II. — DANS LA PERCEPTION PaÉSENTE
Dans toute perception sensible, la mémoire fonctionne, et elle fonctionne inconsciemment. Quand nous percevons une sensation, nous sommes tout entiers à la sensation, la synthèse s'objective, c'est-àdire que l'acte par lequel nous percevons est, pour notre conscience, une représentation d'objet. Mais il serait bien erroné de croire que cet acte consistai uniquement à prendre conscience d'une impression que nous recevrions, passivement, d'un corps exlë-
Loin de là ! Ce que nous ajoutons dans la perception sensible est beaucoup plus considérable que ce que le corps extérieur nous donne au moyen de nos sens. Nous ne parlerons ici que du contenu dont I» mémoire gratifie la perception présente.
Une expérience excessivement simple fera com-
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prendre la part de la mémoire inconscieote. Disposez EUT seize cubes mobiles seize lettres. Rangez-les en quatre groupes de quatre lettres. Présentez ce tableau i une personne pendant un intervalle très court, juste le temps nécessaire pour qu'elle en perçoive l'ensemble, sans lui laisser le loisir de revoir, d'apprendre les lettres et d'examiner le détail. Faites en sorte que les lettres ne forment pas de mots et priez le sujet d'inscrire les lettres qu'il a retenues, dans l'ordre oii il les a aperçues.
Refaites l'expérience exactement de la même façon, mais cette fois en formant quatre mots connus avec vos seize lettres. Ne les exposez pas plus longtemps à la vue. Que, dans cette seconde expérience, Vimpression matérielle reçue par la rétine soit identique k ce qu'elle fut dans la première expérience. Le sujet n'aura pas BU plus de lettres ni vu plus longtemps les seize lettres. Et pourtant il en aura retenu beaucoup plus. 11 écrira exactement les mots du tableau.
Une autre expérience très facile à faire est la suivante. Prenez un texte de dix lignes. Faites le lire à une personne et notez, d'après votre montre, le temps exact qu'il lui faut. Puis entremêlez les mêmes lettres, en même nombre exactement, disposez-les typographiquement de la même manière, mais cette fois, de façon à ce qu'elles ne forment pas de mots intelligibles. Le temps de la lecture s'allongera. Et pourtant, au point de vue matériel, la rétine aura été frappée exactement de même, ni plus ni moins.
Pourquoi, dans la première expérience, aperçoit-on plus de lettres dès qu'elles forment des mots connus et, dans la seconde, lit-on plus aisément quand les phrases donnent un sens? Ce n'est pas l'impression actuelle, la sensation présente qui en est cause, mais la mémoire, l'aide que nous recevons de ce que, pour des mots connus et un texte suivi, nous ajoutons, nous complétons et devinons. C'est ainsi que très
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souvent, lisant d'un regard superficiel une annonce, nous faisons erreur et remplaçons ce qui y est vraiment inscrit par ce que nous supposons devoir y trouver.
Voici une observation que j'ai faite moi-même. Arrêté à une vitrine de librairie, je vois des livres traitant de sciences occultes. A cAté, des livres d'histoire. L'un d'eux avait comme titre : « 1815 ». C'était l'ouvrage bien connu de Henry Houssa,ye. J'ai de très bons yeux et la vue très précise. Je venais de lire exactement des titres imprimés en plus petits caractères el, en voyant ce livre, j'eus la conviction qu'il avait pour titre : « 1 SI S h. Les deux 1 étant les mêmes signes que des i majuscules et i' s se rapprochant fortement du 8 et du 5, j'avais complété d'après mon interprétation pour la deuxième et la quatrième lettre.
Ainsi donc, ce que nous ajoutons à une perception actuelle se découvre nettement dans les expériences et les observations que je viens de rapporter. C'est là un acquis, une habitude, un fond de mémoire. Or, ce fond de mémoire n'existe pas seulement dans les cas où l'expérience permet de le constater, mais dans tous les cas analogues, et l'expérience peut être répétée pour chaque impression. L'inconscient de mémoire explique donc un grand nombre d'illusions interprétalivei : si l'on croit voir une figure, une maison, un char là où il n'y a par exemple que des formes de rochers ou des arbres, on crée une illusion interprétative : je la différencie des illusions d'optique ordinaires, parce qu'elle est plus complexe et repose avant tout sur la substitution, à l'image que l'œil perçoit véritablement et qu'un peu d'attention fera retrouver, d'une image mentale, recomposée au moyen d'éléments que, daas l'instant même, la mémoire présente inconsciemment et par lesquels elle couvre la perception véritable.
Toute perception sensible, peut-on affirmer par induction, s'épanouit sur un fond de mémoire qui coq-
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tient plus que ce qu'elle nous donne. Pour cette raison, nous nous accoutumons h voir les objets d'une manière simplifiée, toute schématique, et & moins du cas exceptionnel de l'œil du peintre, la vie de la couleur et de la lumière nous échappe. Nous jugeons que (elle surface est grise, telle autre verte, taudis qu'un œil esercé aux nuances décomposera cette couleur nniforme, qui suffit à notre simplification, eu taches de teintes diverses. N'est-il pas très rare que je m'attarde à regarder attentivement les rayons qui se jouent dans les objets autour de moi ? Noue substituons à la sensation détaillée et adéquate une image simplifiée que nous avons acquise peu à peu par l'exercice de la mémoire.
Ce travail se continue au delà de la sensation. Nous avons lu un ou plusieurs livres; rapidement les détails s'oublient, et nous transformons le contenu « en un concept général, concentré et résumé, qui unit dans une même impression le contenu varié de plusieurs fTos volumes ». Paulhan, dans l'ouvrage auquel nous empruntons cette citation, consacre un chapitre très intéressant à la transformation des éléments psychiques par la mémoire. [Fonction de la mémoire.)
Et comment avons-nous acquis l'image simplifiée? Peu à peu, disons-nous, inconsciemment, depuis le temps oîi, enfants, nous combinions des impressions d'étendue, de couleur, de tactilité et d'effort muscul^re de manière à nous représenter les contours des objets, jusqu'aujourd'hui que, dans la hâte du travail et avec le peu de temps dont nous disposons pour regarder véritablement autour de nous, nous simplifions encore et ne percevons des choses que ce qui nous est strictement indispensable. U suffit que nous prenions le temps d'ouvrir les yeux sur les choses avec le désir de les voir potir elles, non pour nous, et nous remarquerons que le tableau change singulièrement. A notre interprétation du monde, à nos besoins,
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à l'acte iacoDScieot de notre mémoire, se t alors la vision de la réalité vivante et colorée.
Le fond de mémoire, dans lequel nous fusionnons les quelques données que nous retenons des impressions que notre attention laisse parvenir jusqu'à la conscience, avec un résidu inconscient est donc le résultat du dépât de nombreuses synthèses. Il s'est, disons-nous, constitué peu à peu. Pour nous en rendre compte, il nous suffit de suivre les acquisitions de l'enfant ou celles de l'adulte, dès qu'un champ nouveau de connaissancess'ouvre à lui. 11 est incontestable que l'inconscient d'habitude se retrouve une fois de plus ici.
Mais suffil-it à expliquer la mémoire dans la perception présente? Nous ne le croyons pas. Car en s'exerçant, la fonttion acquiert un mouvement propre. Ainsi, à mesure qu'elle se perfectionne, la mémoire gagne aussi, dirions-nous, une personnalité. Elle n'est pas simplement la loi de la répélitionou de la fusion, elle prend une allure à elle ou, plus exactement, elle faîtpartie intégrante de cet ensemble complexe qu'on appelle un individu pensant, un sujet ; elle ne reste pas un mécanisme isolé dans la vie de ce sujet. Elle subit l'influence des états affectifs et des idées directrices aussi bien que de l'équilibre volontaire et du caractère. Elle contribue à tout cela, le propre d'une fonction psychique étant de se développer, d'évoluer et de progresser parle fait même de son exercice.
Par conséquent, en même temps que {'habitude de mémoire, il se constitue des tendances de mémoire, des préférences, des affinités semblables à celles que Poincaré mettait si bien en lumière dans l'invention et qui, ici comme là, déterminent la direction quesuit ' l'activité de l'individu pensant.
En résumé, nous trouvons donc, dans l'attitude de la mémoire en face de toute perception actuelle : 1" l'habitude, l'acquis, l'automatisme qui fontque m
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nous adaptons rapidement et sans elTort aux objets. Ence sens, notre perception consiste, enfln de compte, à faire les mouvements nécessaires pour cette adaptation; 2° la synthèse qui englobe la sensation actuelle et la mémoire dans le système des idées, des sentiments et des actions constituant la personnalité.