‹ L'Inde anglaise avant et apráes l'insurrection de 1857 (volume 2)Chapitre 14 sur 38 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

f;i Ramlaîla. — Société de Secunderabad. — Bider; Aurungaba-d ; Eïlora.

Cependant les jours s'écoulaient; j'avais continué mes études avec ardeur, et l'ourdou, c'est-à-dire l'espèce de lingua franca qu'on est convenu d'appeler la langue hindoustanie, me devenant familière, je pouvais déjà me rendre compte des scènes qui se passaient autour de moi. Nous arrivâmes au mois d'octobre : c'est l'époque d'une des grandes fêtes qui mettent annuellement en mouvement toute la population hindoue de la religion de Brahma. Cette fête, que je ne saurais passer sous silence parce qu'elle est caractéristique des mœurs du pays, se rapporte à un épisode de son histoire mythologique, à la sixième et à la plus célèbre incarnation de Vischnou dont voici la tradition : Pour je ne sais plus quelle cause Vischnou se trouva contraint par Naada, fils de Brahma (créateur), à descendre sur terre sous la forme humaine;

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il naquit en conséquence, sous le nom de Rama, de la femme du roi de Siam. A l'âge de quinze ans il quitta la demeure paternelle, accompagné de sa femme Seeta et de son frère Lukmann, passa le Gange et se mit à prêcher dans tout l'Hindoustan la doctrine de la transmigration des âmes. Dans le cours de ses voyages, Ravana ou Ravanou, alors roi de l'île de Ceylan, trouva moyen de lui enlever sa femme Seeta, et ce ne fut qu'après de longs combats et un long siège tout à fait homérique, écho défiguré de l'Iliade et de l'Odyssée, qu'il parvint à la reconquérir avec l'assistance d'une armée de singes commandée par un singe fameux nommé Hanouman.

Les cérémonies du Ramlaïla ne sont autre chose que la mise en scène de ce drame religieux : c'est une occasion avidement saisie de se livrer à ces plaisirs et à ces spectacles pour lesquels tous les Asiatiques éprouvent un besoin d'enfant. Comme c'est toujours la même répétition dans toutes les localités, il me suffira de décrire cette fête telle que je l'ai vue à Hyderabad pour en donner une idée exacte à mes lecteurs.

Les préparatifs occupent plusieurs semaines, durant lesquelles les cipayes travaillent sans relâche à construire, dans la grande plaine qui s'étend entre le village d'Alwall et Rolarum, une espèce de fort que Rama et Lukmann devront assiéger.

Vers le premier du mois, on voit s'élever successivement dans cette enceinte plusieurs idoles colossales environnées de figures bizarres, de chevaux et d'éléphants construits en terre glaise et en paille, et creux de manière à pouvoir y introduire de la poudre. La plaine devient alors le théâtre d'une petite guerre qui continue pendant plusieurs jours avec des explosions continuelles de pé-

tards, les sons effrayants de ces terribles trompes dont nous avons déjà parlé, les tamtams, les naobuts, qui ne discontinuent ni jour ni nuit. Chaque jour, vers le coucher du soleil, arrive, traînée sur d'énormes roues par toute la population hindoue des trois cantonnements, quelque nouvelle divinité qui vient joindre l'une ou l'autre armée. Le sabbat va toujours croissant, lorsque enfin Ravanou paraît en personne, sous la forme d'un géant monstrueux de trente à quarante pieds de hauteur, construit de la môme façon que les autres divinités, mais contenant intérieurement un système compliqué de feu d'artifice. J'ignore combien de tètes la mythologie accorde légitimement à ce monstre; je lui en ai vu généralement huit ou neuf, tout ce que l'imagination et les mains de l'homme peuvent concevoir et exécuter de plus horrible. Il a aussi des bras et des mains à la volonté du statuaire, et chaque main brandit quelque arme plus ou moins redoutable ou fantastique. Des attaques furieuses sont dirigées incessamment contre lui par Rama et Lukmann, mais les assaillants sont constamment repoussés jusqu'au dernier jour de la fête, quand les deux frères, assistés par le général Hanouman et sa puissante armée de singes, doivent enlever le fort. Cette armée, composée de quelques centaines de masques, plus effroyables les unsquelesautres, et porteurs de longues queues, cabriole, hurle, miaule, glapit comme autant de démons. Ils sont aussi repoussés à plusieurs reprises, mais enfin la journée est à eux. Au plus fort de la fusillade, le feu se communique au géant principal, Ravanou, qui saute en l'air avec une explosion épouvantable. Tel est à peu près le programme des représentations qui se renouvellent chaque année exactement de la même manière. On ne se fait

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pas une idée de la foule que ce spectacle attire en plein air, surtout le dernier jour et la dernière nuit, celle du 8 au 9 octobre, qui est terminée par un feu d'artifice vraiment magnifique.

Monté sur un éléphant, j'accompagnais une de mes sœurs qui avait voulu assistera ce spectacle. On eût dit un vaste camp de cent mille Bohémiens. Aussi loin que la vue peut s'étendre, ce ne sont que tentes, que banderoles, que hacquereys et voitures de toutes espèces, que groupes aux mille couleurs, aux mille costumes, aux armes de toutes les époques, la lance, le bouclier, la cotle démailles, le fusil à mèche, le tromblon. Tout ce monde s'agite, gesticule, rit, fume, chante et crie. C'est une mer mouvante de télés d'hommes et d'animaux. Nous ne pouvions avancer que lentement et avec peine, et quelquefois l'éléphant enlevait doucement avec sa trompe ceux qu'il aurait dû inévitablement écraser.

Le soleil était couché depuis longtemps quand nous ai teignîmes la position qui avait été réservée aux Européens pour la vue du dernier épisode du drame. Une fusillade très-vive était déjà engagée et dura encore plusieurs heures, en augmentant toujours d'intensité. L'armée de Ravanou, ses chevaux, ses éléphants, sautent en l'air successivement, à la grande satisfaction de la multitude ; arrive enfin la catastrophe impatiemment attendue qui doit couronner la fête : un nombre prodigieux de feux d'artifice, les plus admirables du monde, s'échappent simultanément de tout le corps du géant ; ses tètes, ses bras, ses armes, retombent avec fracas dans toutes les directions, et, dans l'épaisse fumée qui enveloppe tous les objets et au milieu de laquelle le fort disparait, on ne distingue plus enfin que les effrayantes figures des

idoles rendues plus horribles encore par l'obscurité et les sombres lueurs qui les entourent : c'est une de ces scènes qui frappent vivement l'imagination, qu'il est impossible de décrire et qui cependant ne s'effacent jamais de la mémoire.

Le lendemain, Sceta, ainsi délivrée et représentée par une petite fille de sept ou huit ans, nouvellement mariée, est conduite en triomphe dans un superbe palanquin où elle est assise à côté de son mari. Ces pauvres petites créatures ont un rôle des plus fatigants à jouer; peu s'en faut qu'elles ne soient étouffées par les nuages dépoussière et de fumée qu'elles sont obligées d'aspirer pendant tant de jours.

L'année dans l'Inde ne suit pas les mêmes divisions atmosphériques que dans nos climats septentrionaux. On n'y reconnaît à proprement parler que trois saisons : la saison chaude, depuis le 1er février jusqu'au 15 juin; celle des pluies jusqu'au 1er octobre; enfin l'hiver, depuis le 1er octobre jusqu'au 1er février. Cette dernière saison, dans la latitude d'Hydcrabad, est délicieuse. Les nuits sont souvent très-froides et accompagnées quelquefois d'une légère gelée blanche. On peut à cette époque sortir toute la journée, excepté peut-être de midi à deux heures. 11 s'ensuit que c'est aussi le temps de l'année où l'on remarque le plus de mouvement dans la société, où l'on échange le plus de visites, je dirais presque que c'est la saison des plaisirs ; mais la mode ne fixe dans l'Inde aucune règle à cet égard. Ce qu'on appelle généralement les plaisirs, c'est-à-dire les bals, les réunions, les dîners, dépend ici de circonstances tout à fait accidentelles et sans liaison avec la saison de l'année, telles que l'arrivée, le passage ou le départ d'un régiment, une nouvelle im-

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portatiou déjeunes Anglaises à marier dont on est pressé de disposer le plus vite possible avant qu'elles aient perdu leur fraîcheur, et ainsi de suite des autres causes. Je nie trouvais naturellement compris dans toutes les invitations que recevaient mes amis de Bolarum pour les réunions qui se donnaient à Secunderabad, vis-à-vis de laquelle nous étions dans les rapports du château à la ville. J'avoue cependant que, quel qu'en fût le motif, dîner, soirée ou bal, ces invitations avaient peu d'attraits pour moi. Les Anglais n'ont point d'expansion en société : ils semblent réserver leur esprit, comme leurs bonnes qualités, pour leur home, leur intérieur. Il faut toute la douce chaleur du foyer domestique pour fondre cette croûte de glace dont ils s'enveloppent dans le inonde : dans la vie intime, en petit comité, vous les trouverez souvent bons et aimables, et dans leur cabinet, la plume à la main, brillants, touchants ou légers, mais ils ne savent point causer» Jamais ils ne se livreront en présence d'un étranger, si ce n'est quelquefois à table après la bouteille; mais ce sont alors généralement des individus à cerveaux creux, chez lesquels il n'y a rien à trouver. Vous les voyez toujours arrêtés par ce fléau de la vie anglaise, la mode, la crainte de manquer au fashionable, la servitude à toutes les coteries. En causant avec un Anglais, vous lirez souvent sur sa physionomie qu'il a une arrrière-pensée, et qu'il ne l'exprimera point : c'est généralement sa meilleure, sa plus profonde, sa plus spirituelle ; il la garde pour son intime ami, pour sa femme, sa maîtresse, ou pour lui-même, mais rarement il en fait hommage à la société. Les respects, les distinctions flatteuses que l'on montre en France au mérite personnel, quelle que soit son enveloppe, prouvent qu'on en fait plus

de cas. Dans un salon anglais, au contraire, l'esprit et la saillie sont considérés presque comme de l'impertinence, au moins comme de la présomption, et ne reçoivent aucun encouragement. Il leur est surtout défendu de paraître s'ils ne se cachent pas sous un habit de drap fin et sous du beau linge blanc. « Aux jeunes gens, dit Jacquemont, nous témoignons de la bienveillance, surtout quand ils sont modestes. » Les jeunes Anglais n'en oui pas besoin, car ils ont le pas sur les vieillards ; il est vrai qu'ils sont hommes plutôt que chez nous; ils le deviennent sans noviciat, sans apprentissage : « de là l'air de roideur déplaisant d'un grand nombre d'entre eux : au lieu de se livrer à l'aimable gaieté de leur âge, ils songent à avoir l'air mâle et grave ; il n'y a pas de naturel en eux, ils jouent toujours un rôle, et un rôle assez plat et fort peu aimable. » Après un grand dîner, chacun des convives que je rencontrais ne manquait pas de se plaindre à moi de l'ennui et de la froideur de la veille, tandis qu'il a contribué lui-même à cet ennui et y contribuera encore à la prochaine occasion, par cette morgue et cette affectation de réserve dont il ne veut pas être le premier à se départir.

Quant aux femmes avec lesquelles il faut dîner ou causer, rien de plus niais ou de plus médisant que la conversation à laquelle on se trouve condamné. Ce n'est pas qu'elles manquent d'esprit ou de capacité, elles sont môme généralement plus instruites que les nôtres ; mais c'est encore cette détestable mode qui vous force à les voir au travers d'un prisme odieux.

Une dame anglaise s'exposerait en s'avouant capable de causer de choses sérieuses avec un homme de mérite, à passer pour savante, Mue stocking, la plus grosse de

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toutes les injures. Elle devra paraître offensée si vous lut parlez politique ou littérature un peu sérieuse; mais elle se livrera à toute son éloquence et ne tarira pas s'il s'agit de détails de nourriture, de sevrage ou de médicamentation des enfants, ou mieux encore de déchirer la réputation de ses voisines. La position des jeune? filles est plus déplorable encore. Elles ont à choisir entre deux rôles. C'est ou l'affectation d'une innocence impossible, surtout avec les Bibles non châtiées qu'on leur met dès l'enfance entre les mains, ou le laisser aller le plus agaçant, le plus déréglé (romping). Les unes paraîtront étonnées de tout, auront pour toute réponse un éternel Oh ! dear me (oh ! en vérité!); les autres se jetteront à la tête de tous les hommes, prodiguant les éclats de voix et le gros rire de mauvais ton : deux extrêmes qu'on se hâte avec raison de fuir au plus vite. La pruderie des unes est insipide et le dévergondage des autres fait craindre de se laisser enchaîner malgré soi et avant d'avoir eu le temps de la réflexion.

C'est une histoire tragi-comique à suivre dans son développement que cette carrière de la jeune Anglaise dans l'Inde. Elle végète en Angleterre, sans dot, sans alliances et sans beauté, par conséquent sans espoir d'un établissement; heureusement on lui découvre à Madras ou à Calcutta une tante, une cousine ou une amie de sa famille qui veut bien s'en charger temporairement, et on l'embarque au sortir de pension, pleine de santé, d'espérance et de gaieté, pour un voyage de découverte, en quête d'un mari. Certes il ne sera pas difficile à trouver, elle n'aura que l'embarras du choix, du vieux au jeune, du militaire au civil, du noble au roturier, depuis le vieux général avec ses attaques bilieuses périodiques et sa face de parchc-

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min qui n'a pas transpiré une fois depuis dix ans, parce que le soleil a déjà tout pompé, jusqu'au jeune enseigne à figure rose et blanche qui la dévore des yeux, tandis qu'il essuie les grosses gouttes qui roulent sur son front. Elle est à peine débarquée, que dès la première quinzaine elle est accablée de demandes et d'offres de mariage.

La pauvre jeune fille est tellement étourdie de toutes les flatteries qui bourdonnent à ses oreilles, qu'à la fin sa pauvre petite tète, qui n'était pas naturellement des plus fortes, est complètement tournée. Elle commence à croire qu'elle possède réellement toutes les perfections qu'on lui attribue, et on lui répète si souvent qu'elle est un ange, qu'elle ne sait plus où arrêter ses prétentions en fait d'établissement. Sa tante lui prêche soir et matin qu'elle ne doit s'abaisser à danser avec aucun cavalier au-dessous du rang d'un civilian de premier calibre ou d'un officier supérieur à gros appointement, qui puisse lui apporter en mariage ces trois choses considérées dans l'Inde comme de première nécessité pour le bonheur de la vie conjugale : la théière en argent massif, le palanquin avec son jeu de porteurs pour les courses du jour, et le cabriolet pour sa promenade du soir. On lui fait ainsi refuser pendant quelques mois, par une ambition outrée, des partis réellement très-avantageux , et qu'elle n'au" rait pas même pu rêver en Angleterre, tandis qu'elle danse jusqu'à perdre haleine et jusqu'à ce que tous ses cheveux soient débouclés, pour attirer dans ses filets quelque vieux nabab à jambes de fuseaux, qui n'a plus une étincelle de chaleur dans toute sa momie, et dont l'esprit depuis vingt ans ne s'est concentré que sur des roupies.

La guerre d'escarmouches qu'elle fait à ce cœur dessèche, quelquefois à deux ou trois à la fois, peut durer un an ou dix-huit mois. Alors il arrive de deux choses l'une; ou elle réussit à le captiver, et l'épouse... pour s'en repentir aussitôt et finir par se sauver avec un amant, et plaider en divorce ; ou bien elle s'aperçoit que ce vieux stockfish se contente déjouer avec l'amorce sans vouloir mordre à l'hameçon. Mais cependant la charmante Mathilda devient chaque jour plus jaune, plus bilieuse, plus intéressante ; elle éprouve de temps en temps de petits élancements dans le côté qui indiquent que le foie est attaqué, et ses amis, qui commencent à s'inquiéter pour sa santé, recommandent un changement d'air immédiat dans l'intérieur du pays, à llyderabad par exemple, déplacement dont le motif réel est d'essayer un nouveau marché où elle pliisse encore trouver des acquéreurs. Les Anglais ont un proverbe trivial, mais énergique et vrai, pour exprimer que dans l'Inde les demoiselles à marier ne se conservent pas, et qu'à moins d'être enlevées de suite, c'est un objet qui n'est bientôt plus de défaite. Et puis c'est que les bons partis sont très-rares hors de la capitale ; tous les officiers supérieurs que Ton rencontre dans l'intérieur sont généralement mariés : la jeune miss devra donc se rabattre sur quelque capitaine : mais même les capitaines ne sont plus toujours prenables ; on commence à s'apercevoir qu'elle n'a plus de fraîcheur, et elle finira probablement, dans un moment de désespoir, par accepter quelque pauvre subalterne, malheureux dans son avancement, lieutenant depuis peut-être vingt ans, criblé de dettes et perdu de santé, qui, n'ayant plus l'espoir de revoir son pays, veut du moins se donner quelques mo-

ments de bonheur, et croit y parvenir en prenant une femme; mais il ne s'est donné qu'un fardeau de plus, et ils ont fait tous deux une mauvaise spéculation. Ce n'est point, comme chez nous, une active et prudente ménagère qui l'aidera à liquider ses dettes, et élèvera patiemment avec lui l'édifice de leur petite fortune. C'est encore la mode (the fashiori), ce mauvais génie qui intervient toujours pour gâter leur intérieur. Il n'est point décent ni convenable, dira-t-on, qu'une jeune dame européenne entre personnellement dans les détails du ménage ou qu'elle tienne elle-même les comptes de sa maison : son rôle doit se borner à emmailloter ses enfants et à recevoir des visiteurs, de sorte que son mari se verra obligé de prendre un domestique de plus, maître d'hôtel indigène, qui le volera comme dans un bois. Sa femme, obéissant à l'exemple de ses amies ou à ses propres instincts de coquetterie, le lancera plus éperdument que jamais dans la voie des dettes ; et, quand enfin sonnera l'heure de son tardif avancement, il n'en pourra plus profiter, ses créanciers seuls y gagneront et il restera écrasé sous le même fardeau de misère.

Et pourtant, si tous deux étaient sages, s'ils consentaient à s'affranchir de l'odieuse tyrannie de la mode, cette vie de l'Inde, militaire et nomade, pourrait être bien agréable et bien poétique, si ce n'étaient la froideur et le prosaïsme anglais qui la réduisent à n'être que bizarre et originale. Les Anglais vantent sans cesse leur confortable ; mais ce confort dont nous jouissons comme d'un luxe est devenu pour eux de première nécessité; ils m sont faits les esclaves de leurs habitudes. Aucune concession n'est faite aux circonstances ou aux lieux : même en voyage, les femmes n'en rabattent point d'un ruban

sur leur toilette. Changement de climat, changement de fortune, rien ne détermine un Anglais à retrancher sur son premier genre de vie. Il vivra comme il vivait auparavant ; ruiné, il s'endettera plutôt que de se résigner à être pauvre et à vivre pauvrement.

Pour en revenir à la saison d'hiver dans le pays d'Hyderabacl, si vous avez aussi peu dégoût que moi pour des bals et des réunions où chacun semble se tenir sur la défensive, si vous êtes artiste, antiquaire ou chasseur, partons ensemble pour une excursion dans le nord du Dekhan ; dans cette partie surtout du royaume d'Hyderabad, véritable oasis dans le désert, qui s'étend de Jaulnah le long des frontières du Kandeish jusqu'à Aurungabad et Ellora. Pour celui qui n'a pas visité ces régions magiques toute description serait froide et ïïen pourrait donner aucune idée. Je suppose toutefois qu'on n'entreprendra le voyage que durant les mois délicieux de novembre , décembre et janvier : c'est alors qu'on traverse dans son immense étendue une campagne couverte des plus riches moissons, où l'orge, le maïs, le tabac, les gerbes gracieuses de la canne à sucre, rivalisent d'abondance. Quelquefois un champ de blé annonce une température plus douce ; la vigne étend aussi ses festons sur ce sol favorisé et fournit un fruit charnu et savoureux qui ressemble au raisin de Malaga, mais en trop petite quantité pour qu'on songe à en fabriquer du vin. 11 est remplacé par un autre consolateur moins innocent des chagrins de l'humanité, qui annonce sa présence en éblouissant vos yeux : c'est le pavot dont la robe blanche ou pourprée s'étend sur de riches coteaux ; de longues gerbes couvrent les prairies et ondulent au souffle du vent comme les vagues de la mer. Enfin la

main du Créateur sème sur cet espace des massifs de bambous, de dattiers et de figuiers sauvages qui encadrent à chaque pas quelque tableau admirable.

Nous ne parlerons pas de la première partie de la route, qui n'offre qu'une désolante monotonie ; nous la parcourrons au galop de nos chevaux. A cinq journées de marche, environ vingt-cinq lieues d'Hyderabad, on rencontre la ville de Bider, autrefois le siège d'une dynastie affghane de souverains du Dekhan, connue sous le nom de dynastie Bhamenie. Celte ville a environ deux lieues de circonférence, elle est bâtie sur un mamelon et a du être très-forte, étant entourée d'un fossé profond creusé dans le rocher et défendue par de hautes murailles et des tours crénelées. Aujourd'hui tout cela tombe en ruines. Bider a une certaine célébrité pour les objets qu'elle fabrique avec un métal composé de cuivre et de zinc et incrusté d'argent; elle en exporte une énorme quantité dans toutes les parties de l'Inde. L'artiste trouvera aussi d'admirables sujets pour son pinceau dans les magnifiques tombeaux des environs de cette ville. C'est une remarque générale dans l'Hindoustan qu'aucun monument destiné à la réception des vivants n'est à comparer à ceux qu'on élève aux morts pour la grandeur massive, la perfection des détails et la richesse des matériaux. La forme de ces mausolées est presque toujours la même : c'est une galerie rectangulaire, élevée sur une plate-forme où l'on monte par un large escalier de granit, et couverte enterrasse avec une balustrade et une corniche richement moulées et fleuronnées en chenam. Cet admirable stuc est préparé avec des coquillages pulvérisés, et rivalise en dureté, en poli et en éclatante blancheur avec le marbre de Paros. Cette galerie est sup-

portée par des arcades à ogives et entoure une salle carrée sur laquelle s'élève un vaste dôme presque sphérique surmonté d'une très-petite flèche dorée. Au centre de cette salle, qui ne reçoit de jour que de la porte d'entrée, s'élève à un pied du sol un sarcophage très-simple de marbre noir, sur lequel est inscrit en relief, en caractères arabes, un éloge très-pompeux et très-métaphorique des vertus du défunt : des milliers de pigeons ramiers qui ont établi leurs nids dans les découpures des arabesques et les intervalles des balustres font continuellement entendre leur vol bruyant sous ces sombres arches, et ajoutent encore par leurs plaintifs roucoulements à la mélancolie de ces lieux.

A partir de Bider jusqu'aux eaux sacrées du Godavery s'étendent des steppes de prairies ondoyantes, véritable Eldorado du chasseur. C'est au milieu de cette végétation luxurieuse que paissent d'innombrables troupeaux de daims, de cerfs, de sangliers; c'est ici que bondit l'antilope, que le florican et l'outarde élèvent leur vol pesant, que des millions de cailles et de perdrix, la perdrix peinte surtout, la plus délicieuse de toutes, s'appellent tout le jour. Des nuées de sarcelles, de canards, d'oies sauvages, de hérons, de cormorans, s'abattent sur tous les étangs ; chaque marais, chaque rizière fourmille de bécassines. Si vous suivez les bords ombragés d'un nullah (ruisseau raviné), du milieu des arbustes en fleur qui se balancent sur votre tête un vol bruyant se fait entendre : c'est le paon avec sa robe semée de pierreries qui vous annonce le voisinage d'un gibier non moins beau, mais plus dangereux, et vous avertit de couler une balle dans votre fusil. Effectivement, si vous regardez attentivement le sable du ruisseau dont vous suivez le

cours, vous y trouverez les traces distinctes, encore fraîches peut-être, et profondément marquées du roi des déserts. C'est une singulière coïncidence, mais elle est invariable, que, partout où vous trouvez le paon, le tigre n'est pas loin. Ils préfèrent sans doute les mêmes localités, et l'épais feuillage qui convient à l'oiseau sert à cacher son terrible voisin aux yeux de ses victimes jusqu'à la portée du bond fatal. Arrêtez-vous sur les bords charmants du Godavery, c'est le fleuve aux amoureuses légendes : vous y verrez des jeunes filles apporter des fleurs dans une feuille debananier, la poser doucement sur l'eau du bord et la regarder fuir avec le courant. Elles attachent des craintes et des espérances superstitieuses au sort de leur offrande. Si la petite barque qui porte leurs amours chavire en peu d'instants, elles s'éloignent les yeux baignés de larmes ; si elle surnage jusqu'à perte de vue, elle reprennent le chemin du foyer maternel le pas léger et le cœur content. Qu'elles sont gracieuses, ces filles de l'Inde ! L'Écriture sainte nous représente les femmes allant chaque soir remplir l'amphore au puits commun ; cette coutume patriarcale existe encore dans tout l'Orient, mais surtout dans les campagnes ; et que de fois, au déclin d'un jour brûlant, assis sur les degrés du réservoir, ai-je oublié les heures en suivant du regard ces formes sveltes et élégantes, ce buste si parfaitement moulé, dont le doupettah, le vêtement des temps antiques qui retombe sur l'épaule gauche, ne vous dérobe que la moitié après avoir serré la taille frêle et les reins arrondis. En vérité la jeune Indienne dans son costume simple et primitif, comme l'oiseau dans son plumage, n'a rien à envier aux toilettes pompeuses et arti ficielles des grandes dames de nos salons.

Eu chassant tranquillement d'étape en étape il faut un mois pour arriver à .laulnah, cantonnement de la division légère de l'armée auxiliaire anglaise dans le pays d'Hyderabad. Cette division est toujours considérée comme en campagne et maintenue sur le pied de guerre. Les tentes, les chameaux, les moyens de transport, sont toujours sous la main au grand complet : on est prêt à partir d'un moment à l'autre. Les lignes de ce camp sont tracées à une petite distance de l'ancienne ville fortifiée de Jaulnahpour, dont elles sont séparées par une petite rivière. Celle ville, avec un territoire d'environ quarante lieues carrées, fut cédée aux Anglais par les Mahrattes en 1805. Assez embarrassés de cette acquisition sur les frontières des sauvages tribus des Bheels, les Anglais l'abandonnèrent au Nizam en échange de certaines concessions où ils surent trouver leur avantage. Cependant il n'en resta pas moins nécessaire de garder un petit corps d'armée dans cet emplacement pour maintenir dans leur nid cet essaim de guêpes. La population entière des Bheels se livre au vol comme à une industrie : c est leur profession avouée et ils y excellent. Pour traverser leur pays sans danger, le plus sage partt est de leur demander une escorte composée des voleurs eux-mêmes. En payant ainsi une espèce de taxe sur la propriété mobilière, on n'est point inquiété, car ils soni fidèles à leurs engagements; mais autrement il n'y a ni factionnaire ni gardien qui puisse vous protéger, l'attention et l'activité le plus soutenues ne vous soustrairont pas à leur adresse. Dans une tente il est impossible de ne pas être volé de tout ce qui s'y trouve, et les voleurs trouveront toujours moyen d'y entrer inaperçus. Ils rampent à terre dans les fossés, dans les sillons des

m i.imh: anglaise

champs, imitent cent voix diverses, réparent en jetant le cri d'un chakal un mouvement maladroit qui aura causé quelque bruit, puis se taisent, et un autre à quelque distance imite le glapissement de l'animal dans le lointain. Us tourmentent le sommeil par des bruils, des attouchements, et font prendre aux corps et à tous les membres la position qui convient à leur dessein. C'est ainsi qu'ils vous dépouilleront, sans interrompre votre sommeil, du drap même dont vous dormez enveloppé : ceci n'est point une plaisanterie, mais un fait. Les mouvements du Bheel sont ceux d'un serpent : dormez-vous dans votre tente avec un domestique couché en travers de chaque porte, le Bheel viendra s'accroupir en dehors, à l'ombre et dans un coin où il pourra entendre la respiration de chacun. Dés que l'Européen s'endort, il est sûr de son fait; l'Asiatique ne résistera pas longtemps à l'attrait du sommeil. Le moment venu, il fait à l'endroit môme où il se trouve une coupure verticale dans la toile de la tente, elle lui suffit pour s'introduire. 11 passe comme un fantôme sans faire crier le moindre grain de sable. 11 est parfaitement nu, et tout son corps est huilé ; un couteau poignard est suspendu à son cou. Il se blottira près de votre couche, et avec un sang-froid et une dextérité incroyables pliera le drap en très-petits plis tout près du corps, de manière à occuper la moindre surface possible. Cela fait, il passe de l'autre côté et chatouille légèrement le dormeur, qu'il semble magnétiser, de manière qu il se retire instinctivement et finit par se retourner en laissant le drap plié derrière lui. S'il se réveille et qu'il veuille saisir le voleur, il trouve un corps glissant qui lui échappe comme une anguille; si pourtant il parvient à le saisir, malheur à lui, le poignard le

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Trappe au cœur, il tombe baigné dans son sang et l'assassin disparaît. Pour apprivoiser cette race indomptable, les Anglais ne reculent devant aucun sacrifice; ils prennent une partie de ces voleurs à leur solde , en leur donnant des officiers qui vont vivre parmi eux et qui, en se faisant personnellement aimer de leurs partisans, maintiennent une certaine discipline dans le pays. Mais la civilisation est l'ouvrage du temps, et les résultats ainsi obtenus sont lents, coûteux et jusqu'à présent fort peu perceptibles.

Sans nous aventurer dans ces régions sauvages, nous tournerons à gauche vers Àurungabad, Aurungabad la superbe, naguère si florissante. Cette cité, fondée par Aurungzeb, qui lui donna son nom, éclipsa pour un temps l'impériale Delhi, et fut, durant les dernières années du règne du conquérant, la capitale de son vaste empire. Mais les révolutions, plus encore que le temps, ont précipité sa ruine. Sa population se montait, en 1852, atout au plus soixante mille âmes, et diminue de jour en jour. Les magnifiques palais et les nobles jardins de cette reine de l'empire Mogol s'écroulent en débris poudreux, font place à de tristes bruyères. Même le superbe monument élevé par Àurungzeb à la mémoire de sa fille sur le modèle du Tajinal obéit à la loi commune. Un des minarets de marbre chancelle déjà sur sa base; encore quelques années, et la hyène, le chakal, tous les animaux immondes qui fourmillent dans les montagnes voisines, feront entendre leurs glapissements sauvages parmi les cyprès du mausolée. Entre autres morceaux admirables, on dislingue le palais du fondateur et la délicieuse mosquée du shah Sahib-Tukeah. C'est le même genre de construction que j'ai déjà plusieurs fois décrit, je ne veux donc plus

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m'y arrêter; niais, encadrée dans l'azur du ciel, sous le brillant soleil de l'Inde, cette délicieuse architecture moresque fait paraître bien froides les monotones lignes droites de la Grèce.

Aurungabad est un des cantonnements de l'armée du Nizam, dont on reconnaît les officiers à leur hospitalité, vertu souvent mise à l'épreuve dans cette station, à cause de sa position centrale à l'embranchement de toutes les routes joignant toutes l'es capitales, entre Calcutta, Bombay, Madras et Ilyderabad; aussi les voyageurs s'y succèdent rapidement.

On peut y voir, entre autres oiseaux de passage, des aventuriers fort nombreux dans les premiers temps de l'occupation anglaise, mais qui deviennent rares dans le midi de l'Inde, à mesure que cette occupation s'avance vers le Nord. Ce sont des individus travaillant pour leur propre compte ou celui du gouvernement ; des hommes qui ont passé des années sans voir une figure européenne, dont le long séjour parmi les Bheels et autres tribus féroces des bords du Tapti, de Nerbuddah, du Mahanuddy ou de l'Indus, a donné à leur extérieur quelque chose de presque aussi sauvage que les mœurs de leurs associés. On remarquera quelquefois un individu portant une barbe de plusieurs années, un costume qui conserve peu de traces de l'Europe, dont le teint a reçu la nuance du climat, et dont l'œil en a absorbé le feu. A l'épaisse moustache qui revêt sa lèvre supérieure, à l'expression calme, mais austère, énergique et caractérisée de ses traits, on a de la peine à prendre cet individu pour un Anglais ; il a plutôt quelque chose de l'Espagnol ou de l'Arabe. Sou crâne, généralement chauve, est toujours large et superbe, les boucles épaisses de ses cheveux sont

légèrement argentées ; on peut lire sur son front les trois qualités essentielles, indispensables pour le rôle qu'il a choisi : esprit d'entreprise, audace, politique profonde. 11 y a quelque chose de singulièrement attrayant dans la contemplation d'une pareille existence. Elle éveille dans notre âme un instinct héroïque, un sentiment de jalousie, un vague regret de n'avoir pas eu notre part dans quelque épisode de cette vie nomade, de ne pouvoir jeter les yeux en arrière sur une carrière si pleine de souvenirs ; quelle grandeur, quelle variété, quelles terreurs dans les scènes qui ont dû frapper ses yeux ! Quelle connaissance intime et profonde il doit avoir du cœur humain! Par combien de dangers, d'émotions, d'aventures et de catastrophes il a dû passer! Et puis Ton se demande naturellement comment se terminera cette existence! Par des récompenses et des honneurs décernés par sa patrie reconnaissante, ou par le martyre? Que sa fin sera peut-être malheureuse! Reverra-t-il l'humble toit de son père, ou succombera-t-il loin des siens sous le poignard ou le poison? C'est le pionnier de la grandeur anglaise. C'est un Pottinger, c'est un Stoddart, un Co« nolly, c'est un Alexandre Burns ! nouveaux Colombs à la découverte de nouveaux mondes, ouvrant péniblement de nouveaux sentiers à l'industrie, de nouveaux débouchés au commerce de leur pairie ; instruments qu'un gouvernement habile et généreux saura toujours produire, en présentant au patriotisme ces deux palmes, la Fortune et la gloire au bout de la carrière.

Un peu plus loin, sur cette même route, se présente la célèbre forteresse de Dowlutabad (le séjour des richesses), ainsi nommée sans doute parce que les tyrans du pays s'en servaient comme d'un coffre-fort pour y entasi. il "

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seiles dépouilles des peuples, et dont la citadelle, élevée sur un pic au milieu de la plaine, ressemble à une ruche de cinq cents pieds de hauteur. Imaginez un cône parlait, dont les pentes inférieures ont été escarpées de manière à former une première muraille inattaquable de huit cents pieds d'élévation perpendiculaire. Un pontlevis jeté à travers le fossé conduit à une ouverture pratiquée dans cette escarpe : c'est l'entrée d'une galerie taillée dans le granit, qui n'admet qu'une personne à la fois et où l'on ne peut avancer que courbé. Cette galerie traverse d'abord une place d'armes ou corps de garde voûté qui n'est éclairé que par des torches. En sortant de là, elle monte encore environ deux cents mètres pour aboutir à une seconde chambre d'où la seule issue du côté du fort est une trappe dans la voûte qui sert de plafond ; cette trappe est défendue par un grillage en fer, préparé de manière à pouvoir être couvert en cas de danger d'un bûcher enflammé, pour lequel la galerie elle-même servirait de ventilateur et moyennant lequel la position des assaillants, s'ils étaient parvenus jusque-là, ne serait plus tenable. Quand enfin on a quitté le souterrain pour la clarté du jour, il reste encore, avant d'atteindre la citadelle qui couronne le cône, une rampe longue et étroite, commandée par des feux croisés et serpentant péniblement entre des ravins taillés à pic dans toutes les pentes à droite et à gauche, et qui servent de réservoirs pour abreuver la garnison. Une pareille forteresse devrait être imprenable, et pourtant elle a constamment changé de mains presque sans coup férir. 11 est remarquable que, dans l'histoire de l'Inde, ce sont de chétifs remparts de boue, Arcot et Bhurtpour, par exemple, comme aujourd'hui Delhi, qui ont supporté les plus longs sièges. Le

Nizam, qui n'aurait jamais le courage de se jeter dans Dovvlutabad et d y relever son drapeau, tient cependant beaucoup à sa forteresse. Il faut sa permission spéciale pour être admis à la visiter. Toutefois la garnison compte à peine une centaine d'hommes et la place est tout à fait désarmée. Le seul canon qui s'y trouve est une énorme pièce laissée par Aurungzeb, aujourd'hui tout oxydée et dégradée, qui éclaterait certainement à la première décharge, mais dont on raconte force légendes. On prétend, par exemple, qu'elle pouvait envoyer son boulet de pierre ou de fonte jusqu'à Aurungabad, une distance de neuf milles, environ trois lieues. Moyennant un houkoum ou laisser passer du ministre, que nous remîmes au Kelladar ou commandant, il nous reçut avec force salâms, et nous présenta à notre départ un panier des plus magnifiques raisins que j'aie jamais goûtés, le produit spécial de cette localité, et qu'on exporte dans toutes les parties de l'Inde, à plus de cent lieues à la ronde.

Enfin, la dernière chose à voir et ce qui doit être le but principal de votre pèlerinage, ce sont les temples souterrains d'Ellora. Une route pavée qui, à partir d' Aurungabad, pendant l'espace de plusieurs lieues remonte constamment une pente rapidement inclinée, débouche sur un plateau où se trouve le village de Rozah précisément en ligne perpendiculaire au-dessus de ces fameuses excavations qu'on a justement considérées comme une des premières merveilles du monde. Bien qu'on soit pressé d'y arriver, il faut cependant jeter un regard en passant sur la tombe d'Aurungzeb a Rozah. Une dalle de marbre toute simple, près de laquelle quelques fakirs se relèvent alternativement polir prier, voilà tout ce qui reste aujourd'hui pour honorer la mémoire du conque-

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nuit de l'Inde; de celui qui éleva tant de palais el renversa tant d'empires. À quelques pas plus loin, le bungalo du voyageur s'avance sur le bord même du précipice dont on a creusé les flancs, et les vastes plaines du Kandeish se déroulent au pied du péristyle jusqu'aux limites de l'horizon.

Enfin, nous voici en présence de ces créations gigantesques que tant de plumes ont vainement essayé de dé* crire et qu'on a peine à attribuer à la main et au génie de l'homme, tant il semble petit à côté de son ouvrage. Les émotions de Bruce, dit le voyageur anglais Seeley, en découvrant pour la première fois les sources du Nil, ne furent pas plus vives ou plus tumultueuses que les miennes en me trouvant soudainement dans les temples d'Ellora. Je plongeai à la fois, de toutes les facultés de mon âme, dans les sublimes merveilles de ces œuvres immortelles; mais il est tout à fait impossible de décrire les sentiments d'admiration et de stupeur sous lesquels ou succombe à la première vue. L'œil est ébloui, le cerveau est ébranlé, la raison chancelle. Telle est l'étonnante variélé d'objets intéressants qui surgissent à la fois de toutes parts, que la première impression est un mélange d'effroi, d'étonnement et de joie au premier abord pénible, et il faut un long temps avant que ces émotions soient suffisamment calmées pour contempler avec une attention réfléchie les prodiges qui vous environnent. La tranquillité, le silence de mort qui régnent ici, la solitude des plaines environnantes, la beauté romantique du paysage, cetle montagne elle-même percée à jours de toutes parts, tout tend à communiquer à l'esprit du voyageur des sensations tout à fait neuves, bien différentes de ce qu'il a pu éprouver à la vue des plus ma-

gnifîques édifices placés au milieu de l'activité humaine. Tout en ces lieux dispose à la contemplation, et chaque objet qui vous entoure reporte l'âme vers une époque éloignée et vers des populations puissantes, parvenues au plus haut degré de civilisation quand les indigènes de notre Europe vivaient encore à l'état de nature dans les forêts et les déserts.

Imaginez la surprise qui vous inonde comme un rayon lumineux, quand on découvre tout à coup dans le sein même de la terre, au débouché d'une profonde caverne, un temple colossal taillé dans le roc vif, se dressant fièrement sur son lit natal et s'épanouissant dans le ciel, détaché de la montagne qui l'a enfanté par une esplanade ou polygone mesurant sur chaque côté deux cent cinquante pieds de long sur cent cinquante de large. Le bloc ainsi isolé n'a pas moins de cinq cents pieds de circonférence, et s'élève d'un seul morceau, à cent pieds au-dessus de sa base, sur une longueur de cent quarante-cinq pieds et une largeur de soixante-deux. Il est aussi admirable dans ses détails que dans sa masse : les sculptures innombrables d'hommes et d'animaux, les frises, les colonnes, les chapelles presque suspendues en F air, les vastes salles aux parois luisantes et polies, tout y respire le goût le plus exquis; et, chose inconcevable, rien n'y manque, malgré le temps et les hommes également destructeurs, les escaliers jusqu'aux galeries supérieures, les portes, les fenêtres, les arcades, tout s'y retrouve, tout est parfait.

Cependant le génie du sculpteur ne s'est pas épuisé dans un seul effort : trois étages de galeries souterraines découpent encore la ceinture de granit qui entoure l'esplanade que nous venons de décrire, pénètrent le rocher

pendant près de deux lieues de chemin, el offrent tout un panthéon de divinités indiennes. C'est au centre de cette cour, en face de cette triple galerie où quarante, deux figures gigantesques de la mythologie hindoue lui forment comme une garde d'honneur, que le temple de Koylas repose majestueusement sur sa base éternelle, rocher qui s'est un jour animé dans des temps que l'histoire ne peut atteindre, et qu'aucune autre relique d'antiquité dans ce monde n'a jamais surpassé ou égalé.

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