‹ L'Inde anglaise avant et apráes l'insurrection de 1857 (volume 2)Chapitre 16 sur 38 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Nomination de l'auteur au grade d'enseigne dans le 55° régiment de Sa Majesté Britannique. — Départ d'Hyderabad. — La forloresso et les ni 'm os do Golconde. — Voyage de Bellary.

Au mois d'avril 1852, il m'avait été accordé d'acheter, au prix de 11,000 francs, une sous-lieutenance dans le 55e régiment d'infanterie de ligne de Tannée anglaise, alors en garnison à Bellary. La saison était favorable pour voyager, et il était question d'un prochain mouvement de troupes, que j'avais hâte de devancer. Je décidai donc que mon départ aurait lieu le plus tôt possible. Mes préparatifs furent bientôt terminés. Avec la générosité qui caractérise les Anglais dans l'Inde, chacun voulut contribuer à équiper le jeune enseigne. Une petite sœur, ménagère intelligente, improvisa mon trousseau ; je me rappelle qu'un vieux major me donna une petite lente avec laquelle il avait fait toutes ses campagnes et sous laquelle je devais faire les miennes; un autre me fit cadeau de mon premier uniforme; enfin mon beau-frère

me présenta un petit poney arabe qui fut mon premier coursier, sur lequel je devais accomplir bien des pèlerinages et qui était destiné à mourir glorieusement au champ d'honneur. Je m'occupai de mon côté à organiser ma suite sur le pied le plus économique possible, comme il convenait à un pauvre officier de fortune. Elle dut cependant se composer : 1° d'un khetmatgar ou valet de chambre faisant en même temps les fonctions de cuisinier; 2° d'un assistant de celui-ci (le maity), de caste inférieure, qui devait nettoyer mes bottes, laver les assiettes, etc.; 5° d'un lascar pour piquer ma tente; 4° d'un saice ou ghorewala pour porter mon fusil, courir à côté de mon cheval, l'étriller après la course du matin et lui cuire son diner (car on nourrit les chevaux dans ce pays principalement avec une espèce de lentille qu'il faut faire bouillir à moitié avant de la leur donner); 5° d'un herbaire ou ghanswala, pour recueillir le long de la route le fourrage nécessaire à sa consommation; 6° d'un couly, pour porter aux deux extrémités d'un bambou suspendu à son épaule deux petarahs, paniers d'osier contenant mes ustensiles de cuisine et mon vin; 7° et 8° de deux bailwala (bouviers) conduisant deux paires de bœufs. Trois bœufs portaient ma tente et ses piquets, le quatrième était chargé de mes malles. Enfin un naik (caporal) et trois cipayes devaient escorter mon bagage, me protéger contre les tigres et les voleurs, et lever sur la route les guides nécessaires d'un village à un autre.

Si l'on fait la récapitulation des gens que je viens de nommer, on verra que, pour voyager avec la plus grande simplicité possible, la suite d'un Européen, indépendamment de l'escorte, ne saurait se réduire à moins de huit personnes.

Je mis tout ce monde en marche le 1 or septembre 1852, avec ordre de piquer ma tente auprès de la petite ville de Schumshabad, à environ sept lieues de Bolarum et à trois lieues de la capitale, me proposant de les rejoindre le lendemain au soir, et d'aller en attendant coucher et passer la journée avec ma famille chez MM. Palmer, à Chaderghât. Nous profitâmes de cette dernière réunion pour explorer tous ensemble les ruines du vieux Hyderabad ou Seroonaggar, à deux lieues de la cité actuelle, et les tombes de la dynastie de Kootubshah, plus grandes, mais peut-être moins belles que celles de Bider, semées en très-grand nombre sur la surface dune vaste plaine au pied de la forteresse de Golconde, petite aire de vautours pittoresquement élevée sur un massif de rocher. Quant à ce lieu célèbre qui seul a conservé l'ancien nom de l'empire, nom si fameux dans toutes les fables orientales, il ne nous fut point permis de l'examiner de près. Bien que la forteresse de (lolconde ne doive avoir que très-peu de prétentions comme place de guerre, puisque ce n'est qu'un simple rideau de parapets appuyés sur des rochers et se prêtant à toutes leurs anfractuosités, elle est gardée avec une jalousie telle, qu'il n'est jamais permis à un Européen d'y pénétrer sous aucun prétexte; il n'est môme pas rare que le coup de fusil de quelque sentinelle accueille le curieux qui s'aventure trop près de ses remparts. C'est la cachette où le Nizam met en sûreté toute sa fortune particulière et les produits de sa liste civile, et où les Anglais sauront quelque jour les retrouver. C'est ici que la tradition populaire fixait l'emplacement des célèbres mines de diamants; mais c'est une erreur fondée probablement sur la quantité de ces bijoux qui se trou-

vent réellement dans le trésor du Nizani; leur véritable situation est dans la province adjacente, sur la côte du Coromandel, un peu au nord de Mazulipatam.

On sera peut-être curieux de savoir ce que sont devenues ces mines et leur rapport actuel. Ceux qui aiment le merveilleux seront peut-être désappointés d'apprendre qu'elles sont presque abandonnées aujourd'hui, et que leur exploitation, livrée à l'entreprise particulière, diminue de jour en jour. Les natifs attribuent à l'épuisement des mines de diamants la diminution de leurs produits. Mais cela ne saurait être la véritable cause : « Il n'y a pas « de raison pour que le même nombre d'hommes, exploite tant aujourd'hui par les mêmes procédés des lambeaux « de la même couche de gangue diamantifère qu'il y a (( un siècle ou deux, n'en exlrayent pas chaque année la « même quantité de diamants. La richesse minérale des « filons s'épuise, mais celle des couches dure autant que ( la couche a d'étendue ; seulement la même quantité « de diamants ne représente plus la même valeur, parce « que les pierres précieuses vont se dépréciant de siècle « en siècle1. » Voilà pourquoi la renommée des mines de Golconde est sur son déclin ; voilà pourquoi leur exploitation, à peine lucrative aujourd'hui, ne tardera pas à devenir ruineuse et impraticable.

Les tombes du voisinage de la forteresse sont un rendez-vous favori pour les pique-niques et les parties de chasse durant les fortes chaleurs. Ces énormes dômes , ces voûtes massives, présentent un abri impénétrable contre les rayons du soleil et servent d'asile à de nombreuses compagnies de pigeons ramiers, dont les chas-

1 Jacqucniont.

seurs paresseux ou novices ne manquent pas de faire un grand carnage. 11 faut avoir été quelque temps dans l'Inde pour se faire à l'idée de passer gaiement ses journées et dormir tranquillement les nuits sous la sombre voûte d'un mausolée ; pour manger de bon appétit sur un sarcophage de marbre noir, où des caractères arabes admirablement gravés célèbrent les vertus et les exploits du prince dont les ossements sont sous vos pieds, tandis qu'au-dessus -de vos têtes les chauves-souris décrivent leurs cercles infatigables,* et que l'écho de l'immense dôme, renvoyant tous les sons avec une explosion assourdissante, semble gourmander en éclat de tonnerre vos rires inconvenants. Pourtant on se familiarise avec ces objets, avec toutes ces idées de mort : quelques-unes de mes plus belles, de mes plus folles journées, ont été passées dans ces tombes.

Mais de tous les mausolées des environs, le plus intéressant pour nous fut celui de Raymond. Sur un pli de terrain légèrement élevé, à égale distance de la cité et de Chaderghât, — près de quelques pans de murailles qui s'écroulent autour d'un espace qui porte encore le nom de French gardens, et où quelques arbres fruitiers s'efforcent encore de végéter parmi les broussailles, on remarque un enclos assez proprement tenu. Une pyramide de maçonnerie revêtue de l'espèce de stuc appelée chenam, s'élève à trente ou quarante pieds au-dessus du sol. Elle est entourée d'un parterre de fleurs soigneusement cultivé : ce sont des immortelles. Vis-à-vis dumo* miment on aperçoit un petit pilier d'un seul bloc de granit, contenant une niche triangulaire dans laquelle brûle une mauvaise lampe. Le plus souvent un fakir est occupé à balayer l'enceinte. La pyramide ne porte au-

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cune inscription, mais le fakir ou le premier rayot (paysan) qui passe vous dira que c'est le monument d'un homme de bien, d'un saint et d'un héros du Frangistan, celui de moonsa (monsieur) Raymond, dont tout un peuple reconnaissant , sans autre livre que ses traditions , vénère encore la mémoire après trois quarts de siècle *. Shumshabad, 2 septembre 1832. — Je me séparai de ma famille pour monter à huit heures du soir sur l'éléphant du résident, qui devait me transporter à mon premier campement : il faisait déjà nuit comme je longeais les murs de la cité, dont les bruits confus arrivaient encore à mon oreille, mêlés aux aboiements des chiens pariahs l, répondant aux glapissements des chakals dans la campagne, les grenouilles coassaient dans les rizières, les insectes bourdonnaient, toute la nature bruissait en chœur; mais il n'y avait rien de triste dans cette symphonie de sons discordants; il y avait trop de vie autour de moi et dans ma poitrine pour que je m'arrêtasse à des pensées moroses, tout était clarté dans mon âme et sur ma tête; les étoiles versaient des flots de lumière, les mouches luisantes étincelaient dans une atmosphère

1 Aujourd'hui encore, îe jour anniversaire de la mort de Raymond, vous voyez des milliers d'habitants de toutes les provinces du royaume d'Hyderabad se rendre en pèlerinage à sa tombe; cl, chose remarquable, ces païens* si féroces dans leurs vengeances pendant l'insurrection récente, font dire une messe, à leurs frais, dans une petite chapelle catholique près de la tombe de Raymond, pendant qu'un moulla et un brahmin bénissent également cet in fi dêle dans leurs temples respectifs !

- On appelle chien pariah dans lînde une race de chiens presque retournée à l'état sauvage, à poil ras, à peau lépreuse, à oreilles très-longues et très-droites, vivant surtout d'immondices et criant Sans maîtres autour des habitations.

douce et suave. Tout d'un coup le qui vive d'une sentinelle se fit entendre, puis le hennissement d'un cheval et les sonnettes de quelques bœufs; de petites lumières allaient et venaient comme de légers feux follets sous un groupe de tamarins, tandis qu'un large feu pétillait en plein air devant l'entrée d'une tente : c'étaient mes gens; une tasse de thé, suivant la coutume anglaise, m'y attendait; je m'installai dans ma demeure nomade avec un frémissement de plaisir. Ce fut en vain que je me jetai sur mon lit de camp, j'étais trop heureux pour dormir, trop impatient de commencer cette vie nouvelle dont je franchissais le seuil.

A trois heures du matin, le lascar vient abattre les murs extérieurs de ma tente. Pendant que je fais mes ablutions, tout est roulé, empaqueté et chargé en moins dune demi-heure. Le talari ou guide que mes cipayes ont recruté la veille à Shumshabad se tient près de la tète de mon cheval avec une torche allumée; je demeure sur le terrain jusqu'à ce que toute ma petite colonne se soit ébranlée, puis, me mettant en route le dernier, je monte à cheval. Nous allons au pas, ma petite troupe; bigarrée est tout à fait pittoresque. Ma garde, partie l'avant-veille avec le bagage, en grande tenue, habit écarlaie et pantalon bleu, a renoncé à ce dernier vêtement et repris pour la route la ceinture native autour des reins et sur les cuisses. Tout le monde porte le pantalon pendu, à l'épaule en manière d'ornement, et quelquesuns les souliers à la main.

Shumshabad est un joli bourg de deux mille âmes, entouré d'une muraille crénelée en style moresque, qui ressort gracieusement parmi des bouquets de beaux arbres; je remarquai surtout des babouls, d'élégants mi-

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muses, et quelques figuiers monstrueux. Me dirigeant vers le sud-ouest, j'allai déjeuner à Palmacul, misérable hameau à cinq lieues de distance, et coucher le même soir à Faraknaggur, village dans le même style que Shumshabad, quatre lieues et demie plus loin. Je fus ennuyé toute la route par des querelles interminables entre le maity et le khetmatgar au sujet de leurs castes respectives. Ce dernier, qui prétendait appartenir à une caste des plus raffinées, se trouvait excessivement offensé, parce que son assistant, qui était pariali, s'était permis de toucher, en rangeant mes paquets, aux bouteilles dans lesquelles il avait déposé sa provision d epices et d'ingrédients culinaires pour la route. 11 proteste que ces bouteilles sont infectées par un pareil contact. Le maity se défend d'appartenir à la caste flétrie d'impureté et aspire à être classé sous quelque autre dénomination d'un degré immédiatement au-dessus. S'il faut en croire les cipayes de mon escorte, leurs prétentions de part et d'autre sont également mal fondées et presque également méprisables; mais, du reste, c'est un chaos que cette multitude de castes; il est impossible de s'y reconnaître. Il n'existe pas de classification de préséances universellement reconnue et qui soit la même dans chaque langue et dans chaque province; il n'y a pas même toujours synonymie d'une province à l'autre. Je terminai ce débat en menaçant, pour peu qu'il fût continué, de les renvoyer l'un et l'autre, ce qui m'aurait fort embarrassé si j'avais dû être pris au mot; mais cette extrémité n'arrive presque jamais avec les indigènes : ils préféreront même se soumettre à une punition corporelle plutôt que d'accepter un congé définitif qui les expose à mourir de faim : Punissez mon dos, ne punissez pas mon i. 42

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ventre, est la réponse et en môme temps la prière qui m'a été invariablement adressée quand je me suis décidé à chasser un domestique; et cette prière, le malheureux est venu la renouveler continuellement pendant plusieurs jours, toutes les fois qu'il pouvait parvenir jusqu'à moi , se précipitant dans ma chambre, frottant son front contre terre et embrassant mes genoux. Ce n'est pas qu'ils soient bien payés, je ne leur donne guère que de quoi subsister; mais la condition habituelle du prolétaire dans ce pays est une misère si intense, que de pouvoir s'abriter sous mon toit au cantonnement ou sous ma tente pendant la marche, avoir un vêtement unique pour se couvrir et dormir le ventre plein après le travail du jour, est comparativement du bonheur.

4 septembre. — L'étape du matin m'amène à Balanaggar (quatre lieues), celle du soir à Juddcherla (quatre lieues et demie). Ces deux villages sont désignés sous le nom de forts, et sont effectivement revêtus d'une enceinte continue, mais sans épaisseur ou solidité ; on ne trouve à l'intérieur ni garnison, ni casernes, ni magasins, ni maisons, à peine quelques huttes de boue couvertes en paille ; le pays depuis Hyderabad est monotone et dépeuplé. En fait de culture et d'habitations il n'y a (pie juste assez pour oter au paysage le pittoresque et la sauvagerie du désert : ce sont de petites collines toutes pareilles, couvertes de vastes espaces de jungles qui ne sont ici que de misérables broussailles, coupés à de rares intervalles par la verdure d'émeraude d'une rizière tout près d'un village , mais plus souvent par d'anciens champs de riz abandonnés qu'on reconnaît aux petites chaussées herbeuses qui les séparent. Çà et là apparaissent quelques arbres rares, isolés; un grand nombre de

petits étangs reluisent comme des miroirs dans les fonds : tout cela forme une bigarrure peu agréable. La culture semble avoir passé partout autrefois, Dieu sait quand; les terres incultes ne sont que des terres épuisées ou abandonnées. Il y a dans la nature un air de vétusté sans noblesse, de pauvreté vulgaire qui attriste l'âme sans la charmer. J'ai éprouvé habituellement cette impression dans presque toutes les parties de l'Inde, sur le territoire de la Compagnie comme dans celui du Nizam.

Avant d'arriver à Juddcherla, j'avais aperçu sur la droite, à quelques pas de la route, un campement assez considérable : c'était celui du Nuwab Shums-oul-Oumrah, cousin du Nizam, et qui avait eu un moment l'espoir d'être premier ministre. Il était venu dans ces environs pour chasser le tigre, et voyageait avec une dizaine d'éléphants, une centaine de chevaux, des chameaux et des bœufs de charge en grand nombre. J'avais d'abord pris son camp pour le village ; des bazars s'étaient formés à l'entour, et, chaque boutique étant pauvrement fournie, il y en avait peut-être une centaine. Ces tentes rouges, fort déguenillées de près et fort pauvrement meublées, faisaient néanmoins à distance un effet magnifique. J'avais passé outre et m'étais déjà installé pour la nuit dans une vieille mosquée en ruines avec l'espoir qu'elle ne croulerait pas encore aujourd'hui sur ma tète, quand je vis arriver un pion du Nuwab avec une invitation fort polie d'aller passer la soirée avec sa seigneurie, et accepter quelques rafraîchissements qu'il avait fait préparer pour moi. Je connaissais déjà Shums-oul-Oumrah et m'étais trouvé à plusieurs fêtes qu'il avait données à la société européenne tant à la ville qu'à sa maison de campagne , durant mon séjour à Ilyderabad.

J'acceptai donc avec plaisir, sachant que je pouvais compter sur un tète-à-tête fort agréable. C'est un homme remarquablement instruit pour un natif, surtout en mathématiques, en chimie, en astronomie et quelque peu en astrologie. 11 est presque le dernier grand chef féodal que l'on rencontre aujourd'hui à la cour d'Hyderabad et se fait vieux ; il doit être du même âge que Chandoulâl. Shums-oul-Oumrah l a son million à dépenser annuellement :, on lui permet une armée d'un millier d'hommes, infanterie, cavalerie, artillerie tout ensemble. 11 a ses lignes de cantonnements situées près de sa maison de campagne et distribuées comme celles des troupes de la Compagnie, tire le canon tous les jours au lever et au coucher du soleil, et fait brûler force poudre à ses gens pour les exercer. C'est un métis (halfcast) qui est le généralissime, l'instructeur et quelque peu l'entrepreneur de celte petite armée d'assez bonne mine, payée d'ailleurs entièrement des deniers du Nuwab.

Je trouvai ce dernier à la porte de sa tente où il s'était avancé pour me faire honneur, très « simplement vêtu d'une redingote en légère étoffe de laine blanche et d'un turban blanc de mousseline. Il fit apporter des chaises sur lesquelles nous nous assîmes à l'européenne, et il me mit immédiatement à l'aise en entamant assez vivement une conversation fort agréable. Je lui parlai par ap, la troisième personne des Italiens, sans rappeler le titre, et il me répondit de la même manière. Entre autres sujets ayant rapport à l'histoire du pays, il vint à parler de sir Henry Russell et de son administration, et en fit un éloge brillant dont il était impossible de mettre en doute In

1 II csl morl on 1851.

sincérité. Après Bussy et Raymond, sirRussell est peutêtre l'Européen que les hautes classes indigènes de ce pays se rappellent avec le plus de vénération : c'est qu'il avait su se faire à leurs mœurs et entrer dans le cercle de leurs idées. S'il y a dans l'Inde un lieu où les Européens sembleraient devoir plus aisément se mêler aux Indiens, c'est assurément Hyderabad. Un grand nombre de natifs y possèdent ce que les Anglais estiment si haut, de la naissance, de la fortune, et même un certain savoir. Cependant les relations sociales entre la ville indienne et les cantonnements européens sont absolument nulles. Depuis soixante ans, il n'y a pas un pas de fait. « Il ne faut pas s'en étonner, les Anglais entre eux ne se réunissent jamais sans un repas; ils ont si peu de conversation, qu'ils ne sauraient bientôt qiie faire sans le souper qui les tire d'embarras. Leur excessive réserve redouble vis-àvis des étrangers, et généralement ils ne trouvent pas un mot à leur dire. Ici les sujets de conversation seraient excessivement limités, à cause, il faut le dire, de la prodigieuse ignorance des natifs, même les plus instruits, et la ressource de boire et de manger ne saurait exister l, » puisqu'à l'exception d'une seule classe, celle des mahométans, les Indiens ne peuvent boire un verre d'eau chez un Européen.

5 septembre, à Paulmoor (quatre lieues). Le paysage s'embellit un peu, la nature est plus sauvage et la végétation plus vigoureuse ; les jungles ont fait place à de v beaux bois ; en revanche la route est détestable : ce n'est plus qu'un sentier dont les roches font regretter les sables et les boues que nous venons de quitter. J'ai expédié ma

1 Jacqucmont.

tente en avant, à la station suivante où je dois coucher, pour éviter à mes geus la peine de charger et de décharger mes bœufs deux fois dans la journée. Paulmoor étant un village de près de trois cents huttes, j'avais espéré y trouver un caravansérail; mais ce premier essai pour m'affranchir d'une partie de ma suite devait être malheureux. Je ne trouvai d'autre abri qu'un hangar ouvert dont la toiture était vermoulue et la muraille couverte de poussière et de vermine. Pour comble d'infortune, il était déjà occupé par un Joghi, religieux fanatique d'un ordre mendiant hindou. Ce misérable, comme tous ceux de sa classe, était aux deux tiers fou; il était complètement nu, mais tout son corps était enduit d'une couche épaisse de bouse de vache saupoudrée de cendres ; ses cheveux étaient longs, mêlés et remplis d'ordures, sa barbe, rude, épaisse et hérissée par suite d'une négligence de plusieurs années, couvrait toute sa poitrine. 11 me regarda quelque temps avec des yeux de bête sauvage, et finit par m'apos- Iropher avec la rage d'un possédé. Je le fis jeter dehors sans plus de cérémonie.

Ces misérables visionnaires habitent souvent les retraites les plus écartées des jungles, s'établissent dans les ruines ou sur le bord des routes, vivant de racines et de fruits ou des largesses accidentelles des voyageurs qu'ils rencontrent. Ils vont entièrement nus, le corps enduit de bouse de vache et de cendres, ne se coupent jamais ni les , ongles, ni les cheveux, ni la barbe. Ces monstres hideux, car ils méritent ce nom au physique et au moral, s'infligent quelquefois les plus intolérables macérations dans la vue d'obtenir les joies éternelles du paradis. Leurs supplices sont tellement cruels, tellement horribles parfois, qu'ils sembleraient nu-dessus des forces humaines, si

chaque jour no fournissait la preuve de la patience avec laquelle ils les endurent. Quelques-uns se condamnent à tenir leurs membres dans des positions particulières jusqu'à ce qu'ils en perdent l'usage : ils feront vœu, par exemple, de tenir leur bras pendant un certain temps dans une position verticale au-dessus de la tête; mais, le temps assigné à la pénitence arrivé, les muscles se sont retirés ou ossifiés, le membre est perclus et le bras conserve sa position. D'autres gardent la main fermée jusqu'à ce que les ongles, croissant d'une longueur énorme, l'aient traversée. Il en est qui couchent la nuit sur des lits garnis de pointes de fer assez émoussées seulement pour ne pas pénétrer les chairs. Enfin d'autres s'ensevelissent vivants dans un trou souterrain de la dimension juste de leur corps, ne laissant qu'une petite ouverture par laquelle les passants introduisent la nourriture qui leur est nécessaire. On conçoit qu'il y a toujours des compères en pareil cas ; mais ce qui est certain, c'est qu'ils restent ainsi des années entières, morts par anticipation dans cette tombe étroite.

« Le petit peuple circule autour d'eux, et écoute avec étonnement les monotones élans de leurs folies religieuses. Imposteurs ou maniaques, ils vivent de ses charités, mais ne semblent guère lui inspirer d'autre sentiment que celui de la pitié et du respect superstitieux que les basses classes en Europe portent souvent aux imbéciles, aux crétins dans les Alpes, par exemple1. » Cependant plus leur folie est avérée, plus ce respect augmente : cette sainteté de l'aliénation mentale est une bizarrerie remarquable, mais qui se retrouve chez tous les peuples

* Jncquemont;

ignorants ou barbares : elle est portée au plus haut degré dans l'Inde. J'ai vu de pauvres fous, même des vieilles femmes en enfance, attirer sur le théâtre de leurs extravagances une foule empressée qui leur prodiguait des hommages serviles comme à des êtres au-dessus de l'humanité. C'était le culte de la pythonisse.

Je retrouvai ma tente le soir à Dewarcoudra (quatre lieues trois quarts). Un peu après Paulmoor, la route passe sur une chaussée assez longue, de quinze à vingt mètres de hauteur qui, jetée en travers d'une vallée, forme un petit lac artificiel extrêmement pittoresque : les bois descendent de tous côtés jusqu'au bord de l'eau ; on dirait un paysage des Vosges. J'arrivai quelques minutes avant la pluie que j'avais devancée au galop. Mes gens passèrent une nuit de tribulations, leurs préjugés ajoutant encore à leurs misères. Quand ils ont cuit leur riz séparément, ils se croient encore obligés de le manger en se cachant les uns des autres. Ils quitteront le meilleur abri, le coin d'un bon feu pour une ornière, au plus fort d'un orage, plutôt que d'être surpris dans l'acte de se restaurer. Un des traits distinctifs de l'homme avec la bête, c'est le plaisir qu'il éprouve à manger en compagnie. Dans l'Inde, grâce à la caste, ce plaisir n'existe plus à aucun degré. L'homme y mange comme la bête, solitaire et taciturne ; et les basses classes; c'est-à-dire l'immense majorité de la population, s'y nourrissent comme les animaux, du même grain. Des galettes grossières de farine de blé ou de maïs, cuites avec du beurre fondu plus ou moins exécrable, des lentilles desséchées au feu et légèrement torréfiées de manière à se briser sous la dent, voilà leur nourriture la plus ordinaire. Ces mêmes graines sont la nourriture habituelle des chevaux auxquels on ne

les donne pas sans les avoir auparavant fait ramollir dans l'eau. Ce n'est que dans les jours de grandes fêtes, ou si le maître veut bien leur faire un cadeau (inam), qu'ils connaîtront par extraordinaire les douceurs d'un plat de riz fortement épicé avec de la cannelle, du piment, du safran et du cardamome.

La pluie ne discontinua pas jusqu'au matin ; heureusement qu'il y avait abondance de bois mort dans le voisinage. Mes gens allumèrent un grand feu près duquel chacun vint successivement s'accroupir : c'était le rendez-vous de ceux que réveillait le froid de la nuit. Jacquemont a raison de dire que les Indiens semblent faits de sel ou de sucre; ils fondent littéralement sous la pluie ; elle leur enlève toute énergie, et, pour peu qu'ils y soient exposés quelques jours de suite, ils ne tardent pas à succomber. Cela tient sans doute à leur nourriture peu substantielle et à l'insuffisance de leurs vêtements.

Le 6, à Marcol (trois lieues et demie). — J'eus beaucoup de peine à mettre mes gens en route ; le froid les avait tout engourdis. Us n'ont pas moins de peine à se lever sur leurs pieds, de dessus la terre froide et dure où ils couchent, enveloppés dans la mousseline grossière qui leur sert à la fois de vêtement et de couverture, que nous à sortir d'un lit mou et chaud. Sur la route, vers le lever du soleil, je les entendais se plaindre en grelottant ; cependant ils préféraient souffrir et marcher lentement que doubler le pas un quart d'heure pour se réchauffer. Comme je me suis fait une règle de quitter le terrain le dernier pour voir que rien n'est oublié et qu'il n'y a pas de traînards, il était près de onze heures quand j'arrivai à Marcol. C'est un grand village qui offre plus de ressources qu'on n'en trouve généralement dans ce

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pays. Quelques massifs superbes de mangos, plantés eu quinconce, que j'ai rencontrés sur la route, loin de loute habitation, attestent combien, depuis un siècle ou deux, le pays est ruiné : car c'est une chose singulière que cet arbre ne semble indigène dans aucune partie de l'Inde ; ses restes indiquent invariablement le séjour de l'homme. Chaque fois qu'une de ces plantations se présente dans un lieu isolé, c'est donc le monument funéraire d'une famille humaine qui a disparu.

Le 7, à Maktal. — C'est une course de six lieues à travers le pays le plus insupporlablement monotone. De nouveaux rideaux s'ouvrent incessamment à l'horizon, mais leurs aspects sont toujours les mômes. Les bois et même les jungles ont en grande partie disparu : c'est une succession de rochers isolés et de plaines onduleuses couvertes de speargrass; une herbe tranchante remplie de piquants, qui blesse les pieds de mes gens et fait boiter mon cheval et mes bœufs. Maktal est une ville considérable où il se fait un commerce assez actif de nappage et de toiles grossières. Son nom, de mauvais augure (la ville du meurtre), lui a été donné à cause du nombre de crimes qui se commettaient dans le voisinage. Elle était encore récemment le quartier général de la société d'assassins francs-maçons, connus sous le nom de Thugs ou Phansigars (les étrangleurs). Aujourd'hui c'est un cantonnement de l'armée du Nizam.

La garnison se compose d'un seul bataillon indigène discipliné par quatre officiers européens, c'est-à-dire un capitaine-commandant, un capitaine en second et deux lieutenants faisant les fonctions d'adjudant et de quartiermaître : il y a en outre un chirurgien aide-major. Je passai trois jours très-agréablement dans ce petit cercle

AVANT ET APRES 1; 'IH SlîîlKECTtON. 215

[jour lequel mon arrivée était une véritable bonne forttinc. Les individus qui le composent sont libéralement rétribués et pourraient se faire une fortune en peu d'années sur leurs économies ; mais l'ennui et la nostalgie les dévorent et leur rendent la vie insupportable. Cet ennui les jette entre deux écueils, le vin et les plaisirs des sens. Imaginez une colonie limitée à quatre ou cinq jeunes gens, dont le chef reçoit 50,000 fr., le second 20,000 fr. et les autres 15,000 fr. de traitement annuel, dans l'impossibilité de dépenser ce revenu et réduits absolument à eux-mêmes, n'ayant jamais l'occasion d'une visite à faire, à quarante lieues à la ronde; et, à force de lire, prenant au bout d'un certain temps la lecture et les livres en horreur. Si l'un d'eux est marié, loin d'ajouter à l'agrément général, ce lien ne fait que le retrancher de la petite communauté, que gêner les relations journalières et placer un épouvantail dans son bungalo. La roideur et la pruderie des mœurs anglaises retiennent le couple conjugal en une espèce de quarantaine perpétuelle, dont il n'ose lui-même s'affranchir. Et puis, que dire à une Anglo-Indienne, si vous ne pouvez lui parler ni de chiffons, ni de modes, ni d'anecdotes scandaleuses, puisqu'elle s'obstine à se retrancher dans son insipidité, et qu'elle accepte avec fanatisme le triste rôle que la mode lui a tracé, celui d'un meuble pour la chambre à coucher ou tout au plus d'une bonne d'enfants? Que feront donc nos quatre solitaires? Ils renonceront bientôt au labeur d'amuser cette poupée ; passeront la journée à fumer le houkah, étendus sur un sofa, combinaison favorable au sommeil dans un pays chaud, et feront semblant de lire quelques journaux et quelques romans ; il y en a qui boiront de l'eau-de-vie et de l'eau. Le soir, ils

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sortiront achevai, sans but, rentreront pour diner et se coucheront ensuite après une séance plus ou moins longue de houkah et de grog. Voilà pour eux la forme la plus commune d'existence ; mais ils sont au milieu dune civilisation putride où tous les vices grouillent à la surface, où tous les genoux plient devant le veau d'or. La mère indienne leur vendra sa fille et s'en fera honneur ; le ciel brûlant fait fermenter les passions : bientôt ils céderont à l'attrait du plaisir, s'entoureront d'un petit sérail et s'enfonceront chaque jour davantage dans la fange des voluptés. Une petite famille de mulâtres s'élève autour d'eux, à laquelle ils s'attachent inévitablement et qui rend impossible tout retour à une vie meilleure. Adieu tout espoir de former un jour une union morale, de revoir le toit paternel, le pays natal. Le chagrin survient ; on a beau le noyer dans le vin ou l'opium ; il surnage, il vous tue à la fin, et un noble cœur a cessé de battre sans avoir rempli la mission que le Seigneur lui avait donnée. Une faut pas s'imaginer que cette description s'applique seulement à la garnison temporaire de Maktal ou aux officiers du Nizam, c'est l'histoire des trois quarts des officiers de la Compagnie dans toutes les stations de l'intérieur, partout où les mômes circonstances d'isolement se représentent.

11 septembre. — Ayant renouvelé mon escorte a Maktal et reposé mes gens et mes bètes, je me remis en route pour ne plus m'arréter qu'à Bellary. A trois heures du matin je me séparai, non sans regret, de mes hôtes si francs, si généreux, si hospitaliers. Il me fallut d'abord traverser tout le bourg de Maktal qui n'offre rien de remarquable : ce n'est qu'une ignoble et interminable série de huttes, toujours de la boue entourée

d'une muraille de boue. Un quart de lieue plus loin je trouvai une rivière, le Kirahully, qu'il me fallut passer à cheval, attendu qu'il ne se trouve pas de bateau sur ses bords. J'eus quelque peine à trouver le gué, et, plongeant au hasard, je me serais noyé sans le savoir-faire de mon cheval, qui me porta à la nage jusqu'à l'autre rive ; mon bagage fut plus heureux et passa sans encombre. Quatre lieues plus loin je retrouvai mon ancienne connaissance, le Grishnah, qui, à cette saison de l'année, coulait à pleins bords avec une extrême rapidité, présentant une nappe d'eau de près de cinq cents mètres de largeur. Nous le traversâmes sur des paniers de la manière que j'ai déjà décrite, et vînmes camper sur la rive droite du fleuve, à Kirah, collection de cinq à six huttes, dans une contrée inhabitée et tout à fait dépouillée d'arbres. C'est ici l'homme qui manque à la terre, car nulle part elle ne saurait être plus fertile : c'est un sol noir, gras et léger, du genre appelé cotton ground, excessive veinent soluble à la pluie, et se fendant par la sécheresse en larges et profondes crevasses très-dangereuses pour les jambes du bétail.

Un détachement européen du 46e de ligne de Sa Majesté Britannique traversait le fleuve en même temps que nous, en sens contraire. C'étaient des recrues qui venaient rejoindre ce régiment alors en garnison à Secunderabad. Cette circonstance me donna une première occasion d'apprécier les embarras du passage d'une rivière pour une armée anglo-indienne, à cause de la multiplicité des voitures et des bêtes de somme qui l'accompagnent. C'étaient les chameaux qui occasionnaient le plus de tracas : ces animaux ont une peur extraordinaire de l'éâU; il était impossible de les faire entrer de bonne voi. * 15

Jonté dans les bateaux ; il fallait généralement leur attacher les jambes sous le ventre, et, moyennant les bras vigoureux d'une douzaine de grenadiers, les rouler comme des pourceaux dans les paniers. Il n'en était pas de même des éléphants, qui n'ont besoin d'aucun moyen de transport ; mais, quoique ces derniers nagent parfaitement, il est rare qu'ils s'en donnent la peine. Ils descendent avec le plus grand sang-froid dans la rivière, et, traversant sans quitter le fond, tandis que le cornac nage au-dessus en les guidant par une corde attachée à la trompe, se contentent de jeter cette trompe à la surface et d'aspirer l'air par les deux petites narines qui se trouvent à son extrémité. Si toutefois la profondeur dépasse quinze à vingt pieds, et que l'eau commence à pénétrer par ces deux petites ouvertures, ils mettent bien vite leurs grosses jambes en mouvement pour nager, mais sans s'élever jusqu'à la surface, préférant rester entre deux eaux, et se contentant de brandir leur trompe au-dessus dans l'air atmosphérique.

Comme il n'y avait dans ce misérable hameau qu'une seule boutique de grains à quelques pas de ma tente, je m'amusai à examiner les achats de mes gens et à calculer la dépense de leur subsistance journalière. Leur déjeuner consiste généralement en une demi-livre ou une livre de riz, légèrement torréfié et écrasé, mêlé avec une espèce de pois passés au feu après avoir été humectés de façon à en faire crever la peau. Ils s'en vont croquant ce mélange bien sec tout le long de la route. Le tout ensemble coûte & centimes la demi-livre; ils y ajoutent quelquefois du sucre qui coûte 2 anas le sère (ou le kil.), c'est-à-dire 0,1 G centimes la livre.

Le cliner moyen coûte 16 centimes ; il se compose

dïine livre el demie ou deux livres de riz cuit à l'eau, avec quelques herbes ou piments cueillis ou volés sur la route, un peu de sel et du beurre exécrable achetés au village. Ceux qui sont un peu plus à Taise y ajoutent du safran et du tamarin préparés, et font un mélange qui serait excellent si ce n'était la proportion excessive de piments qui vous laissent la bouche et le gosier en feu pour le reste de la journée. La dépense peut alors se monter à 0,20 centimes.

Deux roupies et demie (6 fr. 25 c.) par mois sont donc le strict nécessaire de la subsistance animale d'un homme. La viande est une recherche qu'on ne se permet que dans les grandes occasions ou quand il plaît au maître de faire un cadeau. C'est celui qui leur est le plus agréable, tellement qu'après un service plus fatigant qu'à l'ordinaire, ou après un intervalle plus ou moins long depuis votre dernière largesse, vos gens se réuniront devant votre tente pour vous demander un bukra (chèvre ou mouton), employant ce mot comme synonyme de cadeau. Le prix est à peu près le même partout, une roupie ! pour un mouton qu'ils tuent après l'accomplissement de certains rites, et qu'ils se partagent pour en cuire les fragments chacun à sa manière.

Si nous voulons compléter le calcul précédent de la subsistance du prolétaire, en y ajoutant le prix de son entretien durant Tannée, nous trouverons que sa garderobe se compose :

D'un turban, au prix moyen de. 2 r. 00 a., 5 f, 00 c> Une veste de coton doublée et

1 La roupie Vaut 2 i'r. 50 C; et se divise en sci^é anas»

Report. . . 2 r. 00 a., 5 f . 00 c. ouatée, de 2 r. 00 a., 5 f. 00 c.

Un paejama (pantalon turc), aussi de coton, mais d'une autre couleur que la veste, large d'en haut, étroit d'en bas, valant une roupie dix anas 1 r. 10 a., 4 f . 10 c.

Une pièce de mousseline grossière, roulée en ceinture autour du corps, et rejetée pardessus l'épaule gauche, au prix de lr. 12 a., 4 f. 40 c.

Une paire de babouches. . . . » p. 12 a., If. 90 c.

Enfin, un comli, espèce de manteau en laine grossière. . . . 1 r. G a., 3 f . 44 c.

Ce qui nous donne, pour l'entretien de l'année, un total de. . 9 r. 8 a., 23 fr. 84 c.

ou une moyenne de 2 fr. par mois. En l'ajoutant à la dépense de la nourriture, nous trouvons que, pour couvrir ses premiers besoins, pour le strict nécessaire, le journalier ou manœuvre devra gagner 8 fr. 25 c. par mois; et cependant le salaire par mois des gens de peine, employés par le gouvernement dans les salines et sur les chemins ou par les cultivateurs dans la campagne, excède rarement 7 fr. 50 c, tandis que le salaire des femmes n'est que de 3 fr. 75 c.

Quand on considère que le blé et le riz sont à meilleur marché aux États-Unis que dans l'Inde, et que cependant le journalier américain gagne 3 à 4 fr. par jour, on peut se faire une idée de l'existence comparative du malheu-

reux habitant de l'Inde. « Ici, quoique les saisons ne soient pas moins caractérisées qu'à une distance double de l'équateur, telle est la misère de l'immense majorité des hommes et la monotonie de leur chétive existence, qu'eux seuls ne changent pas quand tout change autour d'eux : la même nourriture, le même costume, devront toujours leur suffire; leurs huttes ne les défendent ni des excessives chaleurs du printemps, ni des pluies de l'été, ni des froids de l'hiver. D'un temps dé l'année à l'autre, la question pour eux n'est pas de changer de plaisir, mais de souffrance l. »

On dira peut-être que le travailleur indien peut s'en prendre à lui-même pour une partie de ses maux. 11 est vrai qu'il travaille peu, sans force et sans intelligence; il est insouciant de l'avenir et profitera rarement d'une veine de fortune pour économiser pour de mauvais jours; mais la racine du mal est ailleurs. Ce n'est pas même le gouvernement avec ses taxes qui réduit le peuple à cet excès de misère : le vice est dans le système d'administration qui ronge le pays comme un cancer. C'est ce système que nous avons déjà décrit sous le nom d'ijarah dans les États du Nizam, et dont nous aurons plus tard à examiner l'action dans ceux de la Compagnie, où il existe sous le nom de zemindari dans la plupart des localités et ruine les masses de la population pour enrichir un homme sur vingt mille. C'est ce système qui, en conservant et en multipliant à l'infini le nombre des indigents, rend le travail de l'homme la moins chère de toutes les denrées, puisque, devant une pareille concurrence et en présence de la faim immédiate, impatiente,

* .Tacquemont ,

le travailleur n'osera jamais réclamer un gage en proportion de ses fatigues et de ses besoins

La classe la plus heureuse est encore celle des domestiques, soit au service des noirs, soit au service des Européens : chez ces derniers, ils sont mieux payés. Mon kansaman ou khetmatgar (valet) reçoit 8 roupies (20 fr.) par mois, sans vêtements ni nourriture; sur cette somme il trouvera moyen de soutenir une femme et des enfants, et même de les traîner à ma suite. 11 en est de même de mon ghorewala (palefrenier) et de mon lascar, qui reçoivent chacun 7 roupies. Le maity et le ghanswala n'en ont que 5.

Les domestiques des natifs reçoivent des gages beaucoup moins élevés, mais il faut avouer que leur service est bien plus doux. Ils se bornent à être là près du maître pour répondre saliib (monsieur), quand il appelle koee hae (holà, quelqu'un!). Ils ne sont astreints qu'à faire acte de présence et à lui former cortège. Le même nombre de domestiques est autour d'eux en voyage, mais le soir point de voiture à décharger, point de tente à piquer, de lit à faire; rien que son tapis à étendre dans une cellule du caravansérail s'il pleut, ou sous un arbre s'il fait beau, et son kaleioun à allumer. Sur la route, chacun s'en va tranquillement avec son sabre ou ses pantoufles et son petit paquet à la main, tandis que nos gens doivent porter mille choses pour nous et ont sans cesse à satisfaire quelqu'un de nos besoins.

12 septembre, Rachore ( quatre lieues ) . — Rachore est la capitale d'un petit Nawab musulman, vassal duNizam, et dont le fief héréditaire s'étend sur cette bande de territoire qui est comprise entre le Crishnah et la Toombuddra. Le bazar est en dehors et détaché de la ville, qui

est fortifiée dans le genre moresque. Elle est entourée d'un fossé taillé dans le rocher; mais les remparts sont en mauvais état et dominés à demi portée de canon par une montagne très-accessible qui n'est point défendue. La garnison se compose de trois mille pathâns : on appelle ainsi la race née de pères arabes par des femmes indiennes, et dont la prétention est d'être encore considérée comme arabe. Ils ont les armes et toute la turbulence de leurs pères, mais leur sont inférieurs en bravoure. Je n'ai jamais pu comprendre pourquoi le gouvernement de la Compagnie a souffert si longtemps l'existence de ce nid de guêpes ; il faudra quelque jour les écraser quand les circonstances seront peut-être plus difficiles, et il en coûtera alors un sang précieux. Presque tous les brigandages qui se commettent à plusieurs lieues à la ronde et tous les soulèvements dans le pays du Nizam peuvent toujours se suivre à la trace jusque dans cette caverne de voleurs. Leur insolence envers les voyageurs européens, à moins que ce ne soit un haut fonctionnaire ou un collecteur, est vraiment incroyable sous un gouvernement généralement aussi vigoureux que celui des Anglais. A l'époque de cette première visite, je n'eus pas l'occasion d'en ressentir les effets, par la raison que j'étais encore abondamment pourvu de toutes les provisions dont on m'avait comblé la veille à Maktal ; mais, à mon second retour, plusieurs années après, en congé de semestre, je faillis être assassiné dans ce même lieu. C'était le 24 janvier 1835; j'étais arrivé vers midi épuisé de fatigue et tout à fait dépourvu. Quand mon domestique se présenta dans le bazar, le cotwâl, espèce de maire, défendit au marchand de lui rien vendre ; on nous refusa même de l'eau de puits.

Indigné de cette avanie, j'eus l'imprudence de vouloir m'en venger. Je commençai cependant par faire partir en avant tous mes gens et mon bagage ; quand je les jugeai à une dislance suffisante, je me dirigeai vers la demeure du cotwâl, où je trouvai ce personnage assis, entouré d'un groupe nombreux de ses coupe-jarrets. Possédant parfaitement le riche vocabulaire d'injures de la langue hindoustanie, je terminai une harangue peu flatteuse pour la vanité des citoyens de Rachore, en leur disant que, puisqu'ils ignoraient si complètement les lois de l'hospitalité, la grande vertu du désert, ils ne devaient plus prétendre au titre d'Arabes; qu'ils n'étaient que de misérables bandits, et que, du reste, il était bien connu qu'ils étaient des bâtards de père en fils depuis dix générations, avec d'autres compliments peu gracieux pour les dames de leurs familles. Je connaissais l'effet électrique d'une pareille injure : vingt poignards sortirent du fourreau, mais mon cheval galopait déjà, et le sifflement d'une balle ou deux ne fit que redoubler sa rapidité. lo septembre, à Yeraghery (quatre lieues et demie). — Le pays est toujours plus dépeuplé. Une ou deux huttes dans l'espace que je viens de parcourir, et trèspeu de culture ; des collines de granit se succèdent irrégulièrement, formées d'immenses blocs entassés les uns sur les autres et couverts de broussailles, et plus souvent de mousse d'union roux uniforme. Je rencontrai sur la route une cavalcade assez pittoresque : c'était un musulman richement costumé, monté sur un cheval persan de l'espèce bahaderie qu'on nourrit de boulettes de viande épicée, et ressemblant autant que possible au bœuf gras. Le bahaderie est un animal extrêmement massif, à gros membres, à grande action et toujours grimpant, qui

épuise toute sa force en caracoles et gagne très-peu de terrain, bien qu'il semble jeter du feu par les naseaux. C'est sa graisse et son apparence de férocité qui sont sa principale recommandation aux yeux des indigènes. Après le musulman venaient deux femmes et un petit garçon, tous trois à califourchon sur un autre cheval que l'on conduisait par la bride, les femmes strictement voilées. Une douzaine de serviteurs les suivaient à pied ; tous avaient sabres et boucliers, quelques-uns des hallebardes, d'autres des fusils à mèche. Deux coulis et une petite rosse tattoo 1 portaient tout le bagage de cette famille et de sa suite; car les natifs, même les plus riches, ne s'embarrassent jamais de mobilier en voyage : ils pourront emporter quelques pierreries, quelques cachemires, du linge pour changer en arrivant, et voilà tout. 14 septembre, à Madaveram (4 lieues). — A trois lieues et demie de Yeraghery, on rencontre le lit sablonneux du Toombuddra ou Toongabuddra, dont la largeur est d'environ 300 mètres, mais réduit maintenant à un filet d'eau vers le milieu, traversé de distance en distance par des digues naturelles de rochers. Je passai la rivière à cheval, sur une de ces crêtes, où je ne trouvai que deux ou trois pieds d'eau. Me voilà enfin sur le territoire de la Compagnie ; on reconnaît à l'instant une administration mieux entendue : ce changement est plus frappant ici que partout ailleurs, car nous nous trouvons tout d'un coup dans une nouvelle acquisition, sous le régime d'un collecteur européen, au lieu d'un zemindar et par conséquent dans les conditions les plus avantageuses possibles.

1 On appelle tattoo un petit cheval du pays valant 50 ou 40 francs, grand comme un âne, aussi sobre et plus docile.

La population est plus dense, les fermes plus rapprochées, la culture plus répandue, et enfin il y a une espèce de route, qui jusqu'alors n'était qu'un sentier.

15 septembre, à Hiratoumbalam (cinq lieues). — Me fiant au tracé de la route telle qu'elle est indiquée dans l'Almanach de Madras , je n'ai pas voulu prendre un guide qu'il aurait fallu enrôler de force, ce service n'étant jamais volontaire ; aussi me- suis-je perdu dans la multiplicité des sentiers. Arrivé à la nuit tombante dans une plaine en apparence déserte, bornée de toutes parts à Thorizon par des monticules entièrement nus, et de l'aspect le plus uniforme, je ne savais plus quelle direction prendre et mes gens étaient aussi embarrassés que moij quand les sons plaintifs et prolongés de la trompe d'un joghi, ressemblant, à cette distance, à ceux de la cornemuse de nos campagnes, arrivèrent jusqu'à nous en traversant l'espace. Les Hindous se servent, dans leurs processions et leurs cérémonies religieuses, de deux espèces de trompettes : Tune est courbée, l'autre droite et longue de deux mètres, généralement évasée en cor, et quelquefois renflée en boule à diverses parties du tuyau. Cet instrument est si lourd, que, pour le tenir au niveau de sa bouche, le virtuose doit être l'hercule de son village. Toute son ambition est de lui faire rendre un son, et, quand il y réussit, il le prolonge autant qu'il peut; mais, comme il souffle avec une force décroissante, le son se modifie, hausse ou baisse, s'éteint tout à coup pour renaître avec une aigreur perçante. Des tambours de cuivre et de bois, des cymbales et des tamtams accompagnent ces exécrables trompes, mais frappent du moins en mesure. Guidés par cet angélus brahminique, nous arrivâmes à un village assez médiocre, mais qui a

dû être plus considérable autrefois et où Ton remarque une jolie pagode mitrale des beaux temps de Fart ; tout l'extérieur est richement sculpté en cannelures encadrant des reliefs qui offrent dans quelques détails des images d'une grande obscénité. Je retrouve ici des champs de blé, de lin et de colza ; en tournant le dos au village, on pourrait se croire en Europe.

16 septembre, à Adony. — Hiratoumbalam est au pied d'une rangée de montagnes, à travers lesquelles il y a un défilé qui conduit à l'étape suivante, Adony, mais il est impraticable pour mes bœufs; j'envoie donc tout mon monde par la nouvelle route qui décrit un cercle autour de la chaîne, et, accompagné seulement de mon palefrenier, je m'aventure au milieu de ces précipices. Rien de plus âpre et de plus sauvage ; ce sont de vraies cascades de granit : je suis à la fin obligé de mettre pied à terre, n'osant plus méfier à mon cheval. En descendant le versant méridional, on a une succession de vues magnifiques, et en dernier lieu le panorama de la petite ville d' Adony qui se déploie à vos pieds et que l'on voit à son avantage de cette position élevée : les maisons des classes pauvres, presque toutes en pisé, sont serrées les unes contre les autres et l'on n'aperçoit que leurs toits de tuiles, tandis que les mosquées et les demeures des riches se détachent sur un espace ouvert et montrent des murailles de pierres. Les arbres, qui depuis longtemps manquaient au paysage, reparaissent superbes, et du milieu d'un épais feuillage s'élèvent des minarets à cimes dorées. C'est le moukrabbah ou mausolée de je ne sais quel Nuwab ; c'est un séjour si frais et si élégant, que je préférai y descendre plutôt qu'au bongalo de la Compagnie.

Plusieurs imans desservent la tombe d'Adony et se relèvent pour y prier. C'est toujours avec intérêt que je suis ce rit mahométan, si touchant, si noble, que, si je n'étais chrétien, je voudrais être un disciple du prophète. Durant le jour, ils se contentent de réciter à certains intervalles quelques versets du Koran ; mais c'est le soir, au coucher du soleil, que ce culte atteint une grandeur vraiment sublime. La ferveur qui les anime, leur contemplation prolongée, les jettent dans des attitudes si naturelles, si gracieuses, soit qu'ils prient debout, les bras croisés sur leurs larges poitrines, soit qu'ils s'agenouillent sur le gazon, la figure dans leurs mains, ou prosternés le front appuyé sur la terre. La foule, les bruits du monde, passent près d'eux sans les distraire ; ils semblent ravis bien loin de cet humble monde, et je crois que dans ces moments, comme pour le sage d'Horace, si fractus illabatur orbis, impavidum ferient ruinx, la voûte du ciel s'écroulerait sur eux sans ébranler leur Ame. Voilà réunies toutes les conditions de la prière : la solitude, l'immobilité, le silence! Chrétiens, qui prétendons à une religion plus pure et plus mystique, combien de moments de notre vie oserons-nous comparer à ces sublimes extases?

La grande mosquée, située au milieu du bazar, est d'une construction fort ordinaire ; elle offre pourtant une curiosité : c'est une chaîne de granit d'un travail exquis, suspendue à la voûte, formant une guirlande de soixante pieds de long et dont la série d'anneaux, évidemment taillée d'un seul bloc, n'a pas une soudure. On ne trouve à Adony ni Européens ni cipayes (excepté le vieil invalide qui a soin du bongalo) ; quelques scribes et agents de police natifs, nommés par le collecteur du district,

suffisent à son gouvernement. Ce magistrat y fait cependant chaque année une tournée de quelques jours pour exercer la justice de paix et pour renouveler les affermages. La principale industrie de cette ville est de la tapisserie de Turquie de toutes les grandeurs et de tous les prix, dont il se fait un commerce considérable ; on sait y donner aux laines des couleurs admirables et qui ne passent jamais. La population peut s'élever à 6 ou 8,000 âmes.

17 septembre, à Ballour (cinq lieues). — Presque toutes les terres depuis Adony sont cultivées, les villages sont moins distants et assez populeux, avec des quinconces de manguiers à l'entour. Les hultes sont mieux bâties, et la plupart, étant une propriété de la Compagnie, sont entretenues et réparées. Chacune d'elles a une sorte de petite cour formée de palissades et de branchages. La chaîne des montagnes d'Adony disparaît au nord-ouest, et il ne reste plus que des mamelons isolés. Presque tous ont la forme d'un cône dont la partie supérieure est tronquée et aplatie.

18 septembre, à Bellary (six lieues). — En sortant de Ballour, on traverse un dernier jungle, rempli de cactus, puis il n'y a plus de déserts ; les terres s'améliorent à mesure qu'on avance ; la route, d'abord excessivement sablonneuse, et où mon cheval n'avançait qu'avec peine, se raffermit ; c'est maintenant une alluvion noirâtre que les Anglais appellent cotton-black-soil. Les mosquées, si communes du côté d'Adony, deviennent plus rares, et les ignobles chapelles des Hindous se montrent de nouveau de tous côtés. Un cône tronqué, couronné de fortifications, s'élève sur un horizon tout à fait plat, mais il faut beaucoup de temps pour y arriver. 11 grandit toujours et

cependant la route semble s'allonger devant vous. On tombe enfin sur une voie macadamisée entre deux rangées de beaux arbres; on passe devant un cimetière européen, on longe le glacis extérieur d'une place forte, puis, laissant à gauche un vaste faubourg, on entre sous une voûte qui pénètre le rempart. Deux sentinelles, en habit écarlate, roides comme des piquets, les cheveux courts et blonds, et sans un poil sur la figure, me regardent passer en se moquant de mon costume de voyageur. C'étaient deux soldats de mon régiment, et j'étais à Bellary.

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