‹ L'Inde anglaise avant et apráes l'insurrection de 1857 (volume 2)Chapitre 24 sur 38 · COMPOSÉ DE · texte numérisé non relu

COMPOSÉ DE

1 général de divis.

1 colonel comman.

1 rég. d'inf. royale. .

1 aide de camp.. .

1 adj. de place.

1 compag. d'artillerie

1 adjudant-génér..

1 intendant milit. .

européenne.. - . .

ISO

1 quart. -mail. gén.

1 aumônier

1/2 comp. du train. .

1 chirurg. en chef.

1 régim. de cavalerie

1 ingén. en chef. .

régulière indigène..

1 payeur.

2 régim. d'infanterie

indigènes

A Cuddapah. . . .

1 rég. d'infant, ind. .

A Ghouty

2 comp. détachées du batail. de Cuddapah.

fOTAL

Si Ton excepte le bataillon indigène à Cuddapah avec see deux compagnies à Ghouty, qui est absolument nécessaire pour contenir les pathâns de ces localités, et deux compagnies à Bellary pour protéger les cantonnements, il reste encore une colonne mobile d'environ quatre mille hommes, dont douze cents Européens prêts à se porter en avant partout où besoin sera. C'est cette petite colonne qui a décidé toutes les querelles sur le territoire de Madras depuis 1825; c'est elle qui a dissous toutes les conspirations, réprimé tous les soulèvements dans un rayon considérable sur les territoires de Canara et du Maïssore et jusque dans celui de Bombay, et tenu en échec les Mahrattes et le Nizam. Enfin c'est encore elle aujourd'hui qui se porte en avant dans la présidence de Bombay, pour remplacer les troupes employées contre le Bengale révolté. Le service civil se compose : 1° D'un collecteur aux appointements de 65,000 francs, chargé de la haute administration, des affaires politiques, des travaux publics, des finances, de la répartition des impôts et de la perception des revenus. Il passe sa vie sous la tente, changeant constamment de localité et visitant successivement toutes les parties de son département, jugeant, redressant, imposant, en un mot régnant dans toute son étendue.

2° De quatre adjoints au premier, aux appointements de 25 à 30,000 francs, chargés spécialement de la justice de paix dans les campagnes et de l'enquête en première instance de toutes les affaires et discussions qui concernent le revenu.

3° D'un juge aux appointements de 40,000 francs, qui préside un tribunal de première instance civile et criminelle dont les membres sont indigènes,

A0 D'un greffier au traitement de 25,000 francs.

Enfin la justice de paix dans l'intérieur des cantonnements entre le militaire et les camp followers est attribuée, au-dessous de certaines sommes et de certaines pénalités, à l'officier chargé de l'intendance militaire.

Ma position d'interprète m'ayant souvent mis en contact avec les juges de ces différents ressorts, j'ai pu vérifier par moi-même la justice des nombreuses accusations d'indolence et de négligence dans leurs fonctions, portées contre ces messieurs. J'ai vu quelquefois jusqu'à six mille causes en arrière, et aucun des juges, à moins d'y avoir un intérêt personnel, n'aurait fait une course d'une demi-heure en palanquin pour s'assurer d'un fait discuté devant son tribunal, bien qu'il se fût passé à sa portée et quelle qu'en pût être l'importance pour les plaideurs. Cette nonchalance est d'autant plus condamnable, qu'il n'y a peut-être pas de pays au monde où la justice soit plus difficile à rendre, tout dépourvu qu'il est d'avocats pour embrouiller les causes. 11 est impossible de croire à aucun témoignage, et le plaideur qui a le bon droit de son côté enrôlera presque autant de faux témoins que son adversaire. On serait tenté de condamner les deux parties aux dépens et de les punir l'une et l'autre. L'Indien semble prendre plaisir à défigurer la vérité la plus indifférente : l'exposer tout simplement lui paraîtrait un défaut d'imagination, une espèce d'incapacité ; mais il ne ment ainsi que pour pouvoir se dédire si la première déposition est mal accueillie. La vérité est une dernière ressource qu'il se ménage et dont il use le moins qu'il peut; il la réserve pour les cas extrêmes.

Trois mois après mon arrivée, dès que je fus jugé capable de prendre mon tour de garde, je fus détaché pour

commander le poste de la citadelle confié alternativement aux officiers de S. M. Britannique et à ceux de la Compagnie. Comme la montée est extrêmement fatigante, ce poste n'est relevé que tous les deux jours ; mais c'est un service très-recherché à cause de la pureté et de la fraîcheur de l'air dont on jouit à cette élévation. En recevant les ordres écrits des mains de mon prédécesseur et prenant possession des localités, je fus extrêmement surpris d'y trouver un prisonnier d'État, dont il était assez singulier que mes camarades ne m'eussent jamais entretenu : c'était le Nuwab, souverain légitime de Keurnoul (petite principauté située au nord-est des Provinces cédées, et qui à cette époque jouissait encore d'une espèce d'indépendance). Ce malheureux était victime d'une de ces grandes iniquités qui signalent à chaque pas la politique anglaise. A la mort de son père, l'ami et le protégé des Anglais, il avait revendiqué ses droits à la principauté comme fils aîné et seul fils légitime. Ces droits avaient d'abord été reconnus; il avait même reçu l'investiture des mains du collecteur M. A. D. Campbell, dans la société duquel il regagnait ses États et avait déjà atteint la rive droite de l'IIundry, petite rivière qui séparait son royaume du territoire de la Compagnie. Sur l'autre rive, il voyait déjà s'élever sa capitale, le palais de son père ; mais une sourde intrigue travaillait contre lui dans l'ombre : de fortes sommes étaient offertes à l'avidité des employés du gouvernement, par son rival, son frère naturel par une concubine; il avait aussi, malheureusement pour lui, révélé une intelligence et des talents qui le faisaient craindre; enfin, l'on cherchait un prétexte pour revenir sur rengagement contracté. Le hasard voulut que cette nuit même le Nuwab

surprit l'infidélité d'une de ses femmes; il était musulman, son sabre lui fit justice des coupables : ce fut un crime tout trouvé ; ce n'est pas qu'on lui disputât le droit de tuer sa femme chez lui, le lendemain, de l'autre côté delà rivière; mais, sur la rive droite, il était encore l'hôte des Anglais et avait enfreint leurs lois. Le collecteur et le gouvernement se récrièrent sur l'atrocité de son crime ; on le ramena prisonnier à la citadelle de Bellary, tandis que son frère montait sur le trône *.

Lorsque je devins son geôlier, il y avait déjà six ans que ce malheureux dévorait là sa vie, in carcere dura; en vain il en avait appelé à la Cour des directeurs, à la Chambre des communes : ses pétitions, d'abord rejetées, ne furent plus transmises. Il demandait une cour martiale, un tribunal d'honneur : le supplice s'il était coupable, la liberté s'il était innocent. On n'avait garde d'accéder à sa prière. Par un raffinement de cruauté inutile, tout rapport direct lui fut interdit avec sa mère et ses femmes : c'était en vain qu'elles se présentaient, l'inflexible consigne les repoussait toujours. Privé de toutes ces jouissances si appréciées par un Asiatique, on lui laissait cependant quelque argent (500 fr. par mois qu'il recevait de sa mère) et une couple de serviteurs. Doué d'une singulière intelligence, d'une instruction extraordinaire chez un natif, il éprouvait un besoin de

1 Le gouvernement de la Compagnie fut cruellement puni de sa mauvaise foi en cette circonstance; ce même prince bâtard, que par un déni de justice on avait placé sur le trône, s'occupa immédiatement à organiser contre ses protecteurs une conspiration gigantesque que le seul hasard fit découvrir quelques mois avant l'explosion, en septembre 1859, et qu'il fallut étouffer dans des flots de sang.

société qui lui faisait rechercher même celle des officiers qui se relevaient pour le garder, malgré le froissement continuel de sa dignité, la dureté et souvent l'insolence qu'il rencontrait. Il ne pouvait se passer de communiquer, d'échanger ses idées : c'était une envie, une démangeaison de malade, et, les soldats lui étant trop inférieurs en raffinement et en manières pour ne pas exciter son profond dégoût, on peut dire qu'il mendiait le contact, la conversation de ceux chez qui il devait espérer plus d'éducation. Mais il mendiait en prince : tout le petit revenu que le gouvernement permettait à sa famille de lui allouer, était dépensé en cadeaux délicats pour les officiers qui se succédaient à la porte de sa prison ; il couvrait leur table de mets succulents, des meilleurs fruits de la saison, dès sorbets les plus délicieux, tels qu'on n'en prépare que dans les palais de l'Orient, et le seul retour qu'il espérât en échange, sans toujours l'obtenir, c'était un accueil gracieux, peut-être le titre de huzret (majesté) ou de khodawend (monseigneur), toujours si cher, même quand ce n'est plus qu'un mot vide de sens. Jouer sa partie d'échecs, c'était le rendre parfaitement heureux, lui faire un instant oublier la triste réalité de sa vie. Combien peu, surtout parmi les officiers de la Compagnie, lui octroyaient ces minces satisfactions tout en acceptant ses présents ! Pour moi, je sais qu'il me navrait l'âme ; son existence, enchaînée sur ce roc désert, me rappelait une autre, une plus grande infortune qui avait succombé. sur l'odieux cratère de Sainte- Hélène, et qui, comme lui, n'avait trouvé que d'impitoyables geôliers, là où elle avait é(é chercher l'hospitalité. C'est sans doute à la cour machiavélique de la Compa gnie des Indes, que l'Angleterre a emprunté la cruelle

t>88 L'INDE ANGLAISE

idée de condamner le Thémistocle français au sort de Prométhée : ce qu'il y a de certain, c'est que ces rois marchands disposent ainsi de presque tous leurs prisonniers d'État. Partout où le drapeau anglais flotte dans l'Inde sur le sombre sommet d'un pic couronné de fortifications, le voyageur peut préjuger sans crainte que quelque grandeur déchue gémit sous son ombre fatale et mesure de l'œil ces plaines tant aimées où il envie le sort du plus pauvre rayot, où l'antilope bondit en liberté.

Le pauvre prisonnier de Bellary s'attacha à moi avec l'instinct du malheur, avec la passion d'un amant pour sa maîtresse : c'était un délire de joie quand mon tour de garde revenait. Non-seulement il passait avec moi les journées entières en longues et touchantes conversations, arpentant ma chambre et gesticulant avec véhémence, mais il ne me quittait pas un instant durant les quarantehuit heures de mon service. Quand, après une soirée consacrée à son jeu favori, je me jetais enfin sur mon lit de camp pour prendre le repos nécessaire, il s'asseyait à mes pieds pour me regarder dormir et protéger mon sommeil contre les insectes. En étudiant le plan de la ville, il était parvenu à reconnaître l'emplacement de mon habitation, dans laquelle il plongeait du haut de son rocher, et, à l'aide d'une lunette d'approche, épiait tous mes mouvements. Il savait quand je montais à cheval, et me suivait encore dans mes courses du soir.

Ce fut durant le cours de cette amitié que je pus apprécier la misère et la servitude de l'état militaire. Une circonstance surtout me fit l'impression la plus pénible: jamais il n'avait un instant pensé à éprouver ma fidélité à mon drapeau; mais, espérant un jour avoir détourné mon attention, il avait fait dire à une de ses femmes, la

A VA. VF Et APRES L'INSURRECTION. 281)

plus dévouée, la plus chérie, dont il était séparé depuis sept ans, de se présenter à la porte de la citadelle sous le déguisement d'un marchand de fruits auquel la consigne permettait d'entrer. J'avais remarqué depuis le matin, dans mon hôte et mon prisonnier, une excitation fébrile extraordinaire; il ne tenait pas un instant en place, me repondait d'un air distrait et regardait à chaque instant par ma fenêtre ouverte jusqu'à l'arrivée du faux marchand. Dès qu'il l'aperçut, il me quitta sous quelque prétexte pour me cacher son émotion et attendre le résultat dans l'espèce de tanière où il était logé. J'avoue que j'avais deviné son secret, et, tout en veillant à ce qu'il ne m'échappât pas, je faisais des vœux sincères pour le succès de son stratagème, me proposant de congédier la pauvre femme après quelques heures d'une réunion que je considérais comme autant de gagné sur son malheur. Mais le môme trouble qui avait trahi sou mari la fit découvrir : interrogée parle sergent de garde, elle balbutia; sa grâce involontaire, sa timidité et In délicatesse de ses traits, firent deviner son sexe; je fus bientôt appelé pour vérifier son laisser passer, et obligé de la repousser moi-même du seuil où elle était arrivée. Je ne revis plus ce jour-là mon pauvre Nuwab, il resta absorbé dans sa douleur. Le lendemain il reparut triste, mais calme, trop délicat pour se plaindre, et aussi aimant que jamais. Nos rapports continuèrent ainsi pendant cinq ans, jusqu'au départ du régiment pour Hyderabad, en 1836. On m'a dit que souvent, depuis cette époque, il avait demandé de mes nouvelles à nos successeurs, les questionnant pour apprendre s'il ne me reverrait jamais plus! A cette heure où j'écris tranquille et libre au coin de mon foyer, près d'une femme que j'aime, i. 17

il traîne encore sa triste vie , seul sur son rocher ! Mes conversations avec ce prince, presque toujours eiihindoustani, quoiqu'il parlât fort bien l'anglais, m'avaient fait faire de grands progrès dans la langue ; je continuais aussi à étudier sous la tutelle de deux mounschies (professeurs hindous). Entre les heures consacrées à ce travail, dès que le soleil couchant me permettait de humer l'air, mon plus grand plaisir était de faire seller mon cheval et galoper au loin, pour chercher quelques couches d'un air plus pur que celui que nous respirions entre Ja montagne et les remparts. Je revenais invariablement par les bazars me mêlera ce peuple si enfant, si doux, si insouciant. A mesure que j'acquérais la pratique de sa langue, j'aimais ses mœurs; je trouvais un singulier charme à ses conversations, à ses histoires si vivement racontées, à sa crédulité, à son imagination romanesque et brillante. Je finissais presque par lui envier son genre de vie si rapproché de la nature, et à aimer jusqu'à sa musique aux sons aigus, mélancoliques ou bruyants. Ce qu'on appelle ici bazars sont des rues moins étroites et moins tortueuses que les autres, habitées spécialement par les diverses professions, dont les produits sont exposés sous la vérangue ouverte de leurs demeures, C'est au milieu de son petit étalage que chacun travaille, accroupi comme un singe, mais comme un singe aussi non moins adroit de ses pieds que de ses mains. Ce que j'admirais le plus, c'étaient les bijoutiers tourneurs en cuivre et en argent : les chefs-d'œuvre qui sortent de leurs mains, chaînes de petites roses d'or, boucles d'oreilles, croix et boîtes en filigrane, défieraient tout l'art de nos orfèvres ; et pourtant leurs outils sont détestables, et tels que le plus habile ouvrier d'Europe,

AVANT ET APRÈS L'INS'URRÈCTIOK â91

s'il était réduit à s'en servir, n'en pourrait rien obtenir C'est au coin de son hangar, en plein air, sur un mauvais réchaud, sans association d'industrie, que chacun fait sa manipulation, et pourtant telle est leur patience, la légèreté et la finesse de leur travail, qu'on en est émerveillé. Cette patience est peu récompensée, car le travail ajoute très-peu au prix du métal, 18 pour 100 tout au plus, et, à ce prix, ne vendent-ils encore ces beaux ouvrages qu'aux Européens. Pour les natifs, ils l'ont surtout des bracelets tout simples, destinés aux femmes et aux enfants. Les boutiques les plus brillantes sont celles des marchands de vases de cuivre étamés pour boire. Ces vases, tout ronds et tout unis, sont le meuble favori, la première acquisition de chaque ménage indien : ils servent à tous les usages, pour la cuisine et les ablutions. A côté de ces piles étincelantes, l'on voit des forgerons faisant des ouvrages grossiers, des clous, des cuillers, et avec un métal à peine aciéré des fers de lance et des lames de sabre. Un mauvais sabre neuf avec sa massive poignée en fer et son étui de bois, recouvert en peau, coûte une roupie (2 fr. 50 c). Cette arme est dans toutes les mains, pour ne jamais servir. Quand deifx Indiens se querellent, ils s'envoient force injures, mais en viennent rarement aux coups et ne dégainent jamais.

Toutes les autres boutiques, c'est-à-dire neuf sur dix, sont occupées par des marchands de grains. Chez un peuple où la misère est si grande, la nourriture est la principale dépense, et les subsistances le principal commerce; très-peu de légumes, quelques patates douces, beaucoup d'épices, des ornements de verre, d'argent et de soie pour les femmes, voilà ce qui constitue le marché.

W2 i/LNDE ANGLAISE AVANT ET APRÈS 1/ INSURRECTION.

Au milieu et aux extrémités de cette longue rue de chaumières s'élèvent trois édifices d'architecture diverse, temples de trois religions différentes. La pagode est près du champ de Mars, à l'extrémité la plus rapprochée du fort ; au milieu du bazar est la chapelle des missionnaires protestants, et enfin, à l'écart, au delà de la dernière habitation, se trouve la mosquée. La position de chacun de ces temples est en harmonie avec son culte. Celui des musulmans est solitaire et silencieux. Dans leurs accès de dévotion, ils cherchent quelque but éloigné de pèlerinage, la tombe d'un derviche ou d'un iman. Autour des temples hindous, au contraire, la foule se presse tout le jour, et au bruit de cette cohue vient s'ajouter l'infern al tintamarre de quelques diables toujours cachés dans quelques niches, qui accompagnent la prière des fidèles des sous discordants de leurs sifflets et de leurs cornemuses et du tapage épouvantable de leurs tamtams. Enfin, la société des missionnaires, au moins aussi politique et industrielle qu'évangélique, s'établil au centre de l'activité et du commerce; mais son culte froid et dépouillé de cérémonies parle peu à l'imagination de l'Hindou : le temple est désert, pas une voix ne répond à celle de l'officiant, et la croix d'or est impuissante aux mêmes lieux où la croix de bois avait fait des miracles; car Bellary a aussi sa congrégation catholique, pauvre, ignorante, mais pleine de ferveur, groupée autour d'un prêtre portugais aussi pauvre et aussi ignorant qu'elle ; vous la retrouverez dans la petite chapelle perchée sur un roc au milieu du fort.

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