‹ L'inconscientChapitre 13 sur 28 · III. — DANS LES TENDANCES · texte numérisé non relu

III. — DANS LES TENDANCES

Nous parlerons brièvement de ce troisième point; et nous rencontrerons ici le même genre de faits que nous avons étudié au début du premier paragraphe de ce chapitre : les tendances.

Beaucoup de choses vues et d'événements vécus peuvent être oubliés comme tels et ne paraître qu'accidentellement à. la conscience. Les observations permettent cependant d'afîirmer que rien ne s'oublie. On a souvent cité le cas rapporté par Coleridge et par William B. Garpenter, dans sa Mental pkysiology ; il s'agit d'une femme ignorante qui, dans un accès de fièvre chaude, récite des fragments de textes grecs, latins et hébreux. Elle n'avait jamais rien appris de ces langues. En recherchant les antécédents. On découvrit qu'étant enfant, elle avait pendant plusieurs années été recueillie par un pasteur charitable; celuici avait l'habitude de se promener de long en large dans le couloir de sa maison, en lisant à haute voix des textes des trois langues mentionnées ci-dessus, etl'on a identiilé ainsi un certain nombre de passages qui s'étaient imprimés, littéralement parlant, dans la mémoire de l'enfant, qui n'y entendait rien et probablement n'y prêtait guère attention.

On trouve dans Garpenter d'autres exemples semblables, entre antres le cas d'un malade du docteur Abercrombie, de l'hôpital Saint-Thomas : un homme, dans un état de stupeur conséquent à un coup reçu sur la tête, se mit à parler le langage du pays de

Galles qu'il avait connu trente ans auparavact, mais totalement oublié depuis. Quand il fut rétabli, il se ser^'it de nouveau de l'anglais et ne connut plus ud mot de l'autre idiome.

« La folie, l'hypnose, la désot^anisation de l'esprit, écrit Paulhan, peuvent, on le sait, laisser revivre des modes d'activité qui semblaient à jamais abolis. Il semble donc que l'empreinte reçue ne s'efface jamais complètement, mais, en somme, nous ne savons rien de bien précis sur cette question. »

Les exemples qui précèdent permettent d'affirmer que nous n'avons rien oublié des faits passés; ils vivent toujours en nous, mais à l'état latent. C'est ce qui engage A. Binet à proposer une distinction entre faits statiques et faits rfi/namiçues de mémoire inconsciente. Le fait dynamique est celui que l'on constate comme agissant : par exemple une idée obsédante. Fait statique de mémoire inconsciente ; on connaît une langue; au moment où l'on n'y pense pas, les souvenirs afférents à cette langue subsistent, mais à l'état de repos, à l'état statique.

Cependant, il est impossible de dire à quoi nous reconnaissons un état statique d'un état dynamique. Ladistinction de Binet est une classification utile. Mais nous pensons que l'inconscient statique, s'il n'apparaît pas agissant sur ma représentation dans ce moment où je suis, agit néanmoins d'une façon générale sur le sens de mon idéation. En d'autres termes, on peut ne plus se servir d'une langue apprise jadis — ce qui a lieu chez beaucoup d'entre mous pour le grec et le latin, — et pourtant l'étude de ces langues a imprimé à la pensée une direction et des transformations importantes. Si les mots s'oublient, un certain sens philologique reste dans l'esprit et constitue, au point de vue de l'activité mentale, une tendance.

En résumé, il semble d'abord que rien ne se perde dans la mémoire, si l'on en croit les faits pathoio-

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giques signalés par Carpenter, Easuite, en admettant la classificatiOD de Binet, on reconnaît que même les faits dits statiques sont dynamiques en ce sens qu'ils ont imprimé une modification à l'activité mentale et subsistent au moins dans les directions, afOnités ou tendances de celle-ci.

Nous signalions précédemment un autre fait : d'un beau livre que nous avons lu il y a quelque temps déjà, nous avons oublié le détail et serions bien en peine de dire le contenu. Mais nous avons conservé une impression de beauté, de réconfort. Nous nous sentons plus heureux quand nous y pensons. Qu'est-ce qui a subsisté? La tendance. En réalité, nous pouvons inférer des exemples de Carpenter que nous en avons conservé plus encore, toujours inconsciemment. Aussi arrive-t-il souvent qu'en rêve reviennent à l'esprit des figures, des faits, des textes que nous n'aurions pu reconstituer à l'état de veille. Le rêve, un fort accès defièvre, un état d'enthousiasme ou d'exaltation font reparaître dans la conscience une infinité de souvenirs que jamais l'attention volontaire n'aurait pu reconstituer. C'est, d'après Binet, l'inconscient statique.

D'autre part et en même temps, il est dynamique non par tes faits précis contenus dans un souvenir déterminé, mais par son action sur la direction de notre activité. Encore une fois ici il se manifestera comme étal affectif, comme ton de sentiment, et non comme représentation définie.

Dans une série d'articles intéressants. Ed. Abramowski a tenté d'établir, avec raison, pensons-nous, que ce qui, au point de vue représentatif, est oublié, subsiste en nous comme état émotionnel. Cette masse émotionnelle de l'oublié constitue un milieu interne, psychique, que nous sentons continuellement en nous ; c'est un pendant au milieu externe, physique, dont nous éprouvons constamment l'action. Nous ne distinguons rien de cette masse par l'introspection; nous

constatons qu'elle est différenciée par ses résultats conscients et aussi par l'intuition immédiate de la vie afîective.

Donc, toute perception, oubliée comtne telle, subsiste dans son caractère émotionnel et retentit ainsi sur les perceptions qui la suivent. De même, dans une lecture, le passage auquel je suis arrivé en ce moment subit l'influence émotionnelle de ce qui précède : les idées antérieures ne sont plus présentes à mon esprit, entièrement pris par l'idée actuelle; mais le sentiment général dépend de' cette masse émotionnelle ; c'est elle qui maintient en quelque sorte l'unité émotive de l'ensemble.

L'importance des tendances dans la mémoire a, je crois, été découverte par H. Bergson et exposée dans son livre intitulé Matière et Mémoire. Il y emploie un procédé très curieux qui consiste à nous faire comprendre ce que serait, d'une part, perception pure, d'autre part mémoire pure, et à reconstituer ensuite la réalité psychologique en tenant compte des mécanismes qui nous permettent d'insérer la mémoire pure dans la perception présente. Or, que serait celte mémoire pure, sinon les tendances qui se créent en nous et constituent notre personnalité ? ^

Ce que l'on entend le plus souvent par mémoire, c'est l'habitude et la répétition ; en reprenant le cours des représentations et des mouvements qui se font quand nous apprenons un métier, une science, une pièce de vers eu simplement les actes appropriés à noire milieu physique et social, on voit s'organiser des mécanismes moteurs. C'est là un genre mécaDisé de mémoire.

La mémoire pure, par contre, est le souvenir de ce que nous avons vécu et éprouvé, avec la qualité propre de chacun de ces moments de la vie. Elle ne pourrait se découvrir que s'il nous était possible de détacher notre regard de l'action et de susciter en

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uous la contemplation de notre passé. Xoua apercevrions une multitude d'états d'âme ayant chacun sa nuance, puisque chaque état de sensibilité par lequel nous passons possède en vérité sa nuance propre.

Mais celle mémoire, proprement psychologique, ne se dégage pas à l'état pur, car nous sommes déterminés, dans noire action et notre idéation, par le réel. Pourtant, elle ne s'annihile pas. Elle subsiste. Et sous quelle forme!' En tant que tendances qui s'insèrent, en quelque sorte, dans nos pensées et nos mouvements actuels.

Tel est, en termes tout généraux, le résultat qu'en se mettant au point de vue de l'inconscient de mémoire, on peut retirer du livre de Bergson. Or, ces tendances, ce n'est pas sur elles que se porte notre attention consciente, et ce ne sont pas elles non plus qui s'imposent à notre attention. Celle-ci, occupée à synthétiser tout ce qu'elle peut amasser et à objectiver cette synthèse, à la diriger au dehors, à réaliser le but voulu qu'elle implique, ne pense pas au contenu de ces tendances auxquelles elle est obligée d'avoir recours et qui l'influencent malgré elle. Elle suit leurs mouvements et les éprouve comme sentiments. Les sentiments sont conscients, les tendances qui les soutiennent et leur impriment certaines directions échappent, le plus souvent, à l'inlrospeclion. C'est pourquoi le « Connais-toi toi-même » est si difficile et que, selon l'exemple de Socrate, il faudrait utiliser tous ses instants à l'appliquer sans pouvoir jamais épuiser la connaissance de la vie morale. Aussi bien, ces tendances sont complexes, car elles se formentdu mouvement intérieur imprimé à la vie psychique par son action même, et ce mouvement intérieur est formé d'un nombre indéterminable de composantes individuelles, sociales et héréditaires. On voit combien profond est l'inconscient.

Ainsi, l'inconscient de mémoire, tel-qu'il se mani-

feete dans les tendances, nous a permis de compléter^ l'analyse anté Heure me ot faite de celles-ci. Les faits -dont nous ue nous servons pas et qu'écarte, dans sa sélection, notre activité psychique, se constituent en synthèses qui ne sont pas perdues, car ces faits reparaissent daus des états anormaux. Ensuite, par notre activité et par son exercice se constituent des tendances dont l'en semble forme ce qu'on esl convenu d'appeler le caractère. Les tendances composent, dans leur ensemble, l'essentiel de l'inconscient dynamique.

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