‹ L'Inde anglaise avant et apráes l'insurrection de 1857 (volume 2)Chapitre 25 sur 38 · CHAPITRE XY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XY

Le choléra. — Conspiration de Bangalore en 1855. — Missionnaires prolestants. — Les soldais et les cfpayes.

Par une belle et molle soirée de février 1855, à l'époque de l'année où le soleil reprend toute sa puissance, mais où la naissance et le déclin du jour ont encore une fraîcheur et un parfum de volupté, je venais d'exécuter mon galop quotidien autour des remparts vers les premières pentes des Copper mountains (montagnes de cuivre), et je rentrais comme à l'ordinaire par la chaussée ombragée d'arbres de la ville noire. La lune, dans son plein, versait ces flots de lumière qu'elle ne prodigue qu'aux tropiques; pas un souffle d'air n'agitait les plus petites branches des arbres dont les silhouettes se dessinaient en lignes noires et immobiles sur le ruban d'or de la chaussée. Pénétré du calme et de la beauté de ce moment, j'allais au pas dans une rêverie profonde, prêtant l'oreille à la marche cadencée de mon cheval et au bourdonnement des insectes, quand tout à coup mon at-

fcntionfut éveillée par des cris perçants qui partaient de la véraiigue ouverte d'une boutique. Je connaissais le propriélaire : c'était un riche sonar (bijoutier), qui avait souvent travaillé pour moi. Un intérêt instinctif me fit approcher et forcer le cercle épais qui s'était formé autour de la maison. A la lueur des torches, j'aperçus un tcharpaë, espèce de lit de sangle, sur lequel un jeune homme de dix-sept ans, fils unique du bijoutier, se tordait, comme un serpent coupé, dans des crampes épouvantables. Les yeux étaient déjà fixes, ternes et vitreux; quelquefois une convulsion galvanique soulevait le moribond; il faisait des efforts pour vomir, puis retombait épuisé sur ses coussins. J'avais eu occasion de voir ce jeune homme la veille ; hier encore il avait un embonpoint remarquable, sa couleur était d'un noir d'ébène lustré et poli; vingt-quatre heures n'étaient point écoulées, et cet embonpoint avait fait place à la plus affreuse maigreur ; ses joues étaient creuses, sa peau avait singulièrement blanchi et perdu tout son lustre, je pouvais à peine le reconnaître; sa mère, qu'à son air de décrépitude on eût prise pour une très-vieille femme, quoiqu'elle eût à peine trente-cinq ans, poussait des cris déchirants au pied du lit, s'arrachait les cheveux, se déchirait les seins et cherchait à se briser la tête contre la muraille. Le père était plus calme : il ne laissait échapper aucun cri, mais l'expression de sa figure était effrayante. Il avait arraché son turban, sa tête était rasée, à l'exception de la petite touffe qui couronnait le sommet du crâne; son corps était nu, et de la tête aux pieds tout couvert de cendres. 11 était assis les jambes croisées murmurant un récitatif de versets du Koran interrompus par des gémissements et regardant la foule d'un air hagard, tandis que

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la partie supérieure de son corps se balançait en avant et en arrière avec l'oscillation du balancier d une pendule. J'essayai de lui adresser la parole : « Mahomet Shah, Mahomet Shah, lui répétai-je plusieurs fois, ne puis-je rien faire pour voire fils; lui enverrai -je des médecines? » Il fut longtemps sans m'entendre. Me reconnaissant à la fin, il répondit d'une voix creuse : Meur jata saheb; kae jullab, puis, avec un effort : Allah kerimï (Il se meurt, monsieur, c'est le choléra... Dieu est grand! )

Je rentrai chez moi le cœur attristé et avec un pressentiment de malheur. L'étude pour ce soir-là eût été impossible; j'y renonçai, et rejoignis un rassemblement de mes camarades qui s'étaient réunis pour passer le temps dans une maison déjà occupée par trois de nos lieutenants. Un de ces commensaux était précisément ce jeune Campbell dont j'avais enlevé la place et qui continuait à faire les fonctions de sous-lieutenant à ses frais, dans le faible espoir d'être placé plus tard. Nous étions quinze ou vingt officiers tant mariés que célibataires, mais tous jeunes, pleins d'espoir, d'avenir et de gaieté. Rangés autour d'une longue table, en plein air, éclairés par la lune et savourant la brise du soir, nous faisions de profondes libations. Tandis que les serviteurs de nos hôtes nous versaient avec la profusion indienne le thé, le café, la bière, le punch et le grog, une épaisse fumée s'élevait de nos cigares et des cris joyeux succédaient sur toutes les lèvres aux chansons tour à tour bachiques et anacréontiques. Les toasts (cet usage essentiellement anglais) se suivaient à chaque instant, et excitaient tour à tour le rire ou l'approbation des convives. Un de ces légers propos me fit en ce moment une singulière impression : un jeune étourdi, se versant une rasade, nous

fît remplir nos verres pour sanctionner cet étrange vœu (Tune ambition téméraire : A bloody war and a sickly seasoni (Une guerre sanglante et une saison malsaine î) Ce vœu, ou plutôt ce blasphème, allait être bientôt puni.

Dans toute cette assemblée il n'y avait que deux figures soucieuses, la mienne et celle du jeune Campbell. Ce dernier avait passé toute sa journée à la chasse; il était d'un tempérament robuste et n'avait jamais connu mi instant de maladie : je remarquai cependant qu'il se levait souvent de table et que chaque fois qu'il venait s'y replacer le nuage s'épaississait sur son front; je crus même reconnaître quelques légères convulsions analogues à celles que j'avais remarquées chez le jeune bijoutier. Le chirurgien-major du régiment, docteur Rutledge, se trouvait assis à côté de moi : ne pouvant plus vaincre mon inquiétude, je lui dis à l'oreille : « Le choléra est au camp et ce jeune homme ne me paraît pas bien. » Le cigare tomba de ses lèvres sur lesquelles le sourire disparut. Ne voulant pourtant pas glacer la réunion, il s^ leva d'un air indifférent et prit notre jeune camarade à l'écart. Tous deux s'éloignèrent; le docteur revint seul. Le mot qu'il prononça à son retour fut comme un tocsin d'alarme qui retentit dans tous les cœurs et dispersa l'assemblée. Le lendemain nous rendions à la terre la dépouille déjà fétide du jeune et brillant Écossais. Par une singulière coïncidence, la nouvelle officielle de sa nomination au régiment arriva juste à temps pour être proclamée sur sa tombe par la triple salve de mousqueterie.

Rie» n'est grand, rien n'est touchant comme le service funèbre dans l'armée anglaise. Outre le détache-

ment commandé pour exéculer les dernières salves et proportionné au rang du défunt, le régiment tout entier, sans armes, et tous les officiers de la garnison, le sabre nu et renversé sous le bras gauche, suivent sa dépouille depuis la maison mortuaire jusqu'au champ du repos. La musique militaire entonne l'hymne du « Marinier sicilien, )) suivi du sublime cantique de Saùl Ces deux airs se succèdent sans cesse, tandis que la mesure est marquée par les notes tonnantes de la grosse caisse qui fait vibrer l'air comme un canon. Arrivé au cimetière, on forme le bataillon carré autour de la tombe; le ministre protestant, ses aides et le groupe d'officiers occupent le centre. Le pasteur lit cette admirable prière du rituel anglican « In the midst of life we are in death » (Sur le sentier de la vie nous rencontrons la mort); puis viennent ces tristes paroles : « Rendons la terre à la terre, la poussière à la poussière. » On jette quelques pelletées sur la bière, puis... tonnez, mousquets.

Sur l'aile de la Tondre l'âme est partie!

Un flageolet aigu donne le signal du départ; la troupe se forme en colonne, puis s'ébranle au son d'une valse vive et légère, exécutée par la musique du régiment. Quel bizarre contraste ! C'est, dit-on, pour ranimer le courage; mais ces airs joyeux me semblaient narguer la mort et redoublaient ma tristesse.

Ce fut là la première victime ; mais le terrible fléau avait arboré son drapeau sanglant sur nos remparts. Pendant trois longs mois nous vîmes jour par jour tomber nos compagnons de la veille, officiers et soldats, la

vieillesse et la vigoureuse adolescence, les femmes et les enfants. Chaque jour nous nous joignions au funèbre cortège ; chaque jour nous répétions ces deux hymnes de la mort, jusque-là qu'elles devinrent le refrain distrait de nos moments de rêverie. Chaque jour les gracieuses valses prenaient une cadence plus moqueuse, bien que les chœurs allassent s'affaiblissant, car les musiciens euxmêmes payaient au fléau leur tribut quotidien. La vie ainsi tourmentée perdait tous ses charmes. Du moment qu'on était frappé, on reprenait tout son calme et l'on mourait avec indifférence. Si la terreur existait toujours, c'était chez les forts qui la noyaient dans les orgies, au milieu des chants féroces et mystiques. On peut en juger par les vers suivants, sublimes de génie, de tristesse et de sauvagerie, composés par une des dernières victimes. J'essayerai d'en donner une idée par une traduction en prose, dont les deux premières strophes sont rimées suivant la cadence anglaise :

We mcet 'ncath t lie sounding raftcr

And ihc walls around are bare; As they shout^back our peals of laughter

It seems as thc dead were there.

Tlien, stand to your glasses — steady!

We drink in our comrades eyes One cup to thc dead already,

Hurrah for the next thaï dies!

Not hère are the goblets glowing;

Not hère is the vintage sweel.

Tis cold as our hearts are growing,

And dark as the doom we rneet

But stand to ypur «lasses — steady!

And soon shall our puises ris#.

One eup to the dead already»

Hurrah for the ncxt thaï dies!

ni

Therc's many a hand that's shaking

And many a check that's sunk; But soon tho' our hcarts are breaking,

Thcy '11 bnrn with the wine we 've drunk, Then, stand to your glasses — steady !

'Tis hcrc the revival lies.

Qnaff a cup to the dead already,

Hurrah for the ncxt that dies !

Time was when we laughed at others,

We thought we were wiser then.

Ha! ha! let them think of their mothers

Who hope to see them again.

No, stand to your glasses steady!

The thoughtless is hère the wise !

One cup to the dead already,

Hurrah for the next that dies !

Not a sigh for the lot that darkles,

Not a tear for Ihe friends that sink ! We 'Il fall midst the wine cup's sparkles

As mute as the wine we drink.

Corne, stand to your glasses, — steady!

'Tis this that the respite buys.

One cup lo the. dead already,

Hurrah for the ncxt that dies ! .

Who dreads to the dust returning!

Who shrinks from the sable shore?

300 T/ÏNDE ANGLAISE

Where the high and haughty yèàrning Of the soûl can sting no more.

No. Stand to your glasses — steady!

Tlie world is a world of lies.

One cup to the dead already, Hurrah for the next that (lies!

Cut off from the land that bore us,

Betrayed by the land wc fi ml !

When the brightest are gone before us

Ami the dullesl are most bchind.

Stand, stand- to your glasses — steady!

Tis ;ill we hâve left to prise.

One cup to the dead already,

Hurrah for the next thaï dies!

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