‹ L'Inde anglaise avant et apráes l'insurrection de 1857 (volume 2)Chapitre 11 sur 38 · CHAPITRE Vlli · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vlli

Description delà cité d'Hyderabad; une fête chez Ghahdoolâ). — Les bayadères. — Société de Chaderghât. — La famille Palmer.

Il nous resté à dire quelques mots de la capitale de ce beau pays si malheureux avec tous les éléments du bonheur. Plusieurs mois s'étaient écoulés depuis mon arrivée dans les États d'Hyderabad; mais je n'avais pu encore satisfaire mon désir de visiter la nouvelle Golconde. Y pénétrer sans escorte, sous le costume européen, à pied, à cheval ou même en palanquin, eût été une haute im prudence. Pas un joghi (ordre mendiant hindou) qui ne m'eût insulté à mon passage, pas un fakir (ordre mendiant musulman) qui n'eût dénoncé l'infidèle, le kaffre, à l'exécration et à la vindicte publiques. C'était s'exposer à des outrages et peut-être à des dangers réels. 11 me fallut donc attendre une de ces occasions qui ne se présentent que deux ou trois fois l'an, quand le résident anglais est invité à quelque grand festin chez le Nizam ou chez son ministre. En pareil cas, l'autorité ne manque jamais de le faire savoir dans les différents cantonnements, afin

de donner aux Européens curieux d'un pareil spectacle l'occasion de s'initier aux pompes de l'Orient. Le résident y trouve également son avantage : il grossit par là son cortège d'une troupe éblouissante par la richesse de ses uniformes, les armes, les décorations, les plumes de toutes couleurs, dont l'effet n'est nullement perdu sur une foule asiatique, foule toujours ébahie comme des enfants devant tout ce qui brille. Une de ces occasions allait enfin se présenter : la fête devait avoir lieu chez Chandoulàl, dans sa maison de campagne, ou baghaderi; mais, pour arriver à cette résidence, il fallait traverser la capitale dans toute sa longueur; on devait même s'arrêter quelque temps dans le palais du ministre. Toute la société fut avertie qu'on se réunirait d'abord pour déjeuner au palais du résident, situé dans le principal faubourg de la cité, appelé Chaderghât : c'était là que la procession devait s'organiser, et que l'on trouverait les éléphants envoyés par le ministre pour le transport du cortège, ainsi que les gardes et les maîtres de cérémonie qui devaient l'accompagner.

Le jour fixé, nous partîmes effectivement de Bolarum vers sept heures du matin. Une belle route macadamisée, traversant un pays délicieusement accidenté, varié pendant deux lieues par des étangs, des hameaux, des roches nues et brûlées, des plantations de palmiers et de dattiers, conduit d'abord à Secunderabad, cantonnement de l'armée auxiliaire. Après l'avoir traversée dans sa largeur, la route remonte tout d'un coup un plan incliné, et, quand on a atteint le sommet, on se trouve sur l'esplanade d'une immense chaussée que la main de l'homme a jetée en travers d'une vallée. A droite, un beau lac artificiel éteiid au soleil ses eaux dormantes, unies comme

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un miroir, ou s'agite au moindre souffle de vent eu petites vagues pleines d'harmonie. À gauche, une vallée d'un beau vert d'émeraude se déploie à vos pieds et s'étend à perte de vue : ce sont d'immenses champs de nelly ou de paddy ; on appelle ainsi le riz dans les différentes phases de sa culture : paddy, quand les tiges sont encore sous l'eau; nelly, quand on a saigné le terrain. A l'autre extrémité de la digue, on tourne à gauche pour redescendre dans la vallée, et l'on trouve devant soi une ruine couverte de plantes parasites et qui s'élève encore avec une certaine majesté : c'est la fonderie française, ouvrage de M. de Bussy, dont il resle quelques pans d'épaisses murailles. Puis viennent de délicieux jardins, surtout celui de M. William Palmer, le prince des marchands. Le joli tombeau musulman que l'on remarque à droite est celui de sa mère, la béguin, dame indienne de haute naissance, qui épousa le général Palmer selon le Coran, c'est-à-dire suivant les rites de sa religion.

Enfin, la grille d'une belle avenue anglaise, tortueuse et sombre, s'ouvre devant vous; deux sentinelles présentent les armes; le cabriolet s'élance sous une voûte de verdure ; quelque chose de blanc paraît derrière un rideau de feuillage : on tourne un dernier massif, et soudain vous êtes frappé de l'aspect inattendu d'une des plus nobles constructions qu'il soit possible de voir. Entre deux énormes sphinx sculptés en pierre, un large escalier extérieur conduit par une cinquantaine de marches au péristyle d'un portique d'ordre corinthien ; de gigantesques colonnes, que leur hauteur fait paraître grêles et délicates, donnent une singulière sublimité à cette façade, qui semble se draper dans son architecture grecque ;i\ec un royal dédain pour les constructions orienlales

dont les dômes et les minarets brillent du côté de la cité. A droite et à gauche du portique, de vastes ailes, des galeries dont les colonnades s'élèvent gracieusement d'étage en étage, se déploient sur un espace immense : c'est un monument qui ferait honneur à Paris ou à Versailles; mais, malgré les sommes énormes qu'il a coûté et sa date encore récente, il menace déjà ruine, tant les matériaux qu'on emploie dans ce pays sont mauvais. L'intérieur répond à l'extérieur : il est meublé avec une richesse excessive, comme les palais de l'Europe ne le sont plus. Les conquérants qui ont usurpé la place d'Acbar et d'Aurungzeb ont senti la nécessité d'éblouir l'imagination orientale par un luxe qui rappelât, s'il ne pouvait l'égaler, celui de ces trônes fameux.

Le résident, c'était alors le colonel Josiah Stewart, nous reçut dans la salle à manger, où le déjeuner était déjà servi : ce repas est toujours public; tout officier venant des corps d'armée de Secunderabad ou de Bolarum pour offrir ses hommages au représentant britannique y est invité de droit. La réunion se composait des attachés de la résidence, c'est-à-dire le premier assistant major Cameron, le secrétaire militaire major Moore, le docteur et le commandant de l'escorte, plus une quarantaine d'officiers de toute arme au service de la reine, de la Compagnie ou du Nizani, et aussi quelques voyageurs dont un seul était étranger : c'était un Prussien, le baron de Hùgel, je crois. Tout ce monde venait, connue nous, se ranger dans le cortège du résident, et jouera la fois deux rôles, celui d'acteur et celui de spectateur, dans les cérémonies de la journée.

A onze heures du matin, les chobdars, espèce de maîtres de cérémonies, portant des bâtons à pommeau d'ar-

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gent, vinrent annoncer de la part du ministre que tout était prêt dans ia capitale pour nous recevoir, et en même temps que le suwarri de Son Excellence l'attendait dans la cour du palais : on appelle suwarri (littéralement cavalcade) une suite de cavaliers, d'éléphants, de domestiques de toute espèce, dont les chargés d'affaires européens, à l'instar des princes natifs, s'entourent dans les circonstances d'apparat. Le gouvernement anglais pourvoit au suwarri du résident : un train d'éléphants, une compagnie de cavalerie régulière fournie par un des régiments de la garnison de Secunderabad, sont attachés de fondation à la résidence, ainsi qu'un nombre considérable de serviteurs portant des masses d'argent, des hallebardes, etc., etc. Les portes s'ouvrirent aussitôt, et nous vîmes effectivement, rangés en bataille au pied du magnifique escalier, quinze à vingt éléphants couverts de housses écarlates magnifiquement brodées d'or, et portant sur le dos, les uns, une espèce de divan, d'autres, un cadre carré avec des coussins et surmonté d'un petit pavillon chinois, dans lequel il fallait s'asseoir les jambes croisées; d'autres enfin, et c'étaient les plus commodes, portaient un corpo de phaéton sans roues où deux personnes pouvaient s'asseoir, l'une à côté de l'autre, avec un petit siège derrière pour un domestique, mais qui reste ordinairement vide.

La société se divisa en groupes de deux ou trois personnes, et chaque groupe courut choisir son éléphant. Le nôtre, un des plus grands de la troupe, était chargé d'un phaéton, ou howdah, qui s'élevait à quatorze pied* du sol : c'était la première fois que j'allais monter un de ces énormes animaux si puissants et en môme temps si doux ; et ce ne fut pas saiis une certaine émotion, moitié

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pour, moitié plaisir, que je me préparai à faire un voyage aussi aérien. Chaque éléphant a son cocher ou cornac accroupi sur un coussin placé sur le cou, les jambes derrière les grandes oreilles ; et son laquais suivant à pied pour faire la conversation avec l'animal tout en marchant, l'avertir des mauvais pas, lui recommander d'être prudent, l'encourager quand il se fatigue, lui défendre de jouer avec sa trompe, et surtout de rien voler dans les boutiques qui peuvent se trouver sur son chemin, lui promettre, s'il est bien sage, des feuilles fraîches au retour, et veiller à ce que rien ne se dérange dans son équipage. Pour monter l'éléphant, on le fait coucher sur le ventre, appuyé sur les genoux de derrière et les jambes de devant tout à fait étendues; il reste immobile dans cette position, qui semble fort gênante, tandis que le valet appuie contre lui une forte échelle par laquelle on monte dans le petit coupé. On ferme ensuite soigneusement la portière; on pend l'échelle à une courroie au côté gauche de l'animal, et, quand ouest installé, le cornac dit à l'éléphant de se relever doucement, tout doucement (outhî- hasté jee, hasté !). Mais, quand il se relève, « on se croirait dans une barque qui chavire ; ce n'est que par un effort violent qu'il parvient à regagner ses jambes, surtout pour le train de devant : pourtant celte mise à flots n'a rien de dangereux. L'éléphant, ainsi monté, n'a que deux allures : l'une, un tangage assez doux, court et brisé, pour faire une lieue de poste à l'heure; l'autre est la combinaison de tous les mouvements désagréables : on langue, on roule, on cahote, pour faire tout au plus deux lieues1. »

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