‹ L'Inde anglaise avant et apráes l'insurrection de 1857 (volume 2)Chapitre 13 sur 38 · lacquemonl · texte numérisé non relu

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comme eu Europe ; un certain hommage les accompagne môme au delà de la tombe, et leurs mausolées rivalisent avec ceux des impératrices et des sultanes. Au lieu de faire un étalage de vice comme dans nos pays, elles semblent fuir les regards ; c'est à peine si elles paraissent un instant aux fenêtres de quelques maisons, encore ce n'est que la plus basse classe qui consent à celte dégradation; les autres se laissent deviner plutôt qu'entrevoir derrière une natte claire de bambous qui pend à la porte de leur demeure.

Je remarquai bientôt qu'outre la foule qui s'étendait devant nous il y avait d'autres spectateurs qui, pour être invisibles, ne prenaient pas moins d'intérêt à la nâtch, et qui révélaient leur présence par des chuchotements et des éclats de rire étouffés. C'étaient, derrière certains treillis en bois ouvrant sur le salon, les dames du harem de Chandoulâl et de son fils, qui, voilées d'ailleurs par des rideaux de gaze, pouvaient nous voir sans être aperçues. Il parait que la vanité de quelqae jeune mère avait excité une discussion sur la convenance d'envoyer ses enfants recueillir l'admiration des sahiblog (gentilshommes européens). Effectivement, une porte s'ouvrit bientôt pour admettre deux domestiques et deux enfants. Une ayah (ou bonne) portait un nourrisson entre ses bras : sur la petite tête de l'enfant était une calotte ou bonnet grec enrichi de broderies éblouissantes et son polit corps él ait chargé d'autant d'ornements qu'on en pouvait placer. Venait ensuite un khetmatgar conduisant par la main une jeune fille de cinq ans littéralement écrasée de pierreries; ses oreilles, son nez, ses bras, ses chevilles, étaient tellement surchargés, que ses mouvements en étaient gèné^. Son teint n'était ni blanc ni noir,

mais plutôt un jaune doré et diaphane, les cils et les bords des paupières avaient une ombre de sourmah (préparation d'antimoine) qui donnait un air de langueur à ses grands yeux noirs en amandes ; les bouts de ses doigts étaient teints avec de l'hennah en rose foncé. Elle n'avait point la vivacité ordinaire d'un enfant de cet âge, ne paraissant faire aucun mouvement de sa propre impulsion, mais restant volontiers assise, les yeux fixés sur les étrangers ou sur les danseurs avec un sourire calme et rêveur sur ses traits.

A lanâtch succéda un magnifique feu d'artifice, genre de spectacle dans lequel les artistes indigènes n'ont point de rivaux : ce sont de vrais drames écrits avec du feu, dont les catastrophes sont des explosions, qui finissent en pluie d'étincelles et dont l'obscurité est le rideau. Us terminent fort agréablement toutes les soirées. Au moment de prendre congé, on apporta sur un plateau de laque une quantité de petits flacons contenant de l'huile de sandal dont on distribua une paire à chacun des convives, pendant qu'un autre domestique aspergeait nos habits et nos mouchoirs avec de l'essence de rose.

11 était minuit passé quand nous montâmes nos éléphants ; nous traversâmes encore une fois toute la capitale dans une obscurité profonde interrompue seulement par le reflet de nos torches, et de distance en distance par une illumination brillante devant quelque pagode où l'on distinguait des chants de bayadères au milieu d'instruments barbares. Le service religieux des Hindous semble consister surtout dans l'effroyable vacarme que font les brahmanes en frappant sur les tambours et les tamtams toujours suspendus au plafond des pagodes, et en sonnant dans diverses trompettes de tons et d'oçla-

ves différents. La discordance de ces sons est horrible an delà de ce qu'on peut s'imaginer. La plus terrible de leurs trompes est droite, presque cylindrique, longue de deux mètres et largement évasée ; les sons ressemblent à ceux de la cornemuse de nos campagnes, mais mille fois plus volumineux : c'est à faire tomber les murailles. Môme à cette heure avancée et jusqu'à la première aube du jour la foule inonde les portiques, et parmi les assistants nul ne va pour être simple spectateur : chacun s'exerce à qui fera le plus de tapage et frappe ou souffle de son mieux; ils semblent se délecter dans l'affreuse discordance de leur vacarme. Nous étions déjà bien loin, que les sons perçants et lugubres de ces redoutables trompes nous poursuivaient encore et déchiraient nos oreilles. Je me rappelle qu'en traversant dans notre fuite une rue étroite l'échelle suspendue au côté gauche de l'éléphant que nous montions accrocha une poutre qui s'avançait, et l'animal, insensible à cette résistance, enleva, sans s'en douter, toute la toiture d'une maison. Nous ne nous aperçûmes de cet accident qu'aux cris de détresse des habitants ainsi soudainement appelés à coucher à la belle étoile. Vers deux heures nous étions de retour au faubourg de Chaderghât où la majeure partie de la société trouva un asile dans les demeures hospitalières des MM. Palmer.

Puisque me voici à Chaderghât, j'en profiterai pour décrire une société toute particulière qui n'existe que dans cette petite localité, qui ne ressemble à aucune autre sur la surface du monde et qui passera bientôt à l'état fossile. Le ton qui y règne n'a aucun rapport avec celui de Secunderabad ou de Bolarum ; ce n'est ni la nullité exclusivement militaire du premier de ces caiv-

tonnements, ni le sybaritisme indolent, gracieux et raffiné du second. Cette société de trente personnes présente deux nuances parfaitement distinctes : dans les vastes salons de la résidence, dans les élégantes demeures des attachés, on retrouve les manières guindées, froides et polies, la conversation à voix étouffée (sotto voce), les habitudes et le ton d'une cour européenne : c'est Vienne ou Berlin. Dans les galeries à ogives chargées de moulures et d'arabesques des Palmer, c'est encore une cour, mais une cour orientale ; c'est la dignité du Mogol, la politesse du Persan, l'hospitalité de l'Arabe : c'est par-dessus tout la bonhomie de l'Orient. Au haut de cette table où vingt couverts attendent toujours les visiteurs que le hasard amènera, le chef de cette maison célèbre relève, sous la tache originelle du mulâtre, un front que le génie a ennobli. Aussi noir que le serviteur debout derrière son fauteuil, laid, chétif et souffrant, il fume tranquillement son chibouque pendant que son œil parcourt des papiers en caractères persans ou nagri rangés près du déjeuner auquel il touche à peine. Deux charmantes nièces, dont le front légèrement nuancé annonce que le sang européen a prédominé dans une seconde génération, font à ses côtés les honneurs de sa table. Pendant qu'elles entretiennent la partie anglaise de l'assemblée, formée généralement de l'élite des trois cantonnements, M. William Palmer reçoit comme un prince les humbles salâms de la plus haute noblesse de la cité. Le savant. Pundit, le pieux Moullah, l'orgueilleux Amir, s'inclinent également et avec un respect profond devant ce frêle individu d'une race que leurs préjugés comme les nôtres ont également flétrie.

MM. Palmer ont longtemps servi d'intermédiaires en-

tre le gouvernement anglais et celui du Nizam ; ils ont été les fidèles serviteurs de l'un et de l'autre : c'étaient les Rothschilds du Dekhan. Dans tous les moments de crise, leurs richesses acquises par une honnête industrie sont toujours venues en aide au pouvoir protecteur comme au pouvoir protégé. Qu'en est-il résulté pour eux? ce que l'on devrait toujours attendre d'un monde ingrat : les deux gouvernements sont tombés d'accord pour les dépouiller. Dans les embarras politiques et financiers qui surgirent de 1816 à 1820, les Anglais requirent l'assistance du Nizam contre les Pindaris et les Mahrattes ; son ministre contracta avec la maison Palmer uu emprunt de soixante lacs de roupies (15 millions de francs) qui servirent à solder de nouvelles troupes, et contribuèrent à faire pencher la balance alors fort indécise en faveur de la Compagnie. Le danger passé, celleci refusa de garantir l'emprunt ou de forcer le gouvernement du Nizam à reconnaître sa dette : dès lors le Nizam et son ministre, devenus pauvres, refusèrent absolument de payer, et MM. Palmer en furent pour leur argent. Ils se trouvèrent ainsi ruinés par l'insigne déloyauté de la Compagnie. Il ne leur reste plus aujourd'hui qu'une pension viagère à la merci du Nizam, et dont la quotité et la régularité dépendent de son caprice; il leur reste encore leur nom et leur honneur sans tache : le respect et les hommages du blanc et de l'indigène les suivront jusqu'au tombeau.

Ce qui caractérise surtout la vie intérieure des chefs de cette famille, c'est qu'elle est ouvertement épicurienne : c'est leur malheur plutôt que leur faute, le malheur de leur couleur proscrite. Déistes par suite de l'éducation philosophique qu'ils ont reçue en Europe,

habitués au ton et au raffinement de l'extrême civilisation au milieu de laquelle ils ont passé leur première jeunesse, l'impossibilité de se procurer des femmes dans la seule classe européenne où ils auraient pu trouver des épouses à leur hauteur intellectuelle leur a fait une nécessité du sensualisme pur et simple de l'Orient. Chacun d'eux a donc son zénanah ou harem peuplé de ferames de tous les âges, mariées suivant leurs croyances respectives, qui se sont succédé dans leur faveur aux différentes périodes de leur vie et mises successivement à la réforme, mais traitées du reste avec libéralité et avec égards. Il est issu de ces unions une géniture vraiment priamique : j'ai vu chez M. William Palmer des enfants de tous les âges et de toutes les nuances. Jusqu'ici cette famille se soutient encore contre le fatal préjugé qui la poursuit, elle conserve encore sa place dans la société ; mais malheur à elle si elle perdait son chef ! Il est seul capable de tenir tôle à l'opinion, de lui en imposer par le prestige de son génie, par son instruction, par ses idées libérales et indépendantes, sa longue renommée, le souvenir de sa générosité sans bornes, de son immense hospitalité dans les beaux jours de sa fortune, hospitalité qui l'avait fait surnommer le prince des marchands à Hyderabad, nom que son frère (du même père par une femme européenne) s'était déjà acquis avant lui à Calcutta. Mais c'est un homme déjà âgé, d'une nature chêlive, usé d'ailleurs par le climat, par ses mœurs orientales et surtout par les chagrins ; car sa position devient tous les jours plus précaire. Il ne peut se faire à l'idée d'être pauvre ni comprimer les élans de son cœur généreux : ainsi, à l'heure même où il soulage les infortunés autour de lui, la misère envahit sa demeure.

Ses magnifiques jardins sont à peu près abandonnés : dans leurs compartiments symétriques croissent des arbrisseaux sauvages, d'autres sont tout à fait dépouillés; les arbres tombent de vieillesse et ne sont plus remplacés ; les bassins sont sans eau ; dans les élégantes fabriques de marbre blanc qui les décorent on ne trouve que négligence et malpropreté; la maison elle-même s'écroule, c'est à peine si elle durera autant que son vieux maître. En passant pour la dernière fois, à la fin de 1 859 et au moment de quitter l'Inde pour toujours, devant les cyprès de cette triste demeure, autrefois si gaie, je me pris à répéter en soupirant ces vers d'Horace :

Eheu! Posthume, quas colis arborum Nulla prœtcr invisas cupressos Brevem dominum sequetur.

Pauvre Palmer ! il ne restera de toi que tes cyprès, et ces Anglais que tu as si libéralement nourris à ta table payeront tous tes bienfaits en prodiguant l'insulte et le mépris à tes enfants, en leur refusant une place dans la société et dans le monde. Telle est la tendresse, telle est la sympathie de l'Europe civilisatrice envers les noirs, sur les deux rives de l'Océan ; elle veut bien les admettre à ses embrassements lubriques, mais les rejette aussitôt avec dédain et désavoue les fruits de son adultère. Le même sentiment qui met les halfcastes au ban de la société dans l'Inde les expose à être massacrés en Amérique l.

1 Nous devons dire cependant que, depuis que nous avons écrit ces lignes, une petite pension a été accordée à M. Palmer par le gouvernement anglais; et, chose encore plus extraordinaire ! il s'est marié, à plus do soixante ans, avec une dame anglaise très-aimable,

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