‹ L'Inde anglaise avant et apráes l'insurrection de 1857 (volume 2)Chapitre 18 sur 38 · DES SOUS-OFFICIERS · texte numérisé non relu

DES SOUS-OFFICIERS

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1 colonel.

2 lieut. -colon.

2 majors.

10 capitaines.

22 lieuten.

1 adjudant.

1 quart maît

1 payeur.

8 enseignes.

1 chirur-maj.

2 aides-major.

1 sergent-major.

1 Serg. quart. -maître.

1 sergent payeur.

1 sergent hospitalier.

1 sergent (chargé de la correspondance).

1 ser^. maître d'école.

1 sergent armurier.

1 sergent chef d'orchestre.

1 sergent tambourmajor.

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Total général

Pour un bataillon en Europe, les compagnies se réduisent à quatre sergents et soixante caporaux et soldats. De mon temps, la dixième compagnie restait en dépot à Chatham, et servait à former les recrues qu'on envoyait aux compagnies de service à mesure que leurs cadres se vidaient, mais cet usage vient d'être aboli et tout est maintenant sous les drapeaux.

La discipline militaire chez les Anglais est en tout point i. 14

différente de la discipline française. Quant au corps d'ofciers, au lieu d'être une monarchie absolue dont le colonel est le despote, c'est une république avec une hiérarchie et une charte constitutionnelle dont les lois sont écrites et immuables. Cette hiérarchie n'existe que sous les armes, devant l'ennemi, sur le champ de manœuvre ou au conseil de guerre; partout ailleurs il y a égalité parfaite entre tous les officiers, depuis le sous-lieutenant jusqu'au lieutenant-colonel. Ils sont tous égaux à titre de gentlemen, car l'uniforme ennoblit, et le titre de gentilhomme est justement considéré comme le premier de tous. Un officier est amené devant le conseil de guerre pour avoir oublié sa qualité de gentilhomme, comme pour avoir manqué à ses devoirs militaires.

Pour créer et entretenir les sentiments d'égalité et de fraternité, il est ordonné par les règlements militaires que tous les officiers d'un même corps qui ne sont point mariés, ou dont les femmes n'habitent pas la garnison, depuis le lieutenant-colonel jusqu'au sous-lieutenant, auront un cercle et une seule table d'hôte en commun (the mess), que je traduirai dorénavant par la masse, sur le système d'un fonds perdu appartenant à la communauté.

Cette masse est un capital flottant, fondé depuis nombre d'années et alimenté de la manière suivante : Tout officier, en entrant au régiment avec le grade de souslieutenant doit commencer par verser dans la caisse commune une somme équivalente à son premier mois de solde. 11 paye en outre sa pension de chaque mois à la table d'hôte : cette pension est la même pour tous les officiers quel que soit leur rang ; elle est déterminée, pour ce qui a rapport à la nourriture, par la consommation générale divisée par le nombre des convives; et

quant aux vins et liqueurs, par la consommation individuelle, plus une taxe de douze pour cent au profit de la masse. Chaque fois qu'un officier est promu à un grade supérieur, il subit encore une fois une retenue semblable d'un mois de solde du nouveau grade, toujours pour enrichir cette masse. En cas de mort, c'est la communauté qui hérite; il en est de même si l'officier permute d'un corps à un autre : les sommes données ne sont jamais rendues, et il devra verser dans la caisse du nouveau corps un mois de solde du grade avec lequel il y entrera; enfin, tout officier présent au corps, en congé ou détaché, subit encore une retenue mensuelle dun jour de solde. Comme le gouvernement exige un certain luxe et une certaine hospitalité de chaque corps d'officiers (par exemple deux grands dîners par an aux généraux chargés des inspections semestrielles, dîners où toutes les autorités de la localité doivent être invitées), il souscrit aussi annuellement à la masse, soit en Angleterre, soit dans l'Inde, pour 25 livres sterling par compagnie, ou 250 livres par régiment. On conçoit que ce fonds social pourra s'accumuler rapidement, et c'est ce qui arrive le plus souvent, mais il peut se rencontrer aussi des causes de diminution, telles qu'une mauvaise administration des capitaux, ce qui est fort rare, des pertes de bagages en temps de guerre, les changements de garnison, le transport du matériel du cercle exclusivement à la charge de la masse. Enfin, sans compter le chapitre des accidents, il y a les dépenses ordinaires, telles que l'entretien d'une magnifique argenterie pour quatre-vingts ou cent couverts, du linge, de la faïence, de la porcelaine, des cristaux et de la coutellerie en proportion; le loyer d'un bâtiment assez vaste pour contenir d'abord la table

d'hôte, plus un salon de lecture et généralement une

salle de billard.

La masse est non-seulement reconnue comme la bourse commune, la propriété inaliénable et incontestable du plus jeune officier comme de son commandant, mais l'administration de cette fortune est élective et doit se renouveler chaque année. Tout le corps d'officiers, réuni en conseil, choisit parmi ses membres un président de masse (qui ne devra jamais être le commandant) et deux secrétaires. Ce président est responsable sur sa fortune privée du placement des capitaux et de la gestion des propriétés mobilières et immobilières appartenant au cercle. Les secrétaires partagent cette responsabilité, mais seulement pour ce qui a rapport à la table d'hôte : l'un ayant le département des vins et liqueurs; l'autre de l'argenterie, bijouterie, lingerie, etc. Tous les six mois ce comité devra présenter ses comptes au corps d'officiers régulièrement assemblé, qui nommera un comité d'examen pour les vérifier. Toute dépense importante, tout projet d'acquisition ou de vente, au delà d'une somme fort minime, exige un nouveau conseil général, et chaque question est décidée à la majorité des votes, chaque officier n'ayant qu'une voix de même valeur. Celui des membres qui est nommé par ses cama • rades à la charge de président de masse n'est point libre do refuser cette responsabilité.

La table d'hôte est considérée comme une parade militaire dont aucun officier ne peut s'absenter, à moins qu'il ne certifie sur lhonneur qu'il s'est rendu à une invitation particulière pour diner dehors, ou pour cause de maladie. Deux officiers par semaine sont chargés à tour de rôle des fonctions de président de table et de

vice-président; ils ne peuvent s'absenter sous aucun prétexte et siègent aux deux extrémités de la table. Le vice-président d'une semaine devient le président de la semaine suivante. Chaque officier à son tour doit subir les inconvénients de ce rôle, commençant par les deux extrémités de la hiérarchie, c'est-à-dire le plus jeune sous-lieutenant siégeant avec le plus ancien officier supérieur (après le commandant qui seul en est excepté) .

Les fonctions de président de table sont très-délicates, d'une grande responsabilité, et propres à former rapidement le jugement et l'aplomb d'un jeune homme. C'est lui qui est chargé du bon ordre et de la discipline morale des convives ; il a seul le droit avec le vice-président de donner des ordres aux nombreux domestiques ; il est de son devoir d'interdire toute conversation qui pourrait interrompre la bonne harmonie; enfin il a le droit de mettre aux arrêts tout officier, quelque soit son grade, même supérieur au sien, qui introduirait le désordre, qui proposerait un duel, ou qui refuserait de se conformer à quelque règlement de la communauté. Je me rappelle avoir eu occasion, n'étant qu'un très-jeune lieutenant, d'envoyer chez eux, aux arrêts, un capitaine et un chef de bataillon qui s'étaient donné un démenti en ma présence pendant que j'étais président de table. Je fis ensuite mon rapport au lieutenant-colonel qui m'approuva et réussit à arranger l'affaire.

On conçoit que l'institution de cette table d'hôte devra avoir d'immenses résultats pour le bien-être physique et moral, les relations amicales, l'esprit de corps du régiment, pour y entretenir les sentiments les plus libéraux, les plus civilisés, et en même temps les plus chevaleresques. «On est solidaire de l'honneur des gens avec

lesquels on s'assied à table chaque jour; on n'y souffrirait pas un fripon : la moindre faute contre l'honneur, commise par un officier de l'armée royale, est punie le soir même à table par un outrage unanime de ses camarades et de ses chefs, le refus de boire avec lui1; » il est dès ce moment expulsé et n'a plus d'autre alternative que d'en appeler au jugement d'un conseil de guerre ou de se résigner à quitter le service.

Ce qui fait encore mieux ressortir les avantages de ce système, c'est la comparaison avec les établissements militaires où il n'existe pas; on a bien essayé d'introduire une organisation à peu près semblable dans l'armée de la Compagnie; mais un si grand nombre des officiers do cette armée est marié ou détaché dans les états-majors ; les régiments sont d'ailleurs si souvent fractionnés, que l'institution de la masse, quand elle n'est pas annulée de fait, y est restée très-imparfaite. Il est très-rare que ces régiments puissent établir une table commune, le nombre des pensionnaires ne suffisant pas aux frais de l'établissement : dès lors rien n'oblige ceux qui ne désirent pas se voir à se rencontrer, si ce n'est sous les armes, aux heures de service. La vie de chacun n'est pas surveillée par l'honneur jaloux des autres. Mais qu'en résulte-t- il en dernier lieu ? une succession de cours martiales que je vois sans cesse convoquées pour juger, non des soldats, mais des officiers prévenus d'escroquerie et quelquefois de crimes honteux dont l'isolement et l'oisiveté ont été les premières causes. Ce scandale est presque inconnu dans l'armée royale.

Une autre conséquence nécessaire du régime que nous

1 Jncquemont.

venons d'exposer, c'est qu'aucune hostilité entre deux officiers ne peut être de longue durée. Effectivement, il faut vider immédiatement la querelle ou l'oublier, car il est impossible de se trouver tous les jours dînant à la même table, mêlés dans la même conversation générale, obligés de se rencontrer à chaque moment de la journée, et de persister longtemps à se bouder : ce serait un supplice insupportable pour les deux parties.

Entre autres règles prescrites dans le code d'instructions pour le président de table, il faut en observer une assez remarquable : il doit interdire tout sujet de conversation ayant rapport à Yécole, c'est-à-dire aux détails pratiques ou lieux communs du métier militaire. La conversation doit rester celle d'un salon, comme il convient à des gentilshommes réunis, c'est-à-dire mondaine ou littéraire, sur les arts ou l'histoire ; c'est tout au plus si l'on peut effleurer les grandes théories de la profession. 11 s'ensuit que chaque officier étudie pour briller à la masse et prépare souvent son éloquence du jour. Il s'ensuit aussi que chacun y gagne sous le rapport du ton, de l'instruction et des manières. C'est une causerie du grand monde, pleine de gaieté franche, piquante, spirituelle, animée.

Je fus immédiatement frappé du contraste de ces relations presque françaises par leur aisance et leur bonhomie avec celles de la société mêlée que nous rencontrions dans le monde. Là je retrouvais tous les défauts du caractère national partout et toujours également détestable par sa vanité, sa roideur, son plat esclavage de la mode. Les qualités extérieures, les dehors physiques recevant et absorbant tous les hommages, tandis que l'esprit, le mérite, ne peuvent s'y faire jour.

Les jeunes gens traitent les vieillards sur le pied d une égalité parfaite que tout le monde approuve ; on justifie ainsi une présomption inouïe. Un polisson échappé du collège porte dans le monde l'assurance d un homme s'il en a la taille. Ne lui demandez ni naturel ni modestie, il en serait honteux comme d'un aveu tacite d'infériorité. Il ricane avec l'âge mûr et la vieillesse, et s'indignerait de leur tutelle délicate et éclairée.

Tous ces vices du tempérament national et de la société anglaise disparaissent au creuset militaire. La camaraderie fait justice de la présomption, la vie intime bannit la morgue, l'esprit chevaleresque met un frein à l'insolence. Ainsi constitué, avec des lois si sages, chaque corps d'officiers forme une société d'élite, école de mœurs et de talents, serre chaude de vives et tendres amitiés capables de résister aux assauts et aux orages du monde. C'est un système simple dans son action, admirable dans ses résultats, auquel je ne trouve rien à comparer, Il n'en est plus de même quand nous venons à parler des rangs secondaires et des relations entre l'officier et le soldat. « C'est un phénomène étrange dans le monde moral qu'une armée anglaise : la majorité, courageuse, violente et dédaignée, se soumettant silencieusement à une faible minorité, qui semble prétendre à ne lui commander que par la force *. »

Entre l'officier et le soldat, il y a une démarcation terrible, un abîme infranchissable : l'officier est un gentleman, le soldat ne l'est pas; l'un tient à l'aristocratie, l'autre à la fange de la populace; l'un est le brahmane et

Jncquemont

AVANT ET APRES h' INSURRECTION. 249

l'autre le paria. Pas im mot de consolation, d'encouragement, d'intérêt ne s'échange entre ces deux classes. Les officiers s'étudient à paraître n'avoir rien de commun avec les hommes auxquels ils commandent. Ils les éloignent par une affectation sans relâche de froideur cruelle, la plus insultante que je connaisse. Cette hauteur fait même partie de la discipline. J'ai vu un sous-lieutenant cassé par un conseil de guerre pour avoir invité et reçu deux sous-officiers à souper avec lui.

Un soldat ne doit jamais, sous aucun prétexte, adresser la parole à un officier ou s'entretenir avec lui que la main au shako, accomplissant le salut militaire, ou debout à la position du soldat sans armes. De son côté, l'officier, quelle que soit son origine, quand même il se serait élevé des rangs (ce qui est extrêmement rare, car il n'y a que deux postes que le sous-officier puisse atteindre : celui d'adjudant, c'est-à-dire lieutenant instructeur ou de quartier-maître): l'officier, dis-je, ne peut un seul instant se départir de sa roideur avec un inférieur, pas même avec son frère, dans le cas que nous venons de supposer. Il serait réprimandé, puni s'il lui serrait la main en public, s'il lui permettait le moindre témoignage de familiarité. Il s'ensuit que peu de sous-officiers désirent parvenir : ce titre de gentleman qui accompagne le grade d'officier leur est trop pesant; il leur faut renoncer à tous leurs anciens camarades, à leurs amitiés de caserne, et qu'obtiennent-ils en échange? une froide politesse de leurs associés aristocrates, qui froisse incessamment leur vanité et leur brise le cœur. S'approchent-ils d'un groupe animé où la conversation paraît gaie et spirituelle, où l'on rit aux éclats, à l'instant le sourire abandonne les lèvres, la conversation tombe, on essaye

d'en recommencer une autre, plus à portée peut-être de leur instruction, mais elle est froide, languissante, et le groupe finit bientôt par se dissoudre. Il n'est point dans le monde de gens dans une position plus fausse, plus isolée, plus malheureuse.

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