‹ L'inconscientChapitre 15 sur 28 · I. — LÉ PROBLÈME DE LA VIE AFFECTIVE · texte numérisé non relu

I. — LÉ PROBLÈME DE LA VIE AFFECTIVE

S donnons au terme d'état affectif, comme on remarqué par l'emploi que nous en faisons, un es général : il désigne pour nous tout fait de ilité qui ne se transforme pas en une représen-

Dans la psychologie, science essentiellement te, un exemple étant toujours plus clair qu'une ion, nous dirons : quand un objet frappe notre , il provoque un ensemble de sensations de e et de couleur, doublé des sensations muscu- [uinousdonnent l'étendue et ladistance; et toutes isations, nous les synthétisons en la représenla-

l'objet. C'est là un fait de sensibilité qui setrans-: en représentation, ce n'est pas un état affectif, en regardant l'objet, je fais effort pour bien

l'inconscient DYNAÏIIQUE Iffi

l'apercevoir, qu'il y ait de ma part une tension musculaire et une lég*;re modification de mon attitude et des rythmes organiques, avec les sensations qui viennent des muscles et des organes, je ne construis pas unereprésentation d'objet, mais j'éprouve directement, en tant qu'être vivant, ma propre réaction vis-à-vis de l'objet; cette réaction est essentiellement ressentie par moi en tant que sujet agissant; je sens directement mon action en train de se faire; ma réaction provoque en moi nn état affectif.

Quand, devant exécuter des mouvements plus difficiles, je fais attention à ces mouvements, c'est de nouveau une représentation d'objet qui envahit ma conscience, à savoir l'image de mes muscles, de mon corps en tant qu'objet. Lorsque le mouvement s'accomplit bien et que mon attention n'est plus occupée par une préparation et un contrôle qui l'absorbent tout entière, naît un sentiment de plaisir et de satisfaction, qui est donc un état affectif, subjectif, accompagnant mon action en train de s'accomplir.

Voilà un état affectif simple, pouvant se résumer dans les mots déplaisir, si les mouvements et rythmes organiques se font avec force et bon équilibre, et de peine, dans le cas contraire, c'est-à-dire si les circonstances extérieures nous entravent au lieu d'être soumises à notre effort.

On remarquera dès maintenant que l'état affectif a pour propriété d'être éprouvé, et qu'il n'est rien en dehors de la façon dont le sujet l'éprouve, tandis que la représentation d'objet est au contraire le rapport entre notre organisme et un corps qui existe en dehors de nous, et provoquera chez autrui des sensations analogues aux nôtres. De plus, nous pourrons les uns et les autres vérifier l'exactitude de nos sensations, c'est-à-dire examiner le corps de plus près et mÉme aider nos organes au moyen d'instruments qui les rendent plus précis.

196 l'inconsciei\t

Mais dans l'état alTectif, rien de comparable. Il ne correspond pas à un corps, n'est pas un rapport entre un corps et notre représentation d'objet ; il est intimement attaché à l'action du sujet, et selon le tempérament et les dispositions de celui-ci, il est ressenti tout différemment. C'est ainsi que le même effort exactement, qui, mesuré au dynamomètre et au pléth3*smographe, donnera les mêmes chiffres, peut selon les dispositions passagères de l'individu qui l'accomplit, paraître agréable, aisé, désirable ou pénible et ennuyeux ; je ne donne ici que des extrêmes; entre euï, toutes les nuances existent.

L'état affectif est donc inséparable de l'activité du sujet. 11 est essentiellement qualitatif, ou, si un autre terme est plus clair, tdut en nuances. Les états affectifs embrassent aussi d'autres ensembles de faits qui tous partagent avec les précédents le caractère essentiel qu'ils sont inséparables de la réaction du sujet et qu'ils sont qualitatifs.

Nous rencontrerons d'abord le groupe des émotions. Donnons à ce terme un sens précis et bien déterminé. La réaction organique dont nous avons parlé jusqu'ici ■ consistait en un jeu régulier de nos muscles et l'étal affectif qui y était attaché résultait du fonctionnement normal de l'organisme. Aussi pourrait-on dire que le fond des états affectifs réside en un sentiment d'existence ou d'activité.

L'émotion a la même genèse, mais se produit si notre réaction, au lieu d'être graduelle et bien équilibrée, se manifeste avec une intensité inusitée, qui rompt la bonne harmonie de notre activité. Nous employons donc le terme d'émotion exactement dans le sens le plus courant que lui donne le langage. Que se passe-t-il si un événement, un spectacle, une lecture nous émeuvent? Une transformation organique qui active la sécrétion lacrymale, les rythmes de la respiration et de la circulation, la dynamogénie et

Dgl.iec.ïGoO'^le

l'itconsciem DixAJinjui; 197

parfois les mouvements réflexes des voies digeslives. Les jeux se mouillent, tes traits se contraclent, les Iransformations de la circulaliou du saog apparaissent dans la coloration de la face. Certaines 6motions sont sthéniques, c'est-à-dire qu'elles accroissent les forces. D'autres nous dépriment. Ces phénomènes sont nécessairement passagers; à moins d'état pathologique accusé, l'organisme tend à reprendre son équilibre.

Si l'émotion apparaît brutalement, on l'appelle motion-c/ioc ; quand par exemple quelqu'un ouvre subitement la porte pour m'elîrayer on pousse un cri au moment où je m'y attends le moins, les transformations qui viennent d'être signalées se produisent d'une manière abrupte. Le langage ordinaire dit du reste très bien que nous en éprouvons un choc et le terme a été reçu en psychologie.

Ces diverses transformations, fondées sur les propriétés de ta matière vivante, sont donc éprouvées directement, comme si' la physico-chimie dont notre organisme est le siège prenait conscience d'elle-même.

Comment, nous demandera-t-on sans doute, des rythmes organiques, des contractions vasculaires, des cnouyements de muscles peuvent-ils avoir comme résultats la conscience d'états essentiellement qualitatifs, nuancés, inséparables de la manière dont nous les éprouvons? Cela n'est pas plus extraordinaire que laformalion de l'image d'un objet. Celle-ci aussi est inséparable de l'action de nos organes sensibles et ne s'acquiert que grâce aux mouvements d'adaptation que nous faisons. Ici aussi, des mouvements organiques et des transformations périphériques deviennent, pour la conscience, la perception ou l'idée des objets.

La difficulté de comprendre les rapports entre le fait conscient d'une part et les transformations organiques d'autre part n'existe que si l'on considère l'âme cl le corps comme des entités, c'est-à-dire

i98 LINCONSCIEXT

comme des êtres abstraits, fermés l'un à l'autre, et doués une fois pour toutes de facultés immuables. Mais si j'entends par matièrç certaines formes d'activité el de mouvement et par vie mentale certaiues autres formes d'activité el de mouvement, pourquoi m'étonnerais-je que l'une influence l'autre, alors que je ne m'étonne pas, dans le domaine de la Mécanique, quand le frottement donne de la chaleur, la phosphorescence, de la lumière et la différence chimiqiie entre certains corps, un courant électrique ? Pourquoi m'étonnerais-je de ce qu'il y a une synthèse mentale quand il y a une synthèse chimique, et une désagrég^ation mentale quand il y a une désagrégation organique ? Mais il importe d'autre part de ne pas tomber dans Terreur des théories matérialistes et des théories idéalistes qui voudraient réduire toutes les formes d'activité à certains types : ce serait singulièrement appauvrir la nature, et les sciences sont là pour en rechercher la richesse, non pour substituer î la richesse naturelle la pauvreté de quelques abstractions. Ce sont les faiseurs de systèmes qui ont tort, et non la vie.

Nous devons nous méfier de l'abstraction et de la simplification plus encore en psychologie qu'ailleurs, «ar dans la vie mentale les faits sont d'une singulière ■complexité et chacun d'eux a son coloris à lui. Car le fait mental, c'est le fait vécu par le sujet qui le constitue par ses mouvements et son action : il en résuite que la vie' mentale présente un caractère particulier que nous pourrions résumer en disant que tout Telen~ Ht en elle ; une émolion peut influencer l'ensemble des actions et des idées. Il n'y a pas ici d'éléments isolés les uns des autres' ni de facultés séparées par d'insurmontables cloisons.

C'est en étudiant les états affectifs qu'on s'en aper- ■çoit le mieux. Soit un individu qui a été soumis à plusieurs émotions violentes. Une fois l'efl'et de l'émo-

D.3l.zac.ïGOOgic

L INCONSCIENT DYNAMIQUE liW

lion passée, le système mental ne relourne pas à l'état d'équilibre où il se trouvait avant Téraotion; msis quand même l'équilibre est repris, il reste dans l'esprit une susceptibilité plus grande à la rupture, une facilité à subir une émotion qui n'atteindra pas au même point une personne moins éprouvée.

De plus, ce n'est pas sur l'émotivité seule qu'une émotion antérieure retentit, mais elle alTecte tout aussi bien les autres manifestations, les différents processus de la vie mentale. Ainsi les émotions ne laissent pas indifférente l'idéation. Celle-ci s'en ressent ; bien plus, en se reflétant dans les idées, en réfléchissant sur elle-même, l'émotion s'entretient et s'accroît; les idées, au lieu de la tempérer, sont envahies par elle ; la volonté s'en ressent, elle tombe dans le doute ou la crainte ; et les mouvements organiques sDbissent à leur tour un atTaiblissement.

Il faudra de nombreuses influences compensatrices pour faire contrepoids à ces ravages d'une émotivité poussée à l'extrême. Peu à peu, mais lentement, on arriverai rétablir l'équilibre compromis.

Ce que nous constatons dans le cas d'émotions fortes, capables d'ébranler pour un certain temps l'équilibre moral, existe k un moindre degré pour tout état affectif. De légères Ouctualions dans l'activité organique et dans le pouvoir de réagir du sujet envers le milieu où il vit se marquent par des fluctuations analogues dans les sentiments d'activité. Une légère fatigue, un sommeil interrompu par des rêves prédisposent mal et ont ,un retentissement sur l'idéation. Inversement les difficultés de préciser un projet, un raisonnement, le but d'une série d'actes, se traduisent souvent par un certain désordre dans les sentiments et par un manque de courage au travail.

bes courants qui naissent en une manifestation quelconque de la vie mentale influencent toutes les tendances qui constituent celle-ci j c'est t

200 l'inconsciem'

phénomène très étendu d'induction. En cela apparaît une fois de plus le caractère unitaire et synthétique de l'esprit et l'interpénétration des processus qui le constituent.

On comprendra, d'après ce qui vient d'être dit, que rien ne se perd dans la vie affective et que l'orientation que prend celle-ci se compose de toutes les tendances auxquelles les impressions éprouvées ont donné l'impulsion. Quand le motif d'une émotion est oublié et que l'émotion arrive à paraître si étrange que ie sujet qui l'a éprouvée en rit lui-même, il en a pourtant été marqué pour la vie et l'équilibre individuel a subi une petite déviation qui exerce son influence sur l'ensemble de la vie subséquente.

Il ne faudrait pas se flgurer ces transformations comme si des éléments se déplaçaient et se substituaient à d'autres. Si j'ai une notion erronée sur un corps, une étude plus approfondie la remplacera par une notion plus précise; ce sont là des substitutions en quelque sorte locales et très spécialisées ; en ellesmêmes, oàjeclivemenl, elles n'ont pas d'influence sur les tendances qui constituent ma personnalité vivante. Si par contre une méprise plus forte atteignait le sentiment de confiance que j'ai dans le vrai et l'entamait par le doute, il s'agirait cette fois de l'activité subjective, de mon activité, et le retentissement se produirait sur l'ensemble de mes tendances.

Les états affectifs, on le conçoit, ont" un pouvoir associatif des plus élevés. Il provient de ce que ces états ne se fixent pas en une image en quelque sorte objective, que nous regardons hors de nous-mêmes et rapportons à un corps situé dans l'espace, mais de ce qu'ils tiennent au sujet en tant qu'actif. D'un côté ils rattachent à celui-ci les attitudes et les transformations de son organisme; d'autre part Ils comprennent tout ce qu'éprouve le sujet pendant l'idéation : intérêt d'abord, sentiments et passions ensuite.

D.3l.zac.ïGOOgk

l"i\CONSCIE\T IIÏNAMKJIEJ 201

J'appelle intérêt cet étal affectif durable qui accompagne l'attention quand elle s'applique d'une manière suivie à un objet ou à une idée. L'adaptation au milieu n'est pas seulement spontanée, elle est encore volontaire et attentive; l'attention se développe dans la même progression que la vie psychique ; à mesure que celle-ci s'accrott, s'enrichit et se compbque, l'attention se concentre mieux ; car les impressions devenant plus nombreuses, le pouvoir de choix, de sélection s'accentue. Or, l'exercice de l'attention entraîne une inhibition de mouvements, un arrêt imposé au cours des impressions, une synthèse de l'acquis mental et des moyens dont l'être dispose, afin de mieux percevoir et d'agir k coup sûr. L'attention est un système supérieur d'adaptation et d'action.

L'on se rend compte de l'importance des états affectifs lies à des transformations organiques étendues. L'attention retentit sur la circulation et la respiration comme sur les mouvements d'expression ; nous avons constaté l'étroite corrélation entre la motilité et les élals affectifs. Nous la constatons une fois de plus ici. Le processus attentif est le suivant : l'attention commence toujours par être spontanée, c'est-à-dire qu'une excitation l'arrête et l'attache par l'entremise d'un état affectif qui est rappelé par elle. Toute excitation a provoqué, la première fois, des mouvements et des sensations et en même temps, dans la sensibilité objective [pour reprendre nos termes) une représentation d'objet, et dans la sensibilité subjective, un état affectif simple. Si cet état affectif a été faible, la même excitation, en le rappelant, ne lui imprime pasune force nouvelle; il ne pourra pas rompre l'équilibre ni créer une tendance à son profit. Mais s'il a eu quelque intensité, intensité accrue, nous l'avons vu, par la réllexion qu'il aura dirigée sur lui-même, il sera resté vivant et il faudra peu de chose pour l'éveiller. Une excitation semblable à celle qui lui a donné naissance se pro-

dtiit : avec la sensation l'état afTectif se réveille et voici l'attention spontanée provoquée par lui.

Si l'objet sur lequel Taitenlion se porte est pauvre et qu elle en ait vite fait le tour, elle s'évanouit à peine née. Mais si à cet objet répondent des tendances chu le sujet, les états afTectifs s'accentuent, l'attention, de spontanée, se fixe, devient volontaire et avec elle il se fait une espèce d'arrêt des courants affectifs ou plutAt, ils se coordonnent en un courant plus fort; c'est le sentiment d'intérêt. L'intérêt seconde et soutient l'attention.

Par l'action combinée de l'attention qui concentre et synthétise notre activité spirituelle sur un objet et de l'intérêt qui forme une étroite fusion entre l'idée de cet objet et nos teudances affectives, l'objet est en quelque sorte englobé dans ce qui nous touche, la représentation ne reste pas localisée et spécialisée, elle tient, gr&ceaux états affectifs, à nous. Aussi perdelle en netteté ce qu'elle gagne en vie.

Seules sont claires et distinctes les représentations d'objets très particuliers et qui nous touchent peu. Ces représentations claires et distinctes n'ont aucune fécondité. Elles sont situées à la périphérie de la vie mentale. On peut comparer leur rôle à celui des mots techniques dans une^languc. Ou s'en sert de loin en loin et ils sont sans influence sur le mouvement, sur la vie de la phrase. Par contre, les représentations qui «nt beaucoup d'attaches avec notre activité ne se laissent pas aisément délimiter; elles ont trop de relations avec toutes nos tendances; une idée est féconde en proportion de ce qu'elle tient de plus près à notre vie affective ; plus elle est claire et distincte, plus elle est inerte. La théorie cartésienne des idées claires et distinctes n'est applicable que dans une logique pure et n'a aucun fondement dans la vie psychologique proprement dite.

Ainsi donc, l'intérêt attache à notre vie personnelle

..,G(K>;sk

L INCONSCIENT DYN.UIIIJLE dtid

et affective des ensembles d'idées qui ont comme caractère de ae pas s'immobiliser en concepts et en mots ni par conséquent en mécanismes montés, en séries flïées par l'habitude, mais de perdre leur clarté apparente pour faire partie intégrante de nos tendances réelles. Nous avons signalé plus haut ce processus : un événement, une lecture seront oubliés dans tous leurs détails ; nous serons incapables de raconter l'un, [• de dire le contenu de l'autre, mais nous en aurons gardé un retentissement intérieur et comme une tonalité de sentiments; uous serons émus en y pensant, ^ parce qu'ils fontdésormais partie de nous-mêmes; ils onlcessé d'être des choses extérieures pour être incorporés dans notre activité.

L'on est donc en droit d'affirmer que ce sont les états affectifs qui cimentent les associations entre les différents processus de la vie mentale. C'est eux, nous le savons, qui préparent aussi bien la désagrégation de l'esprit que l'harmonie de la personnalité. Les idées pures sont impuissantes, dès qu'un sentiment ne combat pas pour elles.

En absorbant en eux des idées et en se perpétuant comme tendances, les états affectifs acquièrent de la durée et de la stabilité. Ils se manifestent alors soit comme sentiments, soit comme passions. De la duTée : nous prenons ici ce terme dans le sens que Bergson lui a donné. La durée mentale n'est pas un temps homogène en toutes ses parties ni mesurable ; elle désigne ce qui est actif, dynamique, ce qui constitue notre caractère. Les états affectifs ont la propension à se perpétuer, une fois disparue l'occasion qui les a provoqués. Si par suite de circonstances déterminées, une jeunesse malheureuse, par exemple, ou un état maladif, uij individu éprouve le genre de dépression qui traduit, dans sa conscience, la réaction organique, une fois cet état disparu, la mélancolie ou tout au moins un manque de joie expansive, une grande réserve

204 L'l^co^■^clE^T

perdurent et ne s'évanouissent plus. La cause de cet état est loin, la dépression proprement dite s'est atténuée fortement, mais il s'est répandu sur l'activité psychique entière une atmosphère morale qui persiste. L'on trouverait aisément, dans la biographie de plusieurs auteurs, des exemples fort intéressants de ce fait.

Les états affectifs persistent par la raison que, s'ils ont été provoqués par une inlluence extérieure, ils ne sont pas liés à une représentation d'ohjet, mais à k vie du sujet, à l'activité psychique en tant qu'activité. La cause peut donc être loin, mais l'activité subjective continue à porter la marque de l'état affectif. Et il faut une longue dissolution de cet état sous de très puissantes influences affectives opposées, pour pouvoir en obtenir l'atténuation.

Les tendances affectives qui charrient avec elles des idées et cherchent en celles-ci leur justification, leur raison et leur appui, constituent des sentiments : sentiments de justice, d'humanité, sentiment de vérité, sentiment esthétique, religieux. Les tendances affectives qui suppriment toute réflexion, tout contrôle par les idées et roulent commeun torrent que rienn'arrèle, en entraînant l'individu à des actions que souvent il réprouve lui-môme, doivent être nommées passiota.

Les passions rompent l'équilibre au profit d'une tendance; les sentiments élèvent le niveau mental et font produire à l'ensemble de la vie psychique ce qu'elle peut donner de plus beau.

Si quelqu'un, au lieu de présenter cet équilibre et d'être dominateur de ses tendances, suit avec exaltation un sentiment comme il suivrait une passion, ce sentiment peut prendre la nature de la passion et aveugler morale ment celui qui s'y livre : c^estaiusiquo le sentiment de justice peut dégénérer en une passion de la justice, à laquelle s'appliquera le vieil adage: summum jus, summa injuria. Le sentiment très élevé do -

.,Go.,sl. ^^

..^Jifl

1,'lNCONSClEM DÏN.lliigiJB -05

Brand de Henrik Ibsen s'exprime par une déclaration de guerre^à tout ce qui est lâche et sans conscience morale ; mais ce sentiment devient, par son propre développement, tellement exclusiviste qu'il se transforme en une passion et presque en une rage : tout doit être sacrifié au devoir absolu. Brand prend comme devise: Toutou rien, A son devoir ainsi conçu, il sacrifie les siens et il finit par s'immoler lui-même.

Lafureurde justice, de vérité, d'humanité ne produit que des puritains et des esprits étroits. Un sentiment qui pouvait être élevé et harmonieux s'est transmué chez eux en une tendance limitatrice.

Les sentiments sont donc; à l'étal d'équilibre, des tendances affectives durables et associées à des idées. Ils s'approfondissent, par la réflexion, loin de se détruire, tandis que les passions, en s'analysant, comme l'avaitfait entendre fort bien Guyau, arrivent àse dissoudre. Malheureusement, elles ne s'analysent pas assez souvent.

Plus un sentiment se réfléchit, plus il s'affirme, car il a une insondable profondeur : cela veut dire qu'il tient, fusionnés avec lui, un grand nombre de processus psychiques, idées, tendances et aussi habitudes et mouvements.

Car, il ne faut pas l'oublier, c'est peu à peu, en profitant de la synthèse active qu'exerce constamment la vie mentale, que les sentiments s'accentuent et . s'intensifient. Comment est né, pour préciser, le sentiment de justice ? A l'occasion de certaines réactions, très souvent englobées dans l'expérience personnelle: onasubi soi-même ou l'on a vu subir par d'autres, en se mettant imaginairement àleur place, des injures qui ont ému et révolté. On les a ressenties comme des atteintes à la personnalité, comme une oppression des forces constitutives de l'être. L'impression a été forte, elle a engagé avec elle la réflexion ; des systèmes d'idées, des paroles, des transformations organiques

«Ub L INCONSCIENT

ressenties comme douleur et comme colère ont constitué une réaction puissante; ces processus ont retenti longuement; m&ia la tendance affective, une fois constituée, n'est pas restée attachée au fait qui lui a donné le déclic; elle s'est en quelque sorte répandue sur beaucoup d'autres actes; elle s'est reilétée en une idéation toujours plus approfondie ; l'idéatioh et la tendance ont formé une synthèse ferme et indissoluble et la conduite du sujet, ses actes et ses paroles, ont traduit au dehors cette profonde modification. Puis, le sentiment a pénétré la vie psychique tout entière, il a coloré jusqu'aux habitudes quotidiennes et aux maximes d'usage constant. C'estainsi que se constitue le caractère et que les pensées développent ce que, plus intimement, le cœur a éprouvé.

Les sentiments de beauté ne naissent-ils pas, n'évoluent-ils pas ainsi? Ce sont des impressions d'abord qui se répercutent dans tout l'être, passent d'un ordrede sensations à l'autre, provoquent une joie, une affirmation de vie éprouvées par certaines personnes qui communient avec tout ce qui, dans la nature, semble évoquer quelque chose de semblable au battement de la vie qu'elles ressentent en elles. N'est-ce pas là cette sympathie intellectuelle dont parie Bei^son, cette coïncidence entre ce que nous éprouvons en tant qu'être agissant et ce que nous devinons sdus les mouvements de tous les êtres? Ce genre d'impression est désintéressé : ce n'est pas une adaptation ni une défense de l'organisme qui le guide, mais une sensibilité toute spéciale de l'accord entre d'autres êtres et nous dans l'élan universel, quelque chose comme ce que nous ressentons dans une foule en un jour d'enthousiasme, une contagion de la vie.

Une fois cette émotion éveillée, elle ne s'évanouit plus; elle se retrouve à propos des pensées, des moovements les plus variés; elle s'approfondit et s'accroît par son propre développement. L'on y pense,- la.

D.3l.zac.ïGOO^;ik

L'lNCONSCIE^T HÏNAMICfrE 207

réflexion élargit ce que la conscience directe de l'aclivité a conçu; il se forme, entre le sentiment de beauté provoqué par les sensations innombrables des choses et les pensées qui l'intensifient, en le confir- . mant enlui-méme, une association indissoluble. Toute notre vie mentale en éprouve le contre-coup : idéation, manière d'agir, états alTectifs en général en sont illuminés. C'est une surélévation de l'activité et de lâ puissance' qui se répercute à son tour en états affectifs nouveaux ; ceux-ci renforcent le processus total et l'individu en reçoit une irrésistible impulsion. L'expansion extraordinaire et la bonté qui en dérive faisaient dire à Guyau que l'art aussi bien que la morale participent d'un même mouvement qui est la vie même et traverse, comme un frisson continu, l'univers organisé. '

J'ai pu observer sur moi-même la genèse et le développement d'un sentiment, que j'appellerai mon attachement à la philosophie. Je n'avais pas encore quinze ans, lorsqu'un soir —je me rappelle encore le fait comme si je le voyais, — Hector Denis, le sociologue bien connu, qui avait une âme d'apôtre, vint causer avec mon père. Je ne sais comment on se mit à parler de moi et mon père raconta à son ami que j'avais une si grande passion pour les livres que je consacrais à ma bibliothèque tout l'argent de poche que je recevais. Hector Denis me parla et me trouvant rempli d'enthousiasme pour les lettres, me conseilla de lire les philosophes français du xvui' siècle, qu'il admirait au-dessus de tous les autres et ses paroles furent si émues et si convaincantes qu'elles résonnèrent profondément en mon cœur. Ainsi se créa en moi un sentiment d'enthousiasme, un sentiment sthénique — pour parler en termes scientifiques — mal défini d'abord et suivant exclusivementl'impulsion donnée, par les circonstances fortuites que je viens de rappeler, à mes tendances et k mes désirs. Ce sentî-

:alS L INC0NSC1E\T

ment s'alimeQta d'abord de lectures et chercha à se justifier par les idées qui répondaient à sa nature; notez bien ceci : je cherchais dans les auteurs plutôt ce qui vibrait en accord avec mes sentiments que les pensées qui pouvaient avoir une plus grande valeur objective. Ce processus, à cause même de son intensité, me frappa et attira mon attention sur moi-même. J'observai curieusement cequi se produisait en moi.Je ne lisais pas avec la préoccupation critique de la. recherche du vrai les pages qui tombaient sous mes yeux, mais je m'arrêtais à ce qui m'aidait à définir mes sentiments encore dans un état que je comparerais à celui d'une nébuleuse en voie de transformation. L'œuvre que je lisais ne m'intéressait pas en ellemême; d'abord je n'en comprenais ni tous les termes ni toute 'l'argumentation. Mais sans la saisir dans son entiëreté, il y avait des moments où je sentais un accord entre le sentiment de l'écrivain et le mien. Aussi ma préférence se portait sur des œuvres lyriques, et les Ruines de Volney me retenaient plus que la préface de l'Encyclopédie.

Dois-je dire qu'il me fallait voir ces œuvres à travers l'enthousiasme qui m'emportait? Si je les avais examinées froidement, j'y aurais sans doute trouvé trop de choses qui auraient choqué soit mon bon sens soit mes véritables aspirations.

J'ai cité cet exemple — et je m'en excuse — non pour parler d'un sujet aussi peu important que mon développement personnel, mais pour montrer sur le vif un cas bien typique, qui se répète sans doute souvent, avec d'autres nuances et d'autres détails.

Loin de résulter d'une convenance entre des idées, je crois donc devoir admettre que touslessentiments, même les plus intellectualisés, ont la même origine que tes états affectifs : une réaction de l'être vivant et pensant, ressentie par lui en tant qu'individu actifr inséparable de cette activité, delà réaction subjective ;

D.^.iec.ïG00gK

LIXCO\S«,IE\T II^MIIIULE 20!)

puis ce processus, s'il a quelque intensité, retentit dans la vie psychique, prédispose l'être, se perpétue , ea tendances, et sa coloration propre se répand sur beaucoup de nos attitudes; il attire aussi l'attention sur lui, il se réfléchit et crée ainsi des systèmes d'idées et des raisonnements qui l'accentuent encore et assurent sa prédominance sur l'idéation. Autour de ce noyau afl'cctir, les associations se multiplient: les synthèses ne se font pas sans qu'il leur imprime son élan. L'idée, le sentiment et l'action volontaire évoluent ensemble, car ensemble ils proviennent d'une seule et même réaction émotive.

Lessentimentss'organisententre eux. S'ils atteignent le point suprême de leur développement, si véritahleraent ils s'aident de la réflexion, s'objectivent en idées et en principes d'action, ils ajoutent à leur puissance ori^irinello une force qui leur assure un rôle durable dans l'équilibre de l'individu. Car le danger pour un état affectif, même s'il a donné naissance déjà à une tendance affective, est de ne point s'être implanté suffisamment et d'être, à un moment donné, remplacé par une tendance plus dominante. Nous obsenons qu'en s'enrichissant d'un rayonnement d'idées plus large, les sentiments s'assurent une stabilité plus inébranlable et, en même temps qu'ils s'organisent avec les idées, ils s'organisent et s'harmonisent entre eux.

Parvenus à ce degré, les sentiments tiennent dans leur puissance l'ensemble des directions de notre mentalité. Leur force de cohésion et d'association les renforce l'un par l'autre. Leur pénétration, leur unilication forment une harmonie que l'on aime à admirer chez les génies les plus beaux et les plus sains, chez un Sophocle ou chez un Gœthe. Entre les sentiments de vérité, de beauté, de justice, il n'y a pas, il ne peut y avoir de discordance.

Nous avons dit tout à l'heure que si, au lieu de

210 l'inconscie.m

s'organiser avec l'ensemble des idées et des autres sentiments, un état alTectif durable envahit la personnalité, la domine avec exclusivisofie. il prend le caractère d'une passion. La passion du jeu ou de l'argent, l'ambition, la vanité, le désir de briller en sont des exemples. La passion est, dans le domaine du sentiment, très semblable à l'obsession. ËHe désorganise la vie mentale, elle empêche tout équilibre, elle absorbé, pour son assouvissement, l'ensemble des forces de l'esprit.

Elle s'est développée aussi d'une tendance affective, mais en exagérant celle-ci aux dépens des autres. La passion ne s'accorde pas avec l'ensemble de la personnalité. Elle fait pencher celle-ci d'un côté et rompt son équilibre. Les idées, la réflexion, la volonté sont déviées, absorbées. La domination de soi est perdue. Les systèmes d'idées gravitent, désorbités, au milieu de ce désordre.

Il ne faut pas croire, comme souvent l'ont affirmé les artistes, qu'en atténuant la passion on tuait l'enthousiasme et la vie du cœur^ il faut s'entendre d'abord surce^u'on appelle passion. Si l'on désigne par ce mot tout ce qui est élan, il est incontestable qu'une existence intellectnalisée, un esprit livré aux idées pures serait parfaitement improductif ou, du moins, s'épuiserait en combinaisons habiles, sans intérêt véritable et sans contact avec la réalité.

Mais, pour préciser les termes, nous entendons par passion le sentiment dévoyé, exclusif, et la passion ainsi définie diminue la puissance d'inspiration, de joie, de création, en un mot, l'affirmation de l'esprit. I>ans un moment d'explosion, elle est sans doute utile; mais alors, elle dure peu, elle donne une détente à ce qu'il y a de trop réprimé dans l'expansion individuelle; elle s'épuise vite et i' cette puissance de tension et d'organisation que nous avons attribuée aux sentiments.

D.„ze..,G(X>glc

LI^co^sclE^T dïnaaiique 'dU

Nous savons que sans les états affectifs, sans la sensibilité émue et vibrante, rien ne se fait de durable; le raisonnement, livré à lui-même, tourne à vide, inutile, impuissant. Avec le sentiment se développe le sens du réel, le respect et le culte de l'activité spirituelle, partout où elle se rencontre, et aussi l'enthousiasme inaltérable, celui qui ne périt pas et nous soutient k travers les pires difficultés.

Dans ces quelques pages consacrées à préciser les idées trop souvent vagues et mal définies que l'on se fait des dilTérentes fonctions de la sensibilité, nous avons, à cause môme de la complication des probièmes et des hésitations des psychologues, pris par le plus court, évité toute discussion et indiqué le plus clairement possible en une question qui l'est peu, les lignes générales d'une théorie des sentiments. Kous avons, naturellement, tenu compte des acquisisitions des psychologues, depuis Descartes, dont le Traité des passions nous paraît, avec les Régulaad directionem tnjenii,très supérieur aux abstractions do Discours de la méthode et à l'ontologisme des Méditations, jusqu'à W, James et à Ribot d'une part et, d'autre part, à Bergson; il est à constater que l'étude des états affectifs a beaucoup souffert de l'absence du sens de la mobilité et des nuances chez bien des philosophes et bien des physiologistes qni se proclament psychologues, mais auxquels le genre de sensibilité nécessaire à une psychologie concrète fait totalement défaut. Nous passerons maintenant à l'investigation des faits inconscients dans le domaine de la vie affective.

Page 1