‹ L'Inde anglaise avant et apráes l'insurrection de 1857 (volume 2)Chapitre 22 sur 38 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Armée de la Compagnie. — Système d'avancement. — Démarcation infranchissable entre l'Européen et l'indigène. — Solde, discipline et mœurs des cipayes.

L'armée de la Compagnie est organisée sur un système tout à fait différent de celui qui régit l'armée royale : l'avancement pour les officiers est réglé par l'ancienneté de service dans chaque régiment jusqu'au grade de ma* jor inclusivement, et pour les officiers supérieurs par an cienneté de grade dans tout le corps d'armée de la présidence. Aucun degré de mérite ou de talent reconnu, aucun exploit fameux, aucun trait de courage ne peut faire arriver un officier à la tête de sa profession avant ceux qui le précèdent par ordre de numéro. Ce système a l'avantage d'opposer une digue au favoritisme qui est un des fléaux de l'armée royale, et de faire du service une loterie dont les chances sont ouvertes à tout le monde, mais il a en même temps l'inconvénient de n'appeler le plus souvent à la tête des corps que ce que nous

appellerions dos ganaches, des hommes également usés d'esprit et de corps par l'âge et le climat. Les officiers européens de chaque grade reçoivent absolument la même solde que ceux des bataillons de l'armée royale, mais ils ont sur les officiers royaux cet immense avantage que toutes les places d'état-major leur sont exclusivement réservées, et qu'ils peuvent seuls concourir avec le service civil de la Compagnie pour les emplois diplomatiques ; or ces places et ces emplois sont toujours les postes les plus lucratifs dans l'Inde anglaise: il arrive souvent ainsi qu'ils peuvent réaliser en très-peu d'années de superbes fortunes, tandis que les officiers royaux ne peuvent faire des économies qu'à la longue et exclusivement sur les appointements de leur grade.

Chaque régiment d'infanterie anglo-indienne se compose d'un seul bataillon de neuf compagnies, organisé ainsi qu'il suit :

1° Un colonel-général sur le même pied que dans l'armée royale, lequel, sans avoir à s'occuper le moins du monde du corps auquel il est nominalement attaché, perçoit un bénéfice considérable sur les fournitures.

2° Un lieutenant-colonel dont la position est extrêmement précaire, et dépend de la présence au corps ou de l'absence du major. Comme il n'y a que deux officiers supérieurs dans chaque bataillon de la Compagnie (le lieutenant-colonel et le major), et que ces officiers, par suite dune longue résidence dans un climat malsain, sont le plus souvent maladifs et en congé de santé, bien des bataillons seraient commandés par des capitaines. Pour éviter cet inconvénient, il est convenu que toutes les fois qu'un major sera valide et présent avec son bataillon, on expédiera le lieutenant-colonel, qui devient

alors superflu, à un bataillon dépourvu d'officiers supérieurs. Cette existence nomade est fort peu enviable, et le service doit s'en ressentir, car il est naturel que le lieutenant-colonel prenne peu d'intérêt au bataillon à la tète duquel il ne se trouve que momentanément.

5° Le major : c'est en général la cheville ouvrière du corps, comme il en est nécessairement le plus ancien officier.

4° Sept capitaines pour les neuf compagnies : c'est une des mauvaises économies de cette administration ; et encore quelques-uns d'entre eux sont-ils la plupart du temps détachés aux états-majors ou en position d'être appelés à des fonctions civiles.

5° Il en est de même des dix lieutenants, dont plusieurs doivent commander des compagnies; et de même encore des sous-lieutenants au nombre de cinq. Enfin, parmi le petit nombre d'officiers de ces deux derniers grades, qui se trouvent présents sous les drapeaux, deux sont encore choisis pour cumuler avec leur emploi celui d'adjudant ou de quartier-maître. Ainsi, d'une manière ou dune autre, un nombre considérable des officiers de la Compagnie se trouvent pourvus de deux emplois, et par conséquent de deux traitements fort lucratifs1.

Outre ces officiers européens, il y a dix-huit officiers indigènes, dont neuf reçoivent le titre de soubadar, qui est censé correspondre au rang de capitaine, et neuf celui de djemmadar, équivalant à celui de lieutenant ; mais les uns et les autres sont réellement subordonnés au dernier sous-lieutenant, et même au sergent-major euro-

1 Le système semble toujours s'étudier à diminuer le nombre de? employés pour augmenter leurs profils.

péen. Aucun grade, aucun titre ne saurait effacer cette terrible distinction de la peau. J'ai eu bien souvent l'occasion de me trouver accidentellement comme visiteur chez quelques jeunes officiers de la Compagnie, au moment même où le soubadar de jour venait militairement rendre compte de sa journée de service. Il ne manquait pas de laisser lui-même ses babouches à la porte et de les faire laisser à son escorte, s'avançait à la tête de ses quatre suivants, dont deux sous -officiers portant des hallebardes, et se donnait à lui-même en même temps qu'à eux le commandement de halte ! Puis, faisant le salut militaire, demeurait sous les armes, roide comme un pieu, tout le temps que durait son petit rapport. Les jeunes gens ne se levaient pas pour lui, ne le faisaient point asseoir et se contentaient de répondre à son salut par le même léger mouvement de la main avec lequel ils auraient accueilli le salâm d'un domestique. Les choses ne se passaient point ainsi du temps de Clive et de Munroe : on inculquait alors aux jeunes subalternes européens une urbanité qui était de meilleure politique, mais la morgue anglaise a fini par prévaloir : aussi ne retrouvet-on plus chez les cipayes de nos jours les admirables traits de dévouement qui ont signalé l'époque héroïque de l'enfance de la puissance anglaise dans l'Inde.

Toutefois l'année indigène est fort bien payée : le cipaye reçoit en garnison l'habillement militaire et huit roupies (20 francs) par mois; en marche ou en campagne cette solde est encore augmentée ; dans tous les cas possibles elle est non-seulement suffisante, mais encorele cipaye doit pouvor économiser pour ses vieux jours, et c'est ce qui arrive constamment. Tous ceux qui ont de l'ordre et une bonne conduite font passer annuellement

la moitié de leur paye à leur famille. Ils ont même pour la plupart la prudence de se mettre dans l'impossibilité de dépenser leur argent, en chargeant la comptabilitéanglaise de prélever d'avance ces économies; de son côté, le gouvernement, pour encourager cet esprit d'ordre, entretient dans chaque district un capitaine-trésorier chargé de distribuer les dividendes aux familles.

Les heures de service une fois passées, c'est-à-dire dès sept heures du matin, l'étranger qui traverserait les lignes d'un cantonnement ne se douterait guère qu'il est dans un quartier militaire. Les cipayes quittent aussitôt leur uniforme, vont la poitrine et les pieds nus comme les gens du peuple, en paejamas f, et la petite calotte indienne sur la tête : point d'armes entre les mains durant tout le jour; elles sont déposées après l'exercice dans de petits magasins où un lascar est chargé de leur entretien. Ce n'est pas que les officiers se défient de la loyauté de leurs soldats, on ne se défie que de leur sens commun, on les regarde comme des enfants; et, comme un fusil est une machine délicate et trop compliquée pour être mise entre leurs mains, on le leur ôte; il en est de même des munitions qui, dans un pays où le salpêtre est toujours liquescent, exigent beaucoup de soin; c'est encore le lascar qui en a exclusivement la garde. Après un exercice à feu, un certain nombre d'hommes par compagnie sont commandés pour nettoyer les armes sous la surveillance d'un officier européen, après quoi elles rentrent au magasin.

L'armée est un lieu de rendez-vous où toutes les classes de la société peuvent se rencontrer et se mêler sans

1 Caleçon.

déroger : c'est le seul qui ait ce privilège. La profession des armes ennoblissant, le paria peut y figurer à côté du brahmane de la plus haute classe; aussi le service militaire est-il très-recherché : c'est une faveur que d'y être admis, une punition d'en être renvoyé. Musulmans et Hindous, mêlés ensemble, vivent pacifiquement; la différence de religions qui établit entre eux des barrières insurmontables ne les divise par aucun sentiment de haine; mais point de sociabilité : on ne les verra pas, comme les soldats européens, aller ensemble enquête du plaisir; point de fraternité d'armes même entre les cipayes de même caste; point de jeux parmi eux pendant le jour pour en abréger la longue durée. Chaque homme se tient chez soi, mange et fume solitaire ; il ne sort guère que le matin et le soir pour aller faire ses dévotions et ses ablutions.

Les officiers des troupes indigènes se vantent que leur armée est la mieux disciplinée dans le monde. Cela tient à plusieurs causes : c'est d'abord qu'on exige beaucoup moins du cipaye que du soldat européen, qu'il a infiniment plus de liberté, et que, hors les moments de service, il rentre dans les habitudes du peuple. « Et puis il faut considérer que la plupart des infractions quotidiennes de la discipline dans une armée européenne sont la conséquence de l'ivrognerie et de la gaieté étourdie des jeunes soldats. Il n'y a d'ivrognerie dans l'Inde que parmi les gens au-dessus ou au-dessous des préjugés, les princes ou la classe la plus abjecte. L'armée indienne boit de l'eau, elle est grave comme le reste de la nation1. »

1 Jacquemont,

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