‹ L'Inde anglaise avant et apráes l'insurrection de 1857 (volume 2)Chapitre 2 sur 38 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Arrivée à Madras. — Franchir la barre. — Description de Madras ; une pagode; une mosquée. — Société de la capitale; le houkah; la promenade publique; familiarité des oiseaux de proie.

Le 1er mai 187)1, à la pointe du jour, j'avais fini par m'endormir sur une des cages à poulet du navire anglais YAurora, sur lequel je m'étais embarqué, depuis plus de cinq mois, pour aller rejoindre ma famille dans l'Inde. Nous approchions rapidement du terme de notre voyage, lorsque je fus réveillé en sursaut, en entendant des voix qui semblaient sortir de la mer. Regardant pardessus le bord, je vis effectivement deux hommes assis

dans la nier, l'un accroupi, l'autre à cheval sur une espèce de navette très-longue, excessivement étroite, et légèrement creusée à la surface. Chacun tenait une rame avec laquelle il guidait ce fragile esquif comme un animal sur lequel il serait monté : c'était un catimaran. Ces singulières constructions, faites de deux ou trois solives liées ensemble en forme de radeau, franchissent la barre de Madras, quand tout autre bateau y périrait; et les hommes qui les montent s'aventurent ainsi dans l'espoir de gagner peut-être quelques centimes, en vous apportant des lettres de vos amis du rivage, ou en vous vendant des fruits ou du poisson plus ou moins frais. On jeta une corde à l'un des rameurs; le catimaran fut amarré, et mes deux compatriotes, grimpant avec l'agilité de deux singes, furent en un moment sur le pont. C'étaient deux hercules de bronze, nus comme la main, à l'exception d'un langouti, petit chiffon passé entre les jambes. Je fus un peu surpris de cette première apparition et de ce léger costume; plus tard, la couleur des Hindous finit par me paraître un habillement suffisant. Pourvu qu'ils eussent leur langouti, j'avais la même impression que s'ils étaient vêtus de noir, et rien de plus. Mes yeux se tournèrent ensuite du côté de la plage. Le port de Madras, vu de la rade, offre un coup d'œil très-remarquable. La somptuosité des édifices, rehaussée par les effets d'optique, les hauts vérandahs, les toits en terrasses, les colonnades blanches et élancées, se détachent sur un ciel du bleu le plus pur; tout cela, couronné par la masse imposante du fort, le ressac de la mer écumante, qui bondit sur une étendue de côtes à perte de vue, la diversité des embarcations qui sillonnent la surface des eaux, les groupes de figures humai-

lies, noires et affairées, qu'on voit rassemblés ça et Jà sur la plage, tout concourt à frapper vivement le voyageur avide de nouveauté.

Je fus tiré de ma contemplation par l'arrivée de plusieurs schelingues ou massoulahs qui devaient nous conduire à terre : ce sont de grands bateaux sans ponts, simples coquilles de cuir et d'écorce, dans la formation desquelles il n'entre ni clous ni chevilles. Les morceaux sont grossièrement cousus avec du nâro, espèce de chanvre tiré des filaments qui entourent la noix du cocbtier. (l'est dans un de ces balcaux que le voyageur qui veut débarquer à Madras doit tenter, au péril de sa vie, de franchir le ressac, cette formidable barre qui se fait sentir tout le long de la côte du Coromandel, mais ici avec plus de terreur que partout ailleurs. Toute embarcation européenne y périrait en quelques secondes. Je descendis avec le capitaine Owen dans la première schelingue qui se présenta le long du bord. Nous y trouvâmes dix-neuf rameurs, dont un servait de pilote, tenait le gouvernail et dirigeait les mouvements. Il était aussi chef d'orchestre ; car, du moment que les raines plongèrent clans la mer, nos bateliers entonnèrent un délestable chant, mélange de malabar et dliindoustan, sur des airs bizarres et monotones. Les vers sont rimes; le pilote chante le premier vers, et tous le redisent en chœur; puis ils chantent le second, et tous le redisent pareillement.

Bientôt nous approchons de trois lignes parallèles d'écume qui vont successivement mourir en mugissant sur le rivage, mais celle qui se dissout est immédiatement remplacée par une quatrième, en arrière des deux autres, qui se rue du fond de la mer avec un bruit épou-

vantablc sur les pas des précédentes. L'art du nautonier consiste ici à présenter toujours la pointe du bateau perpendiculairement à la ligne qui s'avance : la vague est ainsi coupée et glisse à droite et à gauche, tout en vous couvrant d'écume, puis elle soulève le bateau, qui semble faire la bascule d'abord en avant, puis en arrière. Vous avez jeté un cri, et la première ligne est passée. C'est maintenant que le danger est le plus grand, que le pilote s'agite, crie, trépigne : c'est une pythonisse en fureur. Les rameurs répondent cri pour cri, agitent les rames à tour de bras, tout en regardant en arrière avec terreur : on dirait des diables qui se démènent. C'est qu'il y va de la vie! Regagnerez-vous à temps la perpendiculaire? serez-vous prêt à recevoir l'ennemi sur la pointe ? S'il vous frappe en travers, dans une seconde il ne restera plus de votre esquif que quelques fragments d'écorce et de cuir tournoyant sur l'abîme. Vous avez encore un espoir cependant : voyez-vous à droite et à gauche ces brins de paille dansant dans l'écume, ces intrépides calimarans qui semblent d'ici des pétrels de tempête? Ce sont de hardis plongeurs, prêts à vous repêcher, si les requins toutefois n'ont pas pris les devants. Quatre fois, au moins, vous passez par les mêmes épreuves, vous subissez les mêmes terreurs, et, Dieu aidant, vous venez enfin échouer sur le sable, où vos rameurs vous enlèvent aussitôt dans leurs bras et vous déposent sur le quai, palpitant encore, rendant grâces au ciel, et jurant qu'on ne vous y prendra plus.

Aussitôt notre arrivée, le capitaine me conduisit chez SIM. Arbuthnot, chefs d'une célèbre maison de commerce, où je devais trouver des nouvelles de ma famille. J'appris d'eux, à ma grande surprise, qu'ils étaient mes

tuteurs, et que j'avais entre leurs mains un faible débris de fortune, fragment de l'héritage de mon père. Rassuré par cette planche de salut, je commençai à regarder autour de moi avec moins d'inquiétude et plus d'intelligence. Mes yeux s'arrêtèrent surpris et enchantés sur tous ces objets si nouveaux, si étonnants, si différents de la vieille Europe. C'était enfin la terre vers laquelle tendaient mes vœux depuis ma première jeunesse; j'y étais parvenu à travers tous les obstacles, je la tenais enfin, et cette première victoire faisait battre mon cœur de joie et d'espérance.

« Quel ravissement nouveau, dit Jacqueinont, quel étonnement incrédule n'épfouve-t-on pas quand on descend pour la première fois sur la rive des tropiques ! Quelle impression profonde laisse à jamais dans l'âme d'un homme sensible aux beautés de la nature le premier tableau qu'il a contemplé du inonde équinoxial ! » — « Il y a, dit M. de Ilumboldt, quelque chose de si grand et de si puissant dans l'impression que fait la nature sous le climat des Indes, qu'après un séjour de quelques mois on croit y avoir séjourné une longue suite d'années. Tout, en effet, ici paraît neuf et merveilleux. Au milieu des champs, dans l'épaisseur des forêts, presque tous les souvenirs de l'Europe sont effacés; car c'est la végétation surtout qui détermine le caractère du paysage ; c'est elle qui agit sur notre imagination par sa masse, le contraste de ses formes et l'éclat de ses couleurs. Plus les impressions sont fortes et neuves, plus elles affaiblissent les impressions antérieures. La force leur donne l'apparence de la durée; sous le beau ciel du Midi, la lumière et la magie des couleurs aériennes embellissent une terre presque dénuée de végétaux. Le so-

leil n'éclaire pas seulement, il colore les objets, il les enveloppe d'une vapeur légère, qui , sans altérer la transparence de l'air, rend les teintes plus harmonieuses, adoucit les effets de la lumière, et répand dans la nature le calme qui se reflète dans notre âme. »

Après avoir pris ma part d'un somptueux déjeuner, où je fus initié aux mets et aux fruits parfumés de l'Inde, j'appris de mes généreux tuteurs qu'en attendant que tout fût prêt pour le voyage de Pondichéry, où je devais trouver une de mes sœurs, je recevrais l'hospitalité dans une magnifique villa qu'ils occupaient alors dans la campagne de Madras. Effectivement, après une heure délicieusement employée à contempler, de la fenêtre ouverte à la brise, la barre, les vaisseaux dans la rade, le mouvement du port, on nous annonça que le cabriolet nous attendait. J'y montai avec M. Edouard Arbuthnot, et, pour la première fois, je volai à travers les avenues de ma ville natale.

Divisée en deux parties distinctes, la ville blanche et la ville noire, l'aspect de Madras est irrégulier et singulièrement bizarre. C'est l'Europe et l'Asie séparées par une esplanade. Des casernes, des maisons à toits plats, dans le genre espagnol, la plupart entourées de petits jardins et séparées par de belles rues ombragées de grands arbres; un palais, plusieurs églises, quelques bâtiments construits sur les plus beaux modèles de l'architecture grecque; enfin, une noble forteresse avec ses glacis, ses embrasures, ses canons, un murmure de vagues qui résonne dans toute l'atmosphère et qui vous suit en s'affaiblissant jusqu'à près d'une lieue : voilà la ville blanche. Puis un immense village où la ville fourmille, des huttes de boue entassées les unes sur les au-

très, des minarets, des pagodes, des mosquées : ici, tout un quartier dans le genre portugais; ailleurs, une maison isolée parmi les huttes, couverte en tuiles, mais bâtie d'un seul étage et peinte en bandes verticales de diverses couleurs ; au-dessus, des cocotiers élançant leurs gerbes empanachées, le tamarin, le pipuel, le figuier sacré s'appuyant à terre par vingt troncs vigoureux, formant des voûtes et secouant de ses vastes rameaux l'ombre, la fraîcheur, le sommeil; un peuple bronzé qui remue, qui dort, qui travaille, qui fume, qui fait ses ablutions ; tout cela au milieu de la rue : voilà la ville noire. Enfin, des avenues à perte de vue, larges, plantées des plus beaux arbres et bordées de ces magnifiques habitations, de cette longue suite de palais, doriques, ioniques, corinthiens, ces temples d'Athènes qu'une belle pelouse, ornée de bosquets et de fleurs, met à l'abri du bruit et de la poussière : voilà the Gardens, la délicieuse campagne de Madras.

La villa occupée par MM. Arbuthnot est célèbre entre les plus belles des environs. J'y trouvai installée toute une colonie d'oiseaux de passage tels que moi. C'étaient de nouveaux débarqués, des clients qui ne faisaient qu'une halte à Madras en se rendant d'une station indienne à une autre; des malades qui étaient venus chercher les brises salutaires de la mer. C'était un petit caravansérail où chacun avait à sa disposition, outre le salon commun, chambre à coucher, chambre de bain séparée, deux ou trois domestiques toujours prêts à paraître, comme les serviteurs de la Lampe merveilleuse, et toujours prêts à vous offrir tout ce que vous pouviez demander : vins, fruits succulents, café, liqueurs, l'humble cigare, le suave narghillé ou le léger gourgouri. Les cours

étaient remplies, les pelouses étaient couvertes des chevaux, des tentes, des serviteurs de tous ces hôtes si royalement reçus. Hélas ! cet âge d'or ne pouvait durer ! Ma résidence dans flnde a été assez longue pour voir son déclin. Les profits du commerce ne sont plus suffisants pour soutenir celte hospitalité gigantesque, et puis les bonnes traditions se négligent et se perdent à mesure que les communautés augmentent.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à mon dernier retour à Madras, en janvier 1840, je fus attristé du changement survenu dans les relations sociales. Les saints, comme on les appelle dans le pays, se sont répandus comme une lèpre sur toute la société. Le méthodisme, c'est-à-dire un fanatisme sombre, excusable quand il est sincère, mais odieux quand c'est un masque hypocrite pour l'avarice ou l'ambition, a tout envahi. Les commerçants, les hauts fonctionnaires civils et militaires, qui désirent économiser la presque totalité de leurs profits ou de leurs énormes appointements, le prennent assez volontiers pour se soustraire à l'obligation de contribuer aux plaisirs de la communauté et se refuser à une hospitalité ruineuse, autrefois presque exigée d'eux. Au lieu de dîners et de bals qui leur coûtaient beaucoup, ils donnent aujourd'hui des sermons qui ne leur coûtent rien. Les jeunes gens qui veulent parvenir prennent aussi le même masque, qui leur sied plus mal encore, afin de plaire aux puissants et en obtenir des places; de sorte qu'en ce moment, à Madras, si l'on n'y prend bien garde, une invitation à dîner ou même à une soirée est un vrai guet-apens. Immédiatement après le repas ou avant les rafraîchissements, le maître de la maison vous fait acheter ou expier vos plaisirs en vous retenant au moins une heure sur

vos genoux, tandis qu'il débite un sermon sous forme de prière, avec le récitatif nasal des têtes rondes du temps de Cromwell. Dans mes visites précédentes à Madras, j'avais cru pouvoir me plaindre de ce que les Anglais ne parlaient pas; mais, comme le père de la muette, dans le Médecin malgré lui, j'avoue que je préférais leur silence d'autrefois à leurs rapsodies d'aujourd'hui, et les aurais volontiers rendus muets comme ci-devant.

Pour porter un dernier coup aux vieilles traditions d'hospitalité, les habitants des présidences ont eu recours à un moyen assez adroit : l'établissement d'un club ou cercle où tout étranger, tout nouveau débarqué, tout voyageur de l'intérieur, peut s'abonner et trouver, à ses propres frais, bon gîte et bonne table. Toutefois ces changements peu gracieux ne se font encore sentir que dans les capitales ; partout ailleurs, dans l'intérieur du pays, l'hospitalité est encore la même. C'est encore un glorieux pays où le cœur est chaud comme le soleil. j

Pour en revenir à la villa Arbuthnot, nous entrâmes par un superbe escalier à double rampe, terminé par un portique grec dont l'élégante colonnade se prolongeait tout autour de l'habitation, formant une galerie couverte ou vérandah. Cette galerie en supportait une autre toute symétrique, mais plus légère, qui entourait les appartements supérieurs. Je fus d'abord conduit dans un vaste salon octogone, ayant huit portes ou fenêlres descendant jusqu'à terre, et toutes fournies de jalousies à travers lesquelles la brise de mer soufflait délicieusement. Un divan occupait le centre de la chambre, et, sur deux côtés parallèles, deux sofas se faisaient vis-à-vis. Du reste, très-peu de meubles, dont on évite autant qu'on

peut l'usage dans ce pays à cause du nombre d'insectes et surtout de moustiques qu'ils attirent.

Après une simple formule d'introduction aux personnages rassemblés au salon, j'obtins la permission de me retirer dans l'appartement qui m'était destiné. Je le trouvai composé d'un salon, d'une chambre à coucher et d'une salle de bain. Les cinq ou six fenêtres commandaient dans le lointain une vue délicieuse de la rivière Addjaar et de toute la contrée voisine, tandis qu'immédiatement au-dessous un parterre étalait des trésors de roses, de géraniums, de myrtes, de tubéreuses, dont l'air était embaumé. Le centre, ou plutôt la moitié de la chambre à coucher, était occupé par un immense lit carré ayant huit pieds de côté et trois pieds au-dessus du sol. Sur la sangle reposait un matelas extrêmement dur, et, au lieu de draps et de couvertures, une natte de paille blanche de la plus délicieuse finesse. Un rideau de gaze verte, léger et transparent, faisait le tour entier du lit et devait protéger le dormeur contre les moustiques. Une table de toilette, fournie de tous les objets indispensables à la propreté la plus raffinée, un fauteuil, quelques chaises et un secrétaire complétaient l'ameublement. Mes ablutions terminées, je sentis le besoin de me recueillir. Il fallait écrire à mes sœurs, les prévenir de l'arrivée d'un frère dont l'existence n'avait été jusqu'alors qu'un rêve, qui venait leur demander peut-être une longue hospitalité, et qui n'avait plus d'autre patrie que la terre où il venait d'aborder et où il s'était condamné à tailler son avenir.

J'étais absorbé depuis quelques heures dans cette occupation, quand mon attention fut soudainement réveillée par un petit cri perçant qui semblait s'élever de la table

même où j'écrivais. En levant les yeux, j'aperçus deux petits écureuils qui venaient d'entrer par une des fenêtres ouvertes. (C'est une espèce grise plus petite que la nôtre et marquée de trois raies noires sur le dos.) Ils avaient une querelle à vider, et ma table servait de champ de bataille. Après quelques secondes de combat, ils traversèrent la chambre en se poursuivant et disparurent par une fenêtre. Cet incident me fit jeter les yeux tout autour de l'appartement, et je fus surpris du nombre d'insectes et de reptiles de toute espèce qui partageaient avec moi la jouissance des localités. Des lézards de toutes formes et de toutes couleurs bruissaient, couraient, sur toutes les murailles et sur le plafond, à la chasse aux mouches; les écureuils ne faisaient qu'entrer et sortir; ils se considéraient comme tout à fait chez eux; quelquefois une grosse araignée tarentule traversait rapidement le plancher; enfin des bourdons, des guêpes, des moustiques, chantaient en chœur sur tous les tons. Je conservai longtemps mon préjugé européen contre ce mélange de société ; mais , après quelques années de séjour dans l'Inde, on finit par s'habituer à toute cette vie qui fourmille et bourdonne autour de vous, comme on s'habitue en Europe au tapage bien plus fatigant d'un canari dans le coin de la chambre.

Je trouvai que les préparatifs pour le voyage de Pondichéry demandaient trois jours : tout en regrettant ce délai, je me proposai d'en profiter le mieux possible pour explorer Madras, pour commencer l'étude de cette grande mosaïque de l'Inde, pour bien saisir ces mœurs bizarres, ces couleurs locales si tranchées parmi le peuple conquérant comme parmi les races conquises. Je commençai mes observations le soir même à table : c'est

l'heure où l'Anglais se montre le plus communicatif et paraît le plus à son avantage ; il puise momentanément dans son verre une bonhomie étrangère à sa nature.

Les maisons de ces princes marchands de Madras et de Calcutta présentent, quand on les éclaire pour le repas du soir, un spectacle d'un grandiose et d'un éclat extraordinaires. Les salles offrent toujours les plus nobles dimensions. 11 faut de l'air dans ce climat brûlant; aussi le plafond s'élève, toutes les portes sont ouvertes, voilées seulement de rideaux de gaze ou d'un léger tissu de bambous pour en défendre l'entrée aux chauves-souris, qui prennent possession de l'atmosphère au coucher du soleil. Les murs sont généralement de stuc blanc, fait avec des coquillages piles, d'un reflet admirable. De distance en distance, des candélabres à plusieurs branches sont adaptés à la muraille, supportant des lampes de verre où brûle de l'huile de noix de cocos, et d'où s'échappent dans tout l'appartement des torrents de lumière. Les planchers sont couverts de nattes de rotins de Calcutta, fines, luisantes et polies, qu'un pied novice n'aime point à fouler, mais qui paraissent plus tard délicieuses par leur fraîcheur. Le rare ameublement est delà plus somplueuse élégance; la variété et le nombre des domestiques, leur r.ir grave et respectueux, donnent une telle dignité à ces demeures, que vous vous croiriez dans un palais.

Entrez dans la salle à manger : la table est écrasée sous le poids des viandes, tandis que, suspendu à quelques pieds au-dessus, un énorme et massif écran oscille comme un balancier : c'est le punkah. Jusqu'à l'arrivée des convives, son mouvement est presque imperceptible; mais, du moment qu'on est assis, un serviteur le met en branle. L'atmosphère, ainsi déplacée, vient baigner vos

tempes, prévient la sueur, ou l'enlève à mesure qu elle se forme. C'est un immense soulagement, après la fatigue d'avoir marché d'un appartement à un autre, et quelques moments passés hors de son influence vous la font encore mieux apprécier; aussi vous le retrouvez dans presque toutes les pièces, car c'est ici un meuble indispensable. Derrière chaque chaise se tient un domestique en turban, à barbe et moustaches épaisses, les bras croisés sur la poitrine. Il les ouvre, dès que vous êtes assis, pour vous pousser plus près de la table, pour déployer et étendre votre serviette sur vos genoux, service très-nécessaire, car vous n'en auriez pas le courage.

Sur la table, des bougies brûlent dans des cloches de verre de la plus grande beauté. Des cloches sont renversées et adaptées à des chandeliers; la partie évasée qui est au-dessus est fermée par un couvercle percé à jour qui protège la flamme contre le vent du punkah. Près de chaque convive est un assemblage de verres de différentes grandeurs destinés à différentes espèces de vins. Chaque verre est couvert d'un petit chapeau chinois en argent, précaution indispensable contre les mouches et les insectes, car vous verrez quelquefois une nuée de sauterelles ou de fourmis ailées s'abattre sur la table et tout souiller en un instant. Chacun mange dans une assiette à double fond, où l'on entretient de l'eau chaude, probablement parce qu'on n'a pas assez d'appétit pour supporter la vue d'une sauce refroidie; et cependant on quittera la table l'estomac surchargé, séduit de plat en plat par les épices dont tout est assaisonné.

Vers la fin du dîner, on voit arriver le houkah, qui attire aussitôt l'attention de l'étranger par son élégance et par le glouglou que produit l'air en passant au travers de

l'eau, Les fumeurs ont un domestique nommé houkabadar, dont le seul emploi est d'entretenir et de porter cet appareil partout où leur maître va dîner. Il se compose d'une énorme cloche de métal incrusté, ou plus souvent de cristal, à moitié remplie d'eau; à cette cloche s'adaptent très exactement deux tuyaux, l'un droit, qui supporte un récipient en argent, l'autre flexible, qui traîne jusqu'à la chaise du fumeur, le long d'un petit tapis trèsétroit, sur l'extrémité arrondie duquel repose la cloche. Le tuyau flexible est une longue spirale de fil de fer dans une écorce de bouleau recouverte de soie ou d'étoffe précieuse; il est terminé par un bec d'or ou d'argent richement ciselé.

Avant de fumer, cm verse toujours un peu d'eau de rose dans le tuyau. Le godauk, espèce de pâte sèche que l'on fume, se compose de feuilles de roses, de sucre candi, d'opium et de pommes sauvages desséchées; il y entre peu ou point de tabac. Cette composition ne brûlerait pas seule; on est obligé d'en entretenir la combustion au moyen de plusieurs boules composées de poussière de charbon et de farine de riz qui brûlent d'ellesmêmes avec ardeur quand on les a une fois allumées, et dont on couvre la surface du godauk. Si le chillum (ou la charge du houkah) est bien préparé, il exhale un parfum aromatique qui serait peut-être trop fort en Europe, dans nos appartements fermés; mais, dans les vastes salons de Flnde, sous la ventilation du punkah, les sens en sont délicieusement affectés.

C'est la seule manière de fumer qui soit permise à table : elle est non-seulement reçue, mais il n'est pas extraordinaire de voir une dame accepter le bec du tuyau de son voisin pour en aspirer quelques bouffées. Les

femmes indigènes, depuis la princesse jusqu'à l'esclave, passent leur vie à fumer, avec les seules interruptions du sommeil, de la toilette, de la prière et des repas. L'habitude du houkah devient toujours une passion : c'est un besoin sans cesse renaissant, qu'il faut satisfaire au réveil, après le déjeuner, après le repas du jour, après le repas du soir; il le faut encore pour s'endormir : c'est aussi la plus enivrante des jouissances.

Au dîner succède une soirée sans conversation générale ou même particulière, très-courte et pourtant trop longue. Le café pris, tout le monde se retire à dix heures, car les Anglais ne savent pas causer, ils se parlent quand ils ont quelque chose à se dire, mais ne cherchent jamais à trouver en dehors de la vie matérielle ou de la politique, qu'on n'aborde que rarement, un sujet sur lequel l'esprit puisse s'exercer par une discussion gracieuse. La conversation est un fruit éminemment français.

Le lendemain, avant le lever du soleil, je fis une longue excursion dans la ville noire. 11 me tardait de voir de près cette grande fourmilière humaine que la veille je n'avais fait qu'apercevoir en courant, d'assister à sa vie intime, de la surprendre à son lever. J'étais impatient de savoir aussi ce que c'était qu'une mosquée et une pagode, choses dont j'avais lu bien des descriptions, mais dont je n'avais aucune idée bien définie.

A cette heure avancée, une grande partie de la population, les pauvres de toutes les classes, artisans, manœuvres, journaliers, dormaient encore en plein air, sur des nattes, et plus généralement sur la terre nue, chacun devant la porte de sa maison. Le turban sert d'oreiller aux hommes, les tresses de leurs cheveux aux femmes.

Chacun dort la figure couverte d'un coin de son vêtement : c'est pour se garantir de la rosée et des insectes. Le mari et la femme sont enveloppés dans la même pièce de toile, qui sert pendant le jour de jupon à la femme et pendant la nuit de couverture à tous les deux. Quelquefois deux ou trois couples des deux sexes, différentes générations d'une même famille, sont ainsi rangées côte à côte. A mesure que la matinée s'avance, ces corps inclinés se relèvent, se dépouillent de leurs linceuls, la toilette commence; elle se fait en plein air. La femme va chercher de l'eau qu'elle verse sur la tète et les épaules du mari accroupi; elle le lave, le frotte, huilera quelquefois tout son corps, peignera et tressera ses cheveux, toujours très-longs, mais souvent réduits à une seule touffe au sommet de la tête; enfin, selon qu'il sera sectateur de Brahma, de Vichnou ou de Schiva, elle tracera sur son front différentes lignes verticales ou horizontales, Manches, jaunes et rouges, de couleurs extrêmement vives et éclatantes, qui doivent indiquer sa caste.

Cette opération terminée, le seigneur et maître s'accroupit comme un singe sur le seuil de sa maison, et fume gravement son houkah. La femme, ou plutôt les femmes, car il en a généralement plusieurs, avant de s'occuper de leur propre toilette, balayent la maison et la partie de la rue qui a servi de chambre à coucher; puis elles l'arrosent et badigeonnent les murailles de bouse de vache délayée avec de l'eau. Il y a un double motif pour cet usage : la vache est un animal sacré ; cette eau est donc leur eau bénite; et puis une raison de salubrité, cette préparation détruisant les miasmes et les insectes.

Au milieu, au-dessus de ces groupes, devant le seuil

de chaque maison, le cocotier s'élance, le figuier sacré élève sa noble cime, les élégants mimoses penchent leur feuillage léger. Quelle richesse I quelle beauté de la nature ! quelle misère ! quelle pauvreté des hommes ! Les enfants des deux sexes se roulent, se traînent, sans que personne s'en occupe, ou courent tout nus jusqu'à l'âge de neuf ou dix ans ; on les voit jouer entre eux, mais avec beaucoup de flegme, sans rire, sans se battre. Presque tous ont un ventre énorme qui vient du riz dont ils sont gonflés ; tous ont de lourds bracelets d'argent aux bras et aux jambes. Ils sont craintifs comme des animaux sauvages, et se sauvent en criant à la vue d'un étranger. Enfin le canon se fait entendre , c'est celui du fort Saint George qui proclame que le disque du soleil va paraître. Au même instant des voix sonores retentissent dans l'air. Du haut de chaque mosquée, le muezzin appelle les croyants à l'azan (la prière) par la formule bien connue ;

La Allah il nllah, Mahommcd Russoul oullah !

(( Il n'y a d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. » Je m'avançai parmi les fidèles vers la mosquée la plus voisine. Elle m'offrit le type simple et primitif de ce genre d'édifices religieux circonscrit dans le plan accoutumé. Une grande cour carrée ou piazza, avec une galerie intérieure élevée de quelques degrés, qui règne sur trois des côtés ; un bassin au milieu pour les ablutions, préliminaire oblige de la prière ; et, en face de la porte, le temple lui-même, vaisseau considérable porté sur des colonnes, et dont le toit en terrasse est surmonté d'une énorme coupole renflée, flanquée de deux plus

petites. Ce vaisseau est une salle en maçonnerie, rectangulaire, dont la plus grande longueur est construite perpendiculairement à la ligne qui mènerait du centre du bassin d'ablutions à lakaaba, tombeau du prophète à Médine. Il manque à ce rectangle une muraille : c'est qu'il reste ouvert du côté qui permet aux fidèles d'avoir, pendant leur adoration, le visage tourné vers le saint lieu. Aux deux coins extérieurs de la façade de cet édifice s'élèvent deux piliers (en arabe mincir), d'où vient notre mot minaret. Un de ces minars est creux et contient un escalier tournant qui mène à la plate-forme servant de toit à la mosquée. Cette plate-forme est entourée d'un parapet en style mauresque, plus ou moins richement travaillé, mais toujours d'un goût très-pur. Les minars se prolongent au-dessus de la terrasse et du parapet, s'arrondissent en globe, se resserrent pour s'arrondir encore, toujours en diminuant, et finir en pointe. Ces deux colonnes, sveltes et gracieuses, forment toujours un point charmant dans le* paysage.

Les pagodes ont aussi un type commun : c'est un petit temple carré, en forme de mitre , ou plutôt une pyramide quadrangulaire tronquée, à toit plat, avec six chapelles de côté. Chacun des plans inclinés de cette pyramide est richement sculpté en relief. C'est une série de figures et de groupes bizarres, souvent de la plus révoltante indécence, où le lingam prédomine toujours. Généralement devant ces pagodes sont bâtis des gauths ou degrés par où les Hindous descendent jusqu'au bord de la rivière ou du puits sacré près duquel le temple est bâti, et où ils doivent se purifier de leurs souillures physiques et morales avant d'adresser leurs prières à la Divinité. Dans ce cas, les brahmanes font de ces eaux ré-

génératrices une source de revenus par les contributions qu'ils lèvent sur les pénitents. Vous voyez toujours dans le voisinage du gauth quelques-uns de ces malheureux fanatiques étendus dans la poussière, couverts de cendres, et faisant amende honorable pour leurs péchés par la saleté la plus repoussante.

Après une promenade des plus intéressantes, pleine de sensations toutes neuves, j'eus quelque peine à retrouver la route de la villa, où je rentrai à neuf heures du matin. Je fus aussitôt saisi par des naokars, ou domestiques de mon hôte, entre les mains desquels il me fallut renoncer à mon ancienne pudeur sur les mystères de la toilette. Malgré ma résistance, je fus déshabillé en unclind'œil, baigné, frotté, massé, et finalement habillé de vêtements blancs qu'on avait eu la bonté de me fournir. Encore tout abasourdi de cette manipulation générale, je me trouvai attablé devant un véritable déjeuner anglo-hindou. Du poisson excellent, du riz, du cary, des œufs, du pain blanc, du pain bis, des moffins, des rôties, couvraient la table. La théière anglaise occupait, comme toujours, la place d'honneur devant le maître hospitalier, mais fournissait à nos libations une liqueur bien autrement aromatique que l'infusion de la feuille dégénérée qui arrive jusqu'à nos climats du Nord. Le café, au contraire, ne paraissait point sur la table; on le présentait timidement par-dessus l'épaule, dans de trèspetites tasses qui semblaient un aveu de sa médiocrité. C'est que, effectivement, il est toujours détestable chez les Anglais; on dirait de la suie délayée dans de l'eau chaude. L'eau et le beurre avaient été refroidis avec du salpêtre. Il y avait enfin à manger pour deux fois notre nombre : le surplus devait être en pure perte, au profit

des corbeaux et des jackals, car rien au monde ne déciderait les domestiques à y toucher.

La conversation roula sur un seul sujet , le même que j'ai retrouvé à presque toutes les tables pendant neuf ans et demi de séjour : la misère de l'époque et l'impossibilité de faire une fortune rapide, comme au bon vieux temps où Y arbre aux roupies, c'est-à-dire l'arbre delà fortune, n'ayant pas été si souvent secoué, versait à la première étreinte une pluie d'or sur la tête des aventuriers de l'Europe. A les entendre, c'était à peine si l'on pouvait vivre. Mais qu'est-ce que vivre, comme dit Jacquemont? « C'est avoir un cheval de selle, un cabriolet, une maison pour soi seul, une maîtresse indienne, le moyen de boire une bouteille de vin par jour, une ou deux bouteilles de bière, enfin de ne boire d'autre eau que l'eau de Sellz. Du reste, il va sans dire que, dans un climat si chaud, il faut un nombreux domestique ; il faut changer trois ou quatre fois de linge par jour, et l'entretien et le blanchissage d'une si énorme quantité de vêtements sont dispendieux.

« Tous les Anglais qui viennent dans l'Inde estiment qu ils font par là un énorme sacrifice, et qu'ils ont droit aux plus fortes indemnités. Dans aucune autre partie du monde ils n'ont les mêmes prétentions à la richesse, à l'opulence. Cette confiante ambition de fortune, chez bien des gens auxquels leur nullité ne donne vraiment que peu de droits ou ne laisse que très-peu de chances, a quelque chose d'impertinent. » Elle est cependant peutêtre utile par les efforts qu'elle détermine souvent chez les individus pour s'élever d'une position médiocre à une meilleure. Une pareille disposition ne doit pas être favorable au bonheur des individus, mais elle doit doubler l'énergie d'une nation.

AVANT ET APRES L'INSURRECTION. 2i

Le déjeuner fini, arrivent les houkabadars ; chacun d'eux déploie derrière son maître le petit tapis accoutumé, pose religieusement le houkah dessus, et en présente le tube. A partir de ce moment vous êtes condamné à regretter même la monotone conversation qui a précédé. Trois fois heureux si vous tombez parmi des sportsmen, et si cette conversation, jetant encore une dernière flamme, se ranime quelques instants avec les chiens et les chevaux; mais cette lueur expire à son tour dans la fumée et le râle des houkahs. Chaque convive s'établit séparément dans le coin d'un sofa ou sur une chaise longue, les pieds sur un tabouret, souvent même sur la table; puis, les yeux à demi fermés, la tête appesantie, il lit, sans trop les comprendre, les pages d'un roman ou d'un journal, jusqu'à ce que, son chillum étant épuisé, le tuyau s'échappe de sa main pour tomber dans celle du houkabadar qui le guette et enlève l'appareil à pas de chat, tandis que son maître reste plongé pour une heure ou deux dans le plus doux sommeil.

Le séjour de Madras, comme celui de Bombay et de Calcutta, est détestable pour les jeunes gens. Il est fort à regretter que ce soit au milieu des extravagances ruineuses de la capitale qu'ils doivent recevoir leur première initiation à la vie indienne. C'est là que se forment leurs idées sur l'existence à laquelle les Européens ont droit dans l'Inde, et c'est là que se décide l'avenir misérable d'un grand nombre d'entre eux, qui se jettent éperdument dans la voie des dettes, sur laquelle il n'y a plus de retour. Le gouvernement a bien cherché à corriger cet inconvénient en plaçant les jeunes cadets, aussitôt leur débarquement, sous la tutelle d'un officier expérimenté, qui est censé remplir envers eux les fonctions

de précepteur, et ne doit point les perdre de vue jusqu'à leur expédition pour la station où leur régiment peut se trouver cantonné. Malheureusement, c'est un personnage maladif et morose, qui ne peut plus se prêter à leur gaieté, et qui a autant d'éloigné ment pour leur société qu'ils en peuvent avoir pour la sienne. La conséquence est qu'il leur laisse le plus souvent une liberté toujours dangereuse, dont ils ne manquent pas d'abuser de manière à compromettre leur santé ou leur fortune.

Possédant encore mon énergie européenne, je consacrai ce jour aux affaires et à l'hindoustanie, étude que j'avais déjà commencée à bord du vaisseau. Vers les six heures, M. Edouard Arbuthnot vint m'offrir de raccompagner dans son cabriolet sur le Cours ou promenade publique qui s'étend sur une grève délicieuse le long de l'esplanade, et jusqu'au bord delà mer entre le fort et la ville noire. C'est ici que chaque soir toute la société de Madras et des environs vient se passer en revue et faire le plus stupide de tous les manèges II est impossible de rien concevoir de plus pbt et de plus monotone. « Une centaine de voitures, presque toutes européennes, des calèches découvertes et des boggeys y paraissent à la file les uns des autres. Les voitures à deux chevaux sont conduites par des cochers indiens vêtus de blanc. Derrière courent, en s'accrochant aux ressorts, deux misérables valets d'écurie que l'on appelle saices ou ghorewalas. Ils tiennent en main un époussetoir de crin pour chasser les mouches qui tourmentent les chevaux, et se tiennent prêts à tenir ceux-ci par la bride quand la voiture s'arrête. Ce sont des hommes en habit noir ou en veste blanche que vous voyez dans les carrosses; ils appartiennent au service civil, qui est richement payé; le

boggey est l'attribut des militaires en habit rouge et des topas ou sang-mêlés. Les cavaliers sont nombreux; ils galopent régulièrement pendant deux heures seuls ou deux à deux. Ce n'est que le matin que les femmes vont à cheval. » (Jacquemont.) La présence de quelques natifs dans cette mêlée ne la rend pas plus pittoresque, car ils ont dépouillé leur nature pour singer les Européens.

Pendant une demi-heure tout au plus, il y a assez de lumière pour reconnaître les figures de vos connaissances. Point de crépuscule, comme dans nos jours d'été; un instant après le coucher du soleil, il y a obscurité profonde. Une fois arrivés sur le Cours, chevaux et voitures se suivent au pas; on cherche à aller au-devant de l'air, à le froisser à défaut de brise. Le nouveau débarqué est étonné du nombre de dames en grande toilette du soir, même dans les boggey s et voitures ouvertes. Cela tient à l'excessive chaleur, et puis c'est qu'on ne quitte le Cours qu'à huit heures pour le dîner, et il faut y briller; la toilette a donc nécessairement précédé la promenade. Ce qui vous frappe aussi, c'est la pâleur des femmes et leur air de langueur. Voyez-la passer, cette jeune mère anglo-indienne : avec quel air d'ennui et de lassitude elle se renverse dans le coin de sa voilure. Les pieds sur la banquette de devant, si c'est une calèche, sur le splashboard, si c'est un boggey, elle est couchée comme sur un sofa; elle ne se soulève môme pas pour regarder la carriole palanquin à quatre roues, traînée par deux énormes bœufs, le tonjon ou le palanquin dans lequel on promène ses enfants; c'est à peine si elle sourit à son aîné, ce petit garçon que vous voyez là-bas monté sur un poney, escorté par deux ou trois domestiques à pied. Ne cherchez plus de roses sur les joues ni sur les

lèvres de toutes ces femmes, elles sont blanches comme leurs robes de mousseline légère : on dirait des fantômes qui passent, revêtus du costume des vivants.

Dans les premiers temps de mon séjour dans l'Inde, je trouvai les moustiques un véritable tourment. Les pieds, la figure, les mains, incessamment attaqués, vous tiennent dans un état d'irritation continuelle. C'est exactement la fable du Lion et du Moucheron. La piqûre ne serait encore rien si votre ennemi vous poignardait en silence; mais il y a de quoi épuiser la patience d'un saint d'entendre ce maudit insecte bourdonnant dans votre oreille pendant une demi-heure, et préludant à vos tortures en publiant à son de trompe qu'il va vous piquer, tandis que vous n'avez aucun moyen de l'en empocher. Heureusement que ce tourment n'est pas de très-longue durée. Au bout de quelques mois, je ne sais si le sang est moins pur ou si la peau s'endurcit, mais leurs attaques sont moins fréquentes ou plus supportables.

Le matin du troisième jour je fus réveillé par les cris perçants de quelques centaines de corbeaux perchés sur les arbres au-dessous de ma fenêtre. Je me levai pour connaître la cause de débats aussi furieux. C'était un de la bande qui paraissait avoir une attaque : il avait sans doute trop bien diné. Mais, quelle qu'en fût la cause, ses confrères étaient décidés à abréger ses souffrances par la mort, et on le tuait en famille. Le corbeau de l'Inde attaque tout être qui souffre et qui ne peut se défendre, quelle que so'.t son espèce, même la sienne. Il s'abattra sur le dos d'un buffle malade ou écorché, et déchirera sa chair pendant que ranimai marche encore. Le nombre de ces oiseaux est inconcevable, surtout le long de la cote, à Madras, à l'ondichéry, à Calcutta. Leur insolence

AVANT ET APRÈS L'INSUÎiRECTlON. Su

est telle, qu'ils enlèveront un morceau de gâteau des mains d'un enfant, malgré ses cris. Les éperviers et les milans rivalisent de familiarité avec eux. Quand on portait dans les casernes la viande du soldat, ils s'abattaient sur les paniers et emportaient toujours quelques morceaux. Tous ces oiseaux de proie étant extrêmement utiles dans un pays où la décomposition est si rapide, les hommes ne leur font point la guerre; ils sont même protégés par toutes les lois possibles. De là leur accroissement et leur audace.

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