‹ L'Inde anglaise avant et apráes l'insurrection de 1857 (volume 2)Chapitre 29 sur 38 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Vellorc; souvenirs historiques. — Conspiration parmi les cipayes.

Le 50 janvier, je repartis pour la ville de Vclloro, distante de sept lieues et demie. C'est un poste militaire important et du petit nombre de ceux que la politique de la Compagnie entretient en état de défense. C'est la clef des principaux défilés qui traversent la chaîne des Châties orientaux, et ce fut ici qu'on renferma d'abord la famille captive de Tippoo immédiatement après la conquête; mais on trouva bientôt que la présence des jeunes princes, si près du domaine de leurs ancêtres, réveillait trop de souvenirs et entretenait une fermentation dangereuse.

La position de Vellore, dans une vallée sauvage sur la rivière dePalarra, la construction mauresque et la forme inusitée de ses remparts en font une ville éminemment pittoresque. Ses murailles noires et crénelées, bien qu'elles soient protégées par des glacis et des contres-

carpes satisfaisant aux conditions de l'art moderne, rappellent plutôt les temps héroïques du moyen âge, les guerres de Grenade ou de Palestine, que la science mathématique d'aujourd'hui. Ce qui ajoute encore à l'effet oriental, c'est le large fossé ou plutôt le bras de rivière dont elle est entourée, et où l'on entretient d'énormes caïmans alligators. Comme il est défendu de leur faire la guerre, ces monstres se sont multipliés à l'infini. On les voit quelquefois dormir par centaines, sur les petites îles au pied des remparts. Les hauteurs voisines qui commandent la ville sont couronnées par des forts détachés. On trouve sur ces montagnes des pagodes dont les souterrains contiennent des inscriptions tamuliennes fort intéressantes.

Vellore a été le théâtre d'une terrible insurrection, où s'étaient déjà produits presque tous les incidents qui ont marqué récemment celle de 1857. Le 51 janvier J 807, les deux régiments indigènes qui composaient, avec un régiment de l'armée royale, la garnison de cette forteresse, se rassemblèrent au milieu de la nuit clans le plus profond silence, se saisirent de tous les postes, massacrèrent leurs officiers et tournèrent l'artillerie de la place contre la caserne, où les malheureux soldats européens étaient entermés sans cartouches. Le carnage fut complet, à l'exception d'une patrouille de vingt-cinq hommes commandée par un sergent, à laquelle se réunirent plus tard deux chirurgiens aides-majors échappés au milieu de la confusion. Ceux-ci se retranchèrent sur la plate-forme voûtée d'une des portes de la ville, et l'on vit vingt-sept Européens maintenir une position (adossée, il est vrai, au fossé et défendue de front par un mince parapet, mais ouverte des deux cul es sur le terre-plein i. 20

des remparts) pendant près de trente heures, contre une masse d'au moins dix-huits cents cipayes, parfaitement armés, instruits, disciplinés et pourvus d'artillerie, tandis que les Européens n'avaient eux-mêmes aucunes provisions, ni d'autres munitions de guerre que celles qu'ils trouvaient dans les gibernes de leurs ennemis, et obligés, pour les obtenir, de faire à chaque instant des sorties et de dépouiller des cadavres.

Le motif apparent de l'insurrection était un nouveau code militaire émané du général Cradock, exigeant que les cipayes parussent à la parade le menton rasé et la moustache de la lèvre supérieure coupée selon une certaine ordonnance; qu'ils ne portassent pas leurs boucles d'oreilles ni les marques distinctives de leur caste tandis qu'ils étaient sous l'uniforme; et enfin (ce qui constituait la plus grande offense), prescrivant un turban d'un nouveau modèle qui répugnait à leurs préjugés. Mais une cause au moins aussi réelle avait été la beauté de quelques dames anglaises mariées aux officiers de la garnison et qui avait éveillé les désirs de certains officiers indigènes. Les scènes qui suivirent leur victoire d'un jour furent effroyables, et, sur une moindre échelle, semblables à celles qui se sont produites de nos jours à Delhi : quatorze officiers européens furent trouvés consumés dans une salle de bain où on les avait traînés tout sanglants, quelques-uns vivant encore, et à laquelle on avait mis le feu; leurs malheureuses femmes, a l'exception d'une seule, périrent en assouvissant les passions brutales de cette infâme multitude, en présence des cadavres de leurs maris et de leurs enfants.

Mais je n'ai point le loisir de m'étendre sur ces horreurs, et je me contenterai d'en rappeler la conclusion;

A une journée de marche de Vellore se trouve la ville d'Arcot, cantonnement habituel d'une brigade de cavalerie. A l'époque de la crise dont nous parlons, cette brigade était commandée par le fameux Gillespie, l'héroïque commandant du terrible 22e dragons. Il était précisément occupé, ce jour-là, à passer son régiment en revue quand la nouvelle de l'insurrection de Vellore lui parvint sur le champ de manœuvre. Ne prenant que le temps de distribuer des cartouches à ses cavaliers et de faire atteler une seule pièce d'artillerie à cheval, il part au trot pour Vellore. Bientôt, ne pouvant plus contenir son impatience, il prend le galop, et, laissant son régiment le suivre d'un pas plus modéré, il franchit le reste de la distance comme un éclair. Arrivé seul devant la place, des coups de fusil lui indiquent la porte où quelques soldats se défendent encore. Il se jette à la nage au milieu des crocodiles, se fait hisser par une bandoulière auprès de cette poignée d'hommes dont il relève le courage; il prend le commandement, saisit un mousquet et fait le coup de fusil à côté d'eux. Enfin, un cri de joie se fait entendre, on aperçoit les dragons : la pièce d'artillerie arrive au galop; dans un instant, sa bouche est appliquée contre la porte massive, sous la voûte même occupée par la petite hande héroïque. La première explosion la fait voler en éclats, les cavaliers se précipitent dans la place le sabre à la main, chargent le long des rues et sur les remparts en criant : « Tue, tue! » Dès ce moment, les braves cipayes ne trouvèrent plus le courage de tirer un seul coup de fusil; une place de guerre fut emportée d'assaut par six cents hommes à cheval, qui, sans éprouver eux-mêmes aucune perte, massacrèrent sur la place d'armes la moitié de la garnison. C'est en vain que les

cipayes demandent quartier, on extermine tout ce que l'on trouve, près de six cents d'entre eux se réfugient comme un troupeau de moutons dans la cour du jeu de paume où on les mitraille jusqu'au dernier sans qu'ils fassent un seul effort pour en sortir ou se défendre.

J'employai toute une journée bien intéressante à explorer le théâtre de ces événements dont la trace est partout marquée aussi vive que s'ils dataient d'hier. Je visitai surtout le fameux jeu de paume et la délicieuse pagode tout à côté, avec leurs murs tout criblés de balles et de mitraille. Cette pagode sert aujourd'hui d'arsenal, ses sculptures sont d'un travail si exquis qu'on eut l'idée de les envoyer au roi d'Angleterre; mais les dépenses qu'aurait occasionnées le transport firent renoncer à l'exécution de ce projet.

Le 1" février, une longue course de sept lieues m'amène à Arnee, station militaire d'un régiment européen, de la présence duquel dépend toute son existence. Il y a dans la grande cour de la caserne un bel obélisque élevé à la mémoire du colonel Harvey Ashton, tué en duel par le major de son régiment. On rapporte que c'était un duelliste enragé et qu'il avait prédit sa mort, parce que, disait-il, c'était la première fois qu'il avait eu raison dans une querelle. D'ailleurs, il paraissait aimé de ses camarades, qui lui ont élevé ce monument.

Le 2 et le 3 février, je continuai ma route par Chittapet, Tallar et Teindevanum, trois étapes de cinq lieues chacune. Le pays est enfin boisé et cesse par conséquent d'être monotone. La nature même la plus âpre et la plus sauvage est sans dignité et sans charme à mes yeux quand elle est chauve. Les bois sont la chevelure de la terre et en même temps sa plus belle parure. Il n'est

certes pas de pays où leur ombrage soit plus agréable qu'en Asie, et cependant ils ne font partie d'aucun système de culture. Ni le gouvernement ni les particuliers n'en plantent et tout le monde les détruit. Chaque famille et chaque voyageur cuisant son dîner à part, il en résulte une plus grande consommation de combustible; aucune provision régulière ne satisfait à ce besoin : il s'ensuit qu'il y a souvent disette, surtout le long de la route que je viens de parcourir. Les seuls arbres que Ton rencontre sont des arbres fruitiers : aussi est-on réduit, dans la plupart des localités, à employer pour combustible la fiente des bœufs pétrie en une espèc de mottes qui, séchées au soleil, brûlent bien et donnent une chaleur très-vive.

Le i, à Valdaour, sept lieues. — Tout autour de ce village on retrouve des traces d'une action volcanique aujourd'hui dormante et dont la date doit être très-reculée. Cette action s'étend sur tout le midi de la péninsule et présente à quelques milles d'ici, près du hameau de Trevilkarey, un phénomène minéralogique fort remarquable. C'est au fond d'un bassin circulaire, gisant à quelques pieds de profondeur, souvent à fleur de sol, toute une forêt d'arbres énormes, principalement tamarins, banians, palmiers et dattiers complètement pétrifiés et conservant sous cette nouvelle forme l'ordre, la symétrie et jusqu'à la couleur de toutes leurs fibres. Quelques-uns de ces troncs d'arbre ont jusqu'à six et huit pieds de circonférence. On peut reconnaître que quelques parties ont été soumises à l'action du feu, surtout près des racines dont une portion est généralement carbonisée ; on enlève journellement des fragments de ces pétrifications qui reçoivent un très-beau poli et de-

viennent un objet de commerce. On en faitsurtoul.de la bijouterie, des colliers et des bracelets de toute beauté. Le 5, aux premières lueurs du jour, je courais encore une fois sous les beaux ombrages, je traversais la triple zone de figuiers, de mimoses et de palmiers qui forment la riante ceinture de Pondichéry. A ces nobles voûtes de verdure, à ces majestueuses avenues on se croirait aux approches d'une capitale. Ne dirait-on pas Versailles transporté sur les bords du Coromandel? Mais non, ces fugitives nuées de corneilles, de perroquets et de maïnas qui font entendre leurs cris rauques ou aigus dans la feuillée; ces formes fragiles des cocotiers qui se penchent pour vous présenter leurs fruits; ce murmure lointain des vagues, cette brise de mer qui vous fait frissonner de plaisir, l'éclat de toutes ces couleurs au ciel, dans l'eau et sur la terre, et cette joie qui inonde mon Ame, tout me dit que c'est Pondichéry, Pondichéry la belle, la gracieuse, la verte émeraude enchâssée dans un double azur, l'azur du ciel, l'azur de l'eau.

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