‹ L'Inde anglaise avant et apráes l'insurrection de 1857 (volume 2)Chapitre 17 sur 38 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Entrée au régiment; composition d'un régiment anglais; égalité entre tous les officiers à titre de gentleman; institution de la masse (cercle) militaire; président de masse; président de table; démarcation infranchissable entre l'officier et le soldat.

Une lettre d'introduction, dont j'étais porteur pour un officier d'artillerie de la garnison, m'assurait un gîte jusqu'à ce que je pusse apprécier ma position et savoir comment on allait disposer de moi. Une recommandation de ce genre suffit presque toujours, dans cette terre classique de l'hospitalité, pour vous autoriser à vous installer chez une personne, jusqu'alors inconnue, comme si vous étiez chez vous : il va sans dire que vous prenez votre place à tous les repas, et toute la maison, bêtes et gens, est à votre service. Dans un pays où il n'y a pas d'auberges pour le voyageur, pas même un abri pour plus de deux familles à la fois, dans aucun centre de population, quelque grand qu'il soit, et où cependant l'existence est constamment nomade, on a senti la nécessité de consa-

crer un pareil usage et de le rendre en quelque sorte obligatoire. Ce qu'on donne aujourd'hui, on le reçoit demain, c'est un échange où tout le monde gagne. On conçoit cependant qu'un pareil système est possible seulement dans un pays où il n'y a qu'une seule société privilégiée, où tout le monde a sa place marquée, où chacun est reconnaissante à sa couleur, à son uniforme, à son langage, et dans laquelle aucun aventurier ne peut se glisser. Cette hospitalité ne peut germer que sous la tiède atmosphère des colonies, là où il y a peu de besoins, et où les premières nécessités de la vie sont à bon marché. Peut-être aucun corps de l'armée indienne ne la porte à un plus haut degré que celui de l'artillerie. Les officiers de cette arme ont aussi plus de sympathies pour ceux de l'armée royale commandant comme eux des Européens, et par conséquent moins tourmentés de cette jalousie de métier qui aigrit l'officier de cipayes, toujours disposé à relever le gant sur cet interminable sujet de querelles, l'appréciation du mérite militaire des indigènes.

Kirkpatrick ïimmins et Lyon Barrow *, tous deux lieutenants d'artillerie, étaient les plus joyeux convives et les plus agréables compagnons que l'on pût désirer dans un salon ou à une table d'hôte. Le premier vient de succomber à une mort prématurée, victime du climat ; l'autre palpite encore sous le ciel de l'Inde; puisse-t-il lui être plus léger qu'à son ami ! Ce fut près d'eux que je me recueillis quelques instants avant d'interroger ma destinée.

Mon cœur battait violemment comme je passais le

1 Aujourd'hui chef d'escadron,

seuil du bongalo où je devais trouver mon commandant ; le hasard me l'avait déjà fait rencontrer à Hyderabad où il était venu pour siéger dans un conseil de guerre, mais je l'avais alors peu étudié, ne prévoyant guère combien le sort nous rapprocherait. Au moment où je me présentai, il était assis à une table couverte de rapports militaires, entre deux officiers dont l'un portait le sabre à fourreau d'acier d'un adjudant. Le lieutenant-colonel Charles Mill pouvait avoir cinquante ans, et son teint avait cette pâleur bronzée qui indique un long service dans des climats malsains et sous les tropiques. C'était un vétéran de l'armée d'Espagne, dont toute la vie s'était passée dans les camps, et qui se trouvait mal à l'aise dans un salon. Ses yeux étaient pénétrants et remplis d'intelligence; mais une timidité assez gauche les lui faisait baisser souvent, et il hésitait en s'exprimant quoique dans un langage choisi et de la plus grande élégance. Écossais et patriote à l'excès comme toute sa race, il avait appris à respecter les Français sur vingt champs de bataille sans pouvoir parvenir à les aimer. Sa vie avait été trop ballottée d'un hémisphère à un autre pour qu'il trouvât le loisir de se marier, et il avait reporté toute la surabondance de ses affections sur un jeune homme de sa province, son parent éloigné, pour lequel il sollicitait depuis longtemps la sous-lieutenance qui venait de m'être accordée, et qui servait à ses frais comme volontaire depuis deux ans. Ce jeune homme, Alexandre Campbell, était le favori de tout le régiment ; personne n'avait douté de sa nomination, et au désappointement général avait succédé une explosion d'indignation quand la renommée avait publié que son rival heureux était un étranger. C'était sous cette impression

doublement fâcheuse que je me présentais au corps et devant mon chef.

Ce fut pourtant avec la plus exquise politesse qu'il reçut la déclaration de mon grade et de mon nom. Dans sa manière de m'adresser la parole il n'y avait aucun air d'autorité, rien qui tranchât du commandant. Il me donna la bienvenue au régiment, espéra que mon voyage avait été agréable, laissa tomber quelques mots sur le cours d'instruction et les exercices militaires par lesquels il me faudrait passer, et finit par m'avertir en plaisantant de l'exactitude de la discipline dans le 55e, et de l'importance que je devais attacher à mériter les bonnes grâces de M. l'adjudant, qui devait diriger mes études et apprécier mes progrès. Il donna ensuite quelques ordres pour mon équipement, puis, se tournant vers l'autre officier : « Monsieur l Daubeny, lui dit-il, vous aurez la bonté de présenter M. de Warren à nos camarades (brother officers); il trouvera, j'en suis sûr, parmi eux, une société des plus agréables... Adieu, messieurs, j'aurai le plaisir de vous rencontrer à la table d'hôte. »

Je sortis avec mon introducteur : c'était un jeune homme d'une charmante figure, ronde, blanche et rose, pleine de franchise et de bonhomie, aimant passionnément le service en général, et d'une extrême coquetterie pour le régiment en particulier. Il voyait avec un excessif chagrin la coupe française de mon habit noir, et se désolait, sans pourtant me l'avouer, de me voir ainsi vêtu le jour d'un grand dîner de corps. Il proposa de m'accompagner chez le sergent maître tailleur, et de

1 Charles Daubeny, aujourd'hui lieutenant-colonel du 55e de ligne, s'est distingué en Crimée, et il est officier delà légion d'honneur.

surveiller les détails de mon équipement qu'il voulait rendre aussi élégant que possible. Tout en le remerciant de sa complaisance que j'acceptai, je ne pouvais m'empêcher de sourire et de m'amuser de son air d'importance et de protection. 11 s'acquitta d'ailleurs de ma présentation avec une grâce parfaite.

J'avais été heureux dans le choix de mon régiment, la grande majorité des officiers du 55e pouvaient prétendre au titre et à l'épithète de gentlemen. Tous appartenaient à l'aristocratie de naissance, d'éducation ou de fortune, et formaient par leur seule réunion une société infiniment supérieure à ce que l'on pourrait s'attendre à rencontrer dans les rapports accidentels de la vie militaire. Quelques-uns possèdent encore aujourd'hui mon estime et mon amitié ; d'autres ont emporté dans la tombe mes regrets amers, et c'est avec un plaisir mêlé de tristesse que je reviens aujourd'hui sur leurs noms et leurs caractères profondément gravés dans mon souvenir, et sur certains épisodes de ma vie intimement liée avec la leur1.

11 y avait d'abord l'adjudant du régiment2, pauvre

1 Le 55e d'infanterie de Sa Majesté Britannique s'est distingué à la bataille de VAlma, et a péri presque tout entier à la bataille d'Inkermann. C'était ce régiment qui occupait, sur le plateau, la position la plus avancée de l'armée anglaise (autour d'une petite batterie préparée pour deux canons, mais qui n'était point encore armée); et ce fut lui qui fut victime de la première surprise et qui reçut le premier effort des Russes. Aussi, à la fin de la journée, il ne restait plus que 87 hommes en état de porter leurs armes. Le colonel Warren, qui le commandait, et le lieutenant-colonel Daubeny furent tous deux grièvement blessés

2 II n'y a dans un régiment français aucun grade qui corresponde exactement à celui d'adjudant chez les Anglais, dont les fonctions sont analogues à celles du capitaine instructeur et du capitaine ad-

Hériot, le plus beau, le plus brave, le plus généreux des hommes. Jamais le brillant uniforme de l'Angleterre ne revêtit des membres plus gracieux, jamais des yeuxplus doux, un front plus noble et plus calme, ne me rappelèrent si vivement ce beau vers :

L'homme e$1 un <lieu tombe qui se souvient des cieux.

Jamais un jeune cœur ne battit à son début dans la vie de plus de courage, d'ambition et d'honneur. Sur le point d'acquérir une compagnie, sa famille fut ruinée; il abandonna son patrimoine maternel à son vieuxpère et perdit tout espoir d'avancement, pour des années, dans une profession où Ton ne parvient qu'en achetant chaque grade successivement. A son premier combat il tomba foudroyé, criblé de balles, et n'eut pas le bonheur de mourir. 11 n'a pas de croix à sa boutonnière1; une pension trop mesquine ne lui permet point de se retirer du service : faible, épuisé, il se traîne encore dans nos rangs, où il vient seulement d'obtenir, à l'ancienneté et par la mort d'un camarade tué en Chine, le grade de capitaine, qui sera son bâton de maréchal2.

Et Henry Bayly..., mon compagnon, mon ami, mon frère porte-étendard ; combien de fois avons-nous fatigué

judant-major réunies. Seulement dajn l'armée anglaise il n'a que le rang de lieutenant et c'est le plus souvent un soldat parvenu. Ce n'était pas cependant le cas pour celui dont il s'agit ici; il était d'une excellente famille et sorti, je crois, de l'Ecole militaire.

1 Dans l'armée anglaise il tant être officier supérieur pour recevoir une décoration, à moins que cette décoration ne soit générale pour tous ceux qui ont fait la même campagne.

- Depuis que nous avons écrit ces lignes, il est morl par fuite de nouvelles blessures reçues en Crimée.

AVANT ET iPRÈS I/iNSUUKECTJOiN. 257

ensemble, à côté l'un de l'autre, pendant d'interminables manœuvres, portant les deux drapeaux du régiment, jusqu'à ce que nos bras tombassent endoloris sous leur poids glorieux. Mais il repose dans un obscur cimetière près de la petite ville de Gosport, sous le ciel humide de son pays, et,., je ne veux point m'arrêter à son souvenir, car il m'est trop pénible.

Je trouvai dans ces deux hommes un type essentiellement anglais, et en même temps un degré de perfection auquel il n'est peut-être pas donné au Français d'atteindre. On a pu voir que je n'étais pas disposé à voir d'un œil trop indulgent les défauts de la société anglaise ; je ne la compare pas un instant à la notre pour les qualités attachantes, l'urbanité, la bienveillance, la simplicité, pour tous les agréments qui font le bonheur de la vie, tels que la grâce, la bonhomie, le charme des manières; mais, de même qu'on ne trouve point le diamant dans les mines d'or ou d'argent, mais parmi les couches de grès et le sable grossier, de même le type le plus parfait de l'homme se trouve enfoui parmi les rudes éléments de nos voisins : le parfait gentleman anglais est le phénix de l'espèce humaine. Il ne manque au Français, pour atteindre jusqu'à lui, qu'un sentiment plus élevé et plus intime de sa dignité personnelle, un respect plus religieux pour la part de divinité que le Tout-Puissant a accordée à l'homme. Il est peu d'entre nous, je pourrais dire il n'est pas un d'entre nous qui soit un héros pour son valet de chambre ou pour son intime ami. Quelque bien que soit le Français en société, devant des étrangers ou devant les dames, sa bonhomie même le fait déroger aussitôt, dès qu'il est seul avec l'ami de cœur, le camarade d'étude, le confident ou le messager

de ses premières folies. C'est, dira-t-on, l'excès de deux bonnes qualités, de notre absence d'affectation et de la gaieté caractéristique de notre tempérament ; mais nous avons généralement aussi les défauts de ces qualités, un penchant pour le laisser aller, le grivois, l'exagération ou l'arlequinade, qu'on est étonné de rencontrer à chaque instant chez les hommes les plus graves, les têtes les mieux organisées. Le parfait gentilhomme anglais ne se livre jamais, et jamais ne déroge : il porte, jusque dans les plus petits détails de la vie, la conscience et le souvenir de sa dignité. Son naturel ne saurait le trahir; car il est de la même trempe que son extérieur; sa maison pourrait être de verre, chacun de ses actes peut supporter la lumière et défier la critique.

Après cela, l'individu que nous venons de décrire n'est pas un produit purement indigène, il lui faut subir plusieurs transplantations, respirer l'air du continent et surtout celui de la France, pour arriver à sa parfaite maturité et pour se dépouiller de certaines qualités inhérentes au sol natal, la morgue, les préjugés, etc. Mais, quand l'éducation, les circonstances et les voyages ont favorisé ce développement, c'est de lui surtout que Ton peut dire qu'il est le roi de la création.

Il y avait aussi, au 55e, un autre type charmant dont Sterne nous a donné une idée : c'était un vieux capitaine écossais, nommé Norman Mac Lean, une adorable incarnation du délicieux caractère de mon oncle Tobie, dans Tristram Shandy. Il était connu dans le régiment sous le nom familier du bonhomme. Puissent Allah et son prophète le protéger et non ombre toujours grandir* !

1 Le vœu des niuhométans. — Il est mort aussi aujourd'hui ■. Alas poor yorih!

Et puis vient toute une foule, sur laquelle je ne m'arrêterai pas, qui arrive et passe comme des ombres. Us peuplent mon souvenir et je les revois dans ma pensée ; du port où je suis arrivé, je poursuis encore leur image, dans ce monde et dans l'autre, avec reconnaissance, avec affection. Mon premier début parmi eux ne fut cependant pas heureux : ce ne fut que deux années plus tard que je parvins à pénétrer lentement dans leur intimité, à conquérir leur amitié. Comme je l'ai déjà dit, je me présentais devant mes frères d'armes sous des auspices doublement fâcheux, comme étranger et comme enlevant la place d'un camarade chéri. Il n'est pas étonnant que ma réception, quoique d'une politesse parfaite, fût d'un froid mortel. Je sentis que pour longtemps j'avais peu de sympathie à espérer ; qu'il me faudrait subir dans une solitude morale un long noviciat avant d'être reçu dans la communauté. Ce rôle était douloureux, mais il était la conséquence inévitable de ma position exceptionnelle : je l'acceptai en soupirant.

Un régiment d'infanterie royale anglaise dans l'Inde est composé ainsi qu'il suit :

1° Un colonel-général : cet officier est choisi parmi les généraux, du grade de maréchal de camp et au-dessus. Ce choix est quelquefois la récompense de services militaires; plus souvent c'est la faveur qui l'obtient. Ce colonel est à peu près étranger au corps et ne lui porte qu'un très-mince intérêt. C'était, encore à cette époque, un bénéficiaire sans fonctions qui réalisait d'immenses profits sur les fournitures du régiment dont il avait l'entreprise et qu'il recédait généralement à quelque banquier ou industriel. Mais Cet abus a été aboli depuis et remplacé par uli traitement de quinze mille

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Francs dans la ligne, et de vingt-cinq mille dans la garde.

2° Deux lieutenants-colonels dont le plus ancien commande ;

5° Deux majors ou chefs de bataillon ;

4° Dix capitaines;

5° Vingt-trois lieutenants, dont un adjudant (instructeur);

6° Huit enseignes ou sous-lieutenants;

7° Un quartier-maître, qui a le grade d'enseigne.

8° Un payeur ou capitaine-trésorier.

Les deux plus anciens sous -lieutenants présents à la manœuvre sont chargés de porter les drapeaux, celui de la reine et celui du régiment. Si aucun enseigne n'est présent, cette charge revient aux lieutenants, ou à leur défaut aux capitaines. Mais, dans tous les cas possibles, c'est un dépôt sacré qui ne doit être confié qu'à un officier1.

Le service de santé se compose d'un chirurgien-major et de deux aides-majors.

1 Un bataillon en Europe compte un lieulenanl-colonel et dix lieutenants de moins.

TABLEAi SYNOPTIQUE

DE TOUTES LES TARTIES INTEGRANTES d'un REGIMENT DE LA REINE, EN LE SUPPOSANT D'UN BATAILLON A DIX COMPAGNIES.

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