte m'autorisent à vous donner. » Elle ne voulait pas que ce conseil fût donné par elle en tant qu’Imoratrice, mais c’était une raison de plus pour lui obéir.

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sionomie, de savoir si elle est contente ou mécontente, si elle approuve ou désapprouve.

La disgrâce qu’on a pu encourir momentanément en sa présence ne s’exprime en effet que par le mutisme et par une indifférence que je n’ai jamais observée chez qui que ce soit. Non seulement elle ne vous parle plus, mais ses yeux clairs vous suppriment, passent sur vous sans vous regarder et vous donnent la crainte d’être devenu invisible. Pourtant, sa rancune ne dure pas et cède vite devant une parole sincère, un mot simple et vrai (1).

Une défaveur plus durable peut être amenée moins par un grief important que par un ensemble de petits griefs souvent répétés qui ont agité l’Impératrice à plusieurs reprises et l’ont blessée à la longue; ainsi seront situées au second. plan de son affection des personnes qui y occupaient une meilleure place.

Mais cela est exceptionnel et n’arrive jamais par la faute de l’Impératrice. La précision même de son caractère, sa crainte de l’incertitude,

i. L’Impératrice étant de passage à Paris, i’un de nous avait discuté avec elle un peu trop vivement, et elle s'était fâchée. Il ne savait que faire, craignant, par une lettre, d’aggra ver son cas, quand on lui remit le surlendemain un petit paquet, soigneusement enveloppé et portant son nom écrit par l’Impératrice; il l’ouvrit ; le paquet contenait une éponge : l’Impératrice lui faisait comprendre que le mauvais souvenir était effacé, et le soir, quand il retourna au Continental, il fut accueilli avec la bonté habituelle.

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des renseignements insuffisants et de tous les « à peu près » de la pensée ou des faits, l’empêchent de s’engouer capricieusement et de se détacher de même. Et ces natures à « crises » qui portent aux nues, pendant quelques semaines, une amie ou un ami aussi facilement et sans plus de raisons oubliés que découverts, ces natures qui confondent les qualités et les défauts d’autrui avec leurs propres qualités et défauts qu’elles aiment à retrouver en lui sans se préoccuper de sa valeur personnelle, ces natures agréables et dangereuses sont toujours pour l’Impératrice un sujet d’étonnement (1).

IV. Sociabilité. — Malgré sa solitude morale et le cercle restreint qui l’entoure, l’Impératrice est très sociable. Les êtres jouent un rôle dans ses pensées. Elle combat de toutes ses forces chez les autres la misanthropie et n’admet pas qu’on mène l’existence d’un « sauvage » (2).

1. On a dit l’Impératrice « versatile ». Or, en vingt ans, je lui ai toujours connu le même entourage, augmenté de quelques nouveaux venus qui faisaient à leur tour partie de l’entourage. Pendant cette longue période, quatre personnes se retirèrent d’elles-mêmes, les unes sachant qu’elles avaient blessé l’Impératrice et ne désirant naturellement pas reparaître devant elle ; l’autre, sans motif explicable et de celle-là même l’Impératrice parlait souvent ; le contraire de versatile, fidèle en amitié et fidèle au souvenir.

2. « Il faut se montrer dans le monde, il faut sortir, » disait-elle, « ainsi on ne fait pas attention à vous, car vous faites partie des figures habituelles qu’on ne remarque plus ; au contraire si l’on vous voit rarement, vous provo-

LE CARACTÈRE OU LES GOUTS 139

Elle exige même que l’on tienne compte de l'opinion du monde; quelquefois, en l’entendant dire cela, j’ai douté qu’elle parle sérieusement, mais je fus vite rassuré en l’entendant affirmer aussi que l’indifférence gouverne encore plus la société que ne le font l’affection ou l’antipathie et que cette indifférence doit nous empêcher de prendre au sérieux les jugements trop rapides que porte le monde sur les uns et les autres, avec tant d’incohérence.

Donc, l’Impératrice aime à être entourée. Sans illusions sur l’humanité, elle a cependant besoin de sentir près d’elle de la vie et du mouvement. Ceux-ci étant plus ardents, plus brillants dans la jeunesse que dans la vieillesse, l’Impératrice éprouve pour la première une certaine préférence, facile à vérifier par la présence des personnes qui évoluent autour d’elle à Farnborough Hiil ou au cap Martin. Naturellement, ce n’est pas une règle fixe et l’Impératrice ne fait pas dans ses relations ni dans ses amitiés une sélection d’âges, mais ce serait une erreur de croire qu’elle vît surtout les survivants de sa génération ou même la génération suivante; son milieu est jeune et plein d’entrain.

Quel effort est nécessaire, habituellement, pour

quez chaque fois la même surprise, les mêmes réflexions, et les réflexions du monde ne sont pas bienveillantes... »

ne pas froisser les goûts ni les manies des personnes âgées ! Il faut se vieillir si on veut leur plaire, adapter son esprit au leur de même qu’on mesure sa démarche à leur démarche et déguiser l’avenir en passé. Cela, pour se heurter, le plus souvent, à un sourire condescendant et incompréhensif, car la différence des générations crée entre les hommes des races étrangères.

On ne s'aperçoit guère de cette différence dans le voisinage de l’Impératrice; la vie à ses côtés ne nécessite aucune contrainte, c’est comme une convention, une trêve des années. Les goûts sont si harmonieux qu’ils nous donnent même l’illusion ou le désir de les partager; sa clairvoyance l’aide à comprendre ce que son âge n’admettrait peut-être pas et son esprit toujours jeune la rend! plus indulgente aux folies de la jeunesse qu’aux réflexions trop raisonnables de l’âge mûr, qui ne laissent pas de l’agacer parfois (1).

i. L’Impératrice était mécontente qu’on lui parlât sur un ton de respectueuse commisération ou comme à un objet vénérable, ou encore si des personnes d’un certain âge voulaient se servir de l’autorité de l’Impératrice pour justifier leur manière de voir. Tout de suite un agacement se lisait sur sa figure. De même, en riant, elle disait quelquefois:» Je suis sourde », ce qui n’était pas vrai du tout, alors si on se mettait à lui parler à trop haute voix ou trop distinctement, elle ajoutait : « Mais, vous savez, je ne suis pas sourde ! ».

LE CARACTÈRE OU LES GOUTS

Une autre chose est caractéristique chez elle : l 'Impératrice préfère les jolies figures aux laides, et la vue de certains traits la met en défiance ou la décourage avant de savoir quoi que ce soit de la personne. Pour elle comme pour les Grecs, la beauté, l’intelligence et la bonté sont inséparables .

Cette charmante injustice, assez inattendue, l’Impératrice ne s’en cache pas et c’est courageux de sa part, car on ne regarde généralement la beauté que du point de (vue de l’amour; dans l’absolu, on la tient pour un peu suspecte, «./e porte fièrement la honte d'être beau. », s’écriait un poète avec orgueil; et combien de proverbes la médiocre « Sagesse des nations » n’a-t-elle pas inventés pour rabaisser la beauté physique ?

L’Impératrice tient à ce qu’elle àppelle « les bonnes manières », expression qui contient tous les raffinements de la politesse; certes, elles n’ajoutent rien au cœur ni à l’esprit, mais elles sont indispensables parce qu’elles simplifient lp vie, elles aident à faire s’entendre entre eux les êtres les moins faits pour se comprendre, et elles

l’inconnue

ajoutent de la sécurité à l’agrément des rapports quotidiens : grâce à elles, certains pactes sociaux ne sont jamais rompus; enfin, elles protègent contre la timidité, comme une armure, ceux qui savent s’abriter derrière elles.

Dans un accès d’indépendance enfantine, quelqu’un voulait expliquer un jour à l’Impératrice que toutes ces formalités avaient une importance secondaire : elle répondit judicieusement à son présomptueux interlocuteur que puisqu’il y tenait pour lui-même et n’y renonçait pas volontiers, c’est qu’il les croyait bonnes en effet.

Il est donc deux fois naturel — de par son état et son caractère — que l’Impératrice attache une certaine importance aux hiérarchies sociales et soit la première à les observer, bien qu’il n’y ait guère de différence, je crois, pour les souverains, entre un duc et un valet de pied. C’est même cette quasi-égalité de la foule visà-vis d’eux qui rend les souverains moins inaccessibles qu'on ne croit. Le roi Edouard VII, alors Prince de Galles, disait : « Il y a plus de distance entre ma mère et moi qu’entre moi et le dernier de ses sujets. »

Aussi le mot de snobisme pris dans son sens le plus large de vénération exagérée et aveugle pour les Princes n’a-t-il pas grande faveur près de l’Impératrice : elle ne le prononce jamais. Elle prétend qu’on appelle aujourd’hui snobisme la forme de dévoûment appelée autre-

LE CARACTÈRE OU LES GOUTS

fois loyalisme et s’en tient à cette première acception.

Il y aurait d’ailleurs beaucoup à écrire sur le snobisme, même après Thakeray qui donne au mot un sens différent, même après tous les autres qui en ont parlé, sans comprendre que les seuls bien renseignés sur le snobisme sont les snobs.

Le snobisme peut être une preuve de bassesse, mais il peut être aussi une preuve d’intelligence. Chercher à connaître des êtres exceptionnels par la naissance ou par le génie (car il y a plus d’un snobisme) et désirer se faire apprécier par eux, c’est prouver une certaine sensibilité en même temps qu’un désir de s’élever : il s’agit de conquérir le cœur ou l’esprit d’un supérieur. Ce désir, bien dirigé, correspond, dans la vie sociale, au désir de perfection dans la vie spirituelle; or, peu de qualités sont aussi belles et aussi rares que la perfectibilité; les hommes qui en sont dépourvus font généralement de leurs efforts inutiles une ligne de conduite, et de leur amour-propre blessé, une veitu.

Hs

Entourée du respect de tous, l’Impératrice respecte chacun.

Sauf pour les membres de sa famille, elle emploie rarement le prénom dans les lettres

l’inconnue

qu’elle écrit et dans la conversation, mais le nom de famille ; elle lui trouve un sens plus précis, il lui désigne mieux un individu que ne le fait le prénom, souvent le même pour plusieurs personnes d’un groupe.

Quant aux « noms d’amitié » et diminutifs du prénom, elle ne les emploie guère ; souvent même, elle s’élève contre cette habitude; elle la trouve impolie devant des étrangers qui ne savent pas à qui s’applique ce sobriquet, et elle trouve inconvenantes les syllabes enfantines qui désignent une femme âgée ou un vieillard.

En outre, elle sait que ces diminutifs peuvent devenir une injure; elle se rappelle que, du jour où le Prince Impérial quitta ses premières jupes pour des costumes de garçon, l’Empereur défendit absolument que l’on continuât de l’appeler Loulou , ne voulant pas que ce surnom s’attachât plus tard à lui comme un autre surnom poursuivait son cousin dans la société et jusque dans les journaux de l’opposition (1).

L’Impératrice aime l’élégance et se plaît à

x. L'Impératrice attachait une certaine importance aux appellations. Elle regrettait l’habitude établie depuis plusieurs générations pour le Chef delà Maison de dire a Prince Napoléon » au lieu de « Prince Bonaparte ». « Le nom de Bonaparte est assez beau, observait-elle, pour qu’on le porte. »

LE CARACTÈRE OU LES GOTITS 145

voir les femmes de son entourage habillées avec goût; mais elle déteste l’exagération de toute mode, robes trop collantes ou chapeaux trop grands, et en général ce qui détruit le caractère d’un corps ou d’une figure en les rendant pareils à tous les autres. Les parfums violents lui font mal et l’odeur du tabac lui est désagréable. N’ayant jamais fumé, même du temps de l’Empire où les femmes fumaient comme elles fument à présent, l’Impératrice ne comprend pas que le porte-cigarette soit parmi les objets qui ne les quittent pas.

Enfin, pour terminer rénumération de ces détails par où elle se révèle d’une autre époque, la « camaraderie » entre homme et femme, sans arrière-pensée, qui permet à une femme, jeune et jolie, d’aller voir un homme jeune aussi, dans sa chambre s’il est malade ou dans son cabinet de travail s’il est occupé, sans être pour cela compromise le moins du monde, cette camaraderie agace l’Impératrice comme une preuve d’inconscience ou d’imprudence chez l’une, et chez l’autre comme un aveu d’indifférence excessive, peut-être risible.

Il arrive qu’elle soit préoccupée de quelqu’un, inquiète d’une santé, attristée par une nouvelle;

l’inconnue

il lui est difficile en ce cas de cacher son tourment, qu’elle dissimule si bien quand il s’agit d’elle-même. Son inquiétude ne se manifeste d’ailleurs pas par de la mauvaise humeur (l’Impératrice ne se laisse jamais aller à cette preuve vulgaire du chagrin) seulement, elle parle peu, est distraite ou encore s’attache à de petits faits de la vie courante pour soulager ses nerfs. Il faut alors, pour distraire l’Impératrice de cet état, un incident qui détourne son esprit de ce qui le hante.

En effet, ce qu’on a méchamment et faussement reproché de frivole à son caractère est une merveilleuse réceptivité qui lui permet d’éprouver dans la même minute beaucoup de sensations et de subir beaucoup d’impressions.

Un soir d’hiver, à Farnborough Hill, nous étions tristes de voir l’Impératrice se tourmenter au sujet d’un événement auquel elle ne pouvait rien et qui frappait un de ses proches; nous nous regardions tous sans dire un mot.

Soudain, derrière les fenêtres de la salle à manger, des chants parvinrent jusqu’à nous ; ces inconnus qui venaient quêter de maison en maison avant Noël et qui chantaient des hymnes sur des airs populaires, nous ne les voyions pas, mais leur voix frappait aux vitres, ils étaient toute la nuit, toute la campagné. Les yeux de

LE CARACTÈRE OU LES GOUTS 147

1 Impératrice brillèrent : pour un instant elle oublia sa préoccupation, car elle subissait plus et mieux qu’aucun de nous le charme mélancolique.

l’intelligence ou l’esprit

On aime parfois à supposer que la terre est faite de deux planètes où vivent dans deux dimensions différentes deux humanités différentes. L’une qui profite du jour sans comprendre le soleil, qui regarde les êtres sans chercher à savoir ce qu’il y a en eux et qui nie ou admet une fois pour toutes ce qu'elle n’a pas envie de connaître.

Tels sont beaucoup d’esprits, même remarquables, spécialisés dans leur savoir, enfermés derrière des murailles successives et hautes : ils ne se doutent pas que le monde évolue autour d’eux, ils sont hors de la vie.

L’autre humanité sait tout d’instinct même si, en fait, elle ignore beaucoup de choses; elle s’intéresse à tout; elle entrevoit l’inexprimable; à la fois accessible et investigatrice, son intelli-

l’inconnue

gence poursuit un dialogue permanent avec la nature vivante ou inerte.

C’est par son intelligence que l’Impératrice est proche de nous; c'est grâce à son intelligence que nous pouvons oublier, quand nous parlons avec elle, qu’elle est Y Impératrice Eugénie, qu’elle est un personnage historique. Sans son esprit toujours en contact avec le monde extérieur, l’Impératrice ne serait plus qu’un auguste témoin du passé, une étrangère dans le temps, peut-être un sujet de curiosité.

La meilleure définition de son intelligence s’appliquait déjà à son âme : c’est une intelligence virile. Plus féminin, plus fantaisiste, son cerveau lui rendrait la vie plus légère, mais tout en elle est organisé pour une dure règle.

Elle n’est pas intuitive, comme sont généralement les femmes. Jamais elle ne dit : « J’ai le sentiment de telle ou telle chose », comme disent souvent les femmes; elle procède par observations et par raisonnement; elle ne s’attarde pas aux hypothèses, au contraire, elle applique sa volonté à refouler ses sensations; elle recherche d’abord les faits; ensuite, elle leur demande des preuves. L’ironie ne la déconcerte ni ne l’effraye : elle la comprend.

Enfin, son érudition, rare même chez beaucoup d’hommes et introuvable chez la plupart des femmes, l’intérêt qu’elle porte aux sujets

l’intelligence ou l’esprit

les plus graves, le désir quelle a de les approfondir au delà des limites courantes, rentrent plus dans les préoccupations viriles que féminines .

C’est vers la politique et ce qui a trait à la politique que l’esprit de l’Impératrice se porte le plus volontiers (1).

Je ne crois pas que l’habitude du pouvoir ait suffi à faire d’elle une femme politique, car on n’improvise pas une direction mentale. En outre, depuis trente ans que la politique ne peut plus l’intéresser personnellement (je veux dire quant à sa propre destinée), et depuis quarante ans qu’elle ne règne plus, rien ne l’eût empêchée de revenir à des tendances primitives, étrangères à la politique.

Il ne faut pas oublier que ces quarante années représentent le double de la durée de l’Empire; cela confirme ma théorie, à savoir que l’Impératrice est pareille aujourd’hui a ce qu’elle fut de tout temps.

i. J’en ai eu encore la preuve en 1919. Tous les joursr pendant les instants plus ou moins longs que je passais près d’elle à l’Hôtel Continental, elle me demandait : « Eh bien, quoi de neuf ? Que dit M. X ? Que dit M. Y ? » il s’agissait dhommés politiques dont je lui parlais quelquefois. Elle se préoccupait beaucoup du traiLé de paix, le trouvait une source de complications, et craignait aussi que la Société des nations fût un rouage difficile à faire jouer.

l’inconnue

Du moment qu’elle est demeurée la même, passionnée par la marche des événements où qu’ils se produisent (1), comme s’ils la concernaient et comme si elle en tenait toujours un des fils directeurs, ces tendances-là sont donc les siennes et auraient été les mêmes si sa destinée l’avait conduite ailleurs.

A celui qu’elle suppose ou qu’elle sait bien renseigné, sa première question porte sur la politique. Les politiciens divers, des nuances les plus variées, des pays les plus différents, qui l’approchent, sont tous également frappés de la largeur de ses vues, essentiellement moderne, de l’art qu’elle possède, très personnel, de déblayer autour d’une question ce qui n’est pas important. Avec autant de clarté que de force, elle met le fait en lumière, explique la manière dont il conviendrait d’agir en la circonstance et, suivant la décision prise, prévoit ce qui arrivera.

Elle regarde de haut et de loin, n’attachant d’importance qu’aux grandes lignes et négligeant le détail, résumant sa pensée sous une forme imagée, comparant par exemple la politique an-

i. Je trouve ceci dans une lettre d’elle, datée du n novembre 1908 . ... « Si vous écrivez à Clary, demandez-lui des « détails sur la mort de l’Empereur et de l’Impératrice ( de « Chine). Quel drame a dû se passer dans ce palais ! Cela « m'intéresse vivement et Clary aura du moins l’ùnpression « de ce qui a pu causer cet événement. »

Joachim Clary était cette année-là à Pékin.

l’intelligence ou l’esprit 153

glaise aux gazons d’Angleterre dont on utilise chaque année les vieilles pièces en leur juxtaposant des pièces neuves, sans jamais rien détruire; et la politique française, au contraire, pareille aux pelouses de France qu’on retourne de fond en comble au printemps. Ou encore des formules comme celle-ci (il s’agissait d’un homme d’Etat connu-) : « Sont-ce là ses idées ou seulement ses moyens ? »

Comme elle sait bien parler aussi du fossé qui sépare la politique des vainqueurs de la politique des vaincus : les uns qui ont tout à perdre , et les autres qui ont tout à gagner En l’entendant, péremptoire et concise, on se rappelle ces coups de crayon bleu dont elle sabre les journaux tous les matins, à mesure qu’elle les lit, soulignant l’événement important, le passage à se rappeler, même s’il est contenu en deux lignes.,

Elle possède la vertu qui a caractérisé tous les grands politiciens : la prévoyance. Elle ne se donne pas à la minute actuelle, elle sait que la graine n’a d’importance qu’en vue de l’arbre et que le présent n’existe plus puisqu’il est déjà le passé., J’ai rarement vu les événements la démentir et certaines de ses conversations, toutes celles relatives au Maroc, entre autres, me restent dans le souvenir comme des prophéties.

L’Impératrice est restée la femme admirable-

l’inconnue

ment douée que les ministres eux-mêmes , et sans qu’elle en eût jamais manifesté le désir ( 1), appelèrent, en 1859, à partager leurs délibérations aux côtés de l’Empereur, non pas, comme on l’a insinué, par flatterie ni pour s’attirer son approbation ou ses bonnes grâces, mais parce qu’ils l’avaient reconnue digne, si la fatalité l’exigeait, d’être Régente de France.

Comment savoir ce qui aurait pu advenir, par la suite, si la volonté d’un ministre (2) ne l’avait pas écartée de ce même conseil le 2 janvier 1870?... Elle n’y devait revenir qu’ après la déclaration de guerre , alors que son avis ne pouvait plus être d’aucune efficacité préventive.

Encore un exemple de sa perspicacité : dans les derniers jours de l’Empire, à la fin du mois d’août, l’Impératrice voyant tout crouler et redoutant les pires malheurs, se rappelant quelques événements semblables et persuadée que les événements se renouvellent sur un mode presque toujours identique, voulut transporter à

2. Plus d’une fois je l’ai entendue répéter cela, a. C’est Emile Ollivier qui demanda et obtint que l’Impératrice n’assistât plus au conseil des ministres.

L’Impératrice resta complètement étrangère à la politique depuis le 2 janvier 1850 jusqu’à la régence. Les événements ont prouvé que ce fut peut-être regrettable...

Voir tout ce que dit à ce sujet Mme Jules Baroche dans ses mémoires récemment parus « Second Empire » (Crès, édit.).

l'intelligence ou l’esprit

Tours le centre du Gouvernement afin de sauvegarder le principe moral de la Capital, e en conférant momentanément cette grandeur à une ville de province. Son projet souleva maintes objections...

Quelques semaines plus tard, Gambetta devait recourir à ce moyen extrême et en recueillir, aux yeux de la postérité, le bénéfice patriotique (1)...

Les catastrophes qui bouleversent parfois les monarchies ont sur l’Impératrice une vive répercussion; en de tels moments, même si elle

i. D’une lettre d’elle, en date du 23 octobre ig G :

« Cher Daudet, j’ai reçu votre lettre avec un grand retard, « ce que je ne comprends pas, étant en dehors de la zone « où l’on se bal.

« C’est parfaitement ridicule de dire, comme on le dit, que « le gouvernement s’est sauvé en partant pour Bordeaux ; « c’est ce qu’il devait faire pour ne pas être pris comme un ■« rat dans une souricière, puisque Paris est fortifié : ainsi « les membres du gouvernement conservaient leur indépen- « dance. ..

« Grâce à Dieu, ces vilains jours où l’on a craint pour « Paris sont passés, ce n’est plus probable que les AUe- « mauds reprennent leur inarche en avant ! Ceux qui « savent et peuvent juger semblent contents et regardent « l’avenir avec calme, mais que de braves et beaux jeunes « gens restent là où ils sont tombés... C’est affreux ! que de « souffrances qu’on ne peut adoucir ! Les blessés restent «souvent trois et quatre jours sans soins sur le terrain, « sans qu’il soit possible de les transporter. Tous les ins-

veut changer la conversation, elle y revient malgré elle; obsédée par des souvenirs, elle retrouve les angoisses qui ont fortifié son expérience (1). Elle sait comment on aide à fuir les souverains déchus, sans rien tenter pour qu’ils ne fuient pas, elle sait que les hommes meurent volontiers pour une idée, mais qu’ils sont avares de leur sang s’il s’agit d’un être humain.

Elle connaît tous les relais de l’exil; sans amertume, elle vit encore une fois ses souvenirs, gardant pour elle seule les plus cruels, car son scepticisme ne va jamais jusqu’à détruire des illusions...

Ai-je besoin de dire que l’Impératrice a les opinions politiques à qui elle doit une de ses

« tincts sauvages semblent s’être réveillés parmi les com- « battants. . .

« Merci de me donner ;des nouvelles de temps en temps « car ma pensée ne quitte pas les lieux où l’on se bat. »

i. L'Impératrice voyait souvent le roi don Manuel de Portugal et lui portait une profonde affection.

Parmi les amis de l’Impératrice, le marquis deVillalobar occupait une place privilégiée.

Actuellement Ambassadeur d’Espagne à Bruxelles, il était ministre à Lisbonne, au moment de la révolution portugaise et l’Impératrice avait fort admiré sa conduite infiniment brave envers le roi don Manuel.

Elle aimait beaucoup à s’entretenir de politique extérieure avec cet homme d’Etat qu’elle avait connu enfant et qui est un des éminents diplomatesde l’heure présente.

l’intelligence ou l’esprit

raisons d'être ? Elle est bonapartiste, impérialiste, comme elle l’a toujours été, persuadée que les peuples risquent davantage de trouver le bonheur (à condition qu’ils ne le cherchent ni dans la folie ni dans le suicide) quand ils sont libres de choisir le chef et la forme de gouvernement qui conviennent le mieux à leur caractère et à leurs aspirations : au premier, ils peuvent confier tous leurs désirs et toutes leurs volontés; le second leur donne les plus grandes garanties possible de liberté individuelle et de justice puisque, en ce cas, les pouvoirs du gouvernement lai viennent du peuple même (1).

L’Impératrice me. montrait récemment cette page de Massillon où l’on découvre comme une prophétie impérialiste :

«... Mais, Sire, un Grand, un Prince, n’est pas « né pour lui seul; il se doit à ses sujets. Les « peuples, en l’élevant, lui ont confié la puis- « sance et F autorité, et se sont réservés en « échange ses soins, son temps, sa vigilance. « Ce n’est pas une idole qu’ils ont voulu se faire ■ pour l’adorer, c’est un surveillant qu’ils ont « mis à leur tête pour les protéger et pour les « défendre; ce n’est pas une de ces divinités

x. J’ai plus d’une fois entendu l’Impératrice s’exprimer ainsi, presque mot pour mot.

Ayant fait allusion un jour à la réponse du premier duc de Moruy à mon père alors âgé de dix-neuf ans : « L’fmpér trice est légitimiste aussi » elle se contenta de rire.

« inutiles qui ont des yeux et ne voient point...

« Ce sont les peuples qui, par l’ordre de « Dieu , les ont faits ( les rois) tout ce qu’ils « sont; c’est à eux à n’être ce qu’ils sont que « pour les peuples. Oui, Sire, c’est le choix de « la nation qui mit d’abord le sceptre entre les « mains de vos ancêtres; c’est elle qui les éleva « sur un bouclier militaire et les proclama sou- « verains. Le royaume devint ensuite l’héritage « de leurs successeurs; mais ils ie durent ori- «. ginairement au consentement libre des su- « jets... En un mot, comme la première source « de leur autorité vient de nous, les rois n’en « doivent faire usage que pour nous (1). »

:jc

Les idées politiques de l’Impératrice se résument en un mot : elles sont libérales. Et libéral signifie juste.

Dans toute question de politique intérieure ou extérieure, elle considère d’abord la liberté des individus et même des idées, elle exige qu’elle soit sauvegardée. Sans parti-pris, elle ne se range jamais aveuglément du côté de l’auto-

i. « Massillon ne se doutait pas, ce dimanche des Rameaux, qu’il annonçait déjà le xix‘ siècle et les Bonaparte », me disait, non sans fierté, l’Impératrice, après m’avoir fait lire ce passage.

"L'intelligence ou l espp.it 159

rité et elle craint autant une tyrannie maladroite qu’une démagogie cruelle.

Pour elle, le respect de la Loi, tant pour les gouvernants que pour les gouvernés est le terrain neutre où doit se faire toute entente, puisque les uns et les autres ont la garde et la responsabilité des lois. De même qu’elle blâmerait le chef d’Etat qui arrêterait un effort utile, de même elle blâme les ouvriers, aussi despotiques que n’importe quel despote, s’ils veulent empêcher d’autres ouvriers de travailler.

La liberté à quoi elle tient pour elle-même et qu’elle respecte scrupuleusement quand il s’agit des autres, elle la désire aussi dans l’Etat, une liberté assez forte pour ne rien avoir à craindre de l’anarchie (1).

L’Impératrice n’oublie pas qu’elle fut l’épouse de celui qui a concédé le droit de grèves aux ouvriers français et qui, par le plébiscite, a réalisé le véritable suffrage universel; elle n’oublie pas qu’elle-même favorisa le progrès, de toute son influence et de tout son pouvoir. La première, elle vint à bout de certains préjugés : c/est à son instigation pressante que Rosa Bonheur, le peintre animalier, reçut la croix. Aucune femme n’aurait alors osé prétendre à cette

i. Elle disait : « Il appartient à un chef d’Etat digne de ce nom de diriger les grandes évolutions inévitables ou souhaitables; sa prévoyance évitera ainsi l’anarchie. »

L’INCONNUE

récompense, à moins d’être cantinière ou quelque chose de ce genre.

L’accès des femmes dans les emplois jadis exclusivement réservés aux hommes, c’estàl’Impératrice et à son insistance qu’on le doit; elles ne se doutent pas, toutes les demoiselles télégraphistes et toutes les préposées de tous les bureaux de poste, que cet état de choses n’est que la reprise et la, suite d’un des projets les plus chers de l’Impératrice (1). Ce qui paraît simple aujourd’hui, l’était moins, il y a cinquante ans et il fallait autant de courage que d’indépendance d’esprit pour braver certaines routines.

Elle continue de préconiser l’émancipation féminine et je crois que si la violence n’accompagnait pas; en les annihilant, les revendications des suffragettes anglaises, l’Impératrice ne serait pas éloignée de leur donner, dans le fond de son cœur, son approbation.

Mais autant elle approuve la passion en politique, autant elle blâme la violence. Les attaques directes, effectives ou écrites, contre des adversaires, alors que leurs idées seiües devraient être mises en cause, la surprennent: l’explication qu’elle donne de sa réprobation est

i. Elle se montait même un peu si on prétendait que les femmes remplissaient moins bien ces fonctions que les hommes.

l’intelligence ou l’esprit

logique. Il est pénible d’être attaqué sur des faits publics, parce que l’autorité ou l’intelligence qui en a conçu la réalisation souffre dans son prestige et dans son orgueil ; mais du moins de telles attaques ne sont-elles pas infamantes : à moins d'être malhonnête, personne ne peut renier ses actes; mais les attaques personnelles, étrangères à la vie publique et souvent sans rapport avec le fond du débat, sont autant un danger pour la victime qui les reçoit que pour celui qui les lance, puisqu’elles peuvent un jour se retourner contre lui (1) .

Il serait facile à l’Impératrice d’employer cette méthode, ne fût-ce que dans la conversation : elle n’y songe pas (2). La violence est trop étrangère à son caractère pour ne pas l’être à son esprit (3) .

i. D’une lettre d’elle ;

Cowes, S. Y. Thistle 4 août 1911,

«...Je regrette pour ma part que la passion politique soit « si forte en France qu’on ne puisse garder la mesure et que « toute discussion dégénère en violences contre les per- « sonnes ; ces violences font du reste plus de tort à celui « qui les emploie qu’à celui qu’elles visent... »

2. Si, prenant parti pour elle plus qu elle ne le faisait ellemême, on parlait durement devant elle de quelqu’un qui lui avait fait du mal, elle souriait, l’air moitié fâchée, moitié touchée, en murmurant: « Allons, cher, allons, du calme...»

3. Etrangère à son caractère mais pas à son instinct ; l’Impératrice aurait été violente si elle n’avait pas possédé sa

l’inconnue

Elle a confiance dans le progrès, elle espère en lui. Elle croit que le pas fait aujourd'hui est autant de gagné sur le chemin parcouru hier et que tous les progrès visibles de la science auront tôt ou tard un contre- coup sur nos sentiments et sur notre instinct, rebelles jusqu’ici à tout perfectionnement.

Aussi ne pense-t-elle pas que l’attachement aux vieux usages malcommodes soit un moyen efficace de se rattacher à un passé dont l’intérêt est d’avoir préparé l'avenir. Elle ne peut pas comprendre qu’on ne se plaise pas ou du moins qu’on ne se résigne pas au décor et aux accessoires du temps où l’on vit.

L’Impératrice englobe sous le nom de Moyen Age toutes les manies qui n’ont ni le prestige ni l’excuse de la tradition et aussi les idées sans générosité, les idées renfermées : son esprit en souffre comme son corps souffrirait dans une chambre sans air.

Un soir, après une longue conversation, l’un de nous se sentait un peu honteux d’avoir été accusé par elle d’être du XIIe siècle; mais bien-

orce de volonté. Quelquefois, un frémissement dans sa voix, les poings serrés, la tête dressée, les yeux brillants... En un instant tout s’apaisait.

l’intelligence ou l’esprit 163

tôt, se reprenant, elle constatait qu’il était aussi du XXXe siècle , et adoucissait son blâme : elle préfère qu’on aille au delà plutôt que de rester en deçà (1).

L’habileté avec laquelle elle contourne les situations difficiles, la prudence qu’elle y emploie (pour les autres, maintenant, plus que pour elle-même), son art de ménager toutes les susceptibilités, la sagesse avec laquelle l’Impératrice mesure et calcule la moindre de ses actions, dérivent de sa science politique.

Si elle fait un projet, elle en étudie tout de suite la réalisation plus ou moins facile, elle en pèse les avantages ‘ et les inconvénients, avec réflexion, avec lenteur. Fataliste, mais ne voulant donner prise à la fatalité que sur les événements impossibles à prévoir.

X. Elle détestait une certaine tournure d’esprit sentimentale (qu’on aurait pu supposer en elle) qui donne un aspect aimable à d’anciennes coutumes, à des usages désuets. Elle parlait sans aucun regret des « diligences » de son enfance, et riait de certaines modes passées qu’elle trouvait « hideuses ».

En l’entendant parler ainsi, non seulement on oubliait son âge, mais on ne pensait plus qu elle avait été la personnification d’une époque ; on n’aurait pas pti croire, à ces moments-là, que, pareille à nous et tellement actuelle, elle était la même dont nous pouvions voir l’image dans 1 Illus tration ou le Monde Illustré de i853.

l’inconnue

Il s’est trouvé des juges (pourquoi les juges étant si nombreux, la justice est-elle si rare ?) pour lui reprocher de s’être occupée de la politique française. Je n’ai pas à considérer les actes, mais seulement la pensée qui a pu les diriger.

Cependant, il est remarquable que les seules reines de France qui connurent la popularité ou du moins l’indulgence, furent celles qui traversèrent l’Histoire comme des ombres muettes; leur portrait, à Versailles ou au Louvre, rappelle leur figure, et deux dates apprennent leur naissance et leur mort; c’est tout. D’elles, on sait seulement « qu’elles eurent beaucoup d’enfants » comme dans les contes. Procréatrices d’une dynastie, épouses malheureuses ou laides et, pour ces deux raisons, sympathiques à la foule.

Par contre, si aujourd’hui encore Mme de Maintenon et Mme de Pompadour, par exemple, sont généralement peu aimées, ce n’est pas à cause de Leur vie privée. On leur garde rancune parce que elles se sont occupées effectivement des affaires publiques.

La morale n’est pas en cause. Qu’elles aient pris une place qui n’était pas la leur, cela importe peu. Les souveraines officielles qui furent

l’intelligence ou l’esprit 165

aussi intelligentes que les deux favorites sont également antipathiques.

Pourquoi, dans deux classes au moins de la société, le peuple et la petite bourgeoisie, la première où la femme travaille et gagne autant que l’homme, la seconde où les soins du ménage lui incombent exclusivement, les femmes sont-elles le plus souvent des domestiques muettes ? (1).

Les lois dépendent de la race et du climat plus que de la volonté individuelle ou populaire : la France sera toujours sous le régime de la loi salique.

Intelligente, l’Impératrice aime l’intelligence; les gens bêtes l’ennuient. L’intelligence de ceux avec qui elle parle se voit sur son visage .attentif et curieux. L’inintelligence, au contraire, l’o-

i. Dans le monde, les femmes ont une personnalité ; les invitations sont faites au nom de la femme et pas au nom du mari ; ce sont les femmes qui donnent à un salon son agrément ou sa célébrité ; les temmes lisent, discutent, font le suecès d’une œuvre, etc.

Si l’on descend d’un degré, déjà le rôle de la femme s’efface. Dans les milieux bourgeois, les femmes n osent guère parler à table, et, après le dîner, se réunissent pour s’entretenir de leurs enfants ou de leurs ennuis ménageis.Elles imposent leur volonté à domicile, mais en public elles ne doivent être que des épouses suivant le code.

L’INCONNUE

blige à un effort qui se devine à son sourire condescendant, à sa voix un peu agacée (1).

On a eu le tort, souvent, de vouloir faire un parallèle entre l’Impératrice et Mme la Princesse Mathilde. D’abord, il n’y a pas de pire moyen, pour juger, que de comparer. Et puis, quel terme de comparaison poux ait être valable entre elles, sauf leur cousinage ? Moralement, physiquement, le contraire l’une de l’autre.

La situation de la Princesse Mathilde la rendait parfaitement indépendante. Elle bénéficiait des avantages du trône sans avoir aucune responsabilité. Tous les paradoxes, et, si elle l’avait voulu, toutes les fantaisies lui auraient été permis : elle n’aurait jamais été critiquée que par le public et non par des sujets.

Dans les circonstances officielles, la Princesse Mathilde était la première femme de la famille impériale, tout de suite après l’Impératrice. Mais rentrée dans sa maison de la rue de Courcelles, la nièce de Napoléon Ier redevenait une simple grande dame, libre de voir les gens qu’elle vou-

i. Quand elle faisait ainsi « des frais » sans en avoir envie, l’Impératrice fermait à moitié les yeux comme si elle était myope et son sourire forcé semblait dire : « Je souris, ne m’en demandez pas davantage ».

l’intelligence ou l’esprit

lait, libre aussi de ne pas voir les personnes qui lui déplaisaient.

Un Taine, un Sainte-Beuve, un Renan (et encore sa brouille avec les deux premiers vint de ce qu'ils avaient trop préjugé de son indépendance d'esprit et méconnu son caractère), d’autres hommes remarquables pouvaient émettre devant elle à leur aise — peut-être avec une certaine perversité amusée par le contraste — les idées les plus subversives : ils ne risquaient rien. Aucune gêne, aucune contrainte officielle, même dans les vêtements. Le gilet de Théophile Gautier ne scandalisait personne et les farces du peintre Giraud (si l’on en croit le Journal des Goncourt ) ne choquaient pas. Peu de femmes faisaient partie de l’intimité de la Princesse Mathilde : les femmes ne l’intéressaient pas, elle les méprisait un peu.

Mais aux Tuileries, quelle différence! Qu’aurait-on dit si, à la table impériale, l’un ou l’autre avait parlé comme on parlait rue de Courcelles ? Quelle clameur, le lendemain, dans les journaux 'hostiles, devenus subitement pour cette circonstance les gardiens de toutes les traditions. La présence de certaines personnalités exceptionnelles ne pouvait donc être, à la Cour, qu’exceptionnelle aussi.

Les hommes de lettres allaient beaucoup moins dans le monde qu’ils n’y vont aujourd’hui. Pour une dizaine d’académiciens que l’on rencontrait

l’inconnue

dans les salons de la société élégante, la majorité des hommes de lettres se groupait plus volontiers autour d’un maître. La corvée d’une tenue protocolaire représentait à beaucoup d’entre eux un ennui plus grand que n’était honorifique l’invitation. Il suffit de lire, dans la Correspondance de Gustave Flaubert, l’aventure que fut pour lui un des séjours à Compïègne. Il en revint mécontent : l’Impératrice avait à peine fait attention à lui. Il ne pouvait pas deviner que ce jour-là, justement, l’Impératrice était bouleversée par de graves préoccupations qui n’auraient pas troublé 'de la même façon la Princesse Mathilde (1) .

Le crépuscule du souvenir est aussi trompeur que celui du ciel : certaines parties du paysage reçoivent une lumière brillante et d’autres restent dans l’ombre.

J’eus l’honneur, dans les quatre dernières années de sa vie, d’aller très souvent chez Mme la Princesse Mathilde (2). Tout enfant, on m’apprit à la respecter et je me souviendrai toujours avec émotion du dernier soir où je la vis,

1. Il s’agissait des premières mauvaises nouvelles reçues du Mexique.

2. Il y avait une nuance. Quand rimpératrice était à Paris, ses intimes pouvaient aller tous les soirs à l’Hôtel Continental; le dimanche, elle leur disait quelquefois : a Vous n’allez pas chez ma cousine, ce soir ?» Il arrivait à la Princesse Mathilde de dire: « Voilà, vous allez toujours à Farnborough et jamais vous ne venez à Saint-Gratien ! »

l’intelligence ou l’esprit

calme et imposante dans sa robe blanche brochée de violettes, adressant à ses hôtes, sur le seuil du salon, un au revoir qui devait être un adieu (1). Elle fut une femme remarquable, mais ne joua pas toujours le rôle de la banale Princesse que s’imaginera peut-être la postérité, Rien de fade en elle, rien de poncif dans sa bonté : il faut en louer sa mémoire. Plus que d’autres femmes, elle avait ses antipathies; elle ne craignait pas de les manifester durement; elle pouvait faire de la peine.

Des hommes qui vécurent sous l’Empire se rappellent certaines de ses hostilités, qui semblaient incompréhensibles. Systématiquement, elle tint éloignés de sa célèbre bienveillance des peintres tels que Millet (2) ou Rousseau. Fromentin, l’auteur de Dominique, le père de l’impressionnisme, fut aussi la victime d’une cabale formée par des amis de la Princesse Mathilde. L’Empereur et l’Impératrice euxmêmes voulurent réparer cette injustice : deux fois dans la même année, il reçut l’ordre de la Légion d’honneur, la croix de chevalier en janvier et la croix d’officier en juillet.

Pourquoi des rapprochements inutiles ? A quoi

1. Pendant la dernière maladie de la Princesse Mathilde, l’Impératrice était à Paris et allait la voir tous les jours. Elle fut très affectée de sa mort.

2. -C’est l’Empereur qui exigea personnellement que J. F. Millet fut décoré.

l’inconnue

bon chercher si Sainte-Beuve, Taine ou Renan, amis de la rue de Cour celles, furent supérieurs ou non à Mérimée, à Pasteur ou à Carpeaux, amis des Tuileries ? Querelle médiocre qui dut affliger plus d’une fois la femme supérieure qui en était la cause involontaire (1).

De tous les arts, la littérature est celui qui occupe le plus l’esprit de l’Impératrice.

La musique, elle en aime quelquefois les sons, mais elle est la première à avouer que toute compétence musicale lui est étrangère. Il faut l’en plaindre, car la musique est le seul art qui puisse conduire l’humanité dans un domaine où rien ne vient la troubler et qui lui fasse oublier l’ennui ou l’horreur de vivre (2).

1. La vérité est qu’il y avait autour de laPi'incesse Mathilde des personnes qui n’aimaient pas l’Impératrice. On riait de cette réponse d’une « femme d’esprit » présentée à l’Impératrice lors d’un déjeuner rue de Berri et à qui on recommandait de s’écrire à l’Hôtel Continental. « Ah non par exemple ! Je ne sais déjà où donner de la tète avee mes visites de jour de l’an... » Le mot n’était pas drôle mais on lui avait fait un succès, sans que la Princesse Mathilde l’eût même su.

2. Mais elle était très accessible à la voix. Elle avait plaisir à entendre chanter Mme Conneau (la veuve de l’ancien médecin de l’Empereur et la mère du général Conneau), et aussi Mlle Ethel Smyth, musicienne de grand talent, voisine de Farnborough, amie de l’Impératrice et qui a

l’intelligence ou l’esprit

La peinture lui plaît, pour le sujet ou le coloris général du tableau plus que pour l’art en lui-même. Extrêmement sensible à l’harmonie et aux disproportions, son œil voit l’ensemble d’une œuvre, il est charmé par une ligne juste ou une jolie nuance. Elle aime à retrouver les jeux de la lumière sur une figure ou dans un paysage sans se préoccuper beaucoup, je crois, du talent du peintre.

C 'est également la couleur qui lui fait regarder un bouquet ou un massif de fleurs; l’Impératrice n’aime pas les fleurs pour elles-mêmes; le plus souvent, elle ignore leur nom.

Indifférente aux objets, aux collections et même aux beaux livres qu’elle recherchait autrefois, elle consacre à la lecture une grande partie de ses journées.

Dès sa jeunesse, l’Impératrice fut entourée de littérateurs. Un peu plus tard, elle fut parmi les rares femmes admises chez Mme de Girardin, dans la petite maison des Champs- Elysées où se rencontraient Balzac, Lamartine, Victor Hugo et Mme Sand. La future Impéra-

écrit sur elle des souvenirs dans ses « Mémoires » parus en 1920.

D’une chanteuse qu’elle venait d’entendre, l’Impératrice disait un jour ; « Elle a une voix lumineuse ».

l’inconnue

trice voyait souvent Victor Hugo à cette époque... Elle fait deux parts de lui : l’homme politique, qu’elle ne saurait aimer; le poète qu’elle admire (1).

En ce temps-là aussi et dans le même salon, Eugène Suë, ébloui par sa beauté, prêta son visage et quelques traits de son caractère à l’héroïne du Juif Errant , Adrienne de Cardoville. Voici ce portrait de l’Impératrice avant son mariage :

« Adrienne portait une longue robe de soie « d’un bleu pâle... sa carnation merveilleuse, « particulière aux rousses, le pourpre foncé de « ses lèvres humides, le rose transparent de sa « petite oreille, de ses narines dilatées et de ses « ongles luisants, annonçaient la santé, la vie « et la jeunesse. Les yeux d 'Adrienne, très grands « et d’un bleu Velouté, tantôt pétillaient de malice « et d’esprit, tantôt s’ouvraient languissants et « voilés, entre deux franges de longs cils fri- « sés...

i. Mme Edouard Lockroy, belle-lille de Victor Hugo, possède un des jolis portraits qui existe de l’Impératrice, une aquarelle de Giraud où la future souveraine est représentée en costume espagnol, tenant un éventail. Le portrait — qui devait être le premier portrait officiel — ne fut pas exécuté, l’Empereur ayant trouvé le costume trop « fantaisiste ». L’aquarelle fut donnée alors par Giraud à Lockroy, le vaudevilliste, père de l’ancien ministre de la marine. J’avais parlé à l’Impératrice de cette aquarelle, elle se la rappelait bien.

l’intelligence ou l’esprit

« Son originalité consistait en une excessive in- « dépendance d’esprit jointe à une horreur natu- « relie de ce qui était laid et repoussant, et à « un besoin insurmontable de s’entourer de tout « ce qui est beau et attrayant... L’indépendance « du caractère de cette jeune fille était extrême. « Certaines sujétions humiliantes, imposées à la « femme par sa situation sociale, la révoltaient, « etc., etc. »

Un roman de George S and, publié vers la fin de l’Empire dans la Revue des Deux-Mondes et intitulé Malgré tout fut soupçonné de contenir, sous la forme de la principale héroïne du livre, un portrait parfaitement déplaisant de l’Impératrice où ses ennemis voulurent la reconnaître.

Mme Sand se défendit vivement d’avoir jamais pensé à peindre la souveraine ni même qui que ce fût. Il existe une correspondance sur ce sujet entre Flaubert, Jules Sandeau et George Sand :

« Tout personnage d’invention , écrivait-elle à « Jules Sandeau, est plus fort et plus logique « que la nature dans le bien ou dans le, mal. « Je crois qu’il est beaucoup mieux pour Var- « liste de n’avoir aucune figure en vue : assi- « miter la tache de l’ artiste a celle du pamphlé- « taire est odieux (1). »

I. Quand, à Farnborough, l’Impératrice prêtait à l’un ou à l’autre des lettres ou des documents qui pouvaient, l’interesser on était partagé entre le scrupule de les copier et la

l’inconnue

Tous les genres de littérature intéressent l’Impératrice; il ne paraît guère d’ouvrages importants qu’elle ne les lise.

J3ans le domaine imaginatif, elle préfère le roman à la poésie (1) et je sais que si elle devait faire un choix entre les romanciers contemporains, elle donnerait la préférence à M. Anatole France (2) — celui , dit-elle, qui écrit le plus beau français et à M. Pierre Loti dans l’œuvre de qui elle retrouve des pays qu’elle connaît ou qu’elle désire connaître (3).

pensée que peut-être l’Impératrice les prêtait pour qu’on les copiât. Je m’en suis toujours tenu au scrupule et à présent je le regrette en me rappelant beaucoup de lettres curieuses qui montraient sous un jour nouveau tel fait ou tel personnage.

i . L’Impératrice ne goûtait pas beaucoup la poésie courante et quand elle recevait un volume de vers, son premier mot était : « Que vais-je lui répondre ! » Elle aimait Racine et savait par cœur de longs passages de lui.

a. Elle avait déjeuné avec M. Anatole France chez la Princesse Mathilde et gardait de lui un souvenir charmé.

3. D’Emile Zola, elle aimait surtout La Faute de l’abbé Mouret. Elle parlait de l’auteur des Rougon-Maquart, qu’elle n’avait pas connu, avec sympathie.

Des (loncourt elle ne parlait guère ; elle appréciait leur Histoire de Marie- Antoinette mais disait d’Edmond de Goncourt : « Celui-là ne m’aimait pas. »

L’Impératrice avait remarqué le premier livre de mon père Les Amoureuses, paru quand il avait 17 ans, en 1857.

l’intelligence ou l’esprit

Sur les nombreuses petites tables de son cabinet de travail, voici beaucoup de livres de philosophie, de science et de médecine. Parmi les philosophes, une antipathie que l’Impératrice manifeste assez souvent: Schopenhauer. Elle l’accuse d’avoir assombri toute la jeunesse d’une époque, à l'âge où l’on prend trop les théories au sérieux et où l’on ne songe pas assez qu’elles n’ont rien de définitif et ne sont que des œuvres humaines.

La science, dans toutes ses manifestations, et la médecine, surtout, attirent sa curiosité. Elle suit régulièrement les progrès de la thérapeutique dans plusieurs revues médicales et

Elle avait appris et récité un soir, à Fontainebleau une petite pièce intitulée : Les Bottines. C’est elle qui avait signalé l’auteur au duc de Morny.

Plus d’une fois elle m’a raconté cela, ajoutant. « Je sais qvC ensuite votre père a écrit des livres qui m'auraient lait de la peine (sans doute Les Rols eu exil, le A abab et Numa Roumestan) et fai préféré, ne pas les lire, mais les autres... grâce à votre père, les Français n’ont pas a envier don Quichotte aux Espagnols, ils ont le leur qui est Tartarin. . . »

Elle admirait beaucoup Stendhal et Flaubert, mais détestait Balzac ;

A propos de Stendhal, on peut lire dans sa Correspondance inédite (Michel Lévy, i855) une amusante leLtre adressée à la future Impératrice. En voici un passage : (10 août 1840).

« ...N’avez-vous pas onze ou douze ans? peut-être treize ?... « Moi je compte passer la vieillesse, si j’y arrive, à écrire... « Mais il ne faut pas qu’une femme écrive... Inventez donc «une occupation pour votre vieillesse... »

l’inconnue

disserte sur eux avec l’un ou l’autre des savants qu’elle voit : ,là aussi elle veut connaître le pourquoi de toutes choses (1).

Depuis quelques années, l’Histoire et les Mémoires sont ses lectures préférées. Elle y trouve plus de charme qu’aux œuvres d’imagination. Elle dit que dans la jeunesse et pendant une partie de l’existence, on aime les romans parce qu’on aime à se chercher et à se trouver plus ou moins dans leurs personnages mais que, plus tard, ne vivant guère que de souvenirs, on préfère vivre aussi dans les souvenirs des autres.

On peut toujours voir près d’elle quelque œuvre d’Albert Vandal, d’Henry Houssaye, de M. Frédéric Masson, du comte d’Haussonville, de M. Gabriel Hanotaux, de M. Lenôtre, de M. de Nolhac, de combien d’autres ? et même des livres dont les auteurs sont malveillants pour elle et même ceux dont la médiocrité découragerait des esprits moins tenaces que le sien. Mais la lecture n’est pas seulement pour l’Impératrice une distraction, elle est aussi un travail, et si dans un ouvrage ennuyeux et médiocre elle découvre une petite chose qu’elle ne savait pas, elle est satisfaite.

De tout temps, l'Histoire la passionna. Enfant, elle l’étudiait dans un de ces précis où étaient

I. Elle était très préoccupée surtout de la guérison possible du cancer.

l’intelligence ou l’esprit

consignés les noms, les dates, et les « faits principaux » d’un règne ou d’une vie célèbre. Il fallait broder sur ce canevas : l’imagination de la petite fille y excellait. Plus tard, pendant les heures solitaires des Tuileries, c’est encore l’ Histoire qui lui tenait compagnie. Elle y puisait une expérience qui lui manquait, elle y apprenait mieux ses devoirs de reine. Grâce à l’Histoire aussi, elle se pénétrait de certaines vérités : un long règne, tant de combats, de victoires., de défaites, de fièvres, d’amours, de haines... tout cela, cent ans plus tard, desséché entre deux pages, réduit à rien... alors, à quoi bon?

Le surnaturel qui sollicite quelquefois son âme n’occupe jamais son esprit. Dans l’Histoire comme dans la vie, l’Impératrice n’aime que la lumière et la certitude. Les hypothèses, les mystères, loin de captiver 'son imagination, ne l’amusent même pas.

Toutes les discussions autour du Masque de fer, toutes les légendes sur l’invraisemblable empoisonnement de Madame, belle-sœur de Louis XIV, et celles, plus insensées encore, sur la mort de l’Impératrice Joséphine, toutes ces énigmes proposées dans le passé par un Sphinx ignorant à des Œdipes plus ignorants encore, l’irritent plutôt. Même la question Louis XVII

l’inconnue

où l’on voulut plus d’une fois et malgré elle faire intervenir l’Impératrice — évasions, réintégrations ou morts simulées du Dauphin, secrets sans solution — n’occupe pas son esprit plus d’une minute et encore est-ce pour s’élever contre l’insanité de telles suppositions.

Dans l’Histoire, où elle peut trouver tant de ressemblances entre le passé et le présent, et la preuve que beaucoup de révolutions furent pareilles à d’autres révolutions, un personnage la hante : la Reine Marie-Antoinette. Tous les livres sur elle, ceux de M. Lenôtre en particulier, l’intéressent et l’émeuvent profondément.

On a souvent cherché des rapports entre certains portraits de la reine et de l’Impératrice. Tout au plus pourrait-on remarquer une similitude dans l’expression, indéfinissable, souriante et désolée, dans la forme de la figure, dans la souple longueur du cou et la sveltesse de la taille, exagérée encore, chez l’une, par les paniers, chez l’autre par la crinoline. Mais l’ensemble des traits de la reine est plus hautain. Le nez busqué, l’œil un peu rond dont le charme devait être surtout le regard, le menton volontaire, la lèvre boudeuse qui, dans la jeunesse, se fondaient si harmonieusement, se seraient exagérés en vieillissant. La reine était

l’intelligence ou l’esprit

jolie. L’Impératrice est belle, aussi l’âge n’a pu lui ôter que la jeunesse, il n’a pas touché aux lignes : la beauté mérite toujours le temps présent.

Par contre, leurs destins ont plus d’un point de rapport; e\t on ne sait, à dire vrai, lequel des deux apparaîtra, plus tard, comme le plus tragique.

Dans une agonie aussi cruelle, dans une mort aussi atroce et injustifiable que celle de la reine, il y a, après que les passions sont devenues des opinions, une grandeur accessible à tous qui fait s’incliner les ennemis et émeut les indifférents. Survivre est plus difficile : l’humanité légère refuse son attention et retire son cœur à ceux dont, prenant exemple sur elle-même, elle veut croire qu’ils se sont consolés. Certaines morts donnent aussi à leurs victimes une résignation suprême : on trouve naturel, de mourir quand ceux qu’on aimait sont morts ou vont mourir. En disparaissant dans un cataclysme, on peut croire à la fin du monde.

Quelques coïncidences pourraient faire voir dans la vie de la reine un miroir précurseur de la vie de l’Impératrice. Mêmes incompréhensions, mêmes injustices, mêmes événements, déformés et reconnaissables pourtant, jusqu’à celui-ci, peu connu : après la guerre de 1870, le roi don Luiz de Portugal recevait des lettres (fausses, bien entendu), signées de 1 Im-

l’inconnue

pératrice au sujet de la restitution compliquée d’un collier. Malgré la bizarrerie de la couronne et du chiffre qui ornaient le papier, le roi se serait peut-être laissé prendre à cette imposture — comme, avant lui, le cardinal de Rohan — s’il n’avait été prévenu à temps. D’ailleurs, l’expérience de la reine servit à l’Impératrice : avant même le 4 septembre, elle n’avait plus voulu être responsable des bijoux de la couronne .

Son imagination est vive et concrète et fait vraiment image en elle. Tout ce qu’elle lit et tout ce qu’on lui raconte, l’Impératrice se le représente comme si elle y avait assisté, sous la forme de tableaux successifs. Elle voit une scène qu’on lui décrit. Il arrive même que son imagination soit pour elle une cause de tourments, en lui suggérant trop facilement tout ce qu’elle peut craindre. L’imagination est ce qu’il y a de plus pessimiste dans son esprit parce que c’est elle seule que son esprit ne peut pas maîtriser (1).

I . Si on rentrait en retard, l’Impératrice croyait vite à un accident d’automobile. Si une réponse tardait un peu, qu’une dépêche attendue n'arrivât pas, elle s’imaginait une maladie ou un ennui.

l’intelligence ou l’esprit

Sa mémoire est extraordinaire, inflexible sur les faits et sur les dates comme sur les gens, vraie mémoire de souveraine. Elle a pris l’habitude de tout se rappeler, événements anciens et récents, et incidents de la vie de tous les jours, Sa mémoire est pour elle une réserve où elle puise en toutes circonstances, pour déduire afin de mieux prouver.

Que de souvenirs, que de figures elle peut évoquer en une heure ! Défilé plein de contrastes où l’on voit Rachel, déjà très malade, s’avancer une fois encore sur la scène pour menacer la Ristori d’un dernier cri : « J'ai plongé le poignard au cœur de ma rivale » ; ou l’Impératrice Elisabeth passer au clair de lune dans un sentier du cap Martin, marchant de son pas souple, inquiète et solitaire, vers la mort qu’elle semblait avoir choisie le jour où elle disait :

« Je voudrais mourir d’un tout petit coup au cœur par où s’envolerait mon âme. »

L'Impératrice ne craint pas de parler du passé, contrairement à beaucoup de femmes âgées dont la mémoire a peur de se souvenir.

Pour servir ce don, elle possède une éloquence inouïe.

D’un instant à l’autre, sa parole peut émouvoir, amuser, raconter, expliquer, commenter,

l’inconnue

avec les mots qui peuvent saisir le mieux son interlocuteur et le frapper directement. Sa voix change, va du murmure à l’éclat, avec une vivacité surprenante.

Quelquefois même, sa conversation brillante, infatigable, devient un désir instinctif de penser tout haut et révèle chez l’Impératrice une agitation profonde comme si elle voulait s’étourdir par des sons. A ces moments-là, tout auditeur lui est bon, elle se soucie peu d’être plus ou moins comprise et gaspille pour n’importe qui son éloquence et sa personnalité.

Cette personnalité n'est pas faite d’une recherche de mots, mais d’images vivantes ; par exemple (1) :

... Robinson Crusoë, personnage inventé pai un Anglais , a sans doute contribué à former l’ûme anglaise , à dégager ce qui, chez elle , est essentiellement insulaire : colonisatrice et ne comptant que sur elle-même...

... La foule aime à mettre des étiquettes sur les êtres , pour simplifier; étiquettes souvent mensongères , collées au hasard de son impression, mais définitivement. Jamais elle ne les enlève , par la suite, même si la justice lui commande de le faire.

Ou des conseils comme celui-ci :

... Dans le mariage , cherchez avant toutes

i. M. Ernest Lavisse cite quelques autres exemples, bien jolis aussi.

l’intelligence ou l’esprit 183

choses la parité des goûts; elle seule survit à humour et rend possible l’existence quotidienne...

Ou cet axiome encore, sur lequel elle insiste souvent et qui révèle son fatalisme :

Il y a les êtres voués au bonheur , et les êtres voués au malheur. Mais bonheurs et malheurs , à quelque moment de la vie qu’ils arrivent , auront toujours le même aspect. L’homme qui gagne une fortune , quand bien même il -la perdrait \ en regagnerait probablement une autre : sa chance est faite de richesse. Une femme trompée , à supposer qu’elle se remarie plusieurs fois , sera toujours malheureuse en ménage.

C’est dans sa conversation que se voient le plus les origines méridionales de l’Impératrice. Quoiqu’elle prétende ne pas vouloir être « étourdie de paroles » et ne pas avoir l’à-propos nécessaire pour répondre immédiatement, en réalité elle se plaît autant à entendre parler qu’à parler elle-même. Non seulement on peut discuter avec elle, mais! il lui arrive de chercher la discussion : l’approbation systématique, aveugle (et peut-être sourde) l’ennuie comme ennuierait le joueur de balle un adversaire dont la raquette ferait toujours « chasse-morte» (1).

ï. Mlle Ethel Smyth, dans ses mémoires, reproche à l’Impératrice de ne pas comprendre toujours ce qu’on lui dit. Je ne me rappelle plus le mot dont elle se sert

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Son « esprit » — au sens « amusant » — est fait d’une entente à mi-mot et d’une faculté remarquable d’observation qui, si sa dignité lui eût permis de s'y appliquer, aurait pu devenir le plus étonnant don d’imitation. Elle regarde si bien les êtres, elle est tellement frappée par leurs voix, leurs gestes...

Grâce à cela encore, l’Impératrice n’est pas d’un autre temps : elle saisit au vol une intonation, elle devine ce qu’on va dire et le dit; on

(en anglais) n’ayant pas le livre sous les yeux, mais je me souviens du sens de la phrase.

Il est évident que si on parlait à l’Impératrice d’une chose qu’elle ne connaissait pas ou ne connaissait que superficiellement, la conversation aussi était superficielle. Personne n’est omniscient ; l’Impératrice n’était pas, n’a jamais prétendu être « une artiste » ; une discussion technique sur la peinture, la littérature ou la musique n’avait pour elle aucun attrait ; les termes de métier, le « jargon » artistique ne pouvaient pas la toucher. C’est même là une preuve de son intelligence : elle comprenait toutes choses si humainement qu’on s’imaginait qu’elle pouvait comprendre aussi ce qui lui était étranger.

Un jour, je commis la même erreur que Mlle Smyth. Un jardinier faisait visiter à l’Impératrice un très beau jardin ; aimant beaucoup les fleurs et m’intéressant à l’horticulture, je posai quelques questions au jardinier sur certaines plantes et la façon dont il les obtenait, sur des greffes, etc. ; quand nous fûmes sortis, l’Impératrice me dit : « Mon cher, je ne savais pas que vous pussiez être si ennuyeux ! » Je me rappelai alors qu’elle n’avait aucun goût pour les fleurs et pensai qu’en effet cette conversation entre moi et le jardinier avait dû l’agacer. Mais je ne lui reprochai pas, en moi-même, de n’avoir pas compris le jardinier.

l’intelligence ou l’esprit

peut provoquer bien souvent en elle un mouvement de gaîté qui rajeunit sa voix en même temps qu'il illumine ses traits (1).

Parlerai-je de ses lettres. On a voulu quel-

i. IL y avait chaque saison quelques aventures drôles, arrivées aux uns et aux autres, racontées par nous à l’Impératrice, et qui devenaient pour elle un leitmotiv.

Ou bien encore, une plaisanterie qu’elle prolongeait en la renouvelant.

J’avais reproché à quelqu’un de parler mal et de ne pas o accorder ses subjonctifs » ; l’Impératrice n’eut pas l’air de m entendre ; mais à dîner, dans la conversation, elle s’amusa à réunir des subjonctifs impossibles :

« Je voudrais que nous partissions mais il se pourrait que les tempêtes nous en empêchassent » puis, se tournant vers moi : « Eh bien, Môssieu Daudet, notre académicien, cela va-t-il ainsi ? êtes-vous content ? » Pendant plusieurs jours elle m’appela « Môssieu Daudet » ou bien me regardant elle disait : « Attention, parlons correctement, nous avons ici un académicien... »

Si on racontait à l’Impératrice une histoire qui l’amusait, elle ne s’en lassait pas ; deux fois, trois fois de suite, après s’être essuyé les yeux de son grand mouchoir de soie blanche, elle redemandait : « Alors, il a répondu ? il a répondu quoi ? » pour qu’on lui répétât cette même réponse.

Son rire était un rire guttural, nerveux, comparable à un sanglot. Et tout de suite après, la remise en place des traits, l’expression triste, un soupir : sa gaieté toute artificielle était oubliée.

Son « sens of humour » était tout à fait remarquable, et elle avait dû être une femme très spirituelle. Le comique des situations la frappait particulièrement. Mais tout cela était en cendres depuis longtemps.

L’INCONNUE

quefois les incriminer, à propos d’un mot plus ou moins bien orthographié : dans la génération de l’Impératrice, l’orthographe n’était pas encore la grande fierté de l’école primaire; on s’y attachait moins. Il faut souhaiter simplement aux commentateurs qui ajoutent des sic d’une pédanterie facile aux lettres de l’Impératrice citées par eux, d’avoir son style personnel (1) et ses phrases pleines et concises.

Je veux citer ici deux lettres d’elle, non pas inédites, mais peu connues. La première, Filon en a cité une partie seulement. Elle provient des « Papiers secrets » volés aux Tuileries après le 4 septembre. La seconde, extraite de la Revue Historique (article de M. Alfred Stern), a été publiée dans le Temps du 5 août 1921 par M. Roland de Marès (2).

1. Et aussi d’écrire l’espagnol comme elle écrivait le français.

2. Jusqu’en 1919 l’écriture de l’Impératrice n’avait pas changé et l’on n’y voyait aucun tremblement, ce qui, à un âge si avancé, est exceptionnel. A partir de 1919, la cataracte l’empêcha d’écrire ses lettres ; elle les dictait le plus souvent à Mme d’Attainville mais les signait encore. La dernière signature que j’aie d’elle (mars 1920) est reconnaissable mais très inclinée, écrite comme à tâtons.

l’intelligence ou l’esprit

(Adressée à l’Empereur). Sur le Nil, à bord de V Impératrice .

27 octobre 1869.

« Mon bien cher Louis,

« Je t’écris en route sur Aponan, sur le Nil. «Te dire que nous avons frais ne serait pas « absolument la vérité, mais la chaleur est sup- « portable, car il y a de l’air; mais au soleil « c’est autre chose! D’ailleurs, par télégraphe,

« je te dis l’état de l’atmosphère. J’ai de tes « nouvelles et celles de Louis ( le Prince Impé- « rial ) tous les jours par télégraphe, c’est mer- « veilleux et bien doux pour moi, puisque je « suis toujours tenue à la rive amie par ce fil « qui me rattache à toutes mes affections.

« Je suis dans le ravissement de notre voyage « et je voudrais t’en faire la description, mais « tant d’autres plus savants et plus charmants « conteurs que moi ont entrepris cette œuvre, « qu’il me semble que dans l’admiration muette « je dois m’enfermer. J’étais bien tourmentée « de la journée d’hier et de te savoir à Paris « sans moi, mais tout s’est bien passé, d’après « ce que je vois par ta dépêche. Quand on voit « les autres peuples, on juge et apprécie bien « plus les injustices du nôtre. Je pense malgré « tout qu’il ne faut pas se décourager et mar-

« cher dans la voie que tu as inaugurée; la « bonne foi dans les concessions données, comme « du reste tu le penses et dis, est une bonne « chose. J’espère donc que ton discours sera « dans ce sens; plus on aura besoin de force « plus tard et plus il est nécessaire de prouver « au pays qu’on a des idées et non des expê- « dients.

« Je suis bien loin et bien ignorante des choses « depuis mon départ pour parler ainsi, mais « je suis entièrement convaincue que la suite « dans les idées est la véritable force; je n’aime « pas les coups et je suis persuadée qu’on ne « fait pas deux fois dans le même règne un « coup d’Etat. Je parle à tort et à travers, car « je prêche un converti qui en sait plus long « que moi. Mais il faut bien dire quelque chose « pour prouver ce que tu sais, que mon cœur « est près de vous deux; et, si dans les jours de « calme, mon esprit vagabond aime à se pro- « mener dans les espaces, c’est près de vous « deux que j’aime à être dans les jours de sou- « cis et d’inquiétudes. Loin des hommes et des « choses, on respire un calme qui fait du bien, « et, par un effort d’imagination, je me figure « que tout va bien, puisque je ne sais rien.

« Amuse-toi : Je crois indispensable la dis- « traction; il faut se refaire un moral comme « on se refait une constitution affaiblie, et une « idée constante finit par user le cerveau le

l’intelligence ou l’esprit

« mieux organisé. J’en ai fait l’expérience, et de « tout Ce qui dans ma vie a terni les belles cou- « leurs de mes illusions, je ne veux plus entre- « tenir le souvenir. Ma vie est finie, mais je « revis dans mon fils, et je crois que ce sont les « vraies joies, celles qui traverseront son cœur « pour venir au mien.

« En attendant, je jouis de mon voyage, des

couchers de soleil, de cette nature sauvage « entrevue sur les rives sur une longueur de « cinquante mètres; derrière, le désert avec les « dunes, et le tout éclairé par un soleil ardent.

« Au revoir, et crois à l’amitié de

« ta toute dévouée,

« Eugénie. »

Au Prince de Metternich (i).

Palais des Tuileries.

•j mars i8(33.

«... Les circonstances ont sûrement fait sur- « gir cette question (la question polonaise) dans « un moment où chacun avait besoin de repos, « et on s’était tacitement promis d’écarter toute « question propre à susciter des embarras. Mais « elle existe aujourd’hui. La renvoyer à une « autre époque, n’est-ce pas courir le risque

i. Ambassadeur d'Autriche à Paris.

l’inconnue

« de perdre l’occasion; enfin, si vous vous abs- « tenez de toute action commune, où se trouvera « le point de contact qui doit cimenter notre « union (1) ? Voilà ce que je me demande de- « puis votre départ, et j’avoue qu’il m’est impos- « sible de me répondre. Voyages autour du « monde, rêves et chimères, voilà ce qu’il res- « tera : un train de plaisir parti trop tôt et un « autre parti trop tard, sans station intermé- « diaire et sans point de jonction. Et pourtant, « quand on pense à tout ce qu’il y a de grand, « de pratique même, à ce rêve éveillé que nous « avons fait ensemble, il me prend envie de « pleurer et de me casser la tête contre le mur. « Etre incapable de faire passer la conviction « qu’on a et qu’on s’explique si bien à soi-même. « dans la tête d’un autre, c’est bien triste; vous « me répondez que c’est une affaire de tempéra- « ment, mais comment y changer quelque chose ? « — Si les événements pouvaient participer de « votre nature, je serais bien tranquille, on au- « rait le temps de tout mener de front; mais, « hélas ! ils vont même plus vite que moi et « c’est tout dire. Nous disions l’autre jour que « votre pays avait un bonheur à toute épreuve. « Fautes entassées sur fautes ont souvent, et je « dirai toujours, été réparées par une providence

i. Il s’agissait d’une entente franco-anglo-autrichienne au sujet delà Pologne.

l’intelligence ou l’esprit

« qui veille sur vous. Le bonheur vient en dor- « mant, dit le proverbe; mais un autre dit : « Aide-toi et le Ciel t’aidera. Quel avenir de * grandeur se présente à vos yeux! et dire que « vous n’étendrez pas la main pour le prendre « ou que vous le ferez trop tard... Pour ceux « qui rêvent comme moi une alliance sincère et « durable avec vous où chacun mettra de sa « part, une part dans les sacrifices comme dans « les avantages, j’avoue qu’il en coûte d’y re- « noncer. Une chose ressort de ce que vous « me dites : vous dites que, si on veut vous sé- « duire, il faut un appât plus puissant. D’abord, « n’en est-ce pas un immense que d’être com- « plètement identifié avec nous dans la question « allemande, sauf quelques détails dont nous « voudrions au moins la discussion; et si on « vous demande des sacrifices, n’est-ce pas tou- « jours avec des compensations ? Comme une « maison de banque, vous pourrez faire votre « livre en partie double des sorties et des ren- « trées. Vous me dites trop impatiente et c’est « vrai, mais c’est qu’une entente avec vous est « ce que j’ai toujours le plus désiré. Le mariage « d’inclination, c’est vous; ne nous faites pas « faire un mariage de raison. Mais si vous me « disiez de préciser, je ne saurais trop le dire; « ce que j’ai peur de perdre, c’est l’occasion. — « Vous êtes plus près des événements et vous pou- « vez même juger le développement qu’ils pren-

l’inconnue

* dront. — Mais surtout, précisons, c’est ce qui « est le plus pratique. Au fond, j’ai relu ma let- « tre et je ne sais pas si elle a une raison d’être; je crois que c’est par habitude que je « reparle de l’affaire; mais surtout gardez-la « pour vous, je ne veux pas décidément faire « partie d’un conte de fée ou des mille et une « nuits. — Nous avons de bonnes nouvelles du « Mexique; à cette heure ils doivent être de- « vant Puebla. — Le chemin de fer avance et « avant la terrible époque pourra nous faire fran- « chir les terres chaudes. Je suis donc d’une « humeur charmante. A ce soir. Mes amitiés à « la princesse et surtout gardez ma lettre pour '« vous, j’ai peur de vos principes; elle a un ;<■ parfum révolutionnaire , qui me perdrait aux « yeux de Vienne , tandis que mon Sr Benito «-Espagnol me donne une bien mauvaise note. « Je ne suis ni Vun ni Vautre (1). — Mais si « c’est un rêve, rêvons, il n’y a pas de mal.

« Croyez à tous mes sentiments.

« Eugénie. »

I. Le caractère de l’Impératrice tient dans ces deux phrases.

C’est volontairement que je n’écris pas ici le mot Bonté.

On a pris l’habitude de l’employer pour désigner tant de qualités différentes et incompatibles entre elles, qu’il n’évoque plus aucune image précise, car il a perdu tout sens défini.

Dire de quelqu’un, comme on le fait trop souvent, qu’il est bon, c’est se débarrasser vite d’un jugement sans valeur et d’un être à qui nous ne donnons pas d’importance.

Où réside la bonté, en quoi consiste-t-elle ?

Il y a d’abord la bonté en paroles, couramment appréciée, bienveillance distraite, nuisible pour celui qu’elle prétend louer, à cause de la banalité qui l’annule. Cette bonté-là n’est jamais qu’une preuve d’indifférence ou de calcul : certains esprits croient qu’en distribuant au hasard leur bienveillance apparente on sera bienveillant

l’inconnue

pour eux : ils n'ont pas prévu la lâcheté du monde qui se venge sur la faiblesse de la peur qu’il a de la force.

Et la bonté en action, que peut-on en dire ? Elle est V hospitalité de jour de la vanité ou du malheur; elle satisfait l’une en lui donnant des moyens faciles de se montrer, et recueille le second qu’elle distrait; quelquefois elle se contente d’occuper l’ennui. Œuvres pies ou laïques, fondations de toutes sortes, chargées d’assurer la jeunesse des ouvrières ou la vieillesse des veuves, de venir en aide aux femmes du monde ruinées ou aux filles publiques repenties, de protéger l’enfance qu’on abandonne et les animaux qu’on fait souffrir, où sont leurs bienfaits, qui chauffent-elles, qui nourrissent-elles, qui abritent-elles ? Où est celui qui viendra dire qu’on l’a secouru en proportion de tant de fortunes si mal employées ?On ne peut pas oublier, quand on l’a vu une fois, le visage invulnérable de certaines « dames d’œuvres » dont la bonté consiste à enrégimenter et despotiser les pauvres.

Il y a enfin une troisième forme de bonté., toute émotive, qui se donne! et qui donne sans réfléchir aux conséquences de son action; efficace quelquefois parce qu’elle ne compte pas ses peines, mais dangereuse aussi parce qu’elle se retire avec la même violence.

Cet homme pernicieux qui accomplit un jour

une action généreuse avec son inconscience habituelle, utile pour une fois : est-il bon, est-il méchant ? Cette femme inoffensive qu’une passion brusque rend féroce : est-elle bonne, est-elle méchante ?

La bonté et la méchanceté parfaites, ardentes, créatrices, existent peut-être hors des êtres, chacun prenant à l’une ou à l’autre ce qui s’adapte le mieux à sa nature, suivant les circonstances de sa vie.

Pour mériter d'être appelé bon , dans un sens général, pour faire preuve de bonté, il faut comprendre , c’est-à-dire savoir se mettre exactement à la place de quelqu’un pour qui on veut être bon; voir la vie sous l’angle d’où la voient ceux qui attendent de nous l’affection ou l’aide morale; pouvoir respirer, pendant la minute où il s’agit d’être bon, un air étranger ; admettre que si, pour les uns, le coquelicot est rouge, pour d’autres il peut être bleu. C’est un perpétuel effort qui tend à donner à autrui l’attention patiente qu’on se voit souvent refusée parce que la moitié des hommes se hâte et que l’autre moitié s’attarde...

... L’Impératrice s’applique tous les jours à cette compréhension; son cœur qui devrait être aride est plein de sources pour ceux qu’elle aime.

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