‹ L'Inde anglaise avant et apráes l'insurrection de 1857 (volume 2)Chapitre 27 sur 38 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Le nouvel an. — Maîtres et serviteurs. — La passion du mariage dit;/ les indigènes. — Voyage de Bellary à Pondicbéry.

Nous sommes arrivés au 1er janvier 1834. Bien que ce ne soit pas le premier jour de l'année pour les natifs, soit musulmans, soit Hindous, ils se trouvent trop heureux de saisir l'occasion d'un jour de fête. En me réveillant le matin, je trouve deux énormes bananiers plantés sur le seuil de mon domicile; des guirlandes de fleurs sont suspendues en festons à toutes les portes et fenêtres, autour des cadres sur la muraille, à la poignée de mon sabre, au plumet de mon shako, partout où il y a une frise ou un clou pour servir de point d'appui. Le plancher de toutes les chambres est semé de pétales de fleurs roses et blanches comme nos rues autrefois en un jour de procession ; des bouquets de jasmin et de mougry, disposés sur tous les meubles, embaument et empoisonnent l'atmosphère. Dès que je mets le nez à la porte de ma chambre à coucher, tous les domestiques, i. 18

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rangés en ligne et guettant ce moment, me jettent chacun au cou un collier de fleurs blanches, que je suis condamné à porter jusqu'à l'heure du déjeuner pour ne pas blesser ces pauvres gens. Sur ma table je trouve une espèce de gâteau appelé baba, cadeau de mon maître d'hôtel, qui me l'offre en portant jusqu'à son front un pan de ma robe de chambre ; des mithaies ( sucreries de différentes espèces ) sont présentées par les autres serviteurs. Il n'y a pas jusqu'à mon petit groom, âgé de douze ans, qui ne m'offre un citron de la valeur de quatre centimes, en priant le ciel que mon ombre lui soit toujours favorable et que je lui tienne lieu de père et de mère.

Me voilà donc assis, paré comme le bœuf gras, assez embarrassé de ma tournure et humant patiemment ma lasse de thé, quand tout d'un coup la vérangue ouverte où je déjeune est envahie par une foule de gens, marchands et industriels de toutes les professions du bazar, venant offrir à monseigneur l'interprète les cadeaux cl les souhaits du nouvel an. Chacun est accompagné d'un valet portant sur sa tête un petit plateau couvert de cornets en natte ou en feuilles de bananier, contenant des raisins de caisse, des amandes ou des bonbons. Un gros épicier me présente une corbeille massive en sucre candi que l'on prendrait pour du cristal ; chacun donne en proportion de sa fortune ou des services qu'il peut attendre de moi. La majorité se contente d'offrir un citron ou limon qu'il accompagne de ses profonds salâms. Cet usage n'est plus qu'un reflet, une parodie innocente et quelquefois burlesque de la corruption qui régnait sous les gouvernements indigènes et dans les premiers temps du régime de la Compagnie. Il est aujourd'hui défendu

à tout employé civil ou militaire du gouvernement britannique de recevoir aucun cadeau en numéraire ou en marchandises; mais il n'y a pas bien longtemps encore, pas plus loin qu'en 1820, qu'un natif ne recevait ou ne rendait jamais la visite d'un Européen sans reconnaître cet honneur par des présents ruineux. Les officiers qui escortaient un résident chez un prince , chez le Nizam d'IIyderabad, par exemple, recevaient chacun pour 4 ou 5,000 francs de châles de Cachemire. Cet heureux temps n'est plus : aujourd'hui, si un natif vous fait une visite de cérémonie, il se contente de vous offrir, en s'inclinant profondément, un des petits citrons du pays, comme une espèce de carte de visite; et, si vous êtes chez lui, un domestique vous remettra au moment du départ deux petits flacons d'essence de rose ou d'huile de sandal. Mais les salâms, les hommages et les compliments les plus hyperboliques sont toujours de mode. Si un boulanger, par exemple, voulait obtenir une recommandation pour la pratique du régiment, il adressait ainsi sa pétition : « Au dispensateur des faveurs, au juste par excellence, au protecteur du pauvre, au clairvoyant, au sage , au généreux lieutenant de Warren. Puisse son ombre ne jamais diminuer, et l'arbre de sa fortune toujours grandir. » Ou c'était quelque autre préambule du même genre.

J'avais congédié toute cette cohue, quand un bruit de tam-tams et de guitares se fit entendre dans l'avenue de mon jardin, mêlé à des voix de femmes, et immédiatement des bayadères commencèrent à exécuter leurs danses sur ma pelouse. C'étaient des demoiselles qui désiraient obtenir ma protection pour exercer leur industrie dans le cantonnement européen. Nouveau Joseph, je

m'enfuis dans les appartements intérieurs, en ordonnant à mes gens de renvoyer au plus tôt ces sirènes.

(( Les Européens, dans les villes de l'Inde, dit Jacquemont, n'aperçoivent presque rien de la vie des natifs qui les servent. Il n'y a peut-être pas un employé civil ou militaire qui sache où demeurent ses domestiques, s'ils sont mariés, s'ils ont des enfants, ce qu'ils font de leurs épargnes. » Cela tient un peu aux habitudes singulières . des natifs, mais plus encore au défaut de bonhomie et de sympathie chez les Anglais. C'est certainement une chose étrange et particulière à la nation anglaise, que cette dislance à laquelle elle est si jalouse de tenir les étrangers avec lesquels elle est mêlée ! Le service domestique dans l'Inde est comme ailleurs le service militaire ; il dure pour chaque homme quelques heures du jour ; hors de là il se trouve libre, et vous ne savez absolument rien de la forme d'existence de l'individu qui vous sert depuis des années, qui assiste à vos repas et à votre toilette, qui circule comme le chat de la maison dans tous vos appartements, et qui, comme cet animal, après avoir rempli durant le jour une fonction spéciale quelconque, disparaît la nuit. De toute votre suite nombreuse, il n'y a que le petit groom, enfant de douze à treize ans, qui dort dans la vérangue ouverte pour répondre à votre appel durant les heures de repos ; mais bien heureux s'il vous entend, car sa paupière est oppressée sous les doubles pavots de son âge et de son climat. Vous pouvez cependant obtenir de quelqu'un de vos gens, de votre maître d'hôtel, par exemple, de s'établir, non sous votre toit, mais dans votre enclos ; c'est à une condition : il faut que vous lui laissiez toute liberté d'élever sa hutte avec sa double enceinte de nattes et d'argile dans la partie la

plus reculée et la plus ombragée du jardin. Quand la ruche sera prête, par une nuit obscure, il y amènera, dans une voiture fermée, tout son essaim, ses femmes et ses enfants ; mais alors il faut scrupuleusement éviter toute occasion d'éveiller sa jalousie toujours inquiète. Le maître qui essayerait de soulever le perdah, le rideau du gynécée, se verrait justement puni par un coup de poignard ou une dose de poison. La plupart des domestiques d'un régiment, quand ils se résignent à suivre la carrière nomade de leurs maîtres et n'ont pas le moyen de transporter leurs femmes avec les précautions et la vigilance nécessaires pour les dérober à tous les yeux, les laissent dans leur province, sous la sauvegarde de leur famille. Chacun fait alors à la sienne une pension mensuelle réglée sur la quotité de ses gages : la moindre est d'une roupie (2 fr. 50 cent.); c'est ce que donne le plus pauvre, celui qui n'a que quatre roupies (10 francs) par mois pour se nourrir et se vêtir. Mais, quelle que soit sa pauvreté, chacun veut se marier, avoir une femme à lui, qui soit sa chose, sa propriété. Il n'a pas de vêtements pour couvrir sa peau nue durant l'hiver, il n'est pas sûr du pain du lendemain; pour soutenir cette pauvre créature qu'il associe à sa misère, il devra souvent se refusera lui-même les premiers aliments... mais il serrera son cummerbund (sa ceinture) sur ses flancs amaigris et se rappellera en souriant qu'il a sa petite femme dans son village, près de laquelle l'attendent des jours meilleurs, sa janie, sonnourmâhl, sa vie, la lumière de son foyer.

Et ce n'est pourtant pas par amour qu'il l'a épousée, puisqu'elle a peut-être huit ans ; car c'est à cet âge, chez les Hindous, que les parents concluent entre eux, dans

chaque caste, les mariages de leurs enfants. D'ailleurs, il ne l'avait jamais vue avant les fiançailles; elle a été choisie par la famille. Chez les musulmans, les arrangements sont encore à peu près les mêmes, seulement ils ne se marient qu'à l'âge de consommer le mariage; mais le jeune époux ne connaît l'épousée qu'en enlevant son voile le soir du jour des noces. Une dernière observation et qui est vraie pour les natifs de tout âge, de toute croyance et de toute condition, c'est qu'ils parlent avec la même indifférence, presque avec dégoût, de femmes qui ont à peine cessé d'être enfants. La nature, dans ces climats, est aussi plus précoce et plus destructive : la femme sera mère à douze ans et décrépite à trente.

Le nombre de mois était enfin révolu qui m'autorisait à prendre un trimestre de congé. Il me tardait de revoir Pondichéry, sa plage dorée, sa mer harmonieuse, et la sœur tant aimée qui m'attendait sur ses bords. J'étais las aussi de cette insipide garnison, de ce triste rocher qui avait déjà accumulé sur ma tête tant de souvenirs de deuil. Et, il faut enfin l'avouer, je sentais comme un malaise, l'appétit de cette vie nomade dont les charmes nous recherchent toujours une fois qu'on les a goûtés. Quel est donc l'attrait de cette existence vagabonde? N'est-ce pas qu'elle est semée d'une foule de petits incidents imprévus, offrant à la volonté une multitude d'objets qui sollicitent son exercice. Il faut à chaque instant délibérer, vouloir et agir, sur une échelle minime à la vérité, mais enfin on a voulu et agi. « On a goûté par là un plaisir naturel, d'autant plus vif, qu'il est plus rare dans le système habituel de notre existence. » Quoi qu'il en soit, je me rappellerai toujours le frémissement de plaisir avec lequel je sautai en selle, le 12 janvier 1834,

vers six heures du soir, immédiatement après un joyeux dîner avec mes camarades à la table d'hôte; j'échangeai encore de nombreuses poignées de main, puis, cédant à la fougue de mon bel arabe, je lui donnai carrière.

Mes gens m'avaient devancé de deux petites marches; je les rejoignis à Cuddigol, le second village à sept lieues sud-est de Bellary. Pour voyager plus lestement, je ne me suis embarrassé ni de tentes ni de voitures à bœufs; ma suite se compose seulement de mon valet de chambre, qui fait aussi les fonctions de cuisinier; il est monté sur un tattoo; viennent ensuite deux palefreniers et deux herbaires pour mes deux chevaux ; enfin deux cowrycoulys, portant quatre paniers en rotins contenant toute ma garde-robe, mes provisions et mes ustensiles de voyage. Ma petite caravane, ainsi réduite à la plus simple expression, se compose encore de huit personnes et trois bêtes (j'entends par ce mot les quadrupèdes).

La route jusqu'à Ghouty n'offre d'autre particularité que quelques filets de sable mouvant assez dangereux, qui traversent les terres noires en se dirigeant vers la mer.

15 janvier. — Ghouty, surnommé le Gibraltar du Carnatique, se compose comme Bellary de deux forts et d'une citadelle superposés l'un à l'autre sur le penchant et au sommet d'une montagne conique. C'était autrefois le quartier général du corps d'armée cantonné dans les Provinces cédées : comme forteresse elle est infiniment supérieure à celle de Bellary, et comme position militaire elle est au moins aussi bonne; mais la malaria s'y est attachée avec une telle intensité, qu'il a fallu l'abandonner. C'est une chose remarquable que les variations auxquelles sont sujettes diverses localités de l'Inde. Des

lieux célèbres au l refois pour la pureté de l'air et la salubrité du climat exhalent aujourd'hui des miasmes pestilentiels et sont littéralement inhabitables; on dirait que, comme au temps de Sodome et de Gomorrhe, la terre s'ouvre pour laisser échapper des gaz qui dévorent la population. Tel a été le sort de Ghouty, tel sera celui de Bellary. Ce qui est encore plus extraordinaire, c'est que ce changement a eu lieu généralement en raison inverse des causes qui auraient dû purifier ces localités : il a suivi la substitution de la propreté et de la ventilation d'un cantonnement européen à l'entassement et à la saleté de la population native. Ainsi, tant que les forts de Ghouty, Nundidroug, Gingi, Seringapatam, présentaient chacun une fourmilière humaine entassée dans des huttes fétides, le choléra et les fièvres typhoïdes étaient des maladies inconnues. On ne trouve aujourd'hui dans ces mêmes lieux que des casernes abandonnées et des ruines; tout y est d'une propreté exquise, et cependant une seule nuit passée dans une de ces casernes est généralement suffisante pour développer le germe d'une maladie, sinon mortelle, au moins destructive du tempérament. Observons encore que trois d'entre elles sont sur des montagnes à une grande élévation au-dessus des plaines environnantes, éloignées de tout marécage et presque absolument privées d'eau.

Le fort supérieur de la place de Ghouty, comme la citadelle de Bellary, est une geôle pour les prisonniers d'État. A l'époque de ma visite, ces malheureux étaient au nombre de quatre : le plus remarquable était un ancien ministre d'un rajah de Vizianagor, qui avait perdu une jambe en combattant pour son maître. Le prince et le serviteur étaient enfermés depuis nombre d'an-

nées, mais le rajah venait de mourir. Deux autres étaient des polygars ou chefs militaires de certains fiefs dans le Kimedy (circars du Nord), et le quatrième était le rajah de Tinevilly, tout récemment arrivé.

17 janvier. — Parti deux heures avant le jour, je me trouve au lever du soleil dans un pays qui a complètement changé de face. La route n'est pas faite, mais elle est au moins tracée par une avenue de heaux arbres sur un sable fin et délié, dans lequel bêtes et gens enfoncent à chaque pas. Si ce n'étaient quelques formes de la végétation, de distance en distance un arbre des tropiques, on pourrait se croire en Europe : vus d'un peu loin, les fermes et les villages, qui ont ici un certain air de propreté et de régularité, ne détruiraient pas l'illusion; mais cette illusion cesse du moment qu'on y entre, et l'on se demande si ces habitations doivent servir à une race lilliputienne. Dans la plupart de ces huttes le toit est si bas, que les habitants ne sauraient se tenir debout. Ce qui serait pour nous un supplice n'est pas môme une privation pour eux, par l'habitude qu'ils ont de s'accroupir sur leurs talons dès qu'ils le peuvent : c'est leur manière de s'asseoir, c'est ainsi qu'ils se reposent le mieux ; et les natifs n'entrent chez eux que pour se reposer ou s'asseoir ; tous leurs exercices et les travaux de leur industrie se font au dehors.

18 janvier. — Je me suis amusé depuis quelques jours à étudier les différents groupes sur le chemin, et je reste convaincu que le christianisme est le seul code de législation morale favorable aux femmes. Nulle part leur condition ne m'a paru si misérable que dans les basses classes chez les Hindous, qui semblent reproduire leur espèce à peu fprès comme les animaux, sans une

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idée même confuse d'amour. Les hommes semblent les considérer comme des créatures tellement impures, qu'on est étonné que le dégoût ne réprime pas le penchant naturel. Je rencontre grand nombre de pauvres familles en voyage. Si affamées qu'elles paraissent, si nues qu'elles soient, dans les derniers degrés de la misère et du dénûment, le mari marche invariablement silencieux devant, la femme le suit à quelques pas en arrière, portant un enfant en bas âge à cheval sur la hanche du côté gauche. S'ils possèdent quelques meubles, c'est encore elle qui en est chargée. Je l'ai vue quelquefois pliant sous un poids énorme, sans que son époux, qui ne porte que son bâton de voyage, songe à la soulager même de son enfant. La femme est ici une vraie bête de somme qui suit son maître sans murmurer, sans chercher à attirer son attention. Quelquefois il y a deux femmes pour partager la servitude et les dédains d'un même homme : elles marchent l'une derrière l'autre, la favorite la première, chacune portant ses propres enfants et partageant entre elles le bagage. J'ai suivi quelquefois de ces tiistes caravanes l'espace de plusieurs lieues, sans les voir se joindre ou se dire un mot. Quand plusieurs familles voyagent en commun, tous les hommes marchent ensemble, les femmes réunies viennent après eux à une distance respectueuse. Si une cavalcade étrangère, surtout si un Européen vient à croiser ce dernier groupe, la plupart des femmes s'arrêtent et tournent le dos, ou bien se couvrent le visage pour passer. Elles s'éloignent mornes et muettes, comme si elles suivaient un enterrement. Il est impossible de croire à quelque sentiment de bonheur dans leur existence.

Au village, elles ne vont nulle part qu'au marché et à

la rivière, pour faire leurs emplettes ou leurs ablutions ; mais pour leurs plaisirs, pour leurs amusements, jamais elles ne sortent. Elles ne participent à aucune récréation des hommes , et leur commerce avec leurs époux n'admet aucune familiarité; même à la maison, ceux-ci causent rarement et ne mangent jamais avec elles; elles prennent leur nourriture quand le maître a fini.

!9 janvier. — Voyant une charrue arrêtée près du chemin, je m'en approchai pour l'examiner : c'est tout simplement un bâton crochu qui ne fait que gratter la terre. Deux bœufs sont attelés à ce misérable instrument de labour, et des femmes, qui suivent le laboureur, brisent à la main les mottes qu'il soulève sans les diviser. Ces bœufs sont assez petits , généralement d'un brun noin ils ont tous une loupe de graisse sous le garrot. On n'emploie point leur fumier pour engraisser les terres ; le champ le plus voisin reçoit la litière, tandis que la fiente elle-même remplace le combustible, qui est trèsrare dans cette partie de l'Inde. Quelques familles se chargent de la manufacturer : on la pétrit avec de la paille hachée, puis on la divise en larges gâteaux qu'on fait sécher au soleil; il n'y a que les femmes qui se livrent â ce dégoûtant travail. Ces malheureuses se tiennent le matin auprès des bœufs, et j'en ai vu se quereller et se battre pour enlever leur fiente. Dans tous les villages que je traverse sur celte route, les murs de chaque maison sont couverts de ces gâteaux : c'est la provision de combustible de chaque famille; on n'y attache aucune idée de malpropreté, tout au contraire.

La fin de janvier n'est pas en général l'époque de la culture ni encore celle des récoltes : la terre, dans ce

climat favorisé, en rapporte deux chaque année, une de riz, qui occupe le sol depuis le mois de juin jusqu'à celui de novembre ; l'autre de blé, de plantes légumineuses ou oléifères, qui ne demandent pas à être inondées et mûrissent leurs graines pendant les chaleurs. Dans ce moment, les terrains cultivés autour de moi présentent surtout du blé, du colza, du lin, et plus souvent encore le cotonnier à demi sauvage, à laine courte et grossière.

Le 21, à Guddapah. — La route, toujours plus sablonneuse, s'avance vers une rangée de montagnes qui la coupent à angles droits. Ces montagnes paraissent d'abord toutes bleues, puis prennent une couleur cuivrée aux premiers rayons du soleil : c'est la chaîne orientale des Ghattes, qui court du nord au midi, parallèlement à la cote. La partie que l'on aperçoit d'ici est chauve et désolée. Presque à ses pieds, niais encore dans la plaine, se trouve la petite ville de Guddapah, station civile et militaire, à laquelle sa position, au débouché de plusieurs défilés des montagnes, donne une certaine importance politique. Une lettre d'introduction, dont j'étais porteur pour un officier de la garnison, m'y assurait la plus gracieuse hospitalité.

La ville de Cuddapah, autant que jeu pus juger par sa surface et son mouvement, me parut contenir de huit à dix mille âmes ; ce sont principalement des Pathâns ou descendants d'Arabes par des femmes indiennes : ils ont tout le fanatisme et toute la turbulence de leurs pères. Quelques mois avant mon passage, cette ville avait été le théâtre d'un mouvement insurrectionnel contre le gouvernement de la Compagnie, mouvement qui était une ramification de la conspiration de Bangnlore et devait

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avoir lieu simultanément ; mais les chefs, craignant d'être trahis, avaient précipité l'explosion, en faisant jeter, la nuit, un cochon mort dans la grande mosquée, persuadant en même temps au peuple que cette profanation était l'ouvrage des Européens. Ce fut en vain que le collecteur, M. Macdonald, jeune homme du plus grand mérite, essaya de désabuser la multitude irritée; il fut impitoyablement massacré avec son escorte. Mais ce moment d'effervescence n'enfanta aucune organisation révolutionnaire : un instant d'énergie mal dirigée fut immédiatement suivi dune prostration complète. Les troupes envoyées pour étouffer l'insurrection ne rencontrèrent aucune résistance ; on leur livra même les coupables, et la mort du collecteur fut suivie d'une punition exemplaire qui servit encore à consolider l'influence britannique.

L'établissement civil, dans cette localité, se compose d'un collecteur, un sous-collecteur et un premier assistant, chargés, comme nous l'avons déjà dit, de la haute administration des impôts et de la justice de paix; d'un juge ou président d'un tribunal civil et criminel de première instance, assisté d'un greffier. Dans le cantonnement militaire, je ne trouvai que l'état-major et cinq compagnies d'un bataillon d'infanterie indigène; deux autres compagnies étaient détachées à Ghouty, dont elles formaient toute la garnison, et où je les avais aperçues montant la garde auprès des prisonniers d'État ; enfin les deux dernières étaient en marche pour escorter un convoi du trésor que l'on envoyait de la présidence à Bellary. Ces détails peuvent donner une idée de la manière dont les régiments indigènes de la Compagnie sont dispersés dans l'Inde, et suffit pour démontrer qu'il n'y a. i. 19

pas de luxe dans le chiffre de l'armée active, puisque ici, dans une province notoirement mal disposée et tout récemment en insurrection, le gouvernement local ne laisse habituellement qu'une garnison de sept cents hommes et quelquefois moins. Effectivement, à l'exception de quelques positions centrales, à de grandes distances les unes des autres, où l'on peut trouver un noyau de corps d'armée placé en observation', les régiments sont éparpillés par compagnies, on pourrait dire en éclaireurs, et la forée militaire est rarement suffisante sur aucun point pour faire respecter l'autorité dans les premiers moments d'une insurrection. Cette autorité ne peut alors que rester sur la défensive jusqu'à ce que ses dépêches, concernant le mouvement, parviennent au plus prochain quartier général, qui lui expédie des renforts. C'est sur les troupes natives que tombent toutes les corvées, les ennuis et les fatigues routinières du service ; ce sont les manœuvres de l'armée, tandis que les troupes européennes sont réservées exclusivement pour la guerre. Selon l'expression de Jacqueniont, ces derniers sont comme des coqs de combat que Ton nourrit oisifs toute une année pour un jour de bataille. En marche, on est obligé d'adjoindre un détachement de troupes indigènes aux régiments européens pour les garder, pour avoir soin d'eux, c'est à la lettre; cantonnés, c'est la même chose. Comme il est admis que le froid de l'hiver, la chaleur du printemps et les pluies de l'automne sont également funestes aux Européens, les soldats anglais ne montent guère de garde qu'au dedans de leurs casernes : ce sont les cipayes qui veillent autour d'eux.

"27) janvier. — Parti de Cuddapah à cinq heures du matin, j'allai déjeuner à Bonkrapett, couvent hindou si-

tué à trois lieues, sur les premières pentes des Ghattes, et précisément à l'entrée du formidable défilé qui les traverse. La route ombragée d'arbres que j'avais suivie depuis Ghouty se termine soudainement à Cuddapah, et, à une lieue au delà de cette ville, ce n'est plus qu'un détestable sentier qui serpente péniblement entre un' chaos de rochers. La seule construction remarquable du village est la pagode, qui, quoique assez pauvre d'architecture, possède un assez nombreux troupeau de bayadères. Je suppose que c'est le voisinage de Cuddapah, dont la population pathâne et musulmane est éminemment corrompue, qui soutient cet établissement. Elles fournissent, dit-on, un revenu considérable aux Brahmanes'qui les exploitent, les élevant dès leur enfance à la prostitution, et en recueillant eux-mêmes presque tous les profits.

Ce que je n'ai pu encore comprendre, c'est qu'avec les idées d'impureté que leurs dogmes attachent à tout ce qui n'est pas Brahmane, au point que le simple contact d'un Européen, d'un musulman ou d'un Hindou de caste inférieure est une souillure, les chefs de ces établissements ne se font pas le moindre scrupule et s'empressent même d'offrir au voyageur, quel qu'il soit, pour de l'argent, le choix du troupeau, leur maîtresse de la veille, peut-être celle du lendemain. Ces pauvres créatures n'ont pas la moindre idée de commettre un péché dans l'exercice de leur profession : elles croient accomplir un rit ou un sacrifice agréable à l'idole dont elles desservent l'autel et devant lequel elles viennent danser tour à tour ; aussi ne se trouvent- elles point malheureuses et ne sont-elles point méprisées. Les Hindous, même des meilleures castes, voueront quelquefois, dans des

moments d'épreuve, une fille à l'idole et livreront la petite oblate aux Brahmanes, à l'âge de trois ou quatre ans; plus généralement elles sont choisies dans une certaine caste spécialement vouée à Kali, la Vénus indienne.

24 janvier, à Royachetty , village d'une centaine de huttes.

Même paysage que la veille. Il y a ici un bongalo de la Compagnie, mais tellement délabré et menacé d'une ruine si prochaine, que je préfère chercher un abri dans le caravansérail. On appelle ainsi un petit quartier fermé au milieu d'une ville ouverte ou un enclos près d'un village, où s'arrêtent tous les voyageurs natifs. Chacun paye pour son abri et la sûreté de son bétail ou de son bidet, 4 centimes par personne et par bête. On demande 4 anas à ceux qui voyagent avec deux ou trois domestiques. Un gardien y veille au bon ordre et plusieurs domestiques à la propreté.

C'est un tableau d'une tristesse accablante que l'aspect de la population qui fréquente ces caravansérails : elle se compose surtout de pèlerins, de petits marchands porteballes, dont une petite rosse affamée porte toute la fortune, ou de plus misérables encore, des oumeidwars (hommes d'espérance), pauvres diables qui voyagent en quête de quelques moyens d'existence. Beaucoup de femmes, d'enfants en bas âge, de vieillards décrépits qui n'ont pas la force de poursuivre leur route, s'arrêtent là pour se reposer quelques jours et sécher les plaies de leurs pieds écorchés. Les ruines de ce village semblent arrangées de manière à présenter une scène de désolation enharmonie dans toutes ses parties, bien que la destruction soit inégale : les maisons sont à moitié désertes; livrées aux influences destructives des saisons,

elles tombent successivement, mais plus lentement qu'on ne le croirait en considérant les matériaux. Le toit s'affaisse d'abord, les murs restent debout; ce sont les plantes parasites qui les achèvent en y enfonçant leurs racines. Ce qui reste de population enfouit le peu de provisions qu'elle peut avoir et sur lesquelles elle doit subsister jusqu'à la récolte. L'argent même n'en peut rien obtenir, de sorte que mes gens sont affamés. Perdant enfin patience, je me remets en route vers quatre heures de l'après-midi, avec l'intention de gagner Mahal, où j'espère renouveler mes provisions de voyage. Les paysans que je questionne sur la distance à parcourir m'assurent qu'il n'y a que cinq coss. Malheureusement cette mesure est très-capricieuse, suivant les localités : dans le territoire de la Compagnie, elle vaut généralement deux milles anglais, trois quarts de lieue : c'est le reschmicoss. Mais il y a le sultanicoss, qui vaut une lieue et demie et quelquefois deux lieues. Et puis chacun ici mesure le coss à l'efficacité de ses jambes : si vous demandez à un vieillard la distance d'un point à un autre, il vous dira qu'il y a tant de coss; interrogez son fils, il n'en voudra reconnaître que la moitié. Prévoyant donc une course d'à peu près quatre lieues, qui était plus que suffisante avec celle du matin, je me mis obstinément en route, quoique déjà passablement fatigué. Je remarquerai en passant qu'il n'y a rien qui tue comme cette allure longtemps prolongée du cheval qui marche au pas : on gagne si peu de terrain, un objet aperçu de loin semble s'avancer si lentement ! Et puis le pays est si monotone, si vide d'intérêt ; on s'endormirait sur sa selle si l'on n'était moulu. Il est aisé de voir que nous sommes sortis d'un collectorat (province administrée par un collée-

tour européen) pour entrer dans un jagheer, fief d'un zemindar ou fermier héréditaire de la Compagnie. Nous sommes dans le district de Nuwab de Mahal ; au lieu des champs alignés, des nombreux quinconces d'arbres fruitiers, des milliers de rigoles, des riches cultures, des riants villages et de la population presque civilisée que vous rencontriez entre Adony et Cuddapah, vous ne trouvez plus que des marais ou des landes ; de vastes espaces couverts de joncs, ou des terres sèches, altérées, pierreuses qui supportent quelques bruyères affamées ; de loin en loin, des ruches de terre sèche où des êtres malingres et presque nus disputent leur existence à la vermine ; des natifs presque sauvages qui s'enfuient à votre vue, trop stupides ou trop maussades pour répondre à vos questions et vous indiquer la route : c'est le comble de la misère. En voyant le désert autour de soi-, ou se demande comment se nourrissent ces pauvres gens, à moins que ce ne soit du lait des bestiaux, puisqu'ils n'en mangent point la chair. Quant au bétail, qui ne se compose sur toute cette route que de bœufs et de buffles, il est pourtant assez nombreux et son existence est un nouveau problème. Il passe le jour dans des terres en friche où pas une herbe ne verdit, et s'y tient patiemment ruminant, je ne devine pas quoi, résigné comme ses gardiens.

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