‹ L'inconnue (l'impératrice Eugénie)Chapitre 7 sur 15 · ï/inConnue · texte numérisé non relu

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Ceux qu'elle aime... Mais de quel droit les autres s 'adresseraient- ils à son cœur qui prévoit et qui se souvient, pourquoi compteraient-ils sur lui ? On ne peut donner son affection qu’à quelques-uns et la mythologie qui parle des cent bras de Briarée, des cent yeux d’Argus et des cent bouches de la Renommée ne parle pas d’un héros aux cent cœurs : il n’aurait pas pu vivre.

... Au lieu d’utiliser son expérience en sévérité, l’Impératrice l’emploie à approfondir le caractère de chacun et, une fois sûre de le connaître, elle lui donne tout ce qu’elle sait en fait de sages conseils pour le présent ou pour l’avenir, elle qui n’a plus de bonheur à attendre ni de projets à faire.

Il ne se passe pas de journée sans que ceux qui sont près d’elle n’aient recours à l’autorité douce et puissante de ses paroles.

...Elle est devant sa table, en train d’écrire; ou bien, étendue sur sa chaise-longue, elle lit. Une grande paix règne dans cette chambre : la vie s’arrête au< seuil de la porte (1).

i. Dans ce cabinet de travail, où les meubles étaient disposés d’une façon élégante et démodée (et suivant le goût qui avait toujours été celui de l’Impératrice), on pouvait imaginer qu’à certains moments de rêverie elle devait se reti’ouver la même qu’autrefois, dans un décor peut-être identique, puisqu’il y a en nous une personnalité qui ne vieillit pas.

A Farnborough Hill, on aperçoit derrière les baies du cabinet de travail le jardin particulier de l’Impératrice, ses gazons et ses corbeilles géométriques, bordés par des murs d’ifs. Au loin, les bois, dont les plans sont indiqués par la brume bleue d’août ou la brume grise de novembre; dominant la colline, dressées entre les arbres, la chapelle et la crypte impériale; dès qu’on entre ici, on pense à ceux que son souvenir ne quitte jamais.

Au cap Martin, la chambre, plus petite, est pleine de soleil; des rayons remuent au mouvement d'une palme, au balancement d’une rose, aux reflets de la mer ou de la montagne.

... On entre; l’Impératrice a levé la tête; elle sourit, pose sa plume ou son livre, vous fait asseoir au grand jour, en face d’elle. A son regard, à sa voix, on a la certitude de ne pas l’ennuyer : on ne l’ennuie jamais quand on vient lui parler de soi. Sa mémoire pour ce qui concerne chacun, est étonnante; encouragé par sa précision et par sa sollicitude, on est à l’aise pour mettre l’Impératrice au courant d’un projet personnel ou pour lui demander un conseil.

Patiemment, elle écoute; peu à peu, elle élucide la question qui lui est posée, comme un habile avocat, puis elle félicite ou elle blâme, comme un juge. D’un mot exact, elle définit ce qu’on croyait long à lui expliquer. Approuve-t-elle un projet, elle dit ce qu’il faut

l’inconnue

pour qu’on le réalise comme si c’était son projet. Dans le cas contraire, elle donne son avis avec fermeté et fait valoir ses raisons; si compréhensive, que son opposition n’est pas irritante parce qu’elle est sur le plan de la nature de celui qui lui parle : on peut admettre sa contradiction qui est au diapason d’une des voix qu’on a en soi, la voix plus sage qui contredit quelquefois le premier mouvement.

La mesure qu’elle garde, les concessions même qu’elle fait sont singulières : l’Impératrice dont le jugement personnel est intransigeant en théorie sur certains sujets, devient plus réservée s’il s’agit de la pratique. Elle pèse le bon et le mauvais, avec pondération, sans cacher son avis : à chacun de prendre la décision qu’elle ne veut pas imposer. Que cette résolution, plus tard, la contrarie, qu’elle la trouve répréhensible, cela se peut, mais elle n’en parlera plus, n’y fera même plus allusion; à peine un sourire, un mouvement de main, comme pour dire : « A qui la faute ? »

Elle craint les responsabilités, elle sait qu’on aime à rejeter sur autrui la faute de ses imprudences et qu’on garde souvent au conseiller la rancune d’un conseil mal interprété ou mal suivi.

Quand il le faut, personne ne console mieux qu’elle; aucune éloquence n’est plus liabile que la sienne; elle sait par expérience que certains maux sont inguérissables, mais elle feint de croire à la guérison possible et parle de la souffrance avec une douceur qui émeut.

i Ne dramatisez pas la vie; elle est assez dramatique par elle-même... » (1). Combien de fois bavons-nous entendue répéter ces mots ! L’Impératrice veut dire par là que nous devons mettre les événements au point, faire une distinction entre la mélancolie et le désespoir, et que, surtout, au lieu d’isoler chaque sujet d’ennui de manière à lui donner plus de relief, nous admettions qu’il est la suite d’un autre incident, et qu’un autre le suivra encore, perpétuel enchaînement jusqu’à la fin de notre vie.

Sa parole est secourable parce que sa bonté fortifie le cœur au lieu de l’affaiblir. Pendant ces consultations morales, où l’on aurait cru s’émouvoir et verser les larmes qui proviennent

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