CHAPITRE XV
L'i tablé d'hôte; le Gùd Save the Ring; la place d'interprète. — Dosniïption do Bellary. — Le prisonnier d'Etat. — Los bazars; les Irois temples.
Le jour de mon arrivée au régiment se trouvait ûlre un mercredi : c'était le public day, c'est-à-dire le jour de la semaine spécialement consacré à l'hospitalité. Un nombre considérable d'étrangers, tant militaires que civils, figuraient comme nos hôtes à la masse, c'est-à-dire à la table du cercle. On y remarquait le collecteur et le juge de la province, plusieurs jeunes subordonnés de ces deux magistrats, le ministre protestant, enfin de nombreux officiers des différents corps de la garnison. La table était mise pour soixante couverts. Je fus un peu étourdi de me trouver en si nombreuse et si nouvelle compagnie ; tous les yeux se portaient naturellement sur moi comme nouveau venu et comme étranger. J'entendais glisser dans la foule ce terrible mot de foreigner, Frenchman, qui semblait élargir le cercle autour de moi et m'entou-
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rer d'une muraille de glace. Je dois cependant rendre celle justice aux officiers du 55e; cette froideur était plus remarquable chez leurs hôtes que .parmi eux. Quelquesuns même se dévouèrent à encourir les sneers de la majorité (expression amère d'un rire assez commun chez les Anglais, rire de persiflage, de cruauté et de mépris), pour accueillir et encourager le pauvre exilé. Le plus jeune, le plus chevaleresque de tous est celui dont le souvenir se représente encore ici le premier : Henri Bayly, sous-lieutenant comme moi, fut le premier qui brava l'orage pour me tendre une main amie, pour s'asseoir, pour s'attacher à mes côtés, pour me soutenir durant cette journée si difficile. Parvenu enfin à surmonter ma timidité, je fus ébloui du spectacle que j'avais sous les yeux. C'était une pompe vraiment royale ; une vaisselle et une argenterie massives et ciselées du plus beau travail, que l'on changeait à chaque instant, des cristaux resplendissants, des candélabres et des lampes de la plus grande richesse, versaient ou reflétaient la lumière. Des urnes à l'antique en or, en vermeil, en argent massif; des trophées de courses ; des vases dignes de Benvenuto Cellini, remplis de fleurs, ornés de devises, de modèles de chevaux ou de cimiers en relief, jalonnaient la table d'une extrémité à l'autre. A l'éclat des lumières, au nombre prodigieux des domestiques, à la richesse des uniformes, on aurait pu se croire à la fable d'un ambassadeur ou d'un souverain. L'atmosphère et la conversation étaient celles d'un salon, salon anglais bien entendu, rien qui rappelât la tabagie ou le corps de garde ; les sujets traités étaient Ja politique du jour, la chasse, les chevaux, quelque peu de médisance. On me força aussi d'y prendre ma part et de donner quelques détails sur la sla-
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tiond'Hyderabad, que je venais de quitter, et sur le gouvernement du Nizam, détails qu'on parut écouter avec plus d'attention que d'indulgence.
Après le pudding, on enleva la nappe d'étoffe damassée, et je vis se prolonger devant moi, entre deux longues lignes de convives, une table d'acajou massif de quarante pieds de longueur, polie comme un miroir, et qu'on eût crue d'un seul morceau. Sur cette brillante surface reparurent bientôt les fruits de la saison, les vases d'or, les cristaux, les vins de Madère, d'Espagne et de France. 11 y eut un moment de silence et de recueillement général ; toutes les conversations s'arrêtèrent soudainement pour attendre le signal d'usage du président. Quand tout lut symétriquement disposé selon les formes prescrites, celui-ci se leva, remplit son verre, et, s'adressarit à rassemblée, prononça d'une voix grave : The King (à la santé du roi) *. A cet appel, les bouteilles circulèrent rapidement de main en main, et, quand tous les verres étincelèrent d'ambre ou de rubis, toutes les voix, se joignant à celle du président, répétèrent simultanément : The King. Comme ce mot s'écbappait de nos lèvres, et comme l'écho de la vaste salle prolongeait encore les sons, la musique du régiment, placée dans une salle voisine, entonna avec une explosion de symphonie militaire Fair national, God save the King ! Il est impossible de rien concevoir de plus noble, de plus touchant 5 de plus solennel que ce mouvement enthousiaste et simultané, cette libation à la fois calme, religieuse et énergique de tous ces hommes partout ailleurs si froids, mais ici profondément émus en appelant les bénédictions du
1 Le souverain était alors Guillaume IV.
ciel sur celui qui représente à leurs yeux la liberté, l'ordre, le gouvernement, la patrie, C'est par son patriotisme que la race anglaise est la première du monde, qu'elle mérite notre admiration et nos hommages, qu'elle devient grande comme son ambition et son génie
Le lendemain, je commençai mes premiers exercices militaires sous la conduite du sergent instructeur. Dans mon enfance, j'avais appris d'un vétéran d'Austerlitz le maniement du fusil, selon la méthode française. La méthode anglaise est tout à fait différente : elle est plus longue à acquérir, mais elle donne un meilleur port au conscrit, le rend plus adroit, plus vigoureux, et elle est beaucoup plus rapide. L'infanterie anglaise tirera cinq coups contre nous quatre, et un tiers au moins des balles atteindra la cible à 150 mètres de distance. Elle n'aborde une infanterie ennemie qu'en ligne et sur deux hommes de profondeur; elle perd par conséquent beaucoup moins de monde. Elle ne se sert de la formation en colonnes serrées que pour se mouvoir plus rapidement d'un point à un autre, ou en présence d'un corps de cavalerie; somme toute, l'instruction de l'infanterie anglaise ebt parfaite, comme son armement et sa discipline.
En arrivant au corps* j'appris que la place d'interprète hindou pour le régiment, la seule place d'état-major offerte à la concurrence, aux officiers de l'armée royale * était vacante. Depuis trois ans que le régiment était dans l'Inde, aucun de nos officiers n'avait encore pu atteindre une connaissance suffisante de la langue hindoustanie, pour satisfaire à l'examen demandé. Dans un corps de cinquante officiers, pas un n'avait encore eu assez de curiosité ou d'énergie pour s'affranchir du ciceronage de son domestique, sans lequel il n'eût pu faire un seul pas
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liors de la caséine ou du champ de manœuvre. C'est une chose incroyable que la difficulté, pour l'organisation britannique, de conquérir un idiome étranger, et, en même temps, l'insolente ineptie avec laquelle les mêmes individus raillent la moindre faute d'expression ou d'accent chez l'étranger qui parle leur langue. Ce n'est pas seulement chez l'officier de l'armée royale qu'il est étonnant de trouver cette incapacité ou cette insouciance pour une langue qu'il doit entendre peut-être vingt ans de sa vie, mais, ce qui est plus extraordinaire, c'est de la rencontrer plus grande encore, s'il est possible, chez l'officier de la Compagnie, qui doit passer sa vie entière dans le pays. Je pourrais citer, par exemple, les régiments indigènes qui formaient à cette époque la garnison de Bellary. 11 y avait, sur la totalité de ces trois corps, quatre officiers qui pouvaient s'exprimer convenablement, et deux seulement qui eussent subi l'examen.
Et pourtant ils n'ont pas d'excuse : la société leur offre peu de distraction, peu de jeunes gens ont l'occasion d'une visite à faire, et, dans une multitude de stations intérieures, ils sont absolument réduits à euxmêmes. Leur vie se consume dans une assommante monotonie, qui les pousse, comme nous l'avons vu, pour dernier passe-temps à la sensualité et au grog. D'un autre côté, il n'y a pas de service au monde qui doive exciter parmi ces officiers autant de zèle, puisque l'ancienneté seule avance au grade; mais ce n'est jamais le grade, c'est l'emploi, résultat de la capacité, qui est extrêmement payé. Les places les plus honorables et les plus lucratives sont celles de résidents politiques près les cours voisines ou alliées de la Compagnie. On les voit constamment conférées à des officiers du rang de
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capitaine et même de lieutenant, faute de trouver dans les rangs supérieurs les conditions d'aptitude nécessaires. La première de ces conditions est évidemment la connaissance du persan et de l'hindoustani; et c'est une chose vraiment étrange que le petit nombre d'Anglais qui la possèdent.
Les causes de cet engourdissement sont faciles à trouver : c'est premièrement l'absence de toute concurrence, pour les places d'état-major ou toute autre carrière lucrative, avec les officiers de l'armée royale, qui en sont exclusse fondation, et. ensuite la multiplicité de ces emplois par rapport au petit nombre d'officiers de la Compagnie; cette multiplicité est telle, qu'il faut être dépourvu de toute espèce de protection, ou totalement incapable pour ne pas trouver quelque charge ou quelque sinécure où ensevelir sa médiocrité. Chez l'officier de l'armée royale, au contraire, les capacités sont en pure perte : elles ne font que rendre sa vie malheureuse, son activité enchaînée le dévore, le maigre emploi d'interprète du régiment est la dernière limite que son ambition puisse atteindre. La raison de cette indigne jalousie est, s'il faut entendre les employés de la Compagnie, que, les commandants en chef des armées de l'Inde étant toujours des officiers de l'armée royale, ils seraient naturellement disposés à favoriser celle-ci, et que, si les carrières lucratives lui étaient ouvertes, elles les accaparerait complètement.
Quoi qu'il en soit, on a déjà vu que j'avais acquis chez mon beau-frère les premiers rudiments de la langue. Me trouvant froidement accueilli par mes camarades, prévoyant que je ne parviendrais à me caser dans cette société glaciale que lentement et péniblement, je résolus i. 16
de combattre la tristesse de l'isolement par l'étude, et j'y parvins. Treize mois s'écoulèrent rapidement dans un travail sans relâche. En attendant l'amitié de mes frères d'armes, je voulais conquérir leur estime. Un examen brillant fut le fruit de mes efforts ; je fus nommé définitivement interprète. Les appointements de cet emploi ajoutant près de 5,000 fr. à mon revenu, je pus afficher un certain luxe absolument nécessaire pour obtenir le respect d'une société qui pèse le mérite et la bourse dans le même côté de la balance. Ma position s'améliora de jour en jour ; mais durant ce long intervalle d'autres circonstances avaient aussi puissamment contribué à la changer ; de graves événements avaient pesé sur le régiment et me forceront à revenir en arrière.
The cedecl Districts (les provinces cédées) sont un trop beau fleuron dans la couronne de la Compagnie anglaise, et j'y ai fait un* trop long séjour pour ne pas leur consacrer quelques lignes dans ces mémoires : leur richesse, leur fertilité, leur importance politique, les placent en première ligne parmi les possessions de Madras, el pourtant c'est à peine si leur nom et leurs limites géographiques sont connus non-seulement de mes lecteurs, mais même en Angleterre. Le territoire compris sous cette dénomination est borné au nord par la Toombuddra ou Toongabuddra ; à l'ouest par la Werda qui le sépare du district de Belgaum, appartenant à la province de Bombay ; au sud par le Maïssorë^ à l'est par la chaîne orientale des Chattes qui le sépare des collectorats de Cuntour, Ongole et Nellora. Il comprend ce. qu'on appellerait en France les départements de Bellary, Adony, Cuddapah et Hund-y-Anantapom\ U- a pour chef-lieu Bellary, et pour villes principales Cuddapah et Adony. Ré-
comment on y a ajouté le petit royaume et la forteresse de Keurnoul, dont le Nuwab a été détrôné en 1859. Ce district est peut-être le mieux administré sous le régime de la Compagnie des Indes, et c'est aussi le plus fertile et le plus productif dans le Dekhan. 11 se compose principalement de terres noires et friables, très-solubles à la pluie, demandant un premier travail de défrichement assez considérable pour les débarrasser d'une racine extrêmement tenace, le cotonnier sauvage, qui les envahit, mais récompensant ensuite ce travail par des moissons abondantes, et ne demandant jamais ni engrais ni jachères. Les blés, le coton, le tabac, le salpêtre, sont les principaux produits du sol ; ceux de l'industrie sont des tapis, des camlies (étoffe de laine et de poil de chèvre dont les natifs font leurs manteaux), de l'arrak, du jagherri (espèce de cassonade tirée du palmier), du sucre candi, du fer. Tout le monde travaille : les droits fixés et perçus immédiatement par le collecteur européen sont modérés : il s'ensuit que le rayot entrevoit un avenir et laisse quelque patrimoine à ses enfants ; le bien-être s'accroît dans les villages, la population augmente, et les jungles qui menaçaient de tout envahir reculent devant la charrue.
Bellary, le chef-lieu de cette belle province, est une triple forteresse dont les trois enceintes superposées entourent et couronnent un rocher conique qui s'élève subitement au milieu d'une vaste plaine, premier mamelon d'une crête qui va rejoindre par Ghouty et Cuddapah la grande chaîne des Chattes orientaux. Le fort inférieur est une enceinte bastionnée avec fossés et glacis, décrivant un demi-cercle assez étroit au pied de la pente accessible de la montagne ; l'autre versant est en précipice,
et défendu latéralement par une épaisse muraille qui remonte ses anfractuosités jusqu'au fort supérieur, à trois cents pieds au-dessus de la plaine. Des degrés taillés dans le roc en rampes alternativement saillantes et rentrantes, mais commandés dans tout leur développement par de nombreuses embrasures, conduisent à ce plateau dont les remparts, élevés sur une fondation de roches primitives, sont dressés sur le bord même de l'escarpement et si bien raccordés, qu'on ne saurait dire où commence l'œuvre de l'homme A l'extrémité nord-ouest de cette seconde forteresse s'élève encore une nouvelle masse de granit d'un seul bloc chauve et luisant sans aucune trace de terre ou de végétation : c'est ici qu'on a taillé une citadelle qu'une poignée d'hommes pourrait défendre contre des légions, mais qu'il serait facile de réduire par la soif, car elle n'est abreuvée que par quelques citernes et quelques ravins creusés dans la lave de manière à conserver les eaux de pluie. Nonobstant son apparence formidable, un blocus de quelques semaines amènerait donc nécessairement sa capitulation. Le fort inférieur est le seul qui ne soit point sujet à cet inconvénient: il renferme des puits nombreux et intarissables, mais sa construction est défectueuse et ne pourrait opposer qu'une faible résistance.
L'espace contenu entre la base de la montagne et les fortifications n'est point suffisant pour abriter la garnison ; les Européens seuls peuvent y trouver place. Deux mauvaises casernes reçoivent environ quatre cents hommes chacune, et sont réservées pour le régiment de l'armée royale ; un troisième bâtiment est attribué à la compagnie d'artillerie européenne de cent cinquante hommes; l'arsenal, les magasins, la poudrière et le
messhouse (le cercle), ces deux derniers, l'un à côté de l'autre, envahissent le reste de l'enceinte. Quelques mauvaises masures, perchées parmi les rochers qui, à différentes époques, ont roulé du flanc de la montagne, servent de demeure aux deux tiers des officiers royaux ; le reste, ainsi que toutes les troupes indigènes, les hôpitaux et l'état-major, sont cantonnés dans la plaine environnante, entremêlés avec la population noire ; enfin les autorités civiles et militaires occupent à de grandes distances de la place de charmantes villas éparpillées dans la campagne avec une irrégularité et une insouciance que n'admettent guère nos idées de la discipline et de la vigilance d'une place forte. Si un mouvement insurrectionnel venait à éclater subitement, la garnison perdrait d'un seul coup tous ses chefs.
La ville noire se réduit aux bazars qui sont larges, animés et plantés de beaux arbres ; il s'y fait un commerce très-actif; leur fraîcheur, leur vie et leur gaieté, contrastent avec la blancheur sépulcrale, la morne tristesse et l'atmosphère embrasée du fort. On ne peut se faire une idée de la chaleur attirée et reflétée par l'énorme pile de granit unie et luisante à laquelle il est adossé. Toute une nuit de rosée ne suffit pas pour la refroidir; le sommeil n'a plus de bienfait sous une telle influence ; ce vaste rideau intercepte la brise ; l'air raréfié se décompose, les émanations des broussailles et des ruines engendrent la malaria ; ce fluide subtil rampe le long des murs, déborde et pénètre partout. C'est là le foyer et le berceau du choléra qui reviendra chaque année se nourrir et se perpétuer de victime en victime. C'est l'arbre de la fable qui répand une ombre empoisonnée : la vie humaine se flétrit et s'étiole sous son rayonnement fatal,
Ce qui a fait élire cette funeste localité pour le quartier général d'un corps d'armée assez important, c'est sa situation centrale au milieu du plateau supérieur qui s'étend entre les deux chaînes des Ghattes ; cette situation en fait une position militaire admirable pour tomber à volonté à la moindre alarme, soit sur les Mahrattes du côté de Sattarah, les Poligars dans le Canara, ou les musulmans du Maïssore, soit sur les sujets turbulents du Nizam. C'est aussi qu'elle se trouve placée au centre d'un pays riche en fourrages et en céréales, où l'entretien de la troupe est moins onéreux, et où la population, se trouvant heureuse et comparativement riche sous une administration paternelle et éclairée, improvisera à l'instant tous les moyens de transport et fournira les légions de camp folloivers (serviteurs d'armées), indispensables à toute expédition anglaise.
Le corps d'armée dont nous parlons est composé et distribué ainsi qu'il suit :
A ItllLAKV
UiN ÉTAT-MAJOR