CHAPITRE II
Le palanquin. — Sadras. — Pondichéry.
Cependant, par les soins de mes hôtes, tous les préparatifs étaient terminés pour mon premier voyage dans l'Inde, celui qui devait m* amener à Pondichéry, au sein de nia famille. Après un dîner d'adieux, où je pris congé, non sans une véritable émotion, de l'excellente famille Arbuthnot, je trouvai tout mon équipage de route assemblé sous le portique de la villa. La principale pièce de mon attirail de voyage ne ressemblait pas mal, par sa forme, à une bière : c'était une chaise ou plutôt une boite à porteurs, connue sous le nom de palanquin, construite plutôt pour se coucher que pour s'asseoir, de manière à rendre la position inclinée la plus confortable possible. Elle était pourvue de panneaux à châssis servant à la fois de portes et de fenêtres, s'ouvrant latéralement. Il serait difficile d'imaginer, sans avoir soi-même
voyagé dans l'Inde, toutes les ressources et tout le confortable que l'invention et l'expérience combinées sont parvenues à attacher à cette petite maison ambulante Pour rindien, c'est la coquille de l'escargot ; il a matérialisé la phrase du philosophe : ornnia mecum porto. Encore ce n'est pas lui qui la porte. Des tiroirs fixés audessus de vos pieds, dans les parois latérales, servent à la fois de caisse et de buffet, de secrétaire et de bibliothèque; au-dessus, c'est une console, c'est un magasin, c'est un garde-manger : tout s'y trouve , depuis la théière jusqu'à la cave aux liqueurs. Sur la voûte extérieure du plafond est une lourde malle qui contient toute votre garde-robe ; intérieurement ce sont des filets pour suspendre les objets fragiles; votre oreiller vous sépare du grenier à linge, par lequel il est supporté; -enfin, à vos côtés, entre le matelas couvert de maroquin rouge sur lequel vous reposez, et le jonc qui compose le cadre, vous avez tout un arsenal, fusil, sabre et pistolets.
Aux deux extrémités du palanquin sont adaptés deux forts bambous, solidement enchâssés dans un système de fil de fer, correspondant avec toutes les parties de la machine. Ainsi chargée, elle pèse au moins cent kilogrammes, sans compter le poids du voyageur. Près du palanquin de voyage figurent toujours au moins deux paires de paniers en rotin ronds et couverts, très-larges, connus sous le nom de petarahs : c'est la cuisine, la cave et la boulangerie, qui doivent aussi vous accompagner. Ces paniers sont assortis par couples, chacun séparément dans un filet, et suspendus aux deux extrémités d'un bambou long et flexible, de manière à se balancer sur l'épaule du porteur, nommé cowrycara ou cowryvala.
Les porteurs du palanquin (boyhîs ou bahîs) sont au
nombre do treize, dont un fait les fonctions de massalchi ou porteur de torche. De ces treize hommes, six à la fois portent le palanquin, en appliquant alternativement l'épaule droite et l'épaule gauche, trois au bambou du devant et trois au bambou du derrière, de manière à laisser le même nombre de têtes de chaque côté. Les six autres et le massalchi courent à côté, et relèvent les porteurs chaque deux ou trois minutes. Le massai ou torche est un rouleau de chiffons d'un mètre de longueur, imprégné de résine, de goudron et d'autres matières inflammables. Le massalchi le tient d'une main, tandis qu'il porte de l'autre un ustensile en fer-blanc qui contient l'huile qu'il épanche à chaque instant sur la flamme. Dès que vous donnez l'ordre du départ, les porteurs commencent leur toilette. Ils n'ont pour se couvrir qu'un grand peignoir de toile blanche qui leur tombe jusqu'aux talons. Quand ils veulent reposer, ils le déroulent et dorment à terre enveloppés dans ce manteau léger. Pour marcher, au contraire, ils relèvent les extrémités de cette grande robe, et, en la serrant autour des cuisses avec beaucoup d'art, ils s'en font une culotte courte qui n'entrave plus leurs mouvements. Deux longues bandes étroites de mousseline grossière, communément bleue ou rouge, qui servent, l'une de ceinture, l'autre de turban, complètent leur accoutrement. Devant trotter cinq ou six lieues sans s'arrêter, ils trouvent un grand avantage à se serrer les reins : la force est ainsi concentrée; les muscles trouvent un point d'appui ; les poumons sont moins sujets à s'engorger. Vous les voyez donc se rendre réciproquement le service de se serrer le cummerbund (la ceinture), non-seulement autour des reins, mais des hanches. La liberté d'action
pour le genou semble leur suffire ; il ne reste plus que le turban à ajuster plus étroitement autour des tempes ; puis, les préparatifs essentiels étant terminés, chacun dépose son petit paquet, ses babouches et son bâton (son compagnon inséparable), entre les fils de fer du palanquin, et les voilà prêts à courir, si vous l'exigez, dix lieues dans une nuit.
Entrez dans cette machine, la plus voluptueuse de toutes les voitures, sans un moment d'inquiétude au sujet de votre escorte ou de votre attelage, si vous voulez une expression plus correcte; entrez-y, quand vous seriez une jeune femme sans son mari et avec un enfant, ou une jeune fille sans protecteur, pour faire cent lieues s'il le faut, sans rencontrer un visage ami, vous trouverez ici partout, et toujours, et quand même, une loyauté à toute épreuve, un dévouement qui redoublera avec le besoin que vous pourrez en avoir, une honnêteté qui sera en proportion inverse de vos moyens.de défense : le plus petit objet comme le plus précieux se retrouvera dans votre palanquin à la fin du voyage. C'est un singulier phénomène que cette probité invariable et soutenue qui se retrouve toujours dans tous les individus d'une seule race, celle des porteurs, divisée en plusieurs castes, avec toutes les nuances possibles de religion. Cette loyauté a cependant des phases très-singulières. Envers un être sans défense, un malade, une femme, un enfant, elle est une, simple, entière, ne connaissant que la ligne droite ; le voyage sera fait de la manière et dans le temps convenus ; on ne lui suscitera pas le moindre embarras. Mais, si vous êtes un homme, si vous présentez tous les caractères de la force, de la jeunesse, de l'audace, si vous parlez un peu la langue, attendez-vous, pour main-
tenir vos droits, les conventions arrêtées d'avance sur les détails, les divisions et la rapidité de la marche, attendez-vous, dis-je, à une lutte incessante contre toutes les ruses, toutes les malices du plus délié et du plus menteur de tous les peuples. Leur apathie même, si conforme au caractère des indigènes, devient chez eux un calcul à l'égard des Européens; leur vengeance, la vengeance du pauvre contre le riche. Chaque jour, ce sont de nouveaux subterfuges qu'on vous prépare. On viendra vous annoncer, avec toute l'apparence de la bonne foi, l'impossibilité où Ton se trouve d'aller en avant. C'est à qui donnera les meilleures raisons; et l'on emploiera tous lestons pour vous convaincre, depuis celui delà flatterie et de la plus basse soumission, jusqu'à l'insolence la plus assourdissante. Quelques corrections peu sévères, distribuées avec toute la noblesse et la dignité du commandement, sur la joue des plus récalcitrants et surtout» du chef, car il en est toujours un qui répond pour les autres et est chargé de maintenir l'ordre parmi la bande, seront alors le seul moyen à prendre pour rétablir la discipline ; mais il n'en faut pas abuser. Maltraiter vos boyhîs serait [le pire de tous les systèmes : ils ne tarderaient pas à déserter. Vous vous trouveriez alors abandonné peut-être au milieu des bois, loin de toute habitation et de tout secours. « C'est l'influence de votre force morale qui doit les subjuguer; et, à l'exception de quelques démonstrations assez légères , c'est à elle seule qu'il faut avoir recours pour les maintenir dans l'obéissance1. »
Dès que la tête du voyageur s'est confortablement
* Extrait d'un article de Montholon do Somonville dans la Revue des Deux Mondes.
établie sur l'oreiller du palanquin, son attelage humain s'élance au trot. Cette allure est mesurée par un récitatif assez monotone chanté à tour de rôle par chacun des porteurs, et dont chaque période est terminée par une exclamation répétée en chœur par toute la bande. On conçoit la nécessité d'une régularité de temps parfaite, quand tant de pieds foulent le sol à quelques lignes seulement l'un de l'autre, et qu'un seul faux pas pourrait entraîner la chute de tous. Aussi la moindre faute dans la mesure est immédiatement suivie d'une correction manuelle infligée par le plus proche voisin du coupable.
M. Mackenzie, de la maison Arbulhnot, ayant bien voulu me prêter son jeu 1 de porteurs pour faire les six premières lieues, j'avais pu envoyer les miens une étape en avant, ce qui me donna le moyen de courir toute cette nuit et la matinée suivante, jusqu'à dix heures que j'arrivai à Sadras, ville autrefois considérable, sur le bord de la mer, à peu près à moitié chemin de Pondichéry.
Sadras, ou Sadraspatnam, à l'embouchure de la rivière de Palaur, était autrefois très-peuplée et le centre d'un commerce très-actif, aujourd'hui étouffé par la concurrence des manufactures anglaises. Ce bourg a été dévasté durant la guerre du Carnatique, et actuellement des arbustes épineux y remplacent les superbes bosquets de palmiers, de cocotiers, de mûriers, dont on trouve à peine quelques traces. Mais, à quelque distance, sur les bords de la mer, s'élèvent de nobles ruines que l'antiquaire et le dessinateur ont jusqu'ici trop peu visitées et dont les trésors sont encore presque tous enfouis. Cet
1 On appelle jeu la collection de bahîs, généralement treize ou neuf, habitués à courir ensemble sous un même chef.
Tri L'INDE ANGLAISE
endroit est connu du nautonier sous le nom des Sept Pagodes. C'est avec une crainte superstitieuse qu'il s'arrête, en longeant la côte, pour sonder du regard la mer profonde dont les flots bleus recouvrent des palais et des temples magiques. Par un temps calme, on voit encore une mitre pyramidale s'incliner au-dessus de la surface comme pleurant ses sœurs qu'elle va bientôt rejoindre. S'il faut en croire la tradition locale, c'est, en effet, la dernière pagode d'une cité engloutie, qui subsiste comme pour témoigner de tout ce que l'art a perdu. Un autre temple, vers la base de la montagne, est formé d'un seul bloc, taillé et sculpté à jour par la main de l'homme dans un rocher détaché. La montagne elle-même, vue d'une certaine distance, offre l'aspect d'un édifice antique et majestueux : un escalier de granit conduit au sommet. En approchant du pied des rochers vers le nord, l'œil embrasse une si grande quantité de figures et d'ouvrages sculptés, que leur réunion fait naître l'idée d'une ville pétrifiée. Presque tous ces morceaux ont rapport à la mythologie hindoue : c'est une figure gigantesque de Vischnou endormi sur une espèce de lit; c'est un temple admirable qui renferme la statue colossale de Ganesa, dieu de la sagesse, à tête d'éléphant, et cinq autres temples plus petits, remplis de sculptures remarquables par la beauté et la délicatesse du travail; enfin, c'est dans mille tableaux, qu'il serait trop long d'énumérer, un mélange exquis du style simple et du style orné. On se demande combien il a fallu de trésors et de siècles pour les créer, ou si c'est la baguette des fées orientales qui a évoqué du granit tant de phénomènes étonnants. Les environs de Sadras, dans un rayon assez considérable, demanderaient une étude sérieuse et approfondie que je
n'avais pas alors le loisir de leur consacrer. Ils alondent en prodiges du génie et de la patience de l'homme, qui semble avoir une fois, à une époque dont nous avons perdu la tradition, dérobé le cachet de l'éternité pour laisser ici son empreinte. « Ainsi, à plus d'un quart de mille du rivage, à Mahabalipourum, on voit des rochers couverts de curieuses sculptures, monuments d'un art tout à fait merveilleux et qui peut rivaliser avec les plus beaux temps du moyen âge. Le plus grand de ces rochers sculptés a de quatre-vingt-dix à cent pieds de longueur sur environ trente de hauteur. Sa surface entière forme une vaste planche de bas-reliefs. Deux éléphants d'une exécution parfaite sont modelés dans cet étonnant tableau. Le plus grand a soixante-dix pieds deux pouces de longueur; l'autre, qui est une femelle, est un peu plus petit et placé en arrière. Entre leurs jambes, on voit plusieurs petits folâtrant ensemble. On ne peut contempler, sans admiration, les poses aisées, naturelles, animées, et la vigueur d'effet de ce groupe intéressant. Il y règne un air de vie, de vérité, une symétrie, qui font que ce chef-d'œuvre est à la nature animale ce que les statues antiques sont à la nature humaine; en un mot, c'est, dans son genre, une création sans égale1. » Pourtant, après cette composition unique, il faudra encore s'extasier sur le célèbre morceau de sculpture représentant Dourga monté sur un lion et combattant Mahischasour, tableau plein d'inspiration et comparable aux meilleurs chefs-d'œuvre de la Grèce. C'est littéralement, à chaque pas, qu'on reste confondu devant les preuves de la perfection où les arts s'étaient élevés dans ces contrées
1 Oriental Annual, traduction d'Urbain,
lointaines, à des époques antérieures de bien des siècles à la civilisation de l'Europe, et quand nos ancêtres vivaient encore presque à l'état de nature dans nos forêts encore vierges.
Après une soirée délicieusement passée à errer parmi ces prodiges, fatigué de tant d'impressions nouvelles, de mes longues pauses d'admiration devant chaque tableau de granit, je m'assis, de fort bon appétit, devant un souper préparé par un restaurateur français, ou plutôt franco-portugais, établi dans les environs du Bungalo1. C'est e seul restaurant que j'aie jamais rencontré en voyage dans rinde, où il est d'usage universel et absolument nécessaire de tout emporter avec soi.
Toutefois mon hôte faisait honneur au métier, et puis c'était un grand charme d'entendre cette langue française dont mon oreille était depuis si longtemps privée. Sans m'expliquer pourquoi je me trouvais heureux, je jouissais de l'existence, comme on en jouit à vingt ans, quand le cœur est satisfait et l'imagination éveillée. Le sommeil, finit cependant par réclamer ses droits, et je me jetai tout habillé dans mon palanquin. Je dormais encore quand, à trois heures du matin, mes bahîs soulevèrent ma couche sans toutefois troubler mon sommeil qu'ils respectaient avec la bonhomie, la tendresse innée de ce peuple simple et doux. Ils prirent un pas plus ca-
1 On appelle ainsi une maison qui sert de station aux voyageurs européens, composée de deux petits appartements au rez-de-chaussée, et dans laquelle deux familles peuvent séjourner sans se gêner. Chaque appartement se compose d'une grande salle carrée, d'une chambre de hains et de trois petites verangues qui entourent ces deux chambres. On y trouve un bon lit de rotin, deux ou trois chaises (également fournies par la Compagie anglaise); enfin un cipaye invalide pour servir de cicérone et de commissionimire.
doncé, leurs voix devinrent plus sourdement monotones, et ce ne fut que la délicieuse fraîcheur qui précède immédiatement le lever du soleil qui saisit mes membres et me tira de ma léthargie.
Quelle est voluptueuse, cette première heure de la matinée, sous les tropiques! que l'air est pur et embaumé! que la matinée est gracieuse ! comme elle se pare successivement de toutes les couleurs du prisme, avant de revêtir sa robe d'or! Les eaux réfléchissent un ciel si bleu, et puis cette fraîcheur vierge que vous n'avez qu'un moment pour savourer, qui va vous quitter, qui vous échappe, mais qui vous baigne et vous caresse pour se faire plus regretter, ce n'est qu'ici qu'on en apprécie toute la grâce.
Nous traversions un pays arrosé par de nombreux cours d'eau, et par conséquent fort bien cultivé : des rizières se succédaient à l'infini, et l'œil aimait à se reposer sur leur délicieuse verdure. Mais, à cela près, le paysage du côté de la terre n'offrait rien de remarquable. Il était peu accidenté, et les dattiers, trop nombreux, lui imprimaient un cachet de monotonie. Il n'en était pas de même du côté de l'Océan, dont le coup d'œil en longeant la côte variait sans cesse par les formes capricieuses du rivage, les longues franges de cocotiers, les sables d'or, et par la grande quantité de navires de toutes formes et de toutes grandeurs qui sillonnaient sa surface et déployaient de toutes parts leurs voiles blanches au soleil.
Vers huit heures du matin, nous arrivions à Tempaciim, joli village à quelques centaines de mètres de la mer, et très-renommé pour ses huîtres qui sont les meilleures sur toute cette côte. J'allai descendre à la Choultrie. On appelle ainsi des constructions d'architecture
indienne qui sont disposées, sur les routes et dans les villages, pour servir d'abri aux voyageurs. Ce sont généralement des ex-voto élevés par la piété de quelques philanthrophes qui ont voulu, en mourant, rendre un dernier service et léguer un dernier souvenir à leurs compatriotes. Leur type le plus commun est une aire rectangulaire, élevée sur une plate-forme dont le toit en terrasse est supporté par des colonnes; au centre de cette aire est un réduit fermé de trois côtés comme une mosquée, pour garantir le voyageur du vent et de la poussière ; et la partie couverte extérieure de ce réduit, également supportée par des colonnes, lui sert de péristyle ou de vérandah. Comme le gouvernement anglais ne veut faire aucuns frais pour entretenir ces édifices, et que les contributions charitables ont tari avec la destruction des fortunes particulières, il s'ensuit qu'ils tombent partout en ruines. Celui de Tempacum, d'architecture massive et granitique, résiste encore.
Cette Choultrie était ombragée par un superbe groupe de banyans (figuier d'Inde). Ce patriarche du règne végétal m'apparut ici pour la première fois dans toute sa beauté, appuyé sur sa nombreuse famille. De l'extrémité de chaque rameau de l'arbre paternel, une racine était venue chercher le sein de la terre, lui demander une seconde sève , et , puisant ainsi à deux sources d'existence, avait crû de manière à égaler, à surpasser en grosseur le chef de famille, sans pourtant s'en détacher, en resserrant même leurs liens. Chaque robuste fils avait, à son tour, projeté sa race autour de lui, prolongeant ainsi d'ogive en ogive une voûte gothique de verdure et d'ombrage.
Je trouvai campé sous ces arbres un relais de porteurs
que l'on avait envoyés à ma rencontre, et qui devaient me faire franchir la dernière étape jusqu'à Pondichéry. Je ne tardai pas à réclamer leurs services, car j'avais hâte d'arriver. Là reposaient les cendres de mes parents, que je n'avais jamais connus; là j'allais apprécier pour la première fois le bonheur d'aimer et d'être aimé. Ce bonheur fut si pur, il a jeté un rayon si mélancolique et si doux sur le reste de ma vie, que depuis ce jour, chaque fois que j'ai visité Pondichéry, mon cœur s'est gonflé de joie et de tendresse. Encore aujourd'hui, ce petit coin du monde est pour moi une oasis dans le désert. Mais je crois que, même sans ces fortes attaches qui me lient à ces beaux rivages, Pondichéry devra toujours produire sur le voyageur qui s'y arrête une impression ineffaçable. Elle est unique parmi les villes de l'Inde, par son heureuse union de l'Europe et de l'Asie. C'est une ville de France enchâssée dans les couleurs magiques, la riche végétation de l'Orient. La culture soignée, la fraîcheur des allées d'arbres, l'élégance des ponts jetés sur de nombreux canaux, la beauté des chemins, souvent ornés de statues, les délicieuses habitations semées dans la campagne, font encore aujourd'hui un petitparadis de tout ce district. Nulle part le cocotier n'est si beau, le palmier éventail ne se penche avec plus de grâce ; nulle part les rizières ne sont si fraîches, la population indigène plus dense, plus active, plus heureuse.
Il n'en est plus de même, malheureusement, de la population européenne. Pondichéry, qui, à l'époque de nos orgies révolutionnaires, s'était peuplé de l'élite de la société française, fuyant devant les échafauds, avait gardé jusqu'en 1850, avec Quelques restes de vieille noblesse, ce ton charmant, cette fleur de courtoisie, ces manières
élégantes et chevaleresques dont nos pères se souvenaient encore, et dont nous n'avons plus que la tradition. Il ne faudrait pas les y chercher aujourd'hui : la population blanche s'éteint chaque jour; mais on y trouverait encore la simplicité, la bonhomie créole et la grâce française. Je regrette toujours que tant de gens de fortune médiocre avec des goûts élégants, qui traînent ici douloureusement une vie de privations entre les besoins de notre triste climat et les besoins factices, ne sachent pas quelle heureuse et douce existence ils pourraient mener dans ce petit Eldorado, dans ces petits nids de verdure tout autour de Pondichéry, qui tous les jours se dépeuplent, et où tout le nécessaire de la vie et le luxe d'un nombreux domestique sont si peu coûteux. Mais le Français est comme le lierre, qu'on verra plutôt s'attacher aux ruines où le sort l'aura placé que s'élancer hardiment au loin clans les espaces libres et fertiles qui l'environnent.
Il était passé midi comme j'entrais dans Pondichéry par le quartier du nord; la chaleur était étouffante, mi lourd soleil brûlait les grandes dalles; pas une âme ne bougeait dans la ville européenne; quelques Malabars seulement dormaient dans les vérandahs ouverts. Le bruyant cortège de mes porteurs, dont les cris joyeux redoublaient en apercevant le terme de leur voyage , semblait les seuls êtres animés dans ces rues désertes. Il y avait cependant un autre cœur qui battait violemment à l'unisson du mien. Une jeune dame, entourée de ses serviteurs, était debout sur le seuil d'une habitation. Je ne l'avais jamais vue, mais je la reconnus à son regard; toute son âme était dans sesyeux. Jeme précipitai du palanquin : deux orphelins étaient dans les brasTun de l'autre.
Une de mes premières visites à Pondichéry fui poui' le gouverneur. C'était alors le contre-amiral de Mélay, le spirituel compagnon de Jacquemont à bord de la Zélée, celui dont il a immortalisé dans ses lettres les manières pleines de grâce, la conversai ion tour à tour fine et savante, celui dont il dit que souvent ils coquetaient F un avec Fautre, sachant le besoin qu'ils avaient réciproquement d'un échange d'idées, les seules intelligences rivales dans cette petite île flottante du bord. Je trouvai en lui l'ancien ami de mon père, qui daigna reporter sur moi la bienveillance qui avait consolé ses vieux jours. Hélas ! lui aussi n'a pas revu la France, cette France dont il parlait toujours avec tant d'enthousiasme. La mort le saisit qu'il était encore en vue de la colonie , quelques heures après s'être éloigné du rivage où il avait fait tant de bien, où il avait calmé tant de haines, adouci tant d'infortunes. Je suis retourné rarement, depuis cette époque, à ce beau palais du gouvernement, et toujours avec une impression douloureuse. C'était alors presque le seul édifice que l'on pût remarquer pour son architecture. Depuis, il s'est élevé sur la même place un très-beau phare, d'un style simple mais élégant, qui fait honneur à nos ingénieurs. 11 y a pourtant aussi des marchés couverts bien entretenus, un collège assez médiocre, plusieurs églises, des ateliers de charité et de délicieux boulevards plantés de beaux arbres. Mais ce que j'aimais le mieux dans Pondichéry, c'était le cours Chabrol, la promenade le long de la mer. Cette promenade était bien autrement belle qu'à Madras; aujourd'hui on la laisse tomber en ruine : la marée empiète chaque jour, et il n'en restera bientôt plus rien. Nulle part cependant la mer n'a plus de charme et d'harmonie; elle est
moins terrible à Pondichéry que partout ailleurs sur celle côte. Le ressac offre moins de danger, juste assez pour éveiller une émotion agréable; mais les accidents sont très-rares. Peu après mon arrivée, je fis une excursion vers le sud, à Cuddalore ou Goudalour, ville encore toute palpitante de nos luttes avec les Anglais; c'est une course de quatre ou cinq lieues par une route charmante. On traverse deux jolies rivières : l'Ariancoupan et le Mangicoupan. C'est sur les bords de cette dernière qu'on trouve Mangipaleiam, le Newtown des Anglais, c'est-àdire la ville neuve de Cuddalore, où s'élèvent quelques délicieuses habitations. Elle est bâtie régulièrement, et ses longues rues sont plantées de cocotiers, qui font un joli effet en lui imprimant le cachet oriental. Le fort Saint-David ou le vieux Cuddalore, dont on voit encore des ruines intéressantes, mérite surtout l'attention du voyageur; il a été détruit par les Français, qui ne rendirent son territoire à la Compagnie anglaise que par le traité de 1785. En parlant de Goudalour, je me rappelle un accident qui m'arriva quelques années plus tard sur cette même route. Quoique la distance ne soit pas grande, comme elle est extrêmement sablonneuse, elle est très-longue et fatigante à parcourir. J'étais donc parti de grand matin de Pondichéry pour éviter la chaleur du jour. Arrivé sur les bords de l'Ariancoupan, délicieuse petite rivière admirablement encaissée et boisée sur les deux rives, je devais trouver un bac pour me transporter à l'autre bord; mais, ce jour-là, ni le bac ni le batelier ne se trouvèrent au débarcadère. Après avoir longtemps appelé en vain dans cette solitude, je perdis patience et me décidai à plonger avec mon cheval dans la rivière Mon petit poney arabe nageait parfaitement et m'avait
souvent tiré d'affaire en pareille circonstance. Au milieu du courant se trouvait un îlot de sable, qu'il me fallait traverser. Comme nous y arrivions, dans l'obscurité, je crus apercevoir deux énormes troncs d'arbres gisant moitié hors de l'eau, quand soudain mon petit coursier s'arrêta tremblant de tous ses membres, et les deux solives, transformées en caïmans alligators, glissèrent à droite et à gauche dans la rivière. Dans certaines localités, ces monstres n'attaquent pas l'homme; mais dans d'autres, à quelques milles seulement des premières, leur voracité est très-redoutable, ou plutôt, c'est qu'il y a deux espèces de crocodiles tout à fait distinctes, l'une par son museau arrondi, l'autre par son museau extrêmement long et étroit comme une sorte de bec. 11 n'y a que la première de dangereuse; l'autre ne se nourrit que de cadavres et de poissons. Dans tous les cas, la surprise était des plus désagréables. Il fallait pourtant secouer ma stupeur et sortir de mon île. Au bout de quelques minutes, je rentrai dans le courant pour continuer ma route, allongeant les jambes sur le cou de mon cheval. Dans le moment le plus critique, le museau d'un alligator s'éleva à la surface, à deux mètres de moi; puis il s'enfonça comme un trait. Je sentis une sueur froide; pourtant je devais en être quitte pour la peur. Un instant après, j'étais sur l'autre rive.
On m'a dit depuis que les crocodiles étaient nombreux dans l'Ariancoupan, mais que les accidents étaient fort rares.