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II. — Rêve et hêvass

La nature nous fournit une expérience quotidienne qui porte sur les tendances dont nous venons de parler: c'est le réye. Nous allons examiner quel profit nous pouvons tirer de ce nouveau groupe de faits.

Il y a sans doute dans cette question beaucoup d'obscurité et de difficulté. L'expérimentation y est sujette à caution: que l'on prépare et provoque un rêve ou que l'on se soumette à l'intenention d'autrui;-il y a là quelque chose d'artificiel qui ne peut être sans effet sur la [production du rêve; il faut ensuite se

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demander quelle est la part de suggestion qui inter- TJent.

En examinant les rêves ainsi provoqués, on constate en somme qu'ils n'apprennent rien de plus que les rêves naturels dont nous parvenons à reconstituer ia description. Dans ce dernier cas, on prétend que le rêve originaire subit la déformation de la mémoire et de l'interprétation du sujet. Jusqu'à quel point? Il est impossible de le savoir. On cite, comme preuve de cette déformation, les recherches du témoignage ; ces recherches montrent que les images se transforment à notre insu depuis le moment où nous les apercevons; mais, à ce compte-là, il y a déjà tarit d'erreurs dans la manière même de percevoir les objets les plus ordinaires, que l'on peut se demander si la reconstitution d'un rêve change beaucoup plus à ce rêve que, notre perception à l'état de veille ne modiiie un ensemble d'impressions reçues du dehors.

De plus, dans le souvenir que nous avons du rêve, nous trouvons des caractères bien définis qui le différencient de l'idéatiou à l'état de veille. Cela s'applique sans doute au rêve en tant qu'il se manifeste à notre conscience. Mais ce qu'il est en lui-même, en dehors de la conscience, nous ne le saurons, exactement comme pour les autres manifestations inconscientes, qu'en ayant recours à toutes les méthodes psychologiques appropriées et en recherchant sa formation et son évolution : pour cette tâche, il sert peu d'expérimenter sur la conscience du rêve, mais il importe de rechercher ce qui provoque le rêve, la manière dont il se forme, ses causes en un mot.

Le rêve provoqué arbitrairement passe, aussi bien que le rêve naturel, par l'interprétation consciente. De plus, la conscience subit la suggestion des préparatifs de l'expérience. C'est pourquoi il vaut mieux se référer aux rêves naturels et tâcher, par l'analyse, de dégager les facteurs qui les déterminent.

D'abord, disons quelques mots de ce qui caractérise le rêve, tel qu'il apparaît à notre conscience. C'est en premier Heu l'étonnante diversité des images et le passage, sans transition, d'une scène à une autre. Les êtres et les choses se transforment d'une manière subite et se continuent dans un autre décor, exactement comme les scènes successives d'un cinématographe. Notre interprétation essaye de reconstituer avec ces éléments Une suite logique, mais n'y parvient jamais au point d'obtenir cette suite logique, comme elle se présente dans nos idées À l'état de veille.

On a dit que si lesrôves manifestent une telle incohérence, c'est parce que le contrôle du monde extérieur n'existe pas et que les échanges centraux se produisent avec un minimum de voies ouvertes sur la périphérie. J'estime cette explication tout à fait superficielle. Au contraire, cette cinématographie du rêve nous montre ce que serait notre attention livrée à toutes les sensations dont la possibilité s'offre en chaque instant à nous. A l'état de veille, la suite logique est exclusivement dans les idées, dans notre interprétation des impressions, dans le fait quenous en excluons une quantité à chaque moment et que nous opérons une sélection. Mais tâchez donc de vous livrer tout entier aux impressions venant de l'extérieur, sans exclure les sensations internes données par votre corps, vos muscles, vos viscères et vous assisterez à une fantasmagorie aussi incohérente que lé rêve le plus rempli de transformations. Voici des impressioils lumineuses dans l'atmosphère, voici l'image de mille choses qui passent dans la me, voici des sons et des odeurs, voici des bruits lointains, voici des sensations musculaires et tactiles : tout cela se précipite h la fois en moi. Si je t&che de prêter attention à ces multiples appels, ce sera le cbaos. C'est pour l'éviter que la synthèse fonctionne d'une part et l'habitude de l'autre :

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la première unifie, la seconde éteint l'intensité des impressions; en collaborant, elles rendent possible une certaine continuité dans la vie consciente.

Un deuxième caractère du rêve se définit par l'intensité des impressions. Si le choix, la sélection et l'unification ne se produisaient pas, c'est-à-dire si, à l'état de veille, l'attention se détendait aii point de nous livrer à la multiplicité bigarrée des sensations, nous assisterions à la même exagération de celles-ci que dans le rêve. C'est ce qui se produit dans les ballucioatioDs et le délire.

« En 1847, revenant de Constantinople surun bateau à vapeur du Lloyd autrichien qui me conduisait à Trieste, écrit A. Maury, je rencontrai parmi mes compagnons de traversée un monomane, et je le pris pendant la route comme sujet de mes observations. 11 se plaignait d'être en butte à des persécutions ; c'est là l'éternelle histoire de ces malheureux. Il me parlait d'un certain juif qui l'avait ruiné et en voulait à sa vie. Pour preuve de l'acharnement de cet implacable Israélite, mon fou me disait qu'il l'entendait vociférer à ses côtés : Tenez, me dit-il, l'entendez- vous? il me parle. Je n'entendais rien. — Il me dit des injures. — Et ici il me cite des jurements italiens à lui adressés qu'il n'est point nécessaire de rappeler ; mais cette fois j'entendis tout de bon; ces jurements étaient tout simplement ceux que prononçait à l'instant un des matelots ; ils avaient cessé que le malheureux les entendait encore, ainsi que d'autres plus effroyables. Mon monomane mêlait donc des sensations d'audition réelle à des sensations imaginaires, absolument comme dans le rêve. Il se passait en lui un phénomène tout semblable. ■>

Et en effet, dans le rêve, les impressions et les souvenirs se précipitent et s'échangent avec tumulte; au Heu de la synthèse et de l'uniOcation, c'est la domination des impressions multiples qui, à l'état de veille,

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ne seraient même pas perçues. Le centrale, « la censure », comme dirait Freud, sont supprimés. Il est aujourd'hui reconnu que beaucoup de rêves ont pour point de départ des impressions externes ou internes, parfaitement réelles, un son, un rayon de lumière, des sensations provenant des mouvemenls inTOlontaires ou des difTéreuts systèmes organiques (digestion, respiration, etc.) qui constituent le corps; le rêve agrandit et exagère ces impressions, sous l'influence d'états affectifs il les combine avec des souvenirs, des images. Pas de contrôle de la synthèse mentale.

Aussi les sensations prennent-elles une intensité inusitée. Bergson raconte à ce propos un rÈve typique; « Le rêveur rêve qu'il parle devant une assemblée politique. Et voici que, du fond de l'auditoire, s'élève un murmure. Le murmure s'accentue, il devient comme un grondement. Puis c'est un hurlement, un vacarme épouvantable. Et enfin résonnent de toutes parts, scandés sur un rythme uniforme, les cris : A la porte ! A la porte!.., A ce moment il se réveille. Un chien aboyait dans un jardin voisin, et avec chacun des <> ouâ, ou&I du chien, un des cris: A la porte! se confondait.»

C'est aussi à cette prédominance des impressions qui nous assaillent qu'il faut rapporter l'accroissement de la mémoire dans le rêve. Nous y revoyons des gens é qui nous ne pensions plus ; nous nous rappelons des mots et des choses oubliés; nous nous représentons avec force des voix, des figures, alors que dans la veille nous serions incapables de le faire. C'est que, dans la veille, nous pratiquons, en même temps que la sélection des idées, l'oubli sans lequel l'ot^anisme ne pourrait subsister. L'oubli fait partie essentiellement de notre activité. Il la rend possible, il la renforce. C'est parce que nous savons oublier que nous sommes capables d'agir; le passé ne nous maîtrise

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pas; nous en conservons juste ce qui est nécessaire pournotre utilité. Mais dans le rêve, la tension mentale baissant, voilà toute une fantasmagorie qui revient. On sait que très souvent, des choses que l'attention a volontairement écartées pendant la veille réapparaissent très vivement dans le rêve.

Les souvenirs latents font souvent les frais des rêves Od pourrait en citer mille exemples. La mémoire ne semble donc pas dépendre de l'application de l'attention, mais de l'intensité de certains processus parfaitement inconscients et de la reviviscence d'idées qui s'ensuit. Le rêve s'explique ici par l'action de la mémoire involontaire, fortement influencée par l'inconscient, qu'on peut observer aussi à l'état de veille, lorsque malgré nous, des idées et des souvenirs apparaissent dans notre conscience sans que nous sachions d'où ils viennent.

Je ne voudrais pas passer sous silence un exemple bien intéressant cité par Maury : « Il me revenait couvent à l'esprit, et je ne savais pour quel motif, trois noms propres accompagnés chacun d'un nom de ville de France. Un jour, je tombe par hasard sur un vieux journal que je relis, n'ayant rien de mieux à faire. A la feuille des annonces, je vois l'indication d'un dépôt d'eaus minérales avec les noms des pharmacies qui les vendaient dans les principales villes de France. Mes trois noms inconnus étaient inscrits là, ta face des villes dont le souvenir s'était associé à eux. Le doute n'était plus possible, ma mémoire, excellente pour les mots, gardait le souvenir de ces noms associés, sur lesquels mes yeux avaient dû tomber alors que je cherchais, et cela avait eu lieu quelques mois auparavant, un dépôt d'eaux minérales ; mais la circonstance m'était sortie de l'esprit, sans que pour cela le souvenir fût totalement effacé. Or, assurémentje n'avais pu apporter une grande attention dans une lecture aussi rapide. »

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Nous donaerons encore comme exemple du fait que la mémoire est parliculièrement développée dans le rêve et que des souvenire anciens et oubliés, parce qu'inutiles, dous reviennent à l'esprit, un rêve de Delbœuf. On l'a cité à plusieurs reprises et il mérite de rester classique. Le rêve date de la fin de septembre 1862. Delbœuf venait de lire le chapitre de Brillât-Savarin sur les rêves ; le goût et l'odorat impressionnent rarement pendant le rêve, fait remarquer cet auteur ; on voitdes (leurs sans en sentir l'odeur, des mets sans les savourer. Delbœuf rêve se trouver dans la'cour de sa maison ; elle est couverte de neige ; deux lézards (Delbœuf s'intéressait beaucoup aux lézards) étaient engourdis ; ils étaient sortis quand le ciel était encore beau, puis un «orage de neige » avail éclaté et obstrué leur trou; il les réchauffe, les reporte dans leur cachette et sème à l'entrée quelques fragments à'asplenium ruta muralis, petite fougère & feuilles llnement découpées qui croît sur les murailles. Le dernier mol de ce nom, tel qu'il se présente dans le rêve de Delbœuf, est légèrement transformé. C'est l'asplenium ruta muraria ; Delbœuf, en philologue, avait corrigé dans son rêve ce barbarisme et rétabli, plus correctement, mufalU.

Dans la suite du rêve, les lézards deviennent plus nombreux. Outre les deux premiers, connus de l'auteur, en viennent deux autres qui se disputent les débris d'asplenium, puis encore deux; la scène change, la cour de la maison devient une campagne toute couverte de lézards, attirés vers l'endroit où se trouvent les premiers. Le rêveur alors revient près de Vasplenium qui, cette fois, croissait en touffe dans une clairière, froisse une plante entre ses doigts, en éprouve l'odeur et fait, en rêve, cette réflexion qneBrillat-Savarin n'avait pas entièrement raison.

Voici les deux faits pour lesquels je cite ce rêve : en premier lieu, Delbœuf n'était pas botaniste et ne

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connaissait que peu de rtomsde plantes. Il ne connaissait pas, afllrme-t-il, le nom de Vasplenium. De plus, la plante, dans son rêve, était bien une fougère, mais elle était ronge et se pulvérisait dans la main, comme des feuilles desséchées. Or, ce nom A'asptettium ruta muraria existe et désigne la fougère rappelée plus haut. D'où surgissait-il ? Delbœuf n'en eut la solution que quatorze ans après son rêve. Voici ce qui s'était passé: deux ans avant le rêve, en 1860, deux jeunes mariés de ses amis avaient rapporté de Suisse un de ces petits herbiers-albums qu'on vend dans ce pays. La jeune femme le destinait à son frère, alors étudiant. Pour rendre l'album plus instructif, Delbœuf, sous la dictée d'un botaniste de sa connaissance, inscrivit à côté du nom de chaque plante le nom de sa famille et de sa classe. C'est dans cet album qu'il avait lu le nom de l'os^î/eniMnietvu celle fougère séchée. Ainsi ce mot, lu distraitement par lui et auquel il n'avait plus jamais pensé, revenait dans son rêve: exemple d'une mémoire beaucoup plus active qu'à l'état de veille. Quant à l'aspect friable et rouge de la plante dans le rêve, il s'explique par le fait que Delbœuf l'avait vue séchée dans l'herbier-albura. Qu'il ait transformé en rouge vif la couleur brunâtre d'une plante séchée s'explique par le fait qu'il était daltonien.

Cette interprétation, disions-nous, ne fut découverte que quatorze ans après le rêve : Delbœuf ayant fait visite au frère de ses amis, à Bru.xelles, celui-ci lui montra l'herbier-album qu'il avait encore, avec les noms des familles et des classes écrites de la main du psychologue liégeois.

Second point intéressant : l'orage qui avait surpris les deux premiers des lézards ; puis la foule des lézards accourant de l'horizon vers un point déterminé. C'est en 1877 que Delbœuf retrouva l'origine de ces deux tableaux de son rêve. En revoyant par hasard la collection du l'our du Monde, revue à laquelle il était

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abonné depuis sa fondatioD, il retrouva un voyage au Brésil, de Biard, paru en 1861, qu'il avait lu plus d'un an avant son rêve. Le voyageur contait comment, en travaillant, il voyait des insectes et des lézards passer près de lui, se dirigeant tous du même côté ; ce mouvement lui annonçait l'approche d'un formidable orage ; puis il fut tout à coup envahi par une légion de fourmis voyageuses et il en voyait s'avancer des myriades.

La mémoire semble donc, comme la perception sensible, s'exagérer singulièrement dans le rêve. Maudsley insiste à ce sujet sur la vivacité du souvenir dans le rêve, pour des choses qu'on ne peut se rappeler à Tétat de veille. « Il peut mettre à contribution les réserves de la mémoire, en tirer des choses nouvelles et vieilles, et donner ainsi à ses scènes une variété que l'on ne pourrait atteindn* par la voie d'un souvenir conscient. » Cela montre b quel rôle peu actif joue la conscience daus les fonctions du souvenir et de l'imagination ».

Nous signalions au début que non seulement il y a accentuation de l'intensité des images, à tel point q^e des hommes qui sont, à l'état normal, très faiblement visuels et incapables de se représenter de mémoire les contours et les couleurs des objets ou les traits de personnes absentes, les voient en rêve avec la plus grande netteté (c'est le cas du physiologiste Beaunis dont nous reparlerons tantôt), mais encore que dans le rêve, le sujet est assailli par les impressions les plus diverses ; c'est ainsi que le rêve change constamment de plan, de mise en scène et que ces changements se produisent de façon si subite.

11 est même possible que dans un certain nombre de cas, selon la très intéressante théorie de M. Foucault, nous rêvions plusieurs rêves k la fois. Foucault cite de très curieuses observations, recueillies en grande partie par lui-même, et paraissant prouver

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que si un rêve est unifié, c'est pendant le réveil que se produit cette évolution qui va de l'incohérence à la cohérence. Hais si l'on est éveillé subitement, on surprend la simultanéité de tableaux très dilTérents.

Voici un rêve se produisant dans le cas de réveil brusque (par appel) ; le sommeil était profond. Foucault note ce qu'il aperçoit : « Plusieurs séries d'images passent dans mon esprit. 1" « Voici la plus longue et la moins incohérente ; j'accompagne un inspecteur primaire {M. M..., que j'ai connu les années précédentes tos une autre ville) chez un instituteur qui n'a jamais été inspecté, dirige une école importante, a des protections politiques influentes. M. M... lui fait des reproches, me déclare qu'Une sait rien et qu'il compte uûiquementsur.ses appuis politiques. Je vois l'instituteur très nettement, un vieillard, ou presque, barbe bknche taillée soigneusement, petite figure étroite, etc. (Il ne ressemble à aucune personne que je connaisse). Je dis quelques paroles insignifiantes. La conversatioD devient aigre entre M. M.... et l'instituteur.

2' Cl II pleut à torrents.. J'ai oublié de partir pour le lycée à l'heure convenable, je vais être en retard. (En fait il pleut à ce moment). Je cherche mon-parapluie, il est détraqué. Puis, je m'aperçois que le parapluie que je viens de prendre et qui est détraqué n'est pas le mien. Je me retrouve dans la rue, marchant en hâte vers le lycée sous une avenue d'arbres qui m'est inconnue : il fait presque nuit.

3° u Je circule hâtivement au milieu d'une foule en fêle, ou bien c'est dans un marché. Des deux côtés, des boutiques en plein vent ou sous des tentes, et des baraquements. De la poussière. Du soleil. Des|cafés du cûté droit. Très vague ressemblance avec le quai Sud àMâcon, les jours de marché. Un camelot m'offre des allumettes à vingt centimes la boite, des suédoises. Je réponds que c'est trop cher, et je continue ma marche «.

Foucault rappelle trois observations personnelles dé rêves formés de scènes parallèles. Mais il croit pouvoir, par l'analyse de certains rêves unifiés, retrouver dans cenx-ci aussi plusieurs rêves parallèles sans rapport les uns avec les autres.

Il est amené à comparer ce phénomène à la désagrégation mentale des hystériques. Depuis Maury, on a rapproché le rêve des maladies de l'esprit. Le rêve se caractériserait par ce même affaiblisse ment de l'attention que Pierre Janet mettait en lumière dans l'hystérie. Les rêves simultanés correspondraient aux formes de la personne seconde et de la personne troisième de l'hystérique, avec cette différence que les séries subsconscientes du sommeil durent peu, hormis quand des souvenirs se perpétuent de rêve à rêve. Ensuite, il faut signaler aussi cette ressemblance : il arrive que le rêveur se scinde en plusieurs personnalités, se dédouble ou prête ses propres pensées à un second personnage. C'est le cas d'un élève excellent qui rêve qu'interrogé par le maître pour une traduction latine, il ne sait pas répondre, et qu'un autre élève douiie à sa place une réponse que le rêveur entend très bien et dont par conséquent il est l'auteur.

Sans vouloir faire des rapprochements tout à fait discutables entre le débordement d'images du rêve et la misère psychologique de fonctions automatiques ou subconscientes livrées à elles-mêmes, nous préférons la comparaison que Foucault nous donne avec les séries d'impressions et d'idées qui se développent parallèlement dans la vie normale et à l'étal de veille. 11 constate d'abord l'existence de plusieurs séries d'images et de mouvements : par exemple, pendant que je réfléchis à une question, des images verbales surgissent et s'enchaînent, des mouvements graphiques inscrivent ce qui mérite d'être noté ; le sujet en même temps vérifie des yeux ce qu'il écrit : c'est là une pluralité d'événements psychiques simultanés. Mais, dira-

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t-on, ils sont synthétisés et dirigés vers un but. La différence est donc grande entre cet exemple et le rêve. Aussi Foucault continue-t-il en ces termes : « Mais, en même temps, il existe dans ma conscience d'autres séries qui se développent pendant un temps plus ou moins long : j'entends le bruit désagréable d'une mauvaise musique à une centaine de mètres et, à certains moments, un bruit de pas dans la pièce voisine ; tout en écrivant, je vois, d'une façon distraite, la table sur laquelle est placé mon papier; si, cessant nn instant d'écrire, je relève la tète, je vois en face de moi le papier qui tapisse le mur ; et pendant ce temps, j'éprouve de vagues sensations organiques qui pourraient être précises ou même douloureuses ».

Si mon attention est bien occupée à son travail, ces sénés subconscientes ne la dérangent pas. Sans douta produisent-elles un effet, comme, par exemple, de maintenir l'attention en la soutenant d'un sentiment confus de vie et d'activité qui est sympathique et excite au travail ; dans des cas de fatigue, ces impressions énerveront et tendront à détourner l'attention. Elles ne sont donc jamais sans résultat sur la vie mentale. En tout cas, si l'attention, comme dans l'exemple de Foucault, se dirige vers ellçs, les laisse en quelque sorte nous parler, alors nous assistons à un processus analogue à celui du rêve : l'invasion dans la conscience d'une multiplicité d'impressions différentes. 11 estpossible que, dans certains rêves, plusieurs séries d'images courent parallèlement l'une à l'autre : ne nous arrivet-il pas parfois de penser à plusieurs tâches à la fois? Est-ce général ? Peut-on affirmer qu'on rêve toujours plusieurs scènes à la fois ? A la suite du livre de Foucaulf, plusieurs psychologues l'ont énergiquement nié.

En tout état de cause, admettons que cela arrive chez certains sujets, tandis que, d'autres fois, le rêve, tout en conservant les caractères absolument généraux

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que nous avons dégages, soit, en tant que rêve, plus unifié.

Personnellement, je serais assez porté à admettre que l'idéâtion du rôve a ceci de commun avec celledelà veille, qu'elle est instable; en réalité, elle doit l'être plus encore, puisqu'elle n'a pas la fouctiou synthétique active pour la tenir en laisse. Dans la veille, que de fois n'arrive-t-il pas qu'un raisonnement soit croisé par des idées, des souvenirs ou des impressions qui le modifient ou souvent l'interrompent brutalement ! A plus forte raison cela se passe-t-il en rêve. Et pendant qu'un rêve s'échafaude en nous, d'autres images, provoquées et par la multiplicité des sensations internes autant qu'externes signalées plus haut, et par l'intensité des souvenirs que la loi de totalisation éveille avec elles, le croisent, le dérangent ou provoquent un rêve concurrent.

Je suis un excellent sujet pour les rêves ; mes rêves sont d'une précision parfaite ; ils sont absolument complets ; les êtres y paraissent avec des contours arrêtés, les objets y ont de vives couleurs; j'entends parler mes personnages et je converse avec eux ; je parle en rêve plusieurs langues, celle que je connais bien, comme à l'état de veille, celles que je connais imparfaitement, plus aisément qu'en cet état. J'ai constaté aussi que j'avais en rêve des sensations d'odorat et de goût. Mes rêves sont très vivants.

Je n'ai jamais eu que deux hallucinations bien nettes, à l'âge de vingt-trois ans toutes deux, et je crois pouvoir les attribuer au fait que ma chambre à coucher avait été insuffisamment aérée ; la première est visuelle; je venais de me coucher et d'éteindre ma bougie et j'étais encore toutàfait éveillé, avec leg yeux ouverts ; je vis devant moi à gauche, dans un coin de la chambre, un homme debout; il m'apparut comme dans la pénombre et par conséquent entièrement gris noir&tre ; son visage ne répondait à aucune figure con-

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nue ; il avait une face large, de la barbe et un aspect fruste. L'impression me fut très pénible; malgré moi Je fermai les yeux et me tournai de façou à ne plus le voir. Mais ayant aussitôt raisonné sur le phénomène, je le définis comme hallucinatoire- Néanmoins je ne regardai plus de ce cAté, mais ne tardai pas à m'endormir.

L'autre hallucination était auditive. Je venais de mecoucher quand j'entendis le pas régulier et monotone d'un cheval sur le pavé de la rue. J'habitais alors une rue tranquille, avec de grands jardins ; je m'étonnai de ce bruit inusité et prêtai l'oreille ; j'étais donc parfaitement éveillé. Je remarquai bientôt ce faitextraordinaire que les pas du prétendu cheval conservaient toujours la même intensité, ce qui eût été impossible en réalité, si un cheval s'était éloigné ou rapproché. €ela admis, je me demandai ce qui pouvait donner ce rythme égal ; il n'y avait pas d'horloge à l'étage où je dormais. Je découvris bientôt que les pas coïncidaient exactement avec les battements du sang aux tempes : c'était donc le rythme de la circulation que je transposais de cette manière. Si à l'état de veille cela peut se passer, combien plus aisément encore dans le rêve !

J'ai toujours e^i l'imagination assez vive et composai, très jeune, des fables, des scénarios de drame. J'ai continué à produire, dans ce dernier genre, soit des adaptations, soit des œuvres originales dont plusieurs ont été représentées. Quand je lisais un roman émouvant, j'avais peur, le soir, d'en voir soudain apparaître les personnages; c'est ainsi qu'à l'âge de treize ans, ma grande terreur était le Rodin du Juif Errant. Ou bien, je me mettais dans l'&me des personnages et rêvai d'aventures admirables. Celte tendance à la « rumi nation », assez marquée chez moi au point de : de fonction inhibitrice à l'attention et à la mémoire quand j'avais, comme collégien, à apprendre une page

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par cœur, a graduelle ment diminué. Et plus mes occupations comme professeur, écrivain et conférencier s'accroissent, meilleurs deviennent mon attention et mon pouvoir de synthèse.

Jusqu'à l'Âge de dix-sept ans, j'avais aussi des peurs ' le soir et la manie de vérifier si les portes étaient fermées. Cela a cessé immédiatement du jour où mes - parents me mirenE en pension dans une famille eo Allemagne. A partir de ce moment, j'ai perdu absolument le sentiment d'angoisse et n'ai plus connu de peur irraisonnée.

Je'mesuispermis de parler de moi-même, parce que je devais me citer comme sujet à propos du rêve. J'ai réduit auminimum ces quelques éléments de clinique psychologique pour ce pas importuner le lecteur et par la raison quecelan'a qu'un intérêt restreinte la question qui nous occupe.

Voici un rêve assez complet, que je me suis repété bien exactement au moment du réveil, c'est-à-dire quand il était encore présent avec toute sa vivacité à mon esprit et quç j'ai transcrit peu d'instants après. Date : le jeudi 3 juillet 1913, Je mène de front à ce moment des recherches dans les bibliothèques pour le présent livre et les examens de la Faculté des Lettres. C'est une période de fatigue; je sens cette fatigue, mais je la supporte; sinon, rien d'anormal. Le rêve b lieu vers cinq heures du matin.

Je me trouve dans une salle de cours que je situe h Paris. Salle beaucoup plus large que longue. Les bancs sont disposés dans le sens de la largeur. Je suis assis à droite du premier banc ; la porte d'entrée est sur la gauche du large côté. J'aperçois les marches supérieures et le palier d'un grand escalier venant d'en bas à gauche, parallèlement au mur où se trouve la porte de notre salle; cet escalier est exactement semblable à ceux qu'on voit dans les expositions; il me semble que je l'aperçois plus loin que ne devrait, mathéma-

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liquement, le permettre la largeur de la porte et l'angle que décrit mon regard par rapport au mur de la salle qui me barre la vue. En tout cas, je me rends compte, vaguement, que cet escalier se compose de larges marches de bois recouvertes d'un tapis brun en fibres végétales.

A côté de moi est assis un auditeur que je prends pour un étranger; ilporleune barbe blondeet merappelle certain type polonais; j'ai eu dans mon auditoire un étudiant de ce type, mais ce n'est pas lui. Je n'ai pas souvenance du reste de l'auditoire. Cela m'a paru vague et indécis. Au surplus, la salle est mal éclairée.

Le professeur que nous attendons est Durkheim. 11 monte l'escalier et entre. Mais le personnage qui doit figurer Durkheim dans mon rêve ne ressemble en rien à Durkheim. Le pseudo-Durkheim appartient à cette classe des élégants ridicules qui ne comprend pas seulement les vieu.f beaux, mais beaucoup d'autres : mon personnage a une chevelure blonde tirant sur le roux, très abondante, bouclée; une moustache; des joues rondes; un monocle. Mon voisin et moi, nous avons l'envie de rire en le voyant entrer. Les autres auditeurs ont un livre devant eux ; mon voisin et moi pas ; le professeur, dès son entrée, me regarde avec insistance. Gôné, je tire de ma poche une feuille de papier et essaye de noter la leçon.

A ce moment, changement de scène. Le professeur est au bas de l'escalier, les auditeurs, sur les marches supérieures, comme dans les amphithéâtres en gradins ; ou encore, le professeur est en haut de l'escalier, les étudiants, plus bas. A ce moment, je me trouve debout à côté de lui. Je craignais fort qu'il ne regardât mon papier, caries notes que j'avais prises étaient incohérentes : il m'avait été impossible de saisir -un sens dans les théories qu'il développait et que j'avais entendues dans ée rêve. Or, tandis que j'étais à côté de lui, le pseudo-Durkheim parlait de coutumes allemandes et

spécialement d'expressions familières employées par les jeunes gens ; j'en profîte pour les répéter en allemand, avec l'intention arrêtée de me faire passer pour un étranger, afin d'éviter les critiques que le professeur ne manquera pas de m'adresser, s'il voit mes notes si mal prises.

Puis, nouveau changement. Le cours est fini, les auditeurs descendent l'escalier, qui est resté jusqu'ici le pivot de la mise en scène de ce rêve; au bas, un couloir et une petite porte étroite qui conduit à la salle des pi-ofesseurs. Lepseudo-Durkheimyfaitentrer devant lui une jeune fille. Je traverse le couloir et me dirige vers la sortie, et en même temps me vient à la pensée le livre de Lasserreet sa critique de l'esprit de la nouvelle Sorbonne.

Un certain nombre de faits qui seplacent ici ont été oubliés au réveil. J'ai eu nettement l'impression d'une lacune, et me voici sortant d'un restaurant où j'ai déjeuné. Je sais en ce moment que je dois aller chercher ma femme au boulevard Montparnasse, chez des amis dont le nom et l'adresse me sont parfaitement présents à la mémoire ; je vois que la rue monte et qu'elle découvre, vers la gauche, une vue de ville très étendue, avec des cheminées d'usine ; en même temps, je sens que fe vent spuffle du Nord et qu'il fait froid. Je remarque que j'ai laissé mon pardessus d'hiver au vestiaire du restaurant ou de l'Université. Je ne sais plus au juste, dans mon rêve. Je vais en hâ.te le chercher, mais en même temps, quoique sachant ma femme chez des amis au boulevard Montparnasse, j'entends sa voix qui me dit que le temps s'est refroidi.

En poussant jusqu'au bout la théorie de Foucault, on pourrait soutenir aussi que ce rêve est la systématisation de plusieurs rêves simultanés et il semble en effet, du moins vers la fm, qu'il y en ait eu deux ou tout au moins, dans le rêve central, qu'une préoccupation d'à côté ait traversé le courant principe

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d'images : cela se produit souvent aussi à l'état de veille. Sans vouloir ici appliquer une théorie, quel que ' soit son intérêt du reste très vif, et en nous tenant aux caractères généralement admis, tlchons d'interpréter le rêve rapporté et soumettons-le à l'analyse.

Tout d'abord, nous y trouvons un sentiment dominant ; je commence à dessein l'analyse par le sentiment : je crois que c'est dans les états effectifs que se trouve l'explication du sens des rêves. Ce sentiment est-fréquent chez les écoliers et les étudiants ; au dire de plusieurs auteurs et d'un certain nombre de personnes qui m'ont fait cette communication, bien après les années d'école subsistent encore des rêves désagréables se rapportant à la discipline scolaire, à la crainte de ne pas savoir une leçon, de n'avoir pas préparé un devoir, d'encourir des réprimandes du professeur. Ce genre de rêve me semble avoir disparu chez moi en temps ordinaire et avoir fait place au classique rêve professionnel : je me trouve devant un auditoire sans avoir rien préparé de ce que je dois dire et suis fort embarrassé. Ce rêve a des variantes.

Mais ce n'est pas là. ce qui se trouve dans mon rêve actuel. C'est moi qui crains d'encourir des reproches du professeur. Cet état d'esprit ne peut venir que de la préoccupation du livre que j'écris : en effet, il faut que j'aie terminé à date fixe et j'ai à cœur d'avoir lu l'essentiel sur chacune des questions que je traite et d'y avoir réfléchi par moi-même. Pourquoi ce sentiment dominant n'a-t-il pas pris une forme plus adéquate à ma situation présente et m'a-t-il rejeté sur les bancs ? Je suppose qu'à mon insu, fonctionnant â l'époque de ce rêve comme examinateur, je me suis parfois mis à la place du candidat que je questionnais et ai rejoint ainsi une époque plus ancienne de ma vie. Or, il est de fait qu'une impression refoulée pendant le jour se développe souvent dans le rêve.

Pourquoi me suis-je trouvé dans une salle de cours

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où (levait parler Durkheim ? Parce que pendant la journée, j'avais parcouru une brochure de mon distingué collègue le comte Goblet d'Alviella sur ce sociologue. Et si plus loin, je n'ai pas compris la démonstration du professeur, la faute n'en est ni aux idées de Durkheim que je connais très bien, ni à la brochure du comte Goblet, mais de nouveau je le répète, à un sentiment. Ayant été très occupé, il m'avait fallu parcourir un peu vite cette brochure ; je n'avais pu que lire des yeux certaines pages et, comme toujours en pareille occurrence, j'en avais subi une certaine fatigue et le regret de ne pouvoir réfléchir à la question et l'examiner de près. C'est ce sentiment de regret et de confusion qui se traduisait par ma maladresse à saisir la pensée du professeur et là la noter exactement.

Et pourquoi ne me suis-je pas représenté exactement M. Durkheim? Le portrait a été déformé par une autra impression, reçue pendant lajournée. Henri Rochefort venait de mourir. Son portrait se trouvait dans tous les journaux; je l'avais naturellement regardé pendant un certain temps, en pensant à la vie de l'illustre pamphlétaire et avec ce sentiment intime qui vous fait rendre hommage à une personnalité qui disparait. Avec l'ironie un peu grotesque des combinaisons du rêve, un trait saillant de la physionomie de Rochefort, ses cheveux, se retrouvait, naturellement déformé, sur la tète du principal personnage de mon rêve ; et si celui-ci avait pris les traits un peu ridicules d'un homme qui veut faire le beau, il faut en trouver la raison dans les titres nobiliaires de Rochefort qui avaient suggéré, par association, quelque chose de prétentieux et d'un peu discordant. .

La genèse de l'escalier qui fait partie des deux premiers tableaux de mon rêve, je n'ai pu la retrouver. L'aspect vieux et obscur de la salle de cours est emprunté tt l'impression que laissent les auditoires

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l'inconscient dynamique lil

du Collège de France. Mon compagnon, le Polonais de fantaisie, est apparu comme symbole des nombreux -étrangers qui fréquentent ces cours à Paris et que je connais aussi par mon auditoire de Bruxelles. Comme il n'avait qu'une portée épisodique, il a disparu dans la suite, sans que l'on puisse tirer argument de sa présence au début du rêve, pour dire que plusieurs courants parallèles d'idéalion aient constamment composé celui-ci.

Un détail: sur l'escalier, tantôt le professeur était en bas, et après en haut. Si la scène de l'escalier avait duré plus longtemps, je ne doute pas que cette oscillation ne se (àl reproduite. Elle appartient moins au rêve qu'à un processus connu par les recherches de la psychologie expérimentale et doit être rapprochée des oscillations que présente à notre attention certaines ligures qui peuvent se voir concaves ou convexes (dont précisément un escalier). Au surplus; c'est, en dehors de ce cas, une particularité de toute combinaison ftctive que nous essayons de placer les éléments dans des positions relatives différentes. Nous le faisons en arrangeant des objets sur un meuble aussi bien que dans une démonstration mathématique ou dans une œuvre artistique.

Les amis du boulevard Montparnasse ont sans doute apparu dans mon rêve par association d'idées, car ils ont assisté plusieurs fois à des cours que j'ai faits k Paris. Quant à la fin du rêve (le pardessus, le refroidissement), c'est une sensation réelle de température qui l'a déterminé et conditionné : le mois de juillet a été particulièrement froid dans nos contrées cette année.

La voix de ma femme, que j'entends près de moi, ra'avertissanl du refroidissement, semble être un second rêve que la sensation de froid a fait naître en combinaison avec la préoccupation d'aller la retrouver chez des amis. Il arrive souvent en effet dans les rêves

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que la pensée d'une personne ou d'une chose se trans- , forme en la personne ou la chose: cela fait partie du caraclëre de dramatisation signalé par différents auteurs.

Le reste ne présente aucun intérêt. Remarquons en terminant que c'est encore un sentiment, la préoccupation de rejoindre ma femme, qui a provoqué plusieurs des éléments qui terminent mon rêve,

Qu'il y ait dans les rêves des anticipations, c'est-àdire qu'une impression détermine une série de représentations qui, logiquement, doivent la précéder et la justifier, c'est une constatation faite plusieurs fois et l'un des plus sérieux arguments pour la rapidité de déroulement des images dans le rêve. -En effet, en même temps que l'excitation se produit, il se reconstitue dans le rêve une série de scènes qui semblent n'être là que pour expliquer cette excitation. Voici un exemple concluant cité par Maury ; « J'étais un peu indisposé, et me trouvais couché dans ma chambre, ayant ma mère à mon chevet. Je rêve de la Terreur ; j'assiste à des scènes de massacre, je comparais devant le tribunal révolutionnaire, je vois Robespierre, Marat, Fouquier-Tin ville, toutes, les plus vilaines figures de cette époque terrible ; je discute avec eux; enfin, après bien des événements que je ne me rappelle qu'imparfaitement, je suis jugé, condamné à mort, conduit en charrette, au milieu d'un concours immense, sur la place de la Révolution ; je monte sur l'échafaud; l'exécuteur me lie sur la planche fatale, il la fait basculer, le couperet tombe, je sens ma tête se séparer de mon tronc; je m'éveille en proie à la plus vive angoisse, et je me sens sur lé cou la flèche de mon lit qui s'était subitement détachée et était tombée sur mes vertèbres cervicales, à la façon du couteau d'une guillotine. Cela avait eu lieu à l'instant, ainsi que ma mère me le confirma, et cependant c'était , cette sensation externe que j'avais prise pour point de

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départ d'unTêve-où lantde faits s'étaienlsuccédé. Au moment ou j'avais été frappé, le souvenir de la redoutable machine, dont ia flèche de mon lit représentait si bien l'effet, avait éveillé toutes les images d'une époque dont la guillotine a été le symbole ».

Un cas analogue est rapporté jiar Lipps : la contraction d'une artère du pied, provoquée par une position involontairement prise pendant le sommeil, détermine uneimpression désagréable qui provoque tout un rêve, comme si la première réaction psychique était un état affectif et que l'idéation ne fût qu'une manière de s'expliquer l'état affectif. Cela n'est-il vrai qu'en rêve, me suis-je demandé en lisant ce témoignage. El n'arrive-t-il pas le plus souvent que nos croyances et nos idées ne soient adoptées par nous que pour expliquer et justifier dos sentiments et nos actes? Le système de Platon, se plaisait à répéter Nietzsche dans ses cours de 6&le sur les philosophes anciens, a été réfuté cent fois; mais ce qui subsiste et nous intéresse, c'est le type humain que Platon représente, c'est l'homme Platon.

Voici encore un rêve dans lequel les étals affectifs me semblent déterminer l'idéation. Nous l'empruntons à l'excellente étude de M'" le D' loteyko sur ia tie des éléments ■psychologiques. « Une dame adonnée aux travaux littéraires » a rapporté à l'auteur de cette étude le rêve suivant. Fatiguée par un excès de travail intellectuel et souffrant de migraine, elle s'endort dans le train, très peu avant d'arriver à la ville où elle doit descendre. En s'endormant, elle se disait à ellemême : « Le sommeil ! Quelle réparation ! ■> Elle rêve qu'elle voit à sa gauche un mur avec l'inscription: la vraie, la vraie réparatrice. Et à sa droite: une draperie noire formant de grands plis. Regardantde nouveau à gauche, elle remarque que l'inscription: la vraie, la vraie réparatrice était complétée par ces mots : la mort. Le rêve dure quelques instants. Brusquement réveillée,

la narratrice éprouve une profonde tristesse. Elle analyse son rêve et comprend que l'idée de mort était antérieure à l'image de la draperie, puisque l'inscription BOUS sa première forme portait: la vraie réparatrice. Ce féminin ne pouvait s'appliquer au sommeil. 11 nous semble que l'idéation est déterminée ici par l'état affectif, qui lui-même traduit, dans le cas présent, la dépression du sujet.

Ribot cite des faits dans lesquels un mal physique en voie de gestation, mais encore inconscient, agissait déjà sur la vie psychique et se manifestait avec force dans le rêve : a Armand de Villeneuve rêve qu'il est mordu à la jambe par un chien \ quelques jours après, cette jambe est envahie par un ulcère cancéreux. Gessnerse croit mordu, pendant son sommeil, au c6té gauche par un serpent ; peu après, au même point se développe un anthrax dont il mourut. Macario rêve qu'il a un violent mal de gorge; il se réveille bien portant ; quelques heures après, il est atteint d'une amygdalite intense ».

L'état physique en voie de transformation, la chimie organique, dirais-je, inaperçue à l'état de veille avant que le mal ne se soit pleinement déclaré, a provoqué, dans ces trois cas, une transformation sourde dans le ton affectif des sensations organiques et le phénomène s'est traduit en images dans le rêve.

Freud a montré, par l'emploi de la psycho-analyse, l'importance des vœux et des souhaits non exaucés dans l'activité inconsciente et spécialement dans la genèse du rêve. Ces souhaits remontent le plus souvent à l'enfance et à l'adolescence, comme il croit l'avoir découvert par l'examen psychologique des névroses; et plus on garde une Ame d'enfant, plus ils sont proches et prêts k se manifester. Us déterminent donc véritablement des tendances affectives, si nous comprenons bien, et ce qui met les rêves en mouvement; ce sont surtout ces tendances. Freud compare

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ces « souhaits immortels de notre inconscient aux Titans de la légende, sur lesquels pèsent depuis les temps les plus loiDtaÎDS de lourdes masses de montagnes, que jadis les dieux vainqueurs ont accumulées sur eus et qui de temps en temps se soulèvent encore par les secousses de leurs membres ».

Nous avons, dans les derniers cas que nous avons analysés, marqué avec une insistance croissante le r6Ie prépondérant des états afTectifs, émotions, sentiments, passions, dans le rêve. Sans doute le rêve, comme tout fait psycliique, est éminemment complexe. Une interprétation exclusive serait fausse. Il est juste d'affirmer d'abord que sommeil et veillesedistinguent a par des courants d'attention divers », des orieotatioas difTérentes, des changements d'attitude; que le caractère de la veille est cet état d'attention par lequel l'esprit ne se borne pas à saisir les faits, mais se les assimile, les contrôle, les juge, « les met d'accord avec les lois de la réalité et avec les lois de la pensée >< .

Il est encore vrai d'affirmer qu'en outre des caractères reconnus de diversité dans Us images, de déformation, d'excessive intensité des impressions et des souvenirs, àe dispersion partielle de Vatlention, d'affaiblissement de la synthèse et de détermination par les états affectifs, on y observe un certain automatisme; mais cet automatisme est très relatif et ne s'applique bien qu'aux associations d'idées; il me semble ne pas s'étendreau delà; le rêve n'est pas une restriction, un appauvrissement delà conscience, mais une autre manière de combiner les idées, provenant de ce que la synthèse active de l'attention n'exerce plus son contrôle et son choix et que les sensations ont en quelque sorte libre jeu pour envahir la conscience. L'imagination passive se manifeste alors librement.

Mais je voudrais en terminant insister sur ce fait que la |genèse des rêves me parait due, non pas à un

processus intellectuel, à des combinaisons d'idées, mais tout d'abord à des états affectifs ; c'est le ton du sentiment qui éveille et provoque le rêve, absolument «omme dans la vie normale il nous arrive, ainsi que nous l'avons remarqué déjà, de nous trouver dans un •état affectif qui cherchée, se traduire au dehors, de n'importe quelle manière : l'idéation servira à l'objectiver, à lui donner corps. Ce qui le détermine k s'incorporer dans telle représentation plutôt que dans telle autre, c'est sa plus ou moins grande proximité, sa vivacité, la facilité à la peilser ou les aspects plus frappants qu'elle présente.

Cependant la représentation ne naîtrait pas sans une «ause efTiciente, qui est l'élat affectif. Le rêve fait saisir vivement ce processus que Maudsley, dans sa Pathologie de l'esprit, me parait avoir exposé le mieux. Un sentiment, produit par quelque chose de désagréable, par exemple, blesse pendant le jour notre amour-propre et produit un sentiment de dépression .qui persiste après que nous avons cessé de penser au fait à l'occasion duquel ce sentiment a été éprouvé; mais il persiste dans le sommeil et détermine nos iféves.

H On a une tendance à croire, écrit-il, que les images et les événements d'un rêve pénible sont ia ■cause des sentiments désagréables que l'on éprouve, mais il n'en est pas ainsi ; le sentiment est la véritable cause des images, il en est pour ainsi dire le générateur. Une habitude bien connue de l'esprit, c'est de chercher avec ou sans conscience claire, dans un «bjet extérieur, la cause de nos sentiments et de créer cet objet, s'il est besoin : et, s'il ne se trouve pas de cause objective de nos sentiments, nous attribuons & des objets indifférents le pouvoir de les produire, ou bien nous créons les objets appropriés ; et l'on a des exemples très nets de cette tendance dans les rêves et dans la folie. Coleridge a fait remarquer avec raison

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que les images des rêves subissent les métamorphoses les plus soudaines et les plus étranges sans nous causer beaucoup de surprise et qu'elles disparaissent en même temps que les terreurs qui les accompagnent, au moment du réveil : ce qui ne serait pas ie cas, si elles étaient la véritable cause de la terreur. »

Et un peu auparavant : « Les principales expériences de notre première vie reviennent fréquemment dans nos rêves, et plusieurs scènes se rapportent à notre vie d'école ou de collège. Quant au caractère des scènes où entrent les matériaux de notre expérience récente ou ancienne, il dépend en grande partie du caractère de l'individu qui rêve; et celui-ci, suivant qu'il est fier ou humble, agressif ou paisible, insolent ou timide, sanguin ou mélancolique, vindicatif ou clément, généreux ou méprisable, candide ou habile, ne manque jamais de se retrouver dans ses rêves. Dans cette inHuence du caractère, on peut dire qu'il y a un retour à des expériences ancestrates et un réveil de leurs substrata à l'activité, car on peut dire d'une personne qui reproduit un trait du caractère de son grand-père, qu'elle répète ou se rappelle ce qu'a senti son grand-père ».

Ces idées m'intéressent d'autant plus qu'indépendamment de Maudsley et avant de l'avoir lu, ce que je n'ai fait que récemment, j'étais arrivé par mes observations à des conclusions analogues aux siennes. Nous né pouvons que nous réjouir de ce que Vaschide, dans son livre bien connu surle Sommeil elles Ii'':ves, fasse remarquer, avec de très intéressants exemples à l'appui, combien l'émolivité prend de place dans les rêves. C'est, dit-il, une qualité première qui les accompagne toujours. Nos rêves ne sont jamais ternes et purement idéologiques, h Ils n'existent qu'en tant que l'élément émotion est capable d'augmenter l'intensité de l'image. » C'est donc l'émolivité qui distingue l'image du rêve de l'image mentale telle qu'elle

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se présente à l'étal de veille. Et, chose particulièrement curieuse, notre auteur remarque que n ce caractère d'émotivité se répand eur des objets tout à fait ordinaires. C'est là, ajoute-t-il^ une sorte de cristallisation de tous les fragments de la conscience latente ".

L'on a dernièrement signalé le Cas assez curieux d'un état de sentiment se manifestant pendant la veille sans que l'on en puisse découvrirla cause. Le cas a été communiqué à la Société de psychologie de Paris, par Kreist, sous ie litre d'antipathie de cause onirique et incmisciente. Ou est parvenu à découvrir que les sentiments incompréhensibles d'un sujet provenaient d'un rêve inconscient. Par conséquent, de même que des induenccs s'exercent de la veille au rêve, le rêve à son tour influe sur les dispositions de l'état de veille. Nous en avons la preuve dans notre plus ou moins grande facilité au travail pendant les premières heures de la matinée. Il arrive que l'esprit manque de clarté, sente quelque chose de confus en lui, que le travail marche péniblement, ou encore que l'on se sente préoccupé, sans savoir pourquoi. Cela peut provenir d'un rêve resté inconscient.

Le cas cité par Kreist est très symptomalique.B.., 36 ans, père de famille, instruit et sérieux, éprouve malgré lui une véritable antipathie pour sa femme. Ce sentiment semble d'autant plus mystérieux à B.., qu'il n'exclut pas un grand amour pour el.le. Kreist hypnotise B... et parvient à retrouver ainsi un rêve oublié au réveil, mais dont le souvenir se reconstitue à l'état hypnotique. Dans ce rêve, la femme de B... l'injurie; au réveil, rien nesubsistede lamémoire des faits, mais il reste un sentiment de rancune qui se manifeste a. la moindre occasion.

Ainsi, de même que c'est un état affectif qui relie la veille au rêve et active ceiui-ci, inversement c'est un état affectif qui subsiste du rêve à la veille, alors

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l'inconscient DïN.ijiiQCE 149

que les représentations sont tombées dans l'oubli. Kreist conclut de son observation que nous connaissons peu l'activité sentimentale, qu'il faudrait l'étudier en elle-même et que nous y trouverions une preuve de plus de l'activité inconsciente de notre esprit.

Nous ajouterons, pour termioer ce sujet, quelques mots sur ce qu'on appelle aujourd'hui la rêvasserie, c'est-à-dire la rêverie à l'état de veille : on se laisse aller aux impressions et au? idées telles qu'elles se présentent, sans essayer de les diriger. Ce qui nous vient alors à l'esprit sera soumis â l'analyse et l'on y découvrira des processus subconscients et inconscients.

La pensée peut être absorbée parles préoccupations au3(quelles nous prêtions attention un instant auparavant ; dès lors, sans les perdre de vue, nous nous accordons quelque repos, nous interrompons volontairement notre effort; très fréquemment celte interruption est utile; alors se produit ce curieux travail, encore inexpliqué, qui se passe à notre insu et que les savants aussi bien que les artistes ont souvent signalé. C'est une gestation d'idées qui peut aussi se faire pendant le sommeil, mais ne peut Être confondue avec le rêve. Nous n'en avons le plus souvent aucune conscience. Nous cherchons la solution d'un problème, nous avons tout tenté sans résultat, et après un repos de l'attention soit à l'étal de veille, soit grâce au sommeil, cette solution apparaît. Cet aspect de la question sera examiné tantôt avec l'inconscient dans l'invention.

Je prends ici le cas où nous gardons du processus une certaine conscience : noire attention alors, sans quitter de vue ses préoccupations, les suit de manière moins tendue, les laissant en quelque sorte se combiner par elles-mêmes et souvent nous obtenons un bon résultat. Myers a signalé à ce propos le fait sui- Tant : nous cherchons un objet, ne sachant plus où

nous l'avons déposé ; nous n'arrivons pas à ie retroQver eu raisonnant méthodiquement. Nous accordons un moment de détente à l'attention; il arrive parfois qu'une impression,' une association d'idées imprévue nous suggère ie souvenir de notre acte au moment où nous déposions l'objet égaré.

S'il. s'agit non d'un objet à trouver, mais d'une suite d'idées, nous laissons se produire les combinaisons les plus variées, nous essayons, nous 'tâtonnons, comme l'artiste à .la poursuite d'un motif décoratif ou de la disposition d'un dessin. Voyez à ce propos les esquisses et les études des maîtres, ou encore regardez travailler un décorateur en quête d'un motif; si vous savez dessiner, faites l'expérience sur vous-même et vous surprendrez ces tâtonnements que le subconscient imprime , en quelque sorte, à la main; votre 'attention les contemple, comme si quelqu'un d'autre que vous les eût faits et, à un moment donné, redevenant active, elle entre en scène, combine volontairement les éléments que le hasard des esquisses lui fournit et fixe les lignes définitives. Le travail préparatoire, les tâtonnements du dessinateur, ne sont évidemment pas inconscients en eux-mêmes; mais l'intérêt réside pour nous en ceci que ces essais se produisent différemment sans attention de ce qu'ils seraient avec une attention tendue. Le râle de la synthèse volontaire se distingue ici de celui de l'activité inconsciente.

Nous avons envisagé la rêvasserie dans son aspect le plus proche de la conscience; elle est alors à son . minimum. Mais laissons la bride sur ie cou à notre idéation et nous assisterons à un spectacle intérieur tout différent. L'objet auquel s'applique à l'instant notre attention disparait, supplanté par des associations d'images qui ont sans doute leur point d'attache sur lui, mais entraînent notre esprit à la dérive :

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l'inconscient DYNAWIiîlE 151

c'est le cas bien connu où un mot, lu dans un texte, éveille un sens diiférent de celui qu'il a dans ce lestej il se détache de l'ensemble et sert de point de départ à des associations accidentelles ou, si l'on veut, à une idéation parasite. Le même processus se produit quand nous écoutons un discours ou une conversation qui ne nous paraissent pas surfisammenl attachants; un mot, à peine compris, sera le point de départ d'une idéation parasite. Et, en général, une impression quelconque peut y donner lieu aussi.

Le plus souvent, la rêvasserie est déterminée par un sentiment dominant. Ce sentiment est actif, il tend à rompre l'équilibre volontaire; il réunit en lui tout ce qui nous attire le plus violemment, dans la période de la vie que nous traversons; il s'est accru de tendances antérieures et de l'immense travail des réactions organiques; c'est tout notre individu qui y participe. Aussi suggëre-t-il de terribles distractions. \ la période où nous passons de l'enfance à l'adolescence, les transformations de la vie alTective sont très profondes à cause marne des modifications organiques. Les jeunes gens éprouvent, selon leur nature, soit une exaltation, soit une dépression mélancolique qui présentent les plus nombreuses variétés et se traduisent dans leur rêvasserie d'une manière symptoraatique.

Th. L. Smith a recueilli sur les ttay-dreams une statistique considérable ; 469 réponses d'étudiants de n à 25 ans, 980 réponses d'enfants de 7 à 16 ans (535 filles, 445 garçons); 23 réponses d'adultes non étudiants, 3 réponses de personnes au-dessus de 90 ans. Sur 1 .475 cas, 3 hommes et 2 femmes seulement affirment ne pas connaître la rêvasserie.

Les caractères physiologiques les plus fréquents de la rêvasserie se résument ainsi : le sujet ne voit pas, n'entend pas ce qui se passe autour de lui et présente tin relâchement musculaire momentané. Beaucoup

(l'énfaDts (lisenl qu'ils n'ont pas entendu le son d'une cloche, ni quelque autre signîil, ni la voix du maître qui les interpellait à plusieurs reprises. Un garçon raconte même que le maître avait Uni par jeter un bout de craie sur lui pour le réveiller. Une femme de vingt et un ans dit : « Mes rêves m'intéressent parfois au point que Je n'entends plus rien de ce qui se passe autour de moi ». Une élève de dix-sept ans : u II faut parfois faire beaucoup de bruit pour me rappeler à moi ». Une enfant de douze ans donne l'explication suivante : " Lorsque je dois ■faire mes problèmes d'arithmétique, mon front se plisse, mais lorsque je rêve ^veillée, mes yeux regardent au loin ». Un relâchement musculaire se produit donc ici, comme dans le sommeil. 11 traduit visiblement une tension moindre dans notre attention.

Les conditions les plus favorables i. la rêvasserie sont, d'après le même auteur, l'aube ou le crépuscule, une musique simple et douce, le bruit des vagues ou d'une fontaine, le clair de lune, des sensations auditives monotones et répétées, une lecture ennuyeuse, un feu ouvert, une large étendue de paysage et, naturellement, la fatigue mentale ou physique.

Les rêveries des enfants les plus jeunes, constate Th. L. Smith, portent presque uniquement sur des jeux et des contes de fées; les images reproduites par le souvenir y dominent. Elles coi(cernent souvent aussi des mets, des friandises; rêver à la nourriture ar/ive très fréquemment chez les enfants pauvres. Quand de jeunes écoliers rêvent d'opulence, ces rêves ne trahissent jamais d'instinct de lucre, mais ils se rattachent plutôt à ce qu'on lit dans les contes de fées. Chez certains garçons proches de l'adolescence, ces rêveries prennent le caractère d'affaires coloniales, de grandes entreprises. Dans

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l'adolescence, bon nombre de rêveries gravitent autour de la gloire. L'auteur constate de plus qu'à mesure que s'enrichit le contenu de la vie mentale, plus grandes sont ia spontanéité et l'imagination inven- Xnm dans la rêverie, qui ne reproduit plus seulement les images du souvenir. Des combinaisous nouvelles apparaissent.

Ainsi la rêvasserie nous montre comment les tendances inconscientes qui forment la personnalité Tournissent à la conscience un grand contingent de suggestions. 11 paraît incontestable que dans nos inventions ou dans nos résolutions, ces tendances entrent pour une bonne part. Ce que nous pensons ou réalisons n'est pas produit par la seule conscience; plus est riche ta vie mentale, plus il semble qu'est inépuisable l'inconscient.

Et c'est bien par le psychisme latent actil que nous devons le définir. Car ces combinaisons multiples et inattendues que l'ancienne psychologie attribuait à la faculté de l'imagination, nous savons quelles tendances vivantes et fortement marquées de tonalité affective leur donnent naissance.

On ne peut classer d'une manière absolue le rêve dans l'inconscient; qu'il y ait des rêves oubliés, à jamais inconnus et que ces rêves puissent exercer une action sur l'activité psychique, cela parait assuré; ceux-là font partie de l'inconscient total. Les autres, ceux que l'on se rappelle partiellement ou entièrement, prennent rang dans les faits conscients, mais ici réside pour l'inconscient le grand intérêt du rêve : ces faits conscients sont provoqués par l'activité inconsciente, leur genèse échappe à la conscience. Or, ils serviront, pour le psychologue, de point d'attache à l'investigation qui lui permettra de retrouver, d'autre part, les événemenis réels qui ont servi de matière au rêve et d'apprécier les déformations que ces éléments ont subies. 1! surprendra

donc ainsi l'inconscient sur le vif. Le rêve, comme' l'a signalé Freud, est une source importante d'observations pour l'inconscient.

En analysant les rêves comme l'a fait Delbœuf pour le rêve de Vasplenium, Maory pour le rêve de, la guillotine et moi-même pour celui que- je rapporte plus haut, l'on pénètre dans l'atelier de l'inconscient.

Les différences individuelles, essentielles en psychologie, ne permettent pas de relever ici des lois semblables à celles de la physique ou de la chimie, mais elles nous conduisent à découvrir les conditions de notre vie mentale et ses différents courants, les tendances et les fonctions qui la constituent.

Le rêve met en pleine lumière l'intensité de l'image et la force de l'évocation de mémoire; leur fonctionnement dans la vie normale est recouvert par le rôle de la synthèse mentale et de l'attention. Il nous fait. comprendre par conséquent aussi la portée de ces dernières fonctions dans l'activité de l'esprit. Nous" y apprenons que la vivacité des impressions sensibles et des souvenirs, en tant qu'images, est atténuée ou même inhibée par l'application au réel et la tension particulière que manifestent attention et synthèee; que ces dernières, dirigées vers l'action, suppriment tout ce qui pourrait nous arrêter dans celle-ci et substituent à la multiplicité qualitative des sensations présentes et des images du passé, une unification simple, logique, cohérente. Ici se confirme une* des lois de l'esprit : rien n'est passif dans notre mentalité consciente.

Mais, en même temps, nous voyons une fois de plus qu'il se produit en nous, pendant que notre attention est occupée, une quantité de modifications; que ces modifications ont leur influence et apparaîtront dans la conscience dès que l'attention se relâchera; qu'en attendant elles s'accumulent et créent des prédispositions, si bien qu'elles dérangent l'activité syn-

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Ihétiqae, la font dévier, osciller et menacent constamment son équilibre.

D'autre part, l'activité synthétique ne pourrait s'en passer, car elles la sous-tendent, lui fournissent Jes aliments, maintiennent un certain ton. Enfin, la vie inconsciente et ses dispositions se traduisent, avant tout, dans notre vie mentale, par des états afTectifg, émotions, sentiments, passions; c'est par l'intermédiaire de ceux-ci que la synthèse et l'attention sont influencées.

Donnez à ces disposiEions une durée, voyez-les se renforcer par leur propre élan et par ce qu'elles entraînent avec elles et vous assistez, encore une fois, à la genèse des tendances auxquelles la première partie de ce paragraphe est consacrée.

Enfm, nous reconnaissons une fois de plus ici une forme d'inconscient qui ne se réduil pas à l'automatisme, pour la raison qu'il est orienté vers la sensibilité la plus multiple et la plus riche et ouvert à toutes tes impressions; ses combinaisons sont inattendues; elles ont une coloration particulièrement vive ; c'est te qu'on entend, dans la psychologie classique, par l'imagination. Enfm, elles sont actives, en tant que tendances vivantes ; il s'agit donc ici d'un inconscient latent actif et non plus du domaine de l'habitude.

J'espère avoir fourni une suffisante démonstration de ses particularités spéciAques, pour qu'on ne le réduise pas au subconscient automatique et qu'on ne soutienne plus que ce dernier constitue tout l'inconscient. Personne plus que moi ne reconnaît son importance. Mais pourquoi l'intérêt qui s'attache à l'étude de l'automatisme psychologique doit-il nous empêcher de voir autre chose ? Ce serait limiter singulièrement la recherche et montrer un peu trop d'exclusivisme. Qnoi qu'en ait dit Pierre Janet, il y a autre chose dans l'inconscient que de la restriction mentale et de la misère psychologique. Ces derniers termes résument

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l'aspect que donne t'inconscient automatique. Hais l'inconscient latent actif est tout différent de celui-là. Nous allons voir maintenant jusqu'où il s'élève quand, au lieu d'aller à la dérive, comme dans le rêve, ou d'en rester aux tendances souvent obscures et tyranniques des états affectifs, il sert d'arsenal à la synthèse créatrice et aide l'homme à former les produits les plus parfaits de l'esprit.

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