I. — Idées réprimées et tendances inconscientes
Il arrive parfois, chez les enfants d'hérédité chargée, qu'une idée saugrenue leur passe par la tête et qu'ils accomplissent un acte que rien ne faisait prévoir, uq acte sans rapport avec ce qu'ils pensaient à l'instant d'avant et qui n'est pas provoqué non plus par la réalilé ambiante : briser un objet quelconque, dont ils n'avaient pas eu à se plaindre, jeter une pierre n'importe où, pousser des cris incohérents, sans aucune raisoo apparente. Voilà le fait, sous sa forme exagérée. L'enfanta obéi k une poussée intérieure; interrogé, il reconnaît qu'il a eu tort, il s'en rend compte, mais il n'aurait pu faire autrement.
Ce qui, dans cet exemple, s'objective en un acte se borne, le plus souvent, à se traduire en idées. Combien de fois, dans la rêvasserie, c'est-à-dire dans ce genre de rêverie que l'on a, tout éveillé, quand DD laisse ses pensées aller à la dérive, n'accomplit-on pae, en imagination, des actes que le contrcMe de la conscieuce attentive, appliquée au réel, n'autoriserait jamais! Et combien de souhaits bizarres, de combinaisons fantastiques que Ton sait bien ne pas devoir se réaliser et que l'on n'oserait formuler tout haut!
II ne suffit pas de constater ces faits, qui sont innombrables et que chacun a pu observer en luimême; il faut les expliquer. Ici, la psychologie livresque que l'on enseigne souvent dans les cours est véritablement en défaut. Une fois qu'elle s'éloigne des problèmes traditionnels, facultés, associations d'idées, rapports du cerveau et de la pensée, elle est d'une indigence lamentable. Et même ces problèmes-là, sont-ils toujours traités avec le sens de la vie réelle que l'on serait en droit d'exiger d'un
. psychologue? Il est vrai qu'il faut faire une différence entre un psychologue et un professeur de psychologie, la même que Schopenhauer et Nietzsche étahlissaient entre un philosophe et un professeur de philosophie. Ou encore : Pabre est un naturaliste et M. X-- ou Y.,., un professeur de sciences naturelles. Depuis que ces fonctions sociales sont des professions au lieu d'être des vocations, comment en serait-il autrement?
Aussi, bien que chacun de nous ail constaté quelle part importante prend dans la vie cette activité des idées qui semblent surgir d'elles-mêmes, selon l'amusante expression de Baldwin, on ne leur a pas suffisamment accordé, en psychologie, l'attention qu'elles méritent. Pourquoi montent-elles tout à. coup à la surface? Pourquoi l'enfant dont nous parlions tantôt a-i-il, sans motif apparent, crié, gesticulé, commis un acte bizarre? Et pourquoi n'avons-nous pu, vous et moi, nous défendre de telle ou telle idée que nous jugeons sans cohésion avec la réalité?
C'est un in 'ïonte stable mérite de Freud d'avoir attiré l'attention sur ce problème. Voici un exemple curieux que j'emprunte à cet auteur. Dans une lettre i un ami, datant de 1899, Freud écrit qu'il en a assez de corriger les épreuves de son livre die Traumdeutung (l'interprétation des rêves) et n'y changera plus rien, « même s'il y reste 2.467 fautes». Ayant écrit ce nombre comme par hasard, il en reste étonné : pourquoi 2.467 et pas un autre chiffre? A moins d'admettre qu'il y ait des faits sans cause, ce fait-ci doit être fondé sur quelque chose. Comme l'auteur de la lettre n'a aucune raison consciente d'écrire ce chiffre plutôt qu'un autre, c'est un processus inconscient qui s'est produit. Il s'en rend compte et essaie de l'élucider.
Il se rappelle qu'il venait de tire dans le journal ceci : un général, qn'en faisant son service comme
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élèTe-médecin, il a^ait vu un jour à. l'hàpital militaire, venait d'être pensionné. Il veut compter la durée de sa carrière et recherche le jour où il l'avait renconlré. Il suppose d'abord que c'était en 1882, il ï a diï-sept ans, au moment de ce récit. Il fait part de cette remarque à sa femme qui lui répond : « Mais alors, tu devrais aussi être pensionné déjà. " Freud proteste contre cette assertion et, s'étant assis à sa table pour travailler, il calcule les dates auxquelles il pensait. Il se souvient alors d'avoir fêté son vingtquatrième anniversaire un jour qu'il était aux arrêts pour s'être absenté sans permission. Or, cela se passait en 1880, il y a dix-neuf ans. Le nombre 24 s'était glissé dans le chiffre arbitrairement écrit de "2.467 fautes dans les épreuves». Mais 67? C'était l'addition inconsciente de 24 plus 43 [âge de Freud au moment de )a lettre). Les 24 ajoutés à 43 pour faire 67, Freud suppose qu'ils viennent d'un souhait intérieur de rester encore en activité 24 ans au delà de son âge de 43 ans au moment de la lettre.
Cet exemple de psycho-analyse, quelle que soit l'opinion qu'on puisse avoir sur la solution proposée, est intéressant en ce sens qu'il cherche à pénétrer les processus inconscients des actes et des idées "Semblant surgir d'eux-mêmes » dans notre conscience.
C'est à un travail subconscient analogue qu'il faut attribuer aussi les oublis involontaires. On se propose nettement de faire une chose. On l'oublie. Suflit-il de dire que cette chose n'avait pas d'importance ou que l'attention était fatiguée? Ce sont des explications trop commodes. Gomment n'a-t-on pas oublié d'autres choses sans plus d'importance? Et pourquoi oublie-t-on certaines choses, même quand l'attention n'est pas fatiguée? Il y a, selon Freud, une cause à ces oublis. Il faut la chercher dans les sentiments. Nous oublions aisément les choses qui nous ennuient
ou iious sont pénibles. Darwin disait à ce propos qu'il notait avec un soin tout particulier les opinons opposées à la sienne, par crainte de les oublier; car on écarte volontiers ce qu'on n'aime pas, et on le fait à son insu.
L'inconscient agit parfois intention ne 11 (ornent : un oubli, une négligence est le symbole d'un état d'àme; je prépare un livre pour le prêter, je l'ai promis, en quelque sorte, malgré moi; il est là devant mes yens, je l'oublie à plusieurs reprises. Ou encore, on ne reconnaît pas, dans la rue, les gens qui n'intéressent pas, bien que l'on sacbe qui ils sont. C'est comme si on ne les voyait pas.
Freud note encore, dans plusieurs endroits de ses ■ouvrages, entre autres à propos du rêve, que les représentations qui envahissent la conscience sans ■que nous nous rendions compte de leur origine, sont l'expression d'états d'âme qui ont été refoulés par les occupations conscientes du sujet et qui reparaissent à la première occasion.
S'il faut juger exactement les phénomènes précités, nous pensons d'abord que l'apparition des idées surgissant d'elles-mêmes ne n'expliquent pas par association indirecte. Nous aurons l'occasion d'étudier plus loin l'association indirecte : les termes de celle-ci se retrouvent à l'analyse. Sa nature est très différente des idées que nous envisageons ici : car ce qui détermine l'invasion inattendue, la poussée irrésistible qui -tantôt se condense en représentations, tantôt en actions (soit qu'on accomplisse certains actes, soit qu'on oublie ou évite d'en accomplir d'autres) n'est pas à chercher dans les associations d'idées, mais dans la tonalité affective, dans les sentiments. Et ce que Freud considère comme réprimé (verdraengt), ce sont avant tout des états affectifs et non des idées.
Une idée n'existe comme telle qu'au moment où je la pense : la pensée actuelle est la caractéristique
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même d'une idée; elle prend sans doute une bonne part.de son contenu dans rinconscient, mais pour qu'elle soit à proprement parler, idée ou représentation, il faut qu'elle apparaisse dans la conscience. C'est la conscience qui synthétise de multiples éléments en idées. Idée ou représentation inconscientes sont en réalité des termes contradictoires.
Ce qui se conserve à l'état dynamique et inconscient, se sont des tendances à former des idées ; elles se réduisent parfois à. la mémoire motrice. Cela arrive si je cherche un nom que je ne parviens plus à me rappeler. Il me vient à l'esprit des à peu près ; les mécaoismes moteurs, les associations entre cellules ne fonctionnent pas bien ; le cas me parait dilTérent dans une idéation plus suivie, dans l'apparition consciente d'un fait psychique plus complexe et moins spécialisé, comme un désir, un ensemble d'actes et d'idées.
Par conséquent, si l'on étudie ces derniers faits, on ue peut les comparer à l'oubli d'un mot technique ou d'un nom propre. Dans le cas complexe d'une pensée, d'une action ou d'un sentiment dont la représentation envahit soudain la conscience, il faut envisager avant tout, disions-nous, la vie affective dont ils soni, les uns comme les autres, la traduction consciente. Or, il est aisé de remarquer que souvent nous sentons monter en nous un état affectif dont nous ne saurions dire la cause, un besoin de nous fâcher, une irritation, de la mauvaise humeur, ou d'autre part un besoin d'expansion, d'enthousiasme. Ce sentiment éclatera à la moindre occasion et quelle que soit l'occasion. S'il est intense et doit se manifester au dehors, il cherchera même l'occasion d'éclater et s'insérera dans n'importe quel contenu de conscience. Si l'on essaie par des paroles ou en détournant l'attention de la personne de refouler l'explosion, elle prendra un autre chemin, elle attendra l'occasion, elle éclatera néanmoins.
Ces u idées réprimées » sont donc moins des idées que des tendances. L'idée sera le prétexte que la tendance se donnera dans la conscience, mais elle n'est pas la cause du phénomène.
Les tendances dont ces manifestations inconscientes, souvent subites et irrésistibles, sont les preuves, ne se ramènent pas aux transformations organiques spéciales dontnous aurons à parler dans le troisième paragraphe de ce chapitre, lesquelles conditionnent les états affectifs. Nous avons alTaire actuellement à des formations psychologiques plus profondes et de plus longue durée ; elles se colorent d'un ton afTectif, mais elles ont pris naissance antérieurement dans la vie et se sont conservées dans le dynamisme psychique inconscient. Elles le constituent même essentiellement. A travers l'évolution de la vie individuelle, ces tendances s'accroissent en chemin de tout !e retentissement que pensées, sentiments ou action peuvent laisser dans une personnalité. Les représentations qui ont aidé les tendances à se manifester, disparaissent au point de ne pouvoir être ravivées; mais elles ont produit un déclic pour nos tendances et celles-ci subsistent. C'est ainsi qu'un livre que nous avons lu il y a quelques années sera oublié par nous dans tous ses détails ; cependant, quand nous y penserons, ce sera avec émotion; son nom seul éveillera de l'écho dans notre cœur. Il en est de môme de bien des paroles entendues, puis tombées dans l'oubli, de multiples événements que nous avons vécus, de choses vues...
Ce sont ces tendances qui donnent naissance aux idées inattendues. Elles sont d'autant plus nombreuses en nous que notre vie psychique a été plus riche. Elles charrient avec elles des possibilités mal détlnies d'idées, des dispositions à certains courants d'idéation. Elles nous suggèrent certaines images plutôt que d'autres. Si par exemple l'expérience de la vie a été
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cruelle à un homme, il peut se former chez lui des tendances à la dépression ; à propos d'impressions qui n'alarmeraient pas quelqu'un d'autre, la propension à la mélancolie apparaît et avec elle, un cortège de réflexions douloureuses. Ou encore, un homme a appris à craindre et à dissimuler, dans son enfance, ayant été en bulle à une brutalité dont il pouvait mal se défendre. Il en résulte une manière d'agir timorée, des actes et des pensées qui prennent des détours; les idées qui^apparaissent malgré lui dans sa conscience sont suggérées par cet état affectif.
Les idées ne sont donc pas ici phénomènes primaires, mais secondaires; elle résultent de tendances formées ou éveillées dans cette matière plastique . qu'est tout être sentant, par les circonstances jointes aux dispositions héréditaires que nous ne manquerons pas de signaler; ces tendances subsistent, vivantes, en chacun de nous. A propos d'une impression, l'une ou l'autre, comme éveillée, se manifeste. L'impression peut rester parfaitement inconsciente. Nous savons combien nous subissons d'excitations externes etinternes sans nous en apercevoir.
Il y a souvent contradiction entre l'attention volontaire et consciente et ces tendances. Le sujet normal ee rend très bien compte de leur existence. Il arrive souvent qu'elles le contrarient et qu'il les combatte. Une disposition à la mauvaise humeur pousse le sujet à répondre des paroles peu aimables, à s'irriter pour des vétilles. Une inquiétude refrénée par le travail ronge et reparaît à la moindre occasion, provoquant la distraction.
Les tendances dont nous parlons se produisent aisément en dehors des objets sur lesquels se porte l'attention. Elles se rapprochent par cela seulement des obsessions et des idées lixes, mais elles en diffèrent essentiellement, car d'abord elles sont parfaitement tenues par le sujet pour ce qu'elles valent et
ensuite il peut convenir au sujet de leur prêter attention et de reconnaître ce qu'elles ont de fondé.
Entre un esprit qui sait mettre chaque chose en son plan et une pensée tiraillée de toutes parts par des tendances incohérentes, par conséquent impuissante à former une synthèse normale et atteinte de psychasthénie, il y a place pour des types nombreux et des caractères de transition.
Expliquer ces tendances par l'automatisme ne serait pas exact. Nous avons vu ce qui relevait de l'automatisme et de l'habitude. Ici, elles font partie du caractère et de ce qu'il y a de vivant dans l'esprit.
Nous avons signalé leur nature psychologique et dynamique. Est-ce à dire qu'elles constituent un élément dynamique pur, différent des éléments matériels et n'ait pas de corrélatif dans les mouvements des centres nerveux? C'est là une question prématurée tant que notre analyse psychologique n'est pas terminée. Et rien, dans notre étude, ne nous conduit à admettre une thèse plutôt qu'une autre. Mais examinons les faits psychiques en eux-mêmes et t&chons de comprendre quelle est la part d'inconscient qu'ils contiennent.