III. — l'inconscie?(t dans l'invention
Dès que l'attention, au lieu de se diriger sur l'application immédiate à la vie pratique, se porte vers l'activité inconsciente dont nous avons compris l'importance et la fécondité en étudiant les tendances et le rêve, et s'ouvre largement aux suggestions de ce psychisme latent, sans se laisser toutefois dominer par lui, mais en le maîtrisant, en s'en servant pour son but, nous assistons à l'invention do savant, du penseur et de l'artiste, c'est-à-dire aux manifestations les plus intéressantes, les plus intégrales et aussi les plus hautes de l'activité humaine.
Les témoignages sont à ce sujet si précis et si essentiels que l'activité inconsciente dans l'invention ne peut être mise eu doute. Il serait aventureux de généraliser et de dire que toute invention est due à la vie inconsciente. Celle-ci est formellement reconnue par certains savants et artistes, et non par les moindres, parce que sans doute chez eux la richesse de la vie psychique était considérable. Et commela conscience n'en présente jamais que le résultat final, i savoir 1» projection objective de la synthèse mentale, il est nécessaire d'admettre que cette immense richesse spirituelle est confiée aux fonctions inconscientes, quelle que soit l'interprétation qu'on leur donne (combinaison entre éléments cérébraux, dynamisme mental on activité de l'Ame, théories qui ne doiventavoir aucune
D.3i.za..ïGo,o^;;k
'AMIQUB 157
influence sur notre analyse des faits et ne peuvent être examinées qu'après, comme hypothèses).
L'inconscient dans l'invention se manifeste par ce fait qu'une combinaison longtemps cherchée avec attention et effort sans avoir été trouvée, apparaît tout à coup à la conscience, quand on n'y pense plus, ou encore^ar cet autre fait qu'un travail interrompu auquel on n'a plus pensé a mari à notre insu ou enfin dans le caractère que prend chez l'artiste l'inspiration, qui semble lui suggérer des idées qui arrivent d'ellesmêmes, sans effort.
« Pourquoi donc traiterions- nous de pure illusion le sentiment de l'artiste, de l'homme de génie, qui estimé que son œuvre ne se crée pas, en réalité, dans la sphère consciente de son &me, mais qu'il ee borne à définir, à exprimer de son mieux les résultats d'un travail qui s'accomplit, presque sans lui, dans une région supérieure ? En fait, cette impression s'impose parfois à l'homme de génie avec une netteté saisissante. Voici, entre cent exemples, une page de Grétry dans ses Essais sur lamusique (m, 183; m, 132) : L'artiste, dit-il, souvent occupé d'un grand objet, croit se livrer au repos de la nuit; et malgré lui, soit en dormant, soit à moitié endormi, sa tète combine... En rentrant dans son cabinet, il est étonné de trouver toutes les difficultés vaincues. C'est l'homme de la nuit qui a tout fait : celui du matin n'est qu'un scribe. — Beethoven avait conscience de recevoir de Dieu même ses sublimes inspirations, Musset écrit: On ne travaille pas, on écoute : c'est comme un inconnu qui vous parle à l'oreille ». (E. Boutroux, Le moi subliminal.)
Gœlhe, à la fin de sa vie, dans une lettre admirable àW. vonHumboldt, daléedeWeimar,le 17 marsl832, parle à son ami de l'heureuse collaboration de la conscience et de l'inconscient. L'exercice , l'étude, la réflexion, la réussite et la défaite, les encouragements elles résistances etde nouveau, la réflexion sur
tout cela ont créé en nous une activité inconscienle qui dans une libre entente s'unit avec le caractère, de telle sorte qu'il en ressort une unité qui étonne le monde.
Il ne faudrait pas croire que ce travail inconscient de création soit propre à l'artiste. Nous pensons qu'il se rencontre aussi souvent chez le savant, l'inventeur, le philosophe. Nous citerons d'abord des témoignages. Nous avons la bonne fortune de connaître les impressions de l'illustre Henri Poincaré sur le râle de l'inconscient dans l'invention scientifique. Il nous a raconté l'histoire intérieure de plusieurs de ses découvertes mathématiques : « Depuis quinze jours, je m'efforçais de démontrer qu'il ne pouvait exister aucune fonction analogue à ce que j'ai appelé depuis les fonctions fuchsiennes ; j'étais alors fort ignorant ; tous les jours, je m'asseyais à ma table de travail, j'y passais une heure ou deux, j'essayais un grand nombre de combinaisons et je n'arrivais à' aucun résultat. Un soir, je pris du café noir, contrairement à mon habitude; je ne pus m 'endormir : les idées surgissaient en foule; je les sentais comme se heurter, jusqu'à ce que deuï d'entre elles s'accrochassent pour ainsi dire pour former une combinaison stable. Le matin, j'avais établi l'existence d'une classe de fonctions fuchsiennes, celles qui dérivent de la série hypergéométrique; je n'eus plus qu'à rédiger les résultats, [ce qui me prit quelques heures »,
Cet exemple, qui n'est pas décisif en somme, est suivi de ceux-ci, tout à fait essentiels : « A ce moment, je quittai Caen, que j'habitais alors, pour prendre part à une course géologique entreprise par l'Ecole des Mines. Les péripéties du voyage me firent oublier mes travaux mathématiques ; arrivés à Coutances, nous montâmes dans un omnibus pour je ne sais quelle promenade; au moment où je mettais le pied sur le marchepied, l'idée me vint, sans que rien dans raespen-
L'lNCO^SCIE^T DINAUIQUE 159
sées antérieures parut m'y avoir préparé, que les transformations dont j'avais fait usage pour définir les fonctions fitchsiennes étaient identiques à celtes de la géométrie non euclidienne. Je ne Qspas la vérification, je n'en aurais pas eu le temps puisque, à peine assis dans l'omnibus, je repris la. conversation commencée, mais j'eus tout de suite une entière certitude. De retour à Caea, je vériliai le résultat à tête reposée pour l'acquit de ma conscience.
« Je me misalorsàétudier desquestionsd'arithmétique sans grand résultat apparent et sans soupçonner que cela pût avoir le moindre rapport avec mesrecherches antérieures. Dégoûté de mon insuccès, j'allai passer quelques jours au bord de la mer, et je pensai à tout autre chose. Un jour, en me promenant sur une falaise, l'idée me vint, toujours avec tes mêmes caractèresde brièveté, de soudaineté et de certitude immédiate (je souligne ces mots), que tes transformations arithmétiques des formes quadratiques ternaires indétinies étaient identiques à celles de la géométrie non euclidienne, a
Suit un nouveau problème, mais, ajoute Poîncaré, « tous mes efforts ne servirent d'abord qu'à me mieux faire connaître la difficulté h. Cette partie du travail fut entièrement consciente. Elle fut de nouveau suivie d'un travail inconscient.
« Là-dessus, je partis pour le Mont-Valérien où je devais faire mon service militaire; j'eus donc des préoccupations très différentes. Un jour, en traversant le boulevard, la solution de la difficulté qui m'avait arrêté m'apparut tout à coup. Je ne cherchai pas à l'approfondir immédiatement, et ce fut seulement après mon service que je repris la question. J'avais tous les éléments, je n'avais qu'à les rassembler et à les ordonner. «
Analysant ces faits typiques, Poincaré les caractérise d'une manière parfaite en ces termes : « Ce qui
TOUS frappera tout d'abord, ce soot ces apparences d'illumination subite, signes manifestes d'un long travail inconscient antérieur ; le rAte de ce travail inconscient dans l'invention mathématique me parait incontestable, et on en trouverait des traces dans d'autres cas où il est moins évident. Souvent quand on travaille une question difficile, on ne fait rien de bon la première fois qu'on se met à ta besogne; ensuite on prend un repos plus ou moins long, et on s'assied de nouveau devant sa table. Pendant la première demi-heure on continue à ne rien trouver et puis tout à coup l'idée décisive se présente à l'esprit. On pourrait dire que le travail ionscient a été plus fructueux parce qu'il a été interrompu et que le repos a rendu à l'esprit sa force et sa fraîcheur. Mais il est plus probable que ce repos a été rempli par un travail inconscient, et que le résultat de ce travail s'est révélé ensuite au géomètre, tout i fait comme dans les cas que j'ai cités : seulement la révélation, au lieu de se faire jour pendant une promenade ou un voyage, s'est produite pendant une période de travail conscient, mais indépendamment de ce travail qui joue tout au plus un rdle de déclanchement : comme s'il était l'aiguillon qui aurait excite les résultats déjà acquis pendant le repos mais restés inconscients, à revêtir la forme consciente. « [l.'inwntion mathématique.)
» J'ai observé plusieurs fois, écrivait d'autre part Laplace, qu'en cessant de penser pendant quelques jours à des matières très compliquées, elles me devenaient faciles, lorsque je les considérais de nouveau.» Cette notation se trouve dans VEssai philosophique sur les Prohabilités (Paris, Bachelier, 5^ Ed. 1825, p. 235), dans une série de pages qui constituent un véritable petit traité de psychologie et pourraient être citées souvent à propos de l'inconscient.
Donc, ce travail inconscient existe, il est un fait, il a une importance manifeste dans l'invention scienti-
D,3„ze..,Gop<;;le
L'l^■CO^SCIE^T DiNAllUllE 161
llqiie. Mais de là il ne faudrait pas conclure k un inconscient mystérieux, inspiré par un monde invisible. Le travail inconscient ne se produit que préparé par une longue incubation consciente. L'inspiration inconsciente doit être précédée de quelques jours de travail volontaire; et après que des profondeurs de l'inconscient la découverte a surgi, un nouveau travail conscient est indispensable pour la vérifier et pouren développer les conséquences. Mais, en tout état de cause, " le moi inconscient, ou, comme on dit, le moi subliminal joue un râle capital dans l'invention mathématique » .
Comment comprendre ce rôle? Le travail mathématique consiste en combinaisons. Doit-on admettreque l'inconscient possèdeune intelligence combinatoire que la conscience ne connaît pas? Cela paraît bien difTictle à croire. Et Poincaré se montre aussi remarquable psychologue que mathématicien en suggérant la solution que nous allons exposer; nous la présentons dans un autre ordre que celui qu'adoptait Poincaré, parce qu'il nous semble mieux approprié à notre sujet.
Tout d'abord le travail conscient prépare le travail inconscient. 11 mobilise un certain nombre d'éléments bien déterminés et en a déjà exclu et rejeté d'autres. Ce sont ces éléments, ainsi préparés, qui sont livrésà l'inconscient. Or, ici, la fonction inconsciente dont il s'agit n'est pas l'automatisme. Aussi, l'inconscient dans l'invention ne fait pas le travail mécanique qu'accomplit l'automatisme; il ne fournit pas de résultat tout fait, mais des inspiTalîotis, qui sont « des points de départ » pour les calculs ; ceux-ci seront accon^plis consciemment : c'est la vérification et le développement de l'invention inconsciente.
De cette façon le travail inconscient se délimite. Ce n'est pas un travail de raisonnement consistant à eiclure les combinaisons moins rationnelles, ni un travaildecalcul résolvant un problème dans ses détails.
C'est une inspiration. Poincaré cherche à l'espliquer non par la raison, mais par ia sensibilité. Nous trouvons ici une éclatante conUrihation de ce que nous pensons avoir établi à propos du rêve. Ce- que Poincaré appelle sensibilité est esactement ce que nous dénommons étals affectifs {sentiments, passions, émotions). La démonstration qui s'élabore inconsciemment sst celle qui a le piui d'affinité avec notre sentiment esthétique. C'est donc la vie des sentiments qui est ici déterminante. Seules, les combinaisons qui nous émeuvent s'imposent à la conscience et Qxent l'attention.
Or, il arrive que ce qui plaît au sens esthétique apporte en môme temps une aide efficace à l'esprit. La solution la plus belle e&taussi la plus harmonieuse et son harmonie est d'un grand secours pour la pensée. Les combinaisons sans action suï- la sensibilité esthétique sont repoussées. L'inconscient est donc ici le processus d'affinité entre notre sensibilité et l'invention. Poincaré nous dit : « Les combinaisons utiles, ce sont précisément les plus belles, je veux dire celles qui peuvent le mieux charmer cette sensibilité spéciale que tous les mathématiciens connaissent, mais que les profanes ignorent au point qu'ils sont souvent tentésd'en sourire... » Tous les mathématiciens, écrit Poincaré. Nous n'avons donc pas affaire à un cas isolé.
Le physiologiste Beaunis décrit un processus très analogue à celui-là : « A un moment donné, sans que je sache pourquoi, et souvent au momentoù J'ypense le moins, surgit dans mon esprit Vidée-mère, comme je l'appelle, c'est-à-dire l'idée qui, une fois entrée dans ma conscience, donne naissance à une série d'idées secondaires qui en sont comme la frondaison et constitueront l'œuvre elle-même. Cette frondaison, elle est soumise à ma volonté, elle se produit et se développe sous l'inRuence d'une activité mentale dont