CHAPITRE XVIII
Zemindari do Blahal. — Franc-maçormorio. dos Thiigs,
25 janvier. — A Mah.il. Comme je faisais mon entrée dans ce petit chef-lieu, je rencontrai une nombreuse cavalcade précédée du naobut : on appelle ainsi une espèce de tamtam qu'un cymbalier bat en mesure devant le suwarri (ou cortège) d'une altesse Bahader. Il faut être de sang royal, prince, ministre, ou grand dignitaire pour jouir de ce privilège. C'était le Nawab en personne qui s'avançait escorté de quelques cavaliers richement vêtus et passablement montés, et précédé de ses gardes du corps qui couraient en avant, pieds nus, jambes nues, mais armés jusqu'aux dents d'une variété infinie de pièces : c'étaient des hallebardes, des fusils à mèche, des piques, des lances, des pistolets, des fusils de chasse anglais à deux coups; tous avaient, en outre, sabre, bouclier et poignard; chaque homme était un arsenal ambulant; ses bras, ses mains, sa ceinture, étaient tellement encombrés, qu'il eût été à la merci d'un adversaire
un peu agile, muni d'un bâlon pour toute arme offensive. S'ils se chargent ainsi d'armes qu'ils ne sauraient manier à la fois, c'est pour se donner à eux-mêmes du courage et pour écarter une opposition qu'ils seraient incapables d'aborder franchement. Ce sont de vrais comparses de théâtre, de misérables créatures également faibles de corps et d'âme.
Le Nawab était cependant une belle figure dans le groupe qui s'approchait ; il gouvernait avec aisance un superbe cheval arabe. Il était vêtu d'une très-longue redingote d'étoffe d'or et de soie serrée sur la poitrine par de riches brandebourgs, portait un turban rose clair et une ceinture verte ; au bas de sa selle, de couleur éclatante, pendaient les larges étriers turcs en argent massif. Deux palefreniers, dont l'un tenait la queue du cheval et l'autre marchait à côté, chassaient les mouches sous le ventre de l'animal avec de longs époussetoirs de crin. Le chinai blanc, presque fleur de pêcher, couleur favorite chez les Indiens, avait l'extrémité de sa longue queue peinte en rouge clair et une annelure plus claire encore un peu au-dessus. Une chaîne d'argent lui servait de martingale et semblait seule le contenir. Le tout ensemble produisait un effet très-noble à côté duquel mon maigre costume européen, mon chapeau de paille, ma veste blanche et mon pantalon jadis blanc devaient singulièrement disparaître.
En passant devant le cortège, je m'inclinai et fis au Nawab, avec la main, le salâm asiatique qu'il me rendit fort gracieusement, et aussitôt après m'envoya un de ses cavaliers pour me prier de descendre dans son palais. Je m'y refusai autant que possible, craignant d'être retenu plus longtemps que je ne voudrais et parce qu'il me ré-
pugnait de recevoir des politesses que je n'avais aucun moyen de rendre. Mais un message suivit un autre, et les instances devinrent si pressantes, que je dus céder, et, rebroussant chemin, j'accompagnai le Nawab jusque chez lui. La demeure du chef offrait le type ordinaire d'une maison indienne : des passages étroits et tortueux conduisant à une espèce de cloître autour d'une petite cour carrée remplie de fleurs, sur laquelle s'ouvrent les appartements de quatre corps de logis opposés ; au dedans, comme toujours, luxe et misère. Cependant mon hôte voulut absolument régaler toute ma suite, bêtes et gens. Mes chevaux furent bourrés d'orge, et mes domestiques de riz et de beurre fondu (ghee). Quant à moi, le Nawab me fit servir un immense pillaô, c'est-àdire une poule bouillie et ensevelie dans une pyramide de riz cuit à l'eau, assaisonnée de toutes espèces d'ingrédients et d'épices. A côté de ce plat de Gargantua figuraient des careys et des kobabs plus brûlants et plus pimentés les uns que les autres. Il me fit même l'honneur de manger dans mon assiette, où nos doigts, qui nous servaient de cuillers et de fourchettes, se rencontraient dans la sauce. Après une longue variété de plats de la même famille, qui semblaient faits pour l'estomac d'une salamandre, la table fut couverte des plus beaux fruits : oranges, pamplemousses, ananas, bananes et même des pommes grosses comme des noix et de peu de saveur, mais appréciées pour leur rareté. Le repas fini et les ablutions terminées (cérémonie indispensable après la manière primitive dont nous venions de manger et qui est pourtant encore en usage ordinaire même chez les plus grands seigneurs), on nous apporta les houkahs, et la plus grande partie de la journée se passa
en causeries et à fumer. Le Nawab se livrait à ce dernier plaisir en épicurien, c'est-à-dire qu'on changeait à chaque instant le chillum ou la charge du houkah. Il en aspirait cinq ou six bouffées tout au plus, tant que la fumée conservait son arôme frais et sans mélange d'huile ou d'amertume. Au moindre changement dans le bouquet, il remettait aussitôt le tube au domestique qui se tenait derrière lui un éventail à la main. Je m'aperçus bientôt qu'il entrait de l'opium dans le godauk, c'est-àdire le tabac qu'on nous avait préparé. Je demandai au Nawab s'il faisait venir ce narcotique de Malwa ou de Bénarès. Il me répondit, en me montrant les parterres de son jardin tout rempli de pavots de diverses couleurs. qu'il le faisait lui-même et m'expliqua la manière ordinaire de le récolter1.
En causant avec le Nawab, nous nous adressions la parole l'un à l'autre par la même formule de civilité générale, à la troisième personne; j'y substituais de temps en temps son titre, Nawab alijah (illustre), politesse qu'il reconnaissait toujours en me donnnant en échange le titre de majesté. J'appris de lui qu'il était premier cousin de Tippoo, le dernier sultan de Maïssore, et par conséquent de sang royal ; que, son père s'étant rallié aux Anglais à la chute du trône de Seringapatam, on lui avait conservé son jagheer, et il se loua beaucoup de la bonne foi du gouvernement à son égard.
1 On fait à chaque tête de pavot suffisamment mûr une incision d'où il s'échappe quelques gouttelettes qui se figent dans le cours de vingt-quatre heures en une espèce de gelée que l'on recueille le malin avec un couteau. Cette gelée esl de l'opium, mais elle n'en a encore ni la consistance ni la couleur. Il lui faut le temps el Tévaporalion pour se perfectionner.
Effectivement toutes ces petites principautés indépendantes quant à l'administration civile, cesjagheers et ces zemindaris qui existent encore au milieu des États de la Compagnie, sont une preuve de la stricte équité qui présidait jusqu'en ces derniers temps à la politique de son gouvernement. Cette loyauté avait eu sa récompense : elle avait été le principe de la grandeur anglaise. Les peuples de ces contrées admiraient une fidélité aux engagements dont leurs princes musulmans et hindous ne leur avaient donné aucun exemple. La confiance qu'elle leur inspirait leur faisait accepter sans arrière-pensée des traités peu avantageux, mais sur lesquels ils savaient pouvoir compter. En serait-il de môme aujourd'hui? Depuis l'époque dont je parle, sous les derniers administrateurs, le gouvernement anglo-indien s'est écarté do ces voies honorables : qu'il y prenne garde, cette politique lui a déjà mal réussi en Affghanistan ; elle pourrait tourner plus mal encore *.
26 janvier. — Je me sépare de mon hôte comblé de ses bontés, et, traversant ses domaines dans la moitié de leur largeur, j'arrive à Colloor (neuf lieues), hameau d'une douzaine de feux, le premier sur lé territoire de la Compagnie, dans le collectorat de Chittoor.
27 janvier. - Pour arriver à Damulchenor, la station suivante (quatre lieues), il faut pénétrer dans une gorge des plus formidables. J'étais arrivé à moitié chemin, quand des oiseaux de proie qui planaient au-dessus de
1 Nous écrivions ces lignes en 1844, et l'on sait aujourd'hui que la principale cause de l'insurrection de 1857 a été la confiscation du royaume d'Oude, en violation flagrante des traités et de tous les principes d'équité et de reconnaissance.
ma tête en poussant des cris aigus, tournoyant, puis s'abattant avec rapidité sur quelque chose de noir à côté de la route, me firent découvrir un cadavre. Il était tout couvert de sang et la tête presque séparée du corps. Les chairs étaient à peine refroidies, et l'assassinat avait dû précéder mon arrivée de quelques heures seulement ; les meurtriers étaient sans doute encore dans le voisinage. Mon palefrenier, qui me suivait en conduisant mon cheval par la bride, tombai sur ses genoux en sanglotant de frayeur. Il reconnut dans la victime un cipaye que j'avais questionné sur la route quelques jours auparavant, La même catastrophe se reproduit chaque année pour un grand nombre de soldats indigènes se rendant chez eux en congé. On sait qu'ils ne s'éloignent jamais de leurs corps pour aller dans leurs familles sans emporter quelque argent, leurs économies ou au moins leurs frais de route : et, s'ils ne sont pas surchargés de monnaie, il y a toujours le Iota, vase à boire en cuivre, meuble indispensable de tout natif en voyage, valant à peu près trois francs, qui vaut la peine d'être volé. Les voleurs se donnent près d'eux sur la route pour d'anciens cipayes : une amitié s'établit ; on marche en commun, et, quand le lieu, l'heure et toutes les circonstances lui sont favorables, le compagnon saisit le vêtement du soldat dans un coin duquel est noué le pécule, son vase à boire, et s'enfuit le sabre à la main. Si le cipaye essaye de ressaisir son bien, c'est un homme mort, car les voleurs sont d'une adresse extrême.
Les moyens de répression sont tout à fait insuffisants. Le gouvernement anglais semble peu s'en inquiéter tant que ces maraudeurs ont la prudence de ne point dévaliser ses sujets européens : dans ce cas seulement l'en-
quête est vigoureuse, et une punition certaine atteint les coupables : aussi les Européens sont-ils fort rarement attaqués.
Outre les voleurs qui tuent pour le butin qu'ils espèrent réaliser sur les voyageurs, il y a une classe d'assassins organisés en société, avec des chefs, une science, une franc-maçonnerie et même une religion qui a son fanatisme et son dévouement, ses agents, ses émissaires, ses collaborateurs, ses troupes militantes et ses affiliés passifs, qui contribuent de leurs deniers à la bonne œuvre. C'est la communauté des Thugs ou Phansigars (trompeurs ou étrangleurs, de thtigna , tromper, et phansna, étrangler), communauté religieuse et industrielle qui exploite la race humaine en l'exterminant, et dont l'origine se perd dans la nuit des âges. Jusqu'en 1810, leur existence était inconnue non-seulement des conquérants européens, mais même des gouvernements indigènes. Entre les années 1816 et 1850, plusieurs de leurs bandes avaient été prises sur le fait et punies; mais, jusqu'à cette dernière époque, toutes les révélations faites à leur sujet par des officiers d'une haute expérience avaient semblé trop monstrueuses pour obtenir la croyance du public ; on les avait rejetées et dédaignées comme les rêves d'une imagination en délire. Et pourtant, depuis de nombreuses années, au moins depuis un demi-siècle, cette plaie sociale avait pris un développement effrayant.
Ce fut en Tannée 1850 que les révélations d'un chef célèbre, appelé Feringhea, auquel on accorda la vie sous la condition de dénoncer ses complices, dévoilèrent le système tout entier : la base de la société Thugie est une croyance religieuse, le culte de Bowanie, sombre divi-
nité qui ne se plaît que dans le carnage, et déteste surtout la race humaine ; ses plus agréables sacrifices sont des victimes humaines; et plus on en aura immolé dans ce monde, plus elle vous récompensera dans l'autre par toutes les joies de l'âme et des sens, par des femmes toujours belles et par des jouissances toujours nouvelles. Si l'assassin rencontre l'échafaud dans sa carrière , il meurt avec l'enthousiasme d'un martyr, parce qu'il en attend la palme. Pour obéir à sa divine maîtresse, il égorge sans colère et sans remords le vieillard, la femme et l'enfant; il sera envers ses coreligionnaires charitable, humain, généreux, dévoué, mettra tout en commun parce qu'ils sont comme lui ministres et enfants adoptifs de Bowanie. La destruction de ses semblables, dès qu'ils n'appartiennent pas à sa communauté, la diminution de l'espèce humaine, voilà l'objet môme qu'il poursuit ; ce n'est pas un moyen de fortune : le butin n'est que l'accessoire, un corollaire fort agréable sans doute, mais secondaire dans son estimation. La destruction, voilà son but, sa mission céleste, sa vocation ; c'est aussi une passion délicieuse à assouvir, c'est selon lui la plus enivrante de toutes les chasses, la chasse à l'homme ! « Vous trouvez un grand plaisir, ai-je entendu dire à un de ces condamnés, à poursuivre la bête féroce dans sa tanière, à attaquer le sanglier, le tigre, parce qu'il y a des dangers à braver, de l'énergie, du courage à déployer. Songez donc combien cet attrait doit redoubler quand la lutte est avec l'homme, quand c'est l'homme qu'il faut détruire: que de ressorts à faire mouvoir, que de moyens à développer ! Jouer avec toutes les passions, faire vibrer même les cordes de l'amour et de l'amitié pour amener la proie dans vos filets, c'est une chasse sublime, c'est enivrant,
c'est un délire 1 » Comme nous l'avons dit, ce culte a ses apôtres, ses prédicateurs, ses martyrs. On dirait que l'enfer a voulu jouer une sombre parodie de rétablissement du christianisme , en suivant pour étendre son culte une marche parallèle. Le Christ choisit quelques pauvres pêcheurs pour prêcher la fraternité, la charité, la communauté entre ses fidèles, et porter la paix et l'amour au genre humain. Bowanie envoie ses fakirs et ses professeurs mendiants pour établir une communauté semblable, liée par la même charité, la même fraternité réciproque, mais pour servir de bourreaux au reste du monde. C'est le même prosélytisme ardent: «Allez et sauvez, » dit le Dieu ; « Allez et détruisez, » dit l'esprit infernal. On retrouve dans les martyrs de l'une et l'autre foi presque les mêmes expressions : « Vous avez beau nous détruire, disent les Thugs. nous nous multiplions autour de vous, nous remplissons vos campagnes, vos bourgades, vos villes, vos armées, vos mosquées et vos pagodes, même vos cours de justice ; nous ne vous laissons que vos églises chrétiennes. » N'est-ce pas à peu près la réponse des héros chrétiens aux tyrans de Rome : « Nous renaissons de nos cendres, nous remplissons aujourd'hui vos campagnes, vos villes, vos armées, vous nous retrouvez au forum , au Capitole ; nous ne vous laissons que vos temples. »
Quiconque s'est trouvé dans l'Inde, dans les années 1831 et 1832, se rappellera la stupeur et l'effroi que la découverte de cette vaste machine infernale répandit dans toute la société. Un grand nombre de magistrats, d'administrateurs de provinces, se refusèrent à y croire, et ne pouvaient comprendre qu'un système aussi vaste eût si longtemps dévoré le corps social sous leurs yeux.
silencieusement et sans se trahir. Le colonel Sleeman lui-même, qui publia cette découverte après l'avoir poursuivie avec un zèle et un talent infatigables, hésita longtemps avant d'admettre la vérité. Voici l'aveu remarquable qui sert d'introduction à son ouvrage.
« Durant les années 1822, 1823, 1824, quand j'étais chargé de la magistrature et de l'administration civile du district de Nersing pour, dans la vallée du Nerbudda, il ne se commettait pas un meurtre, pas le plus petit vol par un bandit ordinaire, dont je n'eusse immédiatement connaissance ; il n'existait pas A'outlaiv si redoutable ou de si mince filou dont je ne connusse immédiatement le gîte, le caractère et les antécédents, et dont je ne pusse suivre à volonté tous les mouvements. Si quelqu'un était venu me dire à cette époque qu'une bande d'assassins de profession héréditaire demeurait dans le village de Kundciie, à quatre cents mètres tout au plus de ma cour de justice ; que les admirables bosquets du village de Mundesoor, à une journée de marche de ma résidence sur la route entre Saugor etBhopal, étaient un des plus effroyables bhils ou entrepôts d'assassinat dans toute l'Inde ; que des bandes nombreuses venant de l'Hindoustan et du Dekhan se donnaient annuellement rendez-vous sous ces ombrages, s'y réunissaient des semaines entières de chaque saison, pour exercer leur effroyable vocation sur toutes les lignes de routes qui viennent se croiser dans cette localité, à la connaissance et avec le concours des deux fermiers généraux héréditaires dont les ancêtres avaient planté ces massifs, j'aurais pris cet individu pour un fou ou un imbécile qui s'était laissé effrayer par des contes à dormir debout... ; et cependant rien n'était plus vrai : des voyageurs par centaines étaient enterrés chaque
année parmi les bosquets de Mundesoor ! Toute une tribu d'assassins vivaient à ma porte, au village de Kundelie, pendant que j'étais magistrat suprême de la province, et étendaient leurs dévastations jusqu'aux cités de Poonah et d'Hyderabad1. »
Le jour où Feringhea, devenu dénonciateur public, fit ses premières révélations au colonel Sleeman, cet habile officier refusait encore d'y ajouter foi, quand le chef des assassins fit exhumer de l'emplacement môme que couvrait la tente du magistrat anglais treize cadavres à divers degrés de décomposition et s'offrit d'en faire sortir du sol tout autour de lui un nombre illimité. La convielion frappa comme un coup de foudre le magistrat consterné; il crut alors à cet effroyable drame, et, suivant le fil donné par le dénonciateur, il enveloppa des légions nombreuses de Thugs, qui s'étaient déjà réunies dans le Rajpoutana pour commencer leur campagne de Tannée.
J'ai eu l'occasion de rencontrer moi-même sur le territoire d'Hyderabad un autre chef de cette secte, devenu aussi dénonciateur public pour échapper à l'échafaud. Sa confession a été publiée dans toute la colonie et se trouve dans les annales officielles : il avait assassiné ou étranglé dans sa vie le nombre presque incroyable de sept cent dix-neuf personnes, et disait quelquefois avec un soupir de regret : « Ah ! si je n'avais pas été retenu dix ans en prison, j'aurais bien complété le mille ! »
Comment un pareil système, une pareille franc -maçonnerie a-t-elle pu prendre un développement si considérable sans que son existence ait été devinée ou même soupçonnée des populations parmi lesquelles professeurs
i Traduit de l'ouvrage du colonel Sleeman,
<1 affiliés passaient leur vie entière dans les rapports les plus intimes, voilà ce qu'il serait difficile de faire comprendre en Europe à quiconque n'a pas étudié la singulière constitution de la société en Orient.
L'Asie, fractionnée dès les premiers âges en un grand nombre de territoires soumis à des gouvernements despotiques, indolents et corrompus, ennemis ou jaloux les uns des autres, n'a jamais vu ces fractions se liguer en un pacte commun pour assurer la sécurité des voies publiques; et la police d'une administration, quelque vigoureuse qu'elle fût, ne pouvait jamais s'étendre au delà de ses frontières. Quand on considère qu'il n'a jamais existé dans l'Inde de moyens de transports réguliers à l'usage du public, les mœurs et les coutumes des habitants s'y opposant également ; que les plus longs voyages doivent être faits à pied ou à cheval avec les ressources particulières de chacun; que les voyageurs isolés, étrangers les uns aux autres, doivent chercher à se former en petites caravanes pour se protéger mutuellement ; qu'il est noloire que, pour éviter les frais d'échange et de banque, des valeurs considérables traversent constamment le pays en lingots et en bijoux dans les bagages des voyageurs; qu'il n'y a d'autres routes que des sentiers imparfaitement tracés par les pas de l'homme à travers des forêts, des jungles et des déserts ; que les villages sont rares, la population clair-semée, et que dans les longs espaces qui séparent ces villages on ne rencontre jamais une habitation où l'on pourrait craindre des témoins ou des vengeurs, on conviendra que toutes les tentations et toutes les conditions possibles se réunissent pour former des assassins et assurer leur impunité : aussi leurs bandes ont-elles infesté l'Asie de tout temps, sous mille dônomi-
nations diverses; mais aucune d'elles n'a été si nombreuse, si unie, si discrète, et partant si dangereuse et si destructive que celle des Thugs.
Il faut savoir aussi que les voyageurs, en Orient, ne communiquent que très-rarement avec les villes ou les villages qu'ils rencontrent sur leur chemin; ils y achètent leurs provisions, et voilà tout. S'ils les traversent, ils ne s'y arrêtent pas, mais vont dresser leurs tentes ou coucher à la belle étoile sous les arbres du voisinage : il est donc à peu près impossible de tracer la route d'un voyageur de village en village, excepté quand la maladie ou le mauvais temps l'aura contraint de chercher accidentellement un refuge dans les caravansérails; mais alors, s'il vient à disparaître, où devra-t-on le chercher el à qui s'en prendre ?
lia été démontré, par les recherches qui ont suivi les révélations de 1830, que dans toute l'Inde la majeure partie des zemindars ou fermiers généraux, des jaghcerdars ou propriétaires fermiers et môme des patèls ou autorités municipales des villages, étaient en rapports directs et de père enfils, depuis plusieurs générations, avec la société des Thugs, leur fournissant tous les renseignements, toutes les facilités et, en cas de besoin, toutes les protections possibles, recelant les objets volés et partageant le butin ; et puis chaque bourgade, chaque ville, nourrit toujours, en proportion de ses habitants, un certain nombre de fakirs, d'ermites, de religieux mendiants qui lui sont spécialement attachés par la société Thugie, à laquelle ils servent d'espions et d'éclaireurs. Leurs habitations, généralement en dehors des murailles, sont toujours entourées d'une épaisse plantation d'arbres et enfouies sous des berceaux de verdure. Le voyageur déçu
par l'apparente austérité du saint homme, qui lui offre un abri confortable et pittoresque et lui promet une eau sans souillure ou puisée à quelque fleuve sacré (la première des considérations pour un Hindou de bonne caste), accepte son hospitalité, s'endort et ne reparaît plus.
L'attention du gouvernement anglais une fois brusquement éveillée, ses efforts furent proportionnés à l'étendue du mal. Le gouverneur général, lord William Rentinck, commença une croisade qui fut continuée avec enthousiasme par toute la magistrature de la colonie. Il choisit, parmi les premières intelligences de l'armée, dixhuit officiers versés dans les langues et les habitudes du pays, pour former un bureau spécial d'inquisition, chargé de traquer celte secte infernale de province en province. Leur succès a été signalé par de nombreuses découvertes; mais il est encore loin d'être complet, le mal est à peine stationnaire, et le moindre relâchement de la part du gouvernement le verrait déborder avec une nouvelle fureur. S'il faut en croire les assertions des condamnés, confirmées d'ailleurs par les aveux des officiers qui composent le tribunal, cette secte fait encore aujourd'hui même, au pied des échafauds, de nouveaux prosélytes.
Voici le tableau des annales de la justice criminelle, pour cette classe de malfaiteurs, dans la période comprise entre 1831 et 1857, extrait des dépêches du capitaine Reynolds, président du comilé d'enquête :
Transportés à Penang 1,059
Pendus 412
Travaux forcés à vie 87
A importer 1,558
Report 1,558
Travaux forcés à temps 90
Morts en prison 30
Échappés de prison ■ 45
Admis comme dénonciateurs publics 485
Jugés, mais attendant leur sentence 120
Attendant .l'instruction de leur affaire 936
Total 3,266
Le capitaine Reynolds certifiait, à la suite de ce document, que le bureau d'inquisition possédait, au moment même où il écrivait, la liste d'au moins dix-huit cents professeurs et apôtres du Thugisme, circulant en liberté dans la colonie, dont les noms étaient connus, mais qu'on n'avait pu encore saisir, sans compter un nombre d'affiliés inconnus, qu1 il était impossible d'évaluer. Qu'on songe maintenant à l'effroyable consommation de vie humaine qui devait se faire dans l'Inde, avant la découverte de ce prodigieux mécanisme ! Combien de milliers de familles ont dû périr annuellement sous les coups de plus de cinquante mille assassins régulièrement organisés, procédant avec ensemble et méthode, et dans des régions où l'amour des pèlerinages, la superstition et les mœurs rendent l'homme essentiellement nomade !
Ce qui a fait donner aux Thugs le nom de Phansigars ou étrangleurs est une méthode d'exécution qui leur est particulière et qu'ils adoptent généralement pour éviter toute trace de sang. Cette méthode consiste, quand ils se trouvent seuls avec le vova<?eur dont ils ont gagné l'ainitié, à le laisser avancer de deux ou trois pas et de lui jeter alors autour du cou un mouchoir arrangé comme le laço de l'Amérique du Sud. La pierre qui vole à l'autre
ofâ L'INDE ANGLAISE
extrémité revient dans la main du Thug, qui donne un léger tour de poignet, et cela suffit pour briser la nuque de la victime, dont la mort est instantanée.
De même que les francs-maçons, les ïhugs se reconnaissent en tous lieux par certains signes imperceptibles pour les non initiés, et dont ils ont fait une science. Il est inutile de chercher à les convertir, le goût du sang a passé dans leur nature, et, s'ils élèvent une famille, c'est dans les mêmes habitudes. 11 n'y a qu'une chose à faire avec eux, c'est de les tuer comme des reptiles venimeux. La destruction de son semblable paraît offrir à l'homme de si grands charmes, la passion qu'elle inspire est tellement puissante, qu'elle ne s'arrête que devant un échafaud toujours dressé ou une opinion publique qui la couvre d'infamie. Malheureusement, dans l'Inde, ce dernier rempart n'existe pas, puisque l'assassinat n'est point considéré comme infâme et que le supplice est synonyme du martyre : il ne reste donc que la sauvegarde du glaive.
28 janvier. — J'avais encore sept lieues à faire pour arriver à Chittoor, ville principale du collectorat supérieur d'Arcot, où je devais retrouver une société européenne dont je commençais à sentir vivement le besoin. A l'aide d'un cheval envoyé à ma rencontre, je parcourus cet espace au galop, mais cet aperçu fugitif est amplement suffisant pour apprécier le terrain. La contrée, quoique admirablement cultivée, est monotone: profitant des nombreux cours d'eau et de la nature favorable du sol, on l'a distribué presque exclusivement en rizières, de sorte que le pays est riche, mais très-malsain ; l'air est humide et chargé de miasmes.
L'arrondissement d'Arcot (divisé en Arcot supérieur et
Arcot inférieur) couvre une étendue considérable et peut être considéré comme le grenier de Madras et de tout le Carnatique; du succès de ses rizières dépend le bienêtre d'une nombreuse population. Ce bien-être est par conséquent soumis à l'éventualité des moussons qui dispensent chaque année l'abondance ou toutes les horreurs de la famine, car il n'en est pas du riz comme des autres cultures, nulle n'est si exigeante sur les conditions de sa réussite.
Quand le cours de la saison est absolument contraire, la récolte est non mauvaise, mais nulle; les malheureux habitants vivent alors exclusivement des graines grossières que l'on donne ordinairement aux chevaux et aux bœufs. Cette ressource est bientôt épuisée, et alors la population des campagnes se précipite sur celle des villes, espérant en obtenir quelque secours et lui apportant en échange une mortalité épouvantable. L'Europe ne compte pas une fois dans un siècle une misère comparable à une famine indienne, telle qu'elle se reproduit ici au moins tous les dix ans; celle de 1835, par exemple, à Madras, et de 1858 au Bengale.
A Chittoor, la station européenne se compose en tout de trois employés : deux magistrats, le président et le greffier d'un tribunal de première instance, et un docteur attaché à ces messieurs. Condamnés à cette vie solitaire, ils s'entourent au moins de tout le confortable possible. Hien île saurait être plus somptueux et plus pittoresque que leurs élégantes habitations ; on se croirait dans des parcs d'Angleterre. Chittoor peut contenir cinq mille aines, la population hindoue y prédomine, tandis que celle du chef-lieu, Arcot, est principalement musulmane; on n'y trouve aucune construction remarquable.