CHAPITRE X
La snison des chaleurs; colle des pluies. — Ff'los religieuses; |q Dourgéh-tfoujah, le Mohorrum.
Après avoir consacré une semaine ou deux à errer parmi ces vestiges des géants des premiers âges, hâtons* nous de revenir sur nos pas. Le soleil n'est plus une divinité bienfaisante, c'est Apollon exterminateur. Cherchons au plus tôt un abri contre cet implacable ciel sous les beaux ombrages de Bolarum, sous ses bananiers, sous ses cyprès, et surtout au pied de ses gracieux cassuarinas, dont le léger feuillage agité par le vent laisse échapper des sons plaintifs et doux comme le murmure de la mer sur la grève. Mais l'élément dévorant nous poursuivra bientôt jusque dans cet asile. Viennent ensuite trois mois où la vie est un fardeau, où l'étude n'a plus de charmes, et l'indolence n'a plus de rêves, où la conversation est un effort et la solitude insupportable. On dirait que le monde est en feu. On n'a plus qu'un seul
instinct, un désir égoïste de se soustraire personnellement à l'incendie de toute la nature. C'est un sauve qui peut général; on n'aime plus son livre, ni ses amis, ni sa femme, on ne ferait pas un pas au dehors pour sauver son enfant. Les sensations qu'on éprouve sont comme si tout le sang se portait à la tête; vous voyez les gens les plus raisonnables s'appliquer aux tempes des sangsues, par amusement, par jouissance; c'est comme une envie de femme en couches à laquelle ils ne sauraient résister. La respiration est courte et haletante. Quand on se lève le matin, c'est une fatigue et une langueur générale de tout le système, les membres, les reins surtout, succombent sous le poids du corps. On sent, avant tout, le besoin d'échapper à ces flols de lumière qui calcinent les yeux et dévorent le cerveau : il faut dès lors se condamner à une obscurité complète : les maisons des Européens ne s'ouvrent que la nuit; dès que le soleil se lève, on les ferme exactement. Devant les fenêtres exposées au vent, devant chaque porte où l'on peut créer un courant d'air, sont tendues des tatties, espèce de paillassons très-grossiers, très-peu serrés, faits avec la racine du véty ver; ils sont montés sur de légers cadres de bambous qui s'adaptent exactement à la largeur de l'ouverture. De chaque côté sont placés de grands vaisseaux de terre, dans lesquels le behishti ou porteur d'eau vient incessamment vider son outre remplie au puits voisin. Deux ou trois béarers ou boyhîs, nus jusqu'au langouti, noirs et luisants comme du jais, ruisselants de sueur et d'eau, se tiennent en dehors et aspergent les tatties à chaque instant. L'air qui passe au travers de ces tissus pour entrer dans les appartements, vaporisant incessamment l'eau qui s'égoutte le long des racines, se re-
froidit beaucoup et apporte, avec la fraîcheur qu'il enlève, l'agréable parfum de vétyver.
Chacun dans son appartement fait faire du vent tout le jour au-dessus de sa tête, avec l'air frais ainsi introduit, moyennant un punkah, énorme et massif écran suspendu au plafond, et qu'un serviteur met en branle. « Ce vent prévient la sueur ou l'enlève à mesure qu'elle se forme ; il s'adoucit souvent en un zéphyr insensible : si vous êtes occupé à lire, à écrire, vous continuez quelque temps votre besogne, mais distrait, le front couvert de sueur, agité par un sentiment de gêne qui bientôt vous fait quitter le livre ou la plume; vous regardez autour de vous, le punkah pend immobile, le bahî tient encore le cordon qui le tire, mais c'est qu'il l'a attaché à sa main. Il s'est doucement coulé à terre, accroupi, il sommeille et vous brûlez. Une énergique interjection le réveille en sursaut ; l'homme se lève à l'instant et tire le punkah de toute sa force... vous éprouvez un sentiment d'aise et de fraîcheur1. » C'est comme le passage d'un accès de fièvre au bien-être dans une maladie intermittente. On dort la nuit les fenêtres ouvertes et à peu près nu, sur les draps, non dessous; mais le moustiquaire de gaze tendu autour de votre lit arrête l'impétuosité du courant d'air qui balaye la chambre. 11 est des nuits d'un calme si profond, que pas une feuille du jasmin qui rampe en festons sur vos fenê très ne tremble sur sa branche, que le moustiquaire retombe autour de vous en plis roides et immobiles comme la draperie sculptée d'un tombeau ; nuits d'oppression haletante où l'air semble manquer au jeu des poumons. Il faut alors, pour obtenir un moment de repos, que le
1 Jncquomont .
punkah oscille sur votre corps nu durant la nuit entfère. Dans ce cas, la corde de l'écran devra s'ajuster exactement à une ouverture dans le rideau, traverser la muraille et aller aboutir dans la chambre voisine à la main d'un domestique, qui devra veiller pour que son maître dorme. Ce calme suffocant est l'apogée et la fin des chaleurs : c'est en général le premier avant-coureur de l'époque des pluies. Le tonnerre se fait déjà entendre au loin par intervalles, le soleil se couche dans un lit de nuages et des éclairs illuminent chaque soir tous les points de l'horizon. Avec la fin de mai arrivent les premiers orages, courts, mais d'une violence extrême. La pluie, pendant une demi-heure, tombe par torrents ; au bout de quelques jours sa durée augmente, et vers la mi-juin elle règne exclusivement; s'il ne pleul pas, le ciel du moins se couvre tous les jours d'un rideau épais et menaçant. 11 pleut quelquefois, surtout au mois de juillet, pendant trente et quarante heures consécutives, et ce n'est point en traits fins, brisés et presque imperceptibles comme dans nos climats, c'est généralement en lignes droites, parallèles, et souvent comme une nappe d'eau qui descend à la fois avec la fureur et l'impétuosité d'une cascade1.
Les chétives masures d'argile des malheureux natifs se détrempent sous cette avalanche continue, leurs toits s'écroulent et les ensevelissent, ou bien ils se trouvent exposés à toutes les intempéries de l'atmosphère et périssent en grand nombre. C'est l'époque d'une immense misère, qui n'épargne pas même les riches et les conqué-
1 Dans les environs de Delhi, en raison de la latitude plus élevée, les pluies ne commencent, que dans les premiers jours de juillet,
rants; les reptiles les plus odieux, inondés dans leurs gîtes, s'élancent à la surface de la terre et cherchent un abri parmi les habitations des hommes. De nombreuses variétés de couleuvres, de mille-pattes, de scorpions, remontent vos escaliers, envahissent vos demeures et s'introduisent dans tous les appartements. Il est impossible de faire un pas dans sa chambre, la nuit, sans lumière, sans s'exposer à une morsure qui peut être mortelle. Il faut se défier de tout ce que Ton touche; un dard cruel peut vous assassiner au fond d'une botte ou dans la manche d'un habit. C'est pour quelque temps une vie d'alarmes et de contacts immondes ; mais ces ennuis ne sont point de longue durée : la mousson tire déjà à sa fin avec le mois d'août et expire dans les premiers jours de septembre. Les cinq mois qui vont suivre, jusqu'au commencement de février, sont délicieux et font oublier ceux qui précèdent : il y a du bonheur dans la simple existence, l'air est si frais et la nature si belle!
Avec ces beaux jours reviennent les grandes fêtes du printemps, où le pauvre Hindou oublie tous ses maux dans l'ardeur avec laquelle il se livre, soit au mysticisme, soit au plaisir. La plus extraordinaire de ces fêtes est la Dourgah-Poujah, en l'honneur de la cruelle Kali, la déesse du meurtre et du libertinage, qui se plaît aux souffrances des hommes. C'est dans ces moments que le caractère de l'Hindou devient tout à fait inexplicable : c'est un contraste continuel des phénomènes les plus contradictoires. L'homme qui fuira à toutes jambes devant un coup de fouet, qui ne saura que baisser la tête et jeter des cris si un Européen lève la main sur lui, parfaitement préparé aune mort affreuse, aura de l'impassibilité pour se faire écraser sous le char de Jagarnath. Sans au-
cune exaltation morale, pour une somme modique, il se fera mettre à la torture, et il souffrira avec une incroyable indifférence des souffrances atroces. Dans quel autre pays trouverez-vous des malheureux qui, pour une récompense médiocre, se feront tournoyer en l'air avec vitesse, suspendus à une corde par deux crochets aigus de fer, passés comme des hameçons dans les chairs du dos? C'est pourtant ce que Ton voit chaque année à la fête de la Dourgah. Il n'est pas une ville, quelque petite qu'elle soit, qui ne voie s'élever ces cruels mâts de cocagne, où Ton ne trouve des gens de bonne* volonté pour se soumettre à ces supplices, payés par des hommes riches et hypocrites qui prétendent faire leur salut par la mortification de la chair d'autrui, et ils les subissent sans proférer une plainte, quelques-uns en chantant. Guéris de leurs blessures, on les voit s'y soumettre de nouveau Tannée suivante. Cependant ce ne sont pas des martyrs; ils ne jouissent pas dans leur supplice de la perspective des béatitudes célestes, ils savent très-bien que leur récompense se bornera à une centaine de roupies (250 fr.). Dans tout ceci nous n'avons encore parlé que des fêtes indiennes. Les musulmans ont aussi les leurs, beaucoup moins horribles, sans doute, et fondées sur une religion plus élevée et plus pure, mais toujours plus ou moins imprégnées (par le contact avec les races hindoues) de la couleur et de la bizarrerie locales. Je me contenterai de décrire une de ces fêtes qui se présente précisément à l'époque de Tannée où je suis arrivé dans ces mémoires ; c'est celle qu'on appelle le Mohorrum, célébrée le 8 août par les shiahs ou musulmans de la secte d'Aly. Pour comprendre le drame religieux dont elle est la représentation, il faut savoir qu'à la mort de Mahomet le
khalifat ou droit de succession à la souveraineté des croyants demeura incertain et fut disputé par quatre concurrents.
1° Aly, gendre du prophète, mari de sa fille unique Fetimah; 2° Aboubeker, son beau-père et son ami, père d'Aysha, sa plus jeune femme; 3°Othman, son secrétaire; A0 Omar, un de ses partisans les plus distingués.
Après quelques difficultés, Aboubeker succéda au prophète comme premier khalife, et mourut naturellement.
Après lui, la couronne passa à Omar, puis à Olhman ; tous deux moururent assassinés.
Enfin Aly n'arriva au trône que le quatrième.
Ce fut cet ordre de succession qui amena le fameux schisme entre les sounnies et les shiahs. La différence de leurs opinions consiste en ce que les sounnies considèrent les quatre premiers khalifes comme également légitimes, tandis que les shiahs regardent Aboubeker, Omar et Olhman comme autant d'usurpateurs, et Aly, le neveu et le gendre du prophète, comme le seul khalife approuvé de Dieu.
A l'époque de la mort d'Othman, un nouveau concurrent avait eu l'idée de se présenter; mais, redoutant l'ascendant et la valeur d'Aly, il avait ajourné ses desseins : c'était Moaviah, l'un des lieutenants du prophète. 11 avait reçu d'Omar, le deuxième khalife, le gouvernement de Damas , qu'il avait administré comme lieutenant et comme chef indépendant pendant plus de quarante ans, lorsque la mort d'Aly vint offrir à son ambition une occasion qu'il avait constamment et patiemment attendue pendant toute sa longue carrière, de s'emparer de la royauté et de la rendre héréditaire dans sa famille. Les.
circonstances le favorisèrent : Aly avait laissé plusieurs fils, dont les deux aînés étaient Hassan et Houssein. Le plus âgé, Hassan, se trouva d'un caractère trop faible ou trop grand pour ambitionner un trône. Moaviah commença donc par négocier son abdication et n'eut pas de peine à lui persuader de renoncer volontairement à la succession pour se retirer dans une humble cellule près du tombeau de son grand-père. Houssein, le second frère, étant d'ailleurs trop jeune pour opposer un obstacle à son ambition, le khalifat tomba entre les mains do Moaviah, qui le laissa en mourant à son fils Yezid. Cependant Houssein avait crû en âge et s'était fait généralement chérir pour sa piété et sa bravoure. Devenu à son tour chef de la famille, il voulut soutenir ses droits contre Yezid, Des amis imprudents lui persuadèrent qu'il n'avait qu'à se présenter pour qu'un soulèvement général éclatât en sa faveur ; on lui envoya même une liste des familles qui n'attendaient que ce moment pour se réunir à sa cause.
Sur ces informations que l'événement ne justifia nullement, Houssein quitta Médine pour s'aventurer sur les frontières d'Irak, suivi d'une escorte très-peu nombreuse, composée principalement de femmes et d'enfants, parmi lesquels se trouvait sa sœur Fatime. 11 paraît que le plan n'était pas mûr, ou que Houssein fut trahi par le parti qui l'avait appelé, car il se trouva soudainement enveloppé dans les plaines de Kerbelah par un corps de cinq mille cavaliers arabes.
La suite de Houssein ne se composait que de trentedeux cavaliers et de quarante fantassins. Voyant l'inégalité de la lutte, il fît auprès des siens les plus vives instances pour les engager à l'abandonner et à chercher
leur salut dans la fuite; mais cette petite troupe généreuse refusa jusqu'au dernier et se pressa autour de lui, dévouée au plus noble martyre. Protégés par une tranchée prof )ii le qu'ils avaient creusée et remplie suivant l'usage a;al3 de bois entlammé, les fatimites firent une résistance désespérée. Les assaillants, ne pouvant les vaincre corps à corps, s'éloignèrent pour les écraser de loin d'une grêle de flèches sous laquelle tous les compagnons d'Houssein succombèrent successivement. Resté le dernier et couvert de blessures, Houssein, sanglant et épuisé, alla s'asseoir à l'entrée de sa tente, où il fut massacré entre les bras de sa sœur Fatime.
L'époque de cette mort, selon l'ère musulmane, correspond au 8 août, et c'est l'anniversaire de ce jour que toutes les sectes célèbrent par la fête du Mohorrum, à laquelle on se prépare par le jeûne le plus austère. Ce jeûne est de plusieurs jours, et ses effets sont bientôt sensibles sur les traits amaigris et les figures allongées de la population qui vous environne, et même des serviteurs dans vos maisons.
Pendant sa durée, de petites échoppes s'élèvent sur le bord des routes et à chaque coin de rue ; c'est ici que le riche distribue de sa propre main aux pauvres et offre aux voyageurs le sorbet, boisson fraîche et non fermentée, qu'il a fait préparer pour étancher leur soif dans ces jours de pénible abstinence.
Le soir du dernier jour, on remarque un mouvement extraordinaire : il s'agit de porter en procession les tazis ou cénotaphes représentant les tombeaux de Hassan et de Houssein. Tous les fidèles shiahs doivent y assister, et les autres classes de musulmans s'y présentent aussi dans leurs costumes héréditaires et distinctifs. Les plus
riches suivent la procession sur leurs chameaux ou leurs éléphants ; une musique nombreuse marche en tète, et les cris répétés de Hassan, Houssein, sortent incessamment de toutes les bouches avec l'accent h plrs lamentable. Les larmes roulent clans tous les yeui et Ijus semblent plongés dans la douleur la plus profonde. De distance en distance, sur les places publiques, dans les carrefours, dans les cours des principales maisons, parlout où il y a de l'espace, on a creusé des tranchées circulaires remplies de feu; elles sont comme autant de reposoirs où la procession devra s'arrêter : un prêtre se détache de la foule et commence le récit de la mort d'Houssein en faisant rénumération de toutes ses blessures avec un crescendo d'affliction et de désespoir. C'est alternativement un récitatif et un chant; son action est violente comme son accent. L'assistance répond par des cris et des gémissements arrachés par chaque nou\elle blessure d'Houssein, cris singuliers qui affectent d'imiter ceux de la lâcheté et de la détresse, ceux qu'arrache la souffrance physique, ainsi que les derniers soupirs du héros expirant. Le prêtre se frappe la poitrine; il est imité par tous les assistants qui répètent en chœur ses paroles, et l'on n'entend plus que le cri incessant de Houssein ! Houssein ! auquel le bruit des coups répond en mesure.
Cependant le bas peuple s'est organisé en diverses bandes qui commencent un véritable exercice gymnastique, frappant furieusement leurs poitrines nues^ et sautant lourdement en cadence autour des tranchées remplies de feu ; la lueur des flammes fait ressortir tous les mouvements de leurs corps bronzés ; on dirait des diables se démenant en enfer. L'excitation religieuse sV-
lève souvent au point que les shiahs, voyant dans les sounnies qu'ils rencontrent les assassins du pieux martyr, tombent sur eux avec fureur, et le sang est quelquefois versé. Cette fête est ainsi toujours un moment de crise qui tient éveillée toute l'attention du gouvernement, d'autant plus que c'est aussi un moment de fanatisme religieux et d'hostilité contre toute espèce d'infidèles, et plus particulièrement contre les chrétiens, moment par conséquent très-favorable à l'explosion d'une conspiralion contre l'autorité britannique.