‹ L'Inde anglaise avant et apráes l'insurrection de 1857 (volume 2)Chapitre 12 sur 38 · Tacquemont · texte numérisé non relu

Tacquemont

Bien que la voix humaine suffise ordinairement pour conduire l'éléphant, les punitions qui lui sont réservées s'il n'obéit pas assez promptement sont très-sévères : on entretient dans la partie supérieure du cou de l'animal une plaie toujours vive que l'on embaume en quelque sorte avec des huiles balsamiques : c'est le point sur lequel on fera agir en cas de besoin l'instrument de torture. Le cornac, oumahout, perché, comme nous l'avons vu, sur le cou de l'animal, tient en main une espèce de petite hallebarde en cuivre ou en argent; si 1 éléphant se fait répéter un ordre plus de deux fois, il enfonce le dard dans la plaie ; le colosse jette un cri de douleur, et obéit à l'instant. Ce qui paraît extraordinaire, c'est que jamais, à moins d'une cruauté excessive du cornac, il ne cherche à secouer le joug de l'insecte humain qui le tourmente.

Quand le résident et tout son cortège furent montés, la procession se forma en colonne et s'ébranla, précédée de tam-tams et de cymbales, accompagnée des chobdars et des pions (domestiques à pied) du ministre, qui couraient à côté pour écarter la foule, et suivie dune troupe de cavalerie de la Compagnie, formant l' arrière-garde et l'escorte du résident. Dans cet appareil imposant nous traversâmes tout le faubourg de Chaderghât, à une des extrémités duquel s'élève le palais de l'ambassadeur, et qui est terminé à l'autre par un pont jeté sur la Moussa, petite rivière qui le sépare de la cité. Ce torrent était alors presque à sec ; mais, dans les mois d'août et de septembre, vers la fin de la saison des pluies, il roule avec fureur, entraînant tout sur son passage et portant la dévastation jusqu'aux murs de la Résidence.

Dès qu'on a traversé le pont, on se trouve au pied des

remparts, qui offriraient des ruines plus pittoresques s'ils avaient été construits avec plus d,e grandeur. Il ne faut chercher ici ni pierres colossales ni fragments de maçonnerie : tout est poussière plus ou moins friable, qui se détache et s'enlève en tourbillons dans l'atmosphère à chaque souffle du vent, ou se liquéfie sous l'orage en une boue infecte. Point de fossés, si ce n'est le lit généralement sec de la rivière; point de glacis, point de chemin couvert . une simple chemise de boue pétrie à l'eau, qui a quinze pieds de hauteur et tout au plus trois pieds d'épaisseur, entoure à peu près la ville, sauf des brèches assez nombreuses. On ne se douterait guère qu'on entre dans une capitale, et cependant nous passions sous son principal arc de triomphe, le Delhy-Derwazah (la porte de Delhy). Une porte massive, suspendue sous une arche entre deux mauvais corps-de-garde à créneaux et à mâchicoulis, roula sur ses gonds pour admettre le cortège. Une bande de brigands impayables au mélodrame, Sicks et Arabes affublés de haillons de toutes les couleurs et embarrassés d'une quantité prodigieuse d'armes, sabres, poignards, pistolets, etc., étaient rangés en ligne, appuyés sur leurs longs fusils à mèche, et battirent aux champs pour nous faire honneur.

Hyderabad, comme la plupart des cités, des bourgades et des villages de l'Inde, est bâtie en croix : les deux rues principales, qui sont comme les artères de la circulation, viennent s'intersecter à peu près à angles droits sur une grande place (la Tchorae), au centre de laquelle s'élèvent les deux principaux monuments : le Djemaa-Musjid, ou grande mosquée, et le Tcharminar, principal caravanserai surmonté de quatre minarets. La plate-forme du temple est le lieu le plus favorable pour

jouir du panorama de la capitale. A cette hauteur, on domine les toits en terrasse, dont la blancheur uniforme et les lignes régulières, admirablement diversifiées par les cimes légères d'une multitude d'arbres qu'on remarque à peine en marchant dans les rues, forment un tableau plein d'élégance et de gaieté. D'ici les rues étroites et tortueuses sont toutes masquées, le regard ne pénètre que dans les deux larges avenues qui viennent se croiser à vos pieds, et l'œil s'y promène librement avec la foule qui les anime sans cesse. De toutes parts on distingue des guichets, des tours, des arcs gothiques, le tout décoré avec une certaine profusion de toutes sortes d'ornements, de balcons, de jalousies, de créneaux, de balustrades, de tourelles, de coupoles, de dômes ronds ou pointus, qui semblent un concert d'architecture orientale varié sur tous les tons. Ce tableau a quelque chose de si neuf et de si él range, qu'on serait tenté de s'arrêter pour le contempler; toutefois c'est un plaisir auquel il est prudent de ne se livrer que momentanément, par cela même que l'on jouit ici, à la lettre, du privilège presque toujours dangereux du diable boiteux, celui de plonger dans l'intérieur des familles. Les toits des maisons, généralement plats, sont entourés d'un parapet suffisamment élevé pour permettre aux femmes de chaque citadin d'y venir humer l'air sans voile et sans crainte d'être aperçues, soit des passants dans les rues adjacentes, soit même des terrasses du voisinage: elles sont donc dans l'habitude de s'y promener. Souvent aussi, par une bizarre contradiction, ce toit sert de lieux d'aisances. Or, les musulmans sont tellement jaloux de la curiosité qui pourrait vouloir interroger le secret de leurs demeures, qu'il est dangereux de se montrer trop longtemps dans une po-

sition aussi dominante que la galerie de la grande mosquée : la balle de quelque époux de mauvaise humeur ne tarderait pas à siffler aux oreilles du curieux qui y stationnerait trop longtemps.

Descendez donc bien vite de ce pinacle élevé; mais gardez-vous de plonger dans les allées latérales : vous vous sentiriez bientôt oppressé ; F air semble manquer à vos poumons, et une impression de tristesse, de malaise et de dégoût succède à l'agréable surprise que vous venez d'éprouver. Les masses confuses de pierres, serrées les unes contre les autres, dans cette ville si tassée, avec leurs façades nues et élevées, rappellent constamment à l'esprit l'idée d'une prison ou d'une forteresse; le soleil et même la lumière n'arrivent plus jusqu'à vous. Les maisons ont deux, trois et jusqu'à quatre étages, les rues sont non-seulement étroites; mais des arches jetées hardiment d'une maison à l'autre, dans leur largeur, forment souvent une voûte interrompue, qui sert de communication entre les rangées d'habitations opposées. De distance en distance, une muraille est jetée de même en travers delà voie publique, avec une porte qu'il suffit de fermer pour convertir chaque quartier en une forteresse détachée. On se perd dans des impasses impraticables, réceptacles de la misère et du choléra, sillonnées par leur milieu et dans toute leur longueur par une ornière profonde remplie d'un limon noir et infect dont les exhalaisons sont pestilentielles. Dans le Tchorae, au contraire, c'est à-dire les quatre rues aboutissant à la grande place, tout est gai et plein de mouvement : « La foule qui s'écoule et se renouvelle sans cesse est éminemment pittoresque par l'éclat et la variété des couleurs dans les costumes ; sa démarche lente, son indolence, sont pleines de grâce et de

noblesse : on y rencontre rarement l'expression de la grossièreté, jamais celle de la brutalité; les contenances les plus rudes n'y sont que fières. La multitude oisive jouit de son repos, comme d'un bien qui lui est familier, et l'excessive misère qui en est la conséquence semble ne pas l'attrister *. » Elle n'a pas de plaisirs vifs et bruyants ; mais aucune émotion, aucun souci, ne précipite ses mouvements; elle marche aussi lentement aux spectacles qu'elle aime qu'au travail léger auquel sa subsistance l'oblige quelquefois. C'est peut-être le secret du plaisir qu'on éprouve à la contempler : sa quiétude, son calme même, sont communicatifs.

Quant aux femmes, on en voil très-peu dans les rues, et toutes celles qu'on y aperçoit sont des bayadères de la plus basse classe ou des esclaves. Ce n'est pas cependant ({lie les femmes soient enfermées ; elles peuvent sortir sous le moindre prétexte pour visiter leurs mères, leurs soeurs, une amie, pour faire des emplettes; seulement, pour peu qu'elles aient de prétentions au rang où à la fortune, elles ne s'aventurent qu'en palanquin, strictement voilées, ou en hacquerey (petite voiture à bœufs, surmontée d'une tente, qui remplace nos fiacres dans les cités de l'Asie).

Hyderabad est une ville d'une grande étendue el la plus peuplée de l'Inde méridionale; on fait monter le nombre de ses habitants à deux cent cinquante mille. Sa construction, d'une date assez récente, est évidemment d'une époque de décadence dans les arts, et, à l'exception du Tcharminar, qui n'a d'extraordinaire que sa masse, elle ne peut se vanter de posséder aucun monument re-

1 Jacqueipont

marquable. Parmi beaucoup d'édifices étranges et grotesques, les seuls qui offrent quelques traces de cette perfection que nous avons observée ailleurs, à Sadras par exemple, sont les petites pagodes mitrales à l'antique que l'on rencontre dans les quartiers hindous et dont les ornements de pierre sculptée sont d'une beauté et d'un fini remarquables. L'architecture musulmane, avec ses constructions élégantes et aériennes, ne s'y retrouve que sur les tombeaux. Il est vrai qu'ils sont nombreux; les morts tiennent autant de place que les vivants. A chaque instant, on traverse un cimetièredu goût le plus exquis, où la maçonnerie se joue en dentelles, en arabesques, en moulures fantastiques, revêt une légèreté, une grâce, une coquetterie, qui éloignent toute impression pénible. C'est la promenade, le rendez-vous du soir, surtout à l'heure delà prière, qui se dit en public; chacun s'incline devant Allah, les genoux sur le tombeau de ses pères, dans la poussière de ceux qu'il a aimés et perdus. Les fleurs et le feuillage, cultivés avec un soin religieux, contrastent avec les monuments funéraires et répandent à l'entour leur fraîcheur, leur ombre et leurs parfums. La mort ainsi parée se dépouille de toutes ses I erreurs .

A l'exception des boutiques et des temples, presque chaque maison ne présente à l'extérieur qu'un simple mur de boue sans ouverture, si ce n'est quelque étroite meurtrière à vingt ou trente pieds au-dessus du sol : toutes les portes et fenêtres, hormis la porte d'entrée, donnent sur une cour intérieure, où l'œil ne peut pénétrer. Les quatre grandes rues dont nous avons parlé font exception à la règle précédente : ce sont aussi celles qui offrent le plus d'intérêt au voyageur curieux de cou-

naître les occupations, les besoins et les habitudes fin peuple et surtout de la classe industrielle. C'est proprement le bazar, c'est ici que l'on observe le plus de mouvement et de commerce et que se trouvent les principales boutiques. Dans celles des tailleurs, vous voyez étalés les produits les plus précieux de Cachemire et deDelhy. Ces artistes habiles, qui savent faire aux étoffes des reprises en points invisibles, sont assis en groupes dans leurs ateliers, occupés à raccommoder de superbes châles, qui, en sortant de leurs mains, seront vendus à des acheteurs peu clairvoyants pour des tissus tout neufs. Toute espèce d'artisans se livrent également dans leurs boutiques ouvertes aux occupations de leurs métiers. Les demeures des teinturiers se distinguent par de grandes pièces d'étoffes aux couleurs réjouissantes suspendues au bout de longues perches; celles des chaudronniers, et incelantes de vases de cuivre et d'airain, sont plus apparentes encore. Dans chaque rue, un banquier ou changeur est assis à côté d'une pile de cowris, (sorte de coquille qui sert de monnaie dans une partie de l'Afrique et de l'Inde). Ces hommes réalisent d'énormes bénéfices dans le courant de chaque journée. Dans leurs échanges, ils retiennent sur chaque roupie un agio et font en outre l'usure en prêtant leur argent à gros intérêt.

Après eux viennent les confiseurs, personnages au moins aussi importants à Hyderabad qu'en France, malgré notre réputation méritée de gourmandise. Mais ici vous êtes initié aux mystères les plus intimes de leur alchimie; la manipulation ne s'arrête jamais; à toutes les heures du jour, vous les voyez occupés à confectionner en public leurs gâteaux de sucre et leurs friandises les

plus recherchées. Dans une marmite de fer placée sur un feu de charbon, ou voit bouillir le sirop, qu'on remue de temps en temps à l'aide d'une cuiller de fer. Quand le mélange a acquis le degré voulu de consistance et de viscosité, et qu'il a absorbé une quantité suffisante de la poussière qui s'élève en nuage du sol, on le verse par cuillerées dans un plateau de 1er, où on l'entend frire et siffler. De là, quand les gâteaux sont bien cuits, on les replace sur le comptoir ou plate-forme où s'opère toute la manipulation, et où ils sont de nouveau saupoudrés de poussière jusqu'au moment d'être enlevés par les amateurs. Rien ne saurait être moins tentant pour un Européen.

C'est encore à Hyderabad que vous trouverez même aujourd'hui les plus belles pierreries du inonde, diamants, rubis, émeraudes, grenats, et surtout des perles; mais il vous faudra guetter patiemment et les acheter une aune, à mesure que la noblesse, qui s'éteint, envoie successivement tous ses bijoux au marché pour se procurer le pain du jour. C'est ici qu'il faut chercher ces tissus plus légers que des ailes d'abeille ; ces échappes de Bénarès en étoffes d'or ou d'argent, bordées de larges franges; enfin ces fameux kincabs qui délient les secrets les plus merveilleux de la mécanique moderne : mais rien n'égale en beauté les broderies sur velours qui ornent le pugri ou turban indien. Cette superbe coiffure ressemble à un groupe de pierres précieuses, et, quand un Indien d'une belle figure et de belles proportions est vêtu d'une veste et d'un pantalon de brocart cramoisi et or, d'un cachemire en guise de ceinture, d'un autre chàle jeté sur son épaule, avec une robe et un cimeterre garnis de diamants, ce costume peut rivaliser de luxe el de ma-

gnificence avec les plus riches du monde. Des nobles, revêtus de cet habillement resplendissant et montés sur des chevaux de bataille dont le harnais est couvert d'argent massif, traversent parfois les places publiques comme des météores, suivis d'un cortège plus ou moins nombreux de bravos armés de hallebardes, de sabres et de fusils à mèche, qui, pour être à peu près nus, n'eu sont pas moins pittoresques. Nous rencontrâmes plusieurs de ces dandys, mais ils se détournaient généralement de notre passage ; l'antipathie des chevaux entrait clans cet éloignement pour au moins autant que celle des cavaliers : ces animaux ne peuvent surmonter leur terreur en présence de l'éléphant et se renverseront en arrière plutôt que de passer à côté.

Cependant, vers le centre de la ville, l'ouverture d'une immense porte cochère dans un massif de maçonnerie servant de corps de garde laisse apercevoir la cour en terrasse du palais de Chandoulâl. A l'extjérieur, c'est encore la même muraille nue et grise ; seulement de petites tourelles suspendues aux créneaux et ressemblant assez aux anciennes tours de garde du château féodal donnent un air un peu plus distingué à cette demeure. Le fils du ministre, Raja-Bala-Poursat, descend, pour complimenter le résident, du balcon d'où il guettait notre arrivée; nos éléphants se rangent en ligne dans la cour, et nous descendons de nos montures pour profiter de la permission qui nous est donnée de visiter le séjour de l'hommeétrange qui dispose en maître du plus riche fleuron de la couronne brisée du Grand Mogol.

Sous un péristyle peu élevé, supporté par de petites colonnes de bois peintes et dorées d'une manière fantastique, s'ouvrent plusieurs petites portes. Le fils de notre

hôte, accourant au-devant de l'ambassadeur, le prend par la main suivant l'étiquette orientale, et le fait entrer par celle de droite ; tout le cortège se presse à la suite comme le troupeau suit le bélier. Nous grimpons un petit escalier de bois très-obscur où deux personnes peuvent à peine avancer de front, et nous arrivons au premier dans la salle du balcon d'où nous pouvons étudier tout le plan de l'habitation. La maison de Chandoulâl est le type exact de celle de tous les riches Hindous ; elle est composée d'une grande cour carrée entourée sur trois côtés de deux étages de petits appartements s'ouvrant tous sous une galerie couverte. Cette galerie est aussi supportée par des piliers en bois indignement bariolés, tandis que sur la face correspondant à l'entrée se trouvent deux salons, le diwan e âm et le diwan e khas, salon public et salon intime ; le premier ayant vue sur les jardins extérieurs, l'autre sur la cour intérieure. Quant à l'ameublement, on trouve ça et là quelques articles dispendieux, mais de mauvais goût, et tout auprès des vieilleries qu'on ne souffrirait pas dans la plus modeste maison eu* ropéenne. Les boiseries du plafond sont sculptées, mais il n'y a pas une porte qui joigne ni une fenêtre qui ferme. On rebâtirait plutôt une nouvelle maison que de remettre une vitre cassée. Ce qui sert au bien-être réel, à la commodité, est entièrement négligé, et à défaut du nécessaire, qui manque partout en toutes choses, on est étonné de rencontrer un superflu bizarre qui se montre par intervalle; un piano, par exemple, dont personne dans la capitale ne connaît l'usage, des pendules françaises qu'on ne remonte jamais, des lustres dans toutes les chambres et dont il faut constamment se garer la tête, de petits cadres de mauvais goût contenant des gravures coloriées i. 9

comme on en peut voir dans une auberge de village, des fauteuils de bois doré couverts de velours superbe, mais lout rongés par les insectes et dont on ne fait usage qu'en présence des Européens : c'était toujours luxe et misère. Au milieu de tout cela, l'objet le plus curieux était certainement le fils de notre bote, qui nous faisait les honneurs de la maison de ville de son père, tandis que celuici nous attendait à la campagne. Raja-Bala-Paursat semble la gloutonnerie incarnée : c'est un monstre d'obésité dont le corps se meut difficilement, mais dont les yeux stupides roulent continuellement sur ses visiteurs, tandis que ses mâchoires ruminent sans cesse quelques feuilles de bétel préparées avec de la chaux, du pân et autres épices qu'il a toujours près de lui dans une espèce de bonbonnière. L'expression de ses yeux trahit à chaque instant les émotions ignobles de son âme : on sent qu'il voudrait flatter, ramper, se coucher à vos pieds, qu'aucune bassesse ne lui coûterait s'il espérait vous plaire, mais qu'en dépit de lui-même il est gêné : un mécontentement invincible, une sourde haine, l'animent contre ces Européens qui ont l'instinct spontané de sa nullité, qui lisent dans chacun de ses traits sa sensualité brutale, ses vices, ses mœurs infâmes. De tous les sujets du Nizam, il n'en est pas un moins capable de succéder à son père, il nous faisait à tous une impression pénible : c'était de l'aversion et du dégoût comme au contact d'un reptile; aussi le résident demanda-t-il bientôt le rukhsat (la permission de se retirer) : tel est l'usage universel en Orient pour prendre congé, et nous remontâmes sur nos éléphants pour traverser le reste de la ville et gagner la campagne.

Un lon<r faubourg formé de maisons bizarrement con-

s truites, tombant en ruines et dispersées sans ordre, mais dont l'ensemble est pittoresque à cause des arbres et des arbustes fleuris qui les entourent, conduit à de vastes champs de riz dans une fraîche vallée. Les tertres formés par les tombeaux à droite et à gauche tracent un étroit sentier sur cette mer de verdure; les arbres, dorénavant solitaires, deviennent plus rares; un seul massif d'une couleur plus sombre s'élève dans le lointain derrière de hautes murailles ; des flèches et des globes dorés étincellent parmi le feuillage : c'est le Baghaderi, la villa de Chandoulal ; c'est une page dérobée aux Mille et une Nuits; c'est un labyrinthe de kiosques, de jardins, de fontaines, de pièces d'eau ; c'est à peu près la grande allée de Versailles en face de l'Orangerie, si vous vous figurez nos chênes et nos charmilles remplacés par le cocotier, le cyprès, l'arékier, le mimose, le bananier, par la richesse et la variété de couleurs de la végétation orientale. Il faut supposer encore qu'au lieu de larges pelouses de verdure ce sont des parterres de fleurs de toute espèce, mais où l'on remarque surtout les balsamines, les géraniums, et, plus fréquemment encore, des pavots blancs et rouges. 11 y a d'ailleurs le même nombre de bassins et de jets d'eau, mais beaucoup plus mesquins. Le kiosque central, appelé par excellence le Rangmahl ou Pavillon des mille couleurs, est celui qui esi préparé pour notre réception. C'est Une espèce de chalet en bois, quadrangulaire, composé d'un rez-de-chaussée et d'un premier, formé de deux galeries supportées par de légères colonnes à cannelures torses; celle du rezde-chaussée s'ouvrant à l'extérieur, celle du premier sur une cour cloîtrée, où se trouvent les retraites mystérieuses du zénanali.

Ii8 L'INDE AINGLAISIl

Comme nous descendions de nos éléphants au pied des degrés devant la principale façade, nous vîmes s'avancer à notre rencontre, supporté par deux serviteurs, un petit vieillard courbé en deux et en apparence arrivé au dernier degré de décrépitude. Son turban était celui d'un brahmane de la caste des écrivains ou commis, et il portait au cou le cordon brahminique. Il était vêtu avec la plus grande simplicité. Une tunique de mousseline de laine blanche nouée sur la poitrine avec des cordons, des paejamas ou pantalons turcs de soie cramoisie, des chaussettes de soie blanche sans pantoufles ni babouches (il les avait dépouillées pour nous faire honneur), enfin un très-beau chale de cachemire en guise de ceinture, complétaient tout son costume. Les seuls bijoux qu'on put lui voir étaient des bagues de grande valeur, dont un immense diamant qui jetait un feu extraordinaire, un rubis avec son cachet gravé en caractères persans, et quelques émeraudes. Toutefois il n'affecte pas toujours cette simplicité : dans les grandes occasions il se pare souvent de perles, de pierreries et de diamants, pour la valeur de plusieurs millions.

Après avoir échangé avec le résident le salut d'usage qui consiste à s'incliner et à porter trois fois la main avec les doigts étendus de la hauteur du genou et quelquefois même de la terre jusqu'au front, Chandoulâl, car c'était lui, après le salamaleikoum et les questions ordinaires, prit le résident par la main et le conduisit à la salle de réception élevée de quelques degrés, qui commandait une vue générale des jardins. Nous avions pris la précaution de nous faire précéder chacun par nos khetmatgars ou valets de chambre ; ils étaient à leur poste sous le péristyle extérieur, prêts à nous débarrasser avant d'entrer,

de nos bottes et de nos souliers qu'il eût été aussi impoli de conserver que d'entrer dans un de nos salons d'Europe le chapeau sur la tête. La foule des natifs autour de nous marchait de même pieds nus ou en bas de soie : cet usage ne paraît plus étonnant, on le trouve même fondé en raison quand on considère que les Orientaux se couchent sur leurs tapis, y posent constamment les mains et quelquefois le front à l'heure de la prière. Il est donc essentiel qu'ils soient de la plus grande propreté. Chez Chandoulâl, ce tapis consistait en une simple toile blanche tendue sur tout le plancher. Après nous être donc déchaussés conformément à l'étiquette, nous montâmes d'un pied léger les quelques degrés qui nous séparaient de l'estrade où le ministre était déjà assis à côté du résident, puis, passant successivement en revue devant lui, nous lui fîmes notre salàm et allâmes nous asseoir dans les fauteuils qu'on nous avait préparés à sa droite et à sa gauche en un demi-cercle dont il occupait le milieu. Ce fut alors que j'eus le loisir de l'examiner pour la première fois, et je trouvai bientôt un étrange plaisir dans cette étude. La tête de Chandoulâl est éminemment caractérisée. Pendant qu'il s'entretenait en persan avec le résident et souriait avec une grâce et une , finesse singulière, ses yeux parcouraient lentement toute l'assemblée. C'étaient de ces yeux qu'on ne peut sonder; il sortait de leur prunelle noire des flots de lumière, deux éclairs qui rayonnaient sur vous, qui vous pénétraient, qui allaient chercher vos pensées jusqu'au fond de votre cœur : c'était le regard de la couleuvre capelle qui fascine l'oiseau ; on ne pouvait s'en détacher. Il n'avait plus de dents, et sa lèvre inférieure, d'un rouge foncé, ressortit et contrastait avec sa peau presque blanche ou plutôt

d'un jaune doré, ainsi qu'avec ses moustaches d'un noir mat et artificiel, démenti par ce que l'on pouvait voir de sa barbe.

Dès que nous fûmes assis, on fit jouer- les grandes eaux dans les bassins. Les Indiens ont évidemment quelque prétention en hydrostatique, mais l'effet général m'en parut assez médiocre, comparé surtout à ce qu'on voit chez nous ; ils diminuent l'effet de l'ensemble en s'ingéniant à trouver mille petites combinaisons dans lesquelles ils gaspillent leur eau : le grandiose est sacrifié au coquet. Après un assez long intervalle consacré à ces jeux aquatiques dont on varie à l'infini les évolutions comme on change les décorations sur nos théâtres, des serviteurs se présentèrent avec des colliers de fleurs blanches (une espèce de jasmin très-odorant) qu'ils passèrent au cou de chacun des convives, et nous fûmes introduits dans la salle du festin. Là nous trouvâmes encore une fois nos propres domestiques, chacun derrière le siège réservé à son maître et chargé des couverts d'argent que nous avions dû apporter avec nous, ces ustensiles ne se trouvant pas dans un établissement hindou, pas même dans un palais, puisque prince et populace mangent avec leurs doigts. Des masses de viande dans des plats énormes encombraient la table, mais tout était servi sans goût et sans ordre, tout était froid à la glace, les mets ayant été apportés depuis plus d'une heure. Des plats d'argent massifs, des candélabres de toute beauté, contrastaient sur la même table avec des chandeliers de cuivre comme on en peut voir dans nos cuisines. D'énormes glaces couvraient toutes les murailles et eussent puru superbes sans la malpropreté et les efflorescences qui les ternissaient; il eût été presque aussi facile de se

voir dans la vaisselle qui couvrait les entremets. Durant le dîner, un chœur de musiciens chanta nos louanges dans les termes les plus extravagants et avec des sons qui auraient déchiré nos oreilles si, par bonheur, nous n'eussions été en même temps assourdis par le tapage des tambours et autres instruments barbares dont on jouait dans le jardin.

Le rajah Chandoulâl et quelques autres seigneurs indigènes étaient assis à la même table que nous ; mais la plupart, étant Hindous, ne touchaient point au repas et se contentaient, dans les intervalles de la musique, d'entretenir la conversation avec ceux des convives qui savaient l'hindoustani, tout en fumant en même temps leur houkah. Une seule partie du festin était irréprochable : citaient les vins et liqueurs consistant principalement en bordeaux, Champagne, xérès et madère, avec de l'eau gazeuse et de l'eau glacée. J'étais humilié, comme Européen, de l'indélicatesse et de la gloutonnerie déployées autour de moi par des officiers anglais de tout âge et de tout rang : on se jetait sur les vins français, mais surtout sur le Champagne, avec une avidité et une intempérance qui devaient paraître doublement méprisables à ces indigènes si graves, si sobres, si remplis delà dignité de l'homme. En vérité, les barbares étaient encore cette fois la race conquérante, les hommes du Nord. Le résident jugea bientôt convenable de mettre fin à cette orgie avant qu'elle métamorphosât en brutes une partie de son cortège. Il se leva de table et nous le suivîmes dans un nouveau salon au rez-de-chaussée, donnant sur la cour intérieure : c'est ce salon qui reçoit spécialement le nom de Rangmahl (proprement la galerie peinte). Les murailles sont couvertes de peintures dessinées dans le goût des

figures d'un jeu de cartes, mais brillantes de couleurs comme elles ; leurs sujets sont exclusivement ceux de la mythologie du pays ou des portraits de bayadères célèbres. Dans un cabinet adjoignant, on avait eu ridée originale de tapisser les murailles d'échantillons de porcelaines de toute espèce, c'est-à-dire d'assiettes entières, de tasses, de soucoupes, de peintures de Sèvres, de Berlin, de Birmingham, qu'on avait incrustées et cimentées dans le stuc de manière à remplir tous les panneaux : l'effet en est bizarre et plus agréable qu'on ne pourrait le supposer. Une multitude de lampes, allumées dans des verres de couleur et dispersées avec plus de profusion que de goût, se groupaient autour des nombreuses colonnes qui supportaient les galeries et pendaient de tous les balcons sur la cour; au-dessus de cette cour on avait tendu une toile immense, de manière à la convertir en une salle fort élégante ; et, pour éclairer le mieux possible l'architecture tourmentée de l'Inde, on avait élevé au milieu de cet espace une sorte d'if énorme chargé de lumières et ressemblant à un obélisque de feu. Des groupes nombreux d'Indiens avaient envahi toute la cour avec une confiance qui prouve toute la bonhomie du pouvoir chez les Asiatiques, bonhomie qui n'exclut ni la tyrannie ni la cruauté, mais qui existe réellement dans le commerce journalier ; ils ne laissaient de libre que la salle brillamment illuminée où nous étions assis et où l on devait exécuter les nâteh. Derrrière nous étaient rangés nos domestiques tous fort curieux d'assister à ce spectacle. Pour les Européens, cela devient bientôt fastidieux ; mais les naturels du pays ne se lassent jamais de contempler les exercices de leurs danseurs et resteront assis toute la nuit avec une patience exemplaire, les yeux

constamment fixés sur les groupes qui se succèdent sans interruption, dans une espèce d'extase.

Je dois cependant avouer que ces nâtch chez le ministre étaient bien supérieures à ce que j'avais vu à Nellore. Les groupes qui arrivent en tournant en cadence se composent ici de sept personnes : deux seulement forment la danse, elles avancent et se placent vis-à-vis de l'assemblée ; trois autres sont des musiciens qui les suivent et restent en arrière ; de chaque côté se plante un massalchi (porteur de torches) avec son flambeau qu'il élève et abaisse en suivant le mouvement des bras et des pieds des danseuses. Ces femmes offrent à l'œil des formes très-pittoresques, quoique un peu chargées par les plis volumineux de leur vêtement. Ce vêtement consiste en un pantalon de soie couleur claire, orné de bordures et de broderies d'argent et assez long pour ne laisser voir qu'en passant les riches anneaux à grelots qui entourent les chevilles. Leurs orteils sont couverts de bagues ; une chaîne d'argent large et plate se croise sur le cou-de-pied. Par-dessus le pantalon, elles portent une jupe d'étoffe précieuse ayant au moins douze largeurs, garnie de larges bordures d'or ou d'argent terminées par des franges épaisses de même matière ; une petite veste serrant la poitrine est presque entièrement cachée sous un voile immense qui fait plusieurs tours et retombe devant et derrière en larges pointes. Les mains, les bras et le cou sont couverts de joyaux, la plupart d'un grand prix, et les cheveux, relevés avec des rubans d'argent, sont attachés par des aiguilles du plus beau travail ; le bord des oreilles est percé tout autour d'une multitude d'anneaux qui forment une espèce de frange ; l'anneau du nez est du diamètre d'une pièce de deux

francs : il est formé d'un fil d'or mince; une perle et deux ou trois autres bijoux y sont suspendus et s'agitent autour de la bouche d'une manière peu agréable. A l'exception de cet ingrat ornement, le costume est non-seulement riche, mais d'un bon effet. Ces danseuses sont en même temps musiciennes; accompagnées d'un tamtam et de deux sortes de guitare, elles commencent ordinairement leur chant sur un diapason extrêmement aigu qu'elles soutiennent aussi longtemps qu'il leur est possible. On dirait que c'est seulement quand elles sont fatiguées qu'elles descendent à des inflexions plaintives quelquefois assez douces : c'est le seul moment où elles plaisent à un Européen. Quant à la danse, nous l'avons déjà décrite; elle est encore moins intéressante que la musique. Les danseuses de l'Inde ne sont nullement à classer sur la même ligne que les filles publiques d'Europe : « H n'est pas enteudu que la prostitution soit leur gagnepain; elles viennent quand on les appelle, pour danser et chanter, et, si elles font preuve d'autres talents, c'est par pure faveur. Leur air est généralement aisé, décent et gracieux; vêtues avec la plus stricte convenance d'une riche étoffe de soie, tandis que les honnêtes femmes sont très-insuffisamment couvertes de haillons grossiers, dansant, chantant, capables de causer quelques minutes, tandis que celles-ci, abruties par la servitude domestique, n'osent parler devant un homme, les nâtchgirls semblent n'avoir qu'une noble et élégante coquetterie. Cet ordre de choses ennoblit jusqu'à un certain point la condition de courtisanes : il y a dans leur existence quelque chose qui rappelle celles de la Grèce1. » Aussi sont-elles bien loin d'être méprisées

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