I. D’une lettre d’elle, 5o juin
« Je dis toujours aux jeunes, ne dramatisez pas votre « vie, elle est souvent assez difficile, triste et même doulou- « reuse pour n’avoir pas à y ajouter d’autres soucis que « nous créons nous-mêmes. Croyez ma vieille expérience a déjà bien longue bêlas! Je sais que souvent cela ne sert « à rien... »
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moins de la tristesse que de l’égoïsme, on a brusquement honte de sa faiblesse et l’on fait appel à sa raison.
L’Impératrice, en effet, ne s’abandonne jamais à l’expansion qui provoque les larmes. Elle a, pour le cœur des autres, la même pudeur que pour le sien. Incapable de s’attendrir en public, ne s’y laissant aller que par surprise et avec regret, elle épargne à autrui l’envie de s’attendrir devant elle. Le simple mot de sensibilité l’agace, elle le trouve commode pour se soustraire vite à toute peine étrangère que l’on rencontre; elle ne fait pas de différence entre la sensibilité et la sensiblerie.
La sensibilité n’est d’ailleurs pour tous ceux qui ont souffert, jeunes ou vieux, qu’une divination des choses, elle n’est plus un motif d’attendrissement.
Cette retenue, cette absence de tendresse visible et d’effusions spontanées, ont pu faire croire ou dire que l'Impératrice est « dure de cœur». Ces jugements — légers, eux aussi — importent peu quand on connaît la pitié de l’Impératrice pour une peine qü’elle devine et qu’on lui cache. Cuirassée par son indifférence pour la plupart des individus, l’Impératrice est cependant désarmée, presque faible, en face des personnes qu’elle aime et qui peuvent, par un mot ou par un acte qu’elle n’attendait pas de leur fidélité, l’affliger réellement. ;
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Pourquoi exiger d’elle des lamentations bruyantes et un désespoir visible.? Pourquoi n’auraitelle pas le droit de pleurer seule et de souffrir à sa guise ? La vraie douleur n’est pas tragique, elle ne se dépêche pas : elle a toute la vie devant elle. Le plus souvent, l’Impératrice ne révèle pas ses sentiments profonds. Pourtant, pareille à certaines reliques dont la vertu se manifeste miraculeusement à certaines dates, sa sensibilité, quoi qu’elle dise, se devine parfois à l’ardeur de sa parole, à la soudaine passion qui transparaît sous ce qu’elle dit.
Un jour, l’Impératrice parlait des enfants, ce qui ne lui arrive jamais. Elle enviait les femmes qui n’ont pas d’enfants; elle énumérait les causes de chagrins que sont les enfants et les déceptions qu’ils apportent.
Tantôt les parents sont déçus dans leur orgueil et dans leur ambition, par la non-réussite de ceux pour qui ils souhaitent une belle destinée; tantôt ils sont déçus dans leur amour, par l’ingratitude plus ou moins consciente mais à peu près certaine de ceux à qui ils ont tout sacrifié et qui vont vivre ailleurs, à moins qu’ils ne s’évadent moralement de l’exemple qu’on avait cru leur donner. Ou bien c’est la tristesse de partir au moment où les efforts qu’on a faits pour les enfants vont être récompensés par la
réussite; ou l’horreur enfin de survivre à ses enfants quand ce sont eux qui meurent; ces derniers mots, prononcés par l’Impératrice, devenaient terribles : ils révélaient son martyre de tous les jours, elle venait de nous faire voir l’abîme.
S’ils avaient pu l’écouter alors, ceux qui parlent d’elle sans l’avoir jamais vue, ceux qui ignorent combien son cœur est au-dessus des préjugés, ils n’auraient pas eu besoin de l’entendre l’affirmer, ils sauraient que certaines blessures sont plus graves à mesure que le temps passe et que si le Prince Impérial, comme on l’a dit, avait laissé un enfant, c’eût été pour l’Impératrice un bonheur inespéré (1) de le recueillir et d’avoir près d’elle celui en qui son fils aurait revécu (2).
Quand elle prononce le nom de l’Empereur, c’est avec un respect très particulier; il semble que sa voix veuille faire exprimer à ses paroles ce que l’Impératrice leur interdit de formuler. Certains regrets sont trop profonds pour qu’on puisse même en parler (3).
x. Le mot est d’elle.
2. L’homme qui a imprimé jadis ce mensonge, en même temps que beaucoup d’autres, soigneusement recueillis et souvent reproduits, n'avait pas pardonné à l’Impératrice de s’être vu remettre par elle, en remerciement d’un service, un objet de prix au lieu d’une somme d’argent. L’Impératrice aurait aussi bien donné ta somme, mais on ne la lui avait pas demandée.
3. En parlant de Napoléon III, 1 Impératrice disait l'Empereur et en parlant de Napoléon I", l'Empereur Napoléon 1
Mais derrière cette froideur apparente, il y a autre chose et plus encore que la faculté de sentir ardemment et de souffrir.
Il ne faut pas oublier (ce passé-là est encore assez proche), que l’Impératrice, pendant sa vie publique fut, plus qu’aucune reine d’Europe, secourable à toutes les catastrophes, à toutes les maladies, à toutes les misères, et ne marchanda jamais sa présence ni sa peine, même s’il y avait des dangers à courir.
Elle comprit et remplit tous ses devoirs de Souveraine avec une perfection si discrète et si simple que plus tard on ne lui en sut pas assez de gré. (Aujourd’hui encore, on pourrait regretter qu’elle ne possédât pas le sens de la « mise en scène » trop souvent méprisé. Il est indispensable dans certaines situations.) (1)
i. Cette simplicité, ce désir d’être oubliée, lui furent plutôt nuisibles : on les prenait pour des preuves de sécheresse ou d’indifférence hautaine, alors que l’Impératrice n’y pensait même pas. Comment aurait-on deviné que le salut d’un inconnu la touchait ?
En public, dans une exposition, dans un musée, dans une église, dans un hall d’hôtel, elle désirait garder l’incognito et défendait qu’on lui parlât avec les formules d’étiquette. Elle voulait passer inaperçue.
11 fallut son retour à Paris en 1919, quelques notes envoyées on ne sait comment aux journaux, le hasard d’une photographie dans Excelsior et d’une autre dans le Miroir
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Elle avait, comme l’Empereur, le souci permanent de secourir toutes les détresses connues et cachées, sans guère s’occuper des opinions de ceux à qui elle venait en aide. Il suffit d’ouvrir les journaux du temps : pas une semaine ne se passe sans que l’Impératrice ait fait son métier , dans ce qu’il comporte de noble ou de périlleux (1). On l’appelait la bonne Impératrice; ces épithètes sont souvent agaçantes : celle-là était juste et le sentiment populaire ne s’y trompait pas.
Il faut bien admettre que, depuis des années, il n’y a plus pour elle de vie publique et que sa vie privée est ignorée de presque tout le monde, connue seulement de ceux qui, la partageant plus ou moins, n’ont pas le droit d’en parler.
Je ne romprai pas ce pacte (2) et pourtant je
pour rendre à l’Impératrice une certaine popularité perdue depuis longtemps. Des gens s’informaient d’elle, demandaient à l’apercevoir un instant. La dernière fois qu’elle assista à la messe à Paris, avec Mme d’Attainville,le comte Primoli, Félix de Baciocclii et moi, elle fut reconnue et saluée par tout le monde devant Saint-Pierre-de-Cbaillot.
Si elle avait encore vécu quelques années, son impopularité aurait fait place à de la sympathie. On commençait à savoir tout ce qu’elle avait fait moralement et matériellement pour la France pendant la guerre ; elle entrait dans une époque nouvelle — trop tard.
i. G. F. ce qu’elle disait à Filon quand il s’agit d’apprendre la charité au Prince Impérial.
a. A présent, il n’y a plus de raison pour garder le silence et il est possible de donner quelques précisions.
Je suis d’autant plus à l’aise pour le faire que, ne ligu-
serais coupable si je taisais sa charité la plus effective, aussi grande et plus silencieuse encore que sa sollicitude spirituelle.
Il n’y a pas un courrier qui n’apporte à Farn-
rant pas sur Le testament — pas plus que n’y figurent d’autres intimes — et n’ayant jamais reçu de l’Impératrice (jue de petits souvenirs sans valeur, on ne pourra pas m’accuser de reconnaissance posthume comme certains m’avaient accusé de reconnaissance anticipée lors de la première édition de ce livre.
Jusqu’en 1914, l’Impératrice donnait 3.6oo francs par mois tant pour les Œuvres que pour les secours rég-aliers, indépendamment des pensions servies par elle. Une française habitant Farnboro’, Mlle Gaubert, était chargée d’une partie de cette distribution.
Quant aux secours imprévus, réservés aux pauvres honteux, secours fréquents et importants, l’Impératrice, afin qu’aucun nom ne figurât sur les comptes, les assurait ellemême et accompagnait leur envoi d’une lettre écrite de sa main.
Elle lisait toutes les lettres de demandes et annotait les plus intéressantes.
A ce sujet, voici qui est caractéristique :
Un jour, l’Impératrice avait reçu une demande adressée par la Supérieure d’un ouvroirde Saint-Vincent-de-Paul. Le lendemain, Mlle Gaubert trouva la lettre barrée d’un non catégorique. Comme elle s’étonnait de ce refus, Flmpératrice le lui expliqua. Les religieuses font travailler des orphelines dont les ouvrages sont achetés à des prix dérisoires par les grands magasins, ce qui permet à ceux-ci de vendre meilleur marché. Pendant ce temps, des jeunes filles qui vivent dans leur famille n’ont, pour soigner un père ou une mère infirme, parfois même pour élever de jeunes frères et sœurs, que la ressource de leurs travaux de couture et de broderie. Or, elles ne peuvent rien faire contre la concurrence des ouvroirs et souvent n’ont que le choix entre la misère ou la prostitution.
Le refus apparent de l’Impératrice était profondément généreux et prouvait sa bonté perspicace.
Voir à la fin du volume ce que fit l’Impératrice pendant la guerre.
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borough Hill et à la villa Cyrnos une quantité d’appels de détresse, et le dépouillement de cette correspondance occupe une personne exclusivement chargée des secours de l’Impératrice, avant qu’elle-méme en vérifie le bien-fondé ou l’urgence. Cela seul suffirait à prouver une charité continue, penchée sur la misère humaine, car s’il y a une franc-maçonnerie aussi solide que celle du capital dans sa défense contre la pauvreté, c’est l’entente des pauvres pour se renseigner sur les portes où l’on ne frappe pas en vain. Celui qui reçoit beaucoup de demandes d’argent donne beaucoup, celui qui en reçoit peu donne peu.
... Lettres venues de toutes les parties du monde, et dont un grand nombre semble écrit par les mêmes illuminés qui voient dans toute situation élevée une raison pour les secourir; placets de fous, requêtes de naïfs, qui prennenl au sérieux de mensongers échos de journaux concernant tel ou tel projet de l’Impératrice; et enfin, la prière de tous ceux qui méritent qu’on leur vienne en aide et qui font bien de s’adresser à la veuve de l’Empereur Napoléon III demeurée, quant à ce privilège, souveraine d’un empire (1)...
i. Les suscriplions de ces lettres étaient extrêmement variées : Madame la Comtesse de Pierrefonds, Sa Majesté l’Impératrice Eugénie, H. I. M. Empress Eugénie, Madame l’impératrice des Français, etc., etc.
Une supplique plus inattendue surgit parfois, demandant à l’Impératrice un bureau de tabac. Aujourd’hui encore, après quarante ans, il existe des hommes et des femmes, dans des campagnes ou dans des faubourgs, quj, pour obtenir cette faveur gouvernementale, comptent sur l’Impératrice et la croient encore celle dont l’image, demeurée valable dans leur maison, leur montre un profil idéal et une puissance souveraine.
II ne s’agit là que des bienfaits inévitables, de ceux dont on ne devrait pas même parler mais auxquels il faut cependant faire allusion puisque la calomnie ne craint jamais d’élever la voix; mais que dire de tous les riches honteux qui s’adressent à l’Impératrice et dont on ignorera toujours le nom (1). Parfois une indiscrétion, venue de loin, d’un milieu tout différent, nous surprend et nous fait mieux connaître sa bonté.
A une époque où la réclame est un puissant mobile du cœur et où des bienfaiteurs se tressent des couronnes d’humilité, à une époque qui inventa les souscriptions nominatives à la pre-
X. De quelqu’un à qui elle faisait une pension et qui venait de se conduire mal envers elle, l’Impératrice nous disait: « Du moment que pensionné par moi il a été capable de ça , de quoi ne serait-il pas capable si je lui supprimais sa rente ? »
C’étaient en effet de véritables rentes qu’elle servait à certaines personnes. On aurait aimé que quelques-unes eussent osé s’en vanter, rien que pour faire cesser des légendes...
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mière page des journaux, le fait de ne mettre personne au courant de ses bonnes actions est admirable (1).
Comme toutes les natures généreuses, l’Impératrice connaît la valeur de l’argent; elle sait
t. En octobre 1916, chargé par M. Justin Godart et la Croix-Rouge de créer sur le front un service de boissons chaudes, nous dûmes faire un pressant appel. Dans une lettre à l'Impératrice, je la mis au courant de cette nouvelle organisation, sans rien lui demander, mais pour savoir s’il existait des organisations similaires dans l’armée anglaise. Peu de jours après, quelqu’un qui revenait de Earnborough Hill me remettait une lettre de l’Impératrice. L’enveloppe, où elle avait écrit Don anonyme, contenait une grosse somme. Ce chèque; nous permettait de faire immédiatement une première expérience.
Les soldats qui buvaient, la nuit, du café et du thé bouillants près du bois des Hospices, au lieu dit ferme Bellevue, ne se doutaient pas que ce réconfort leur était offert par l’Impératrice de leurs grands-parents.
Quand je quittai en février 17 la région de Verdun, je ne pus m’empêcher, la veille de mon départ, de dire au commandant de la... Division: « Mon Général, vous me demandez de remercier les personnes généreuses qui ont contribué à réchauffer vos troupes ; vous ne devineriez jamais à qui je vais transmettre d’abord vos remerciements?... A l’Impératrice Eugénie... » Le Général semblait un peu inquiet. Je le rassurai en lui expliquant que je venais de commettre une indiscrétion, que M. Justin Godart étant l’instigateur des Cantines, l’œuvre était essentiellement démocratique et gouvernementale et que ce premier don avait été adressé non pas à la Croix-Rouge mais à moi.
que le superflu des uns peut être, pour 'd’autres, le nécessaire ou même l'indispensable. Aussi n’aime-t-elle pas le gaspillage, les dépenses inutiles, tout ce qui est perdu sans profit et sans plaisir pour personne, et même ce faste spécial qui est souvent une concession que les avares font à leur vanité (1). <
De même qu’elle cache ses libéralités, de même son esprit est souvent occupé en secret du contentement ou du plaisir de l'un ou de l’autre. Aussi l’Impératrice n’admet-elle pas les empiètements indiscrets, ni qu’on ait l’air de douter de sa vigilance. Son attention diminue dès qu’on veut l’accaparer (2).
1. L’Impératrice ignorait naturellement le prix de beaucoup de choses, et ne se rendait pas toujours compte de l’augmentation de tout. 11 suffisait qu’on la renseignât pour qu’elle remît immédiatement les choses au point.
Agacée par une dépense excessive et certainement majorée, elle n’hésitait pas à donner So.ooo ou 100.000 francs pour rendre un service ou faire plaisir.
La mauvaise humeur de quelques-uns venait surtout de ce que l’Impératrice ne faisait guère de cadeaux, pas plus qu’elle n’aimait à en recevoir. Elle n’avait pas le sens des cadeaux, elle ne pensait pas qu’il fût besoin d’eux pour « entretenir l’amitié », et quand elle en faisait, à Noël ou à Pâques, c’était plus par tradition que par goût...
Un jour, une personne, pourtant comblée de faveurs, disait à Joachim Clary et à moi sur un ton impossible à rendre, à la fois plaintif et attendri : « Comme c’est dommage! jamais Sa Majesté ne. fait un petit cadeau, ne donne un de ces riens, si précieux, qui entretiennent le souvenir .. » Notre rire la déconcerta.