CHAPITRE XX
Premiers bruits de guerre. — Voyage pour rejoindre le régiment — Arrivée au camp.
Celait le 13 mars 1834. Il y avait brillante compagnie dans les salons de l'ordonnateur; toute ma famille s'y trouvait réunie, car on s'était donné rendez-vous de Bellary et d'Hyderabad. Notre bon et aimable gouverneur, le spirituel contre-amiral de Melay, ajoutait encore aux charmes de cette réunion toutes les grâces d'une conversation éminemment voltairienne. Jamais je ne m'étais senti si heureux, si content du présent, si insouciant de l'avenir. Toutefois, en contemplant avec quelque fatuité, dans une glace, mon brillant uniforme et jouant avec la poignée de mon sabre, je ne pouvais m' empêcher de soupirer légèrement en pensant que ce glaive si bien doré était encore vierge. Ma prière, bonne ou mauvaise, fut à l'instant exaucée. Un domestique traversa la salle pour me remettre une dépêche : elle était de l'adjudant de mon régiment de la part du colonel. On m'apprenait que ]a guerre était soudainement déclarée contre le rajah de
Coorg, que mon régiment devait faire partie du corps d'armée expéditionnaire, et enfin qu'il était déjà en marche rapide pour la frontière occidentale du Maïssore. L'adjudant finissait, avec beaucoup de compliments, par me communiquer l'ordre de rejoindre mes drapeaux au plus vite, en m'indiquant la direction qu'on se proposait de suivre.
Je ne me rends pas bien compte aujourd'hui pourquoi cette nouvelle me fit éprouver une joie si folle ; car c'est sans espoir de récompense que capitaines, lieutenants ou sous-lieutenants vont dans Tannée anglaise risquer leur vie à ce terrible jeu qu'on appelle la guerre. Quelque bravoure qu'ils déploient sur le champ de bataille, la brillante vision d'une croix ne s'arrête point à leur boutonnière. Dans ce service aristocratique, la gloire plane toujours sur les chapeaux brodés et ne descend jamais jusqu'aux rangs subalternes. Mais, quoi qu'il en soit, mes préparatifs furent bientôt terminés ; dès le lendemain j'étais en selle, cédant avec amour à l'ardeur de mon bel arabe, et décidé à crever bêtes et gens plutôt que de manquer ce premier coup de fusil si impatiemment attendu.
Le 18 mars, je me retrouvais en route pour Bangalore où je devais trouver de nouveaux renseignements sur la marche des colonnes expéditionnaires.
Le 19, j'arrivai au village de Pallicondah, qui n'a rien d'intéressant. Tout en cheminant, je fus pourtant frappé de la quantité des plantes à huile dans la culture. Après le riz c'est la principale récolte, et, dans l'existence du peuple, c'est l'article de première nécessité : c'est aussi un objet d'exportation pour la métropole, surtout l'huile de coco et de ricin.
Le 20, à Lallpett, charmant petit bourg situé au pied du romantique défilé de Nackenairy, célèbre dans toute Fliide pour ses oranges qui sont fort bonnes et s'exportent à de grandes distances. Les Anglais ont cherché à y naturaliser celle de Cintra, mais elle ne vaut jamais l'orange du Portugal. Ce petit bourg a aussi son souvenir historique : c'est ici que dans le cours d'une expédition Hyder-Aly vint mourir presque les armes à la main, dune espèce de lèpre envenimée par les inquiétudes et les chagrins.
Le même soir, je franchis le col de Nackenairy par la grande route militaire et commerciale qui relie le plateau du Maïssore avec le littoral. 11 n'y a pas lieu d'en faire compliment à messieurs les ingénieurs de la Compagnie, soit pour le tracé, soit pour l'exécution : ces messieurs étudient les localités en palanquin, examinent de loin avec un télescope, et s'en tiennent la plupart du temps au sentier déjà préféré par leurs bohîs (porteurs) ou par les habitants de la campagne. Ici c'est un casse-cou perpétuel, et je voyais les voitures à bœufs du pays, quelque petites et quelque peu chargées qu'elles fussent, rouler constamment à chaque descente, entraînant leurs attelages et leurs conducteurs dont les efforts réunis à l'arrière ne pouvaient en régler la vélocité. On est étonné que tout cela ne soit pas brisé et écrasé ; du reste ce chemin est fort pittoresque et praticable pour un cavalier seul : on pourrait se croire dans une gorge de la Suisse. Une épaisse et sombre forêt couvre toutes les pentes et ajoute à la majesté du tableau. Arrivé au sommet du défilé, au point où il débouche sur le plateau du Maïssore, on découvre à gauche un charmant amphithéâtre de montagnes boisées, au pied desquelles le ha-
meau de Nackenairy se mire dans le cristal bleu d'un petit lac artificiel.
La solitude de cette petite vallée se trouvait momentanément envahie; de longues rangées de tentes s'étendaient en lignes blanches et parallèles sur les bords du lac, à quelque distance du hameau. Une vingtaine d'éléphants, trois ou quatre cents chameaux, dormaient ou ranimaient au clair delà lune; des bœufs, des chevaux, des bêtes de somme innombrables, hennissaient, beuglaient, agitaient leurs sonnettes; des milliers de feux étincelaient de tous côtés ; on voyait passer devant la flamme ou accroupies dans la fumée des figures noires et presque nues : des voix joyeuses et bruyantes s'échappaient de ces derniers groupes : c'était un régiment européen et son bazar; Tordre et la régularité d'une caserne à côté d'un camp de Bohémiens. C'était le 57e régiment de l'armée royale, commandé par le colonel Allan, se rendant à Bangalore pour former la réserve de l'an née expéditionnaire. Au pied du défilé, j'avais déjà passé devant les tentes du 27e régiment d'infanterie indigène, qui avait la même destination.
A souper, ce même soir, avec les officiers du 57e, j'appris des nouvelles qui me décidèrent à doubler encore la rapidité de ma marche. L'approche de la moisson rendait urgent de terminer au plus vite les hostilités, de manière qu'on attendait les premiers coups de fusil pour le commencement d'avril. Nous étions au 21 mars, et j'avais encore cent lieues à faire : c'étaient dix lieues par jour à franc ôtrier et avec les deux mêmes chevaux; mais j'avais bon courage, tous ces jeunes gens m'enviaient le bonheur de faire partie de l'expédition.
En sortant de la tente du colonel Allan pour regagner
le bongalo exclusivement réservé aux voyageurs, il me fallut repasser par le quartier du troupeau. Il y avait à peine vingt-quatre heures que le camp était établi, et déjà des miasmes pestilentiels s'exhalaient du parc des bêtes de somme. C'est l'inconvénient du chameau : cet animal semble affligé depuis le moment de sa naissance jusqu'à sa mort d'une espèce de dyssenterie continuelle qu'on appelle le suint, qui souille tous les lieux où il s'arrête et suffirait avec quelques jours de pluie pour amener la peste dans un campement. On sait comment la structure de l'estomac du chameau, divisé en loges, lui permet d'y conserver de l'eau dans sa plus grande limpidité. Ce qu'on sait moins généralement, c'est que l'excroissance qu'il porte sur l'échiné et qu'on est tenté d'abord de ne prendre que pour une difformité monstrueuse est un phénomène dont la nature l'a doué par une sage prévoyance et qui le distingue de tous les êtres de la classe des ruminants. Quand le chameau se trouve privé de nourriture, la graisse de sa bosse lui fournit par absorption une substance nutritive qui peut le soutenir pendant plusieurs jours sans nuire aucunement à sa force ni à son embonpoint. La bosse seule se fond graduellement, mais elle se reproduit dès que l'animal reprend de la nourriture. Une autre particul rite du chameau, c'est que, quand il glisse dans un terrain humide, sa chute est mortelle, car il s'écartelle en tombant, et la dislocation de ses membres est telle, qu'il est impossible de le relever. On le tue alors pour avoir son cuir et même sa chair dont certaines tribus arabes sont trèsfriandes.
Malgré une certaine analogie avec le mouton, cet animal n'en a pas la douceur. Le chameau est extrêmement
vindicatif; niais une singularité de sa vengeance, c'est qu'il semble la proportionner à l'offense qu'il a reçue et qu'il l'oublie dès qu'elle lui paraît suffisamment expiée. Ainsi j'ai vu un chameau maltraité par son sarwan (conducteur ) courir après lui pour le mordre et celui-ci lui jeter son manteau ou sa tunique que l'animal déchirait à belles dents et foulait aux pieds en exécutant une danse des plus ridicules. L'accès de rage une fois épuisé, c'était fini, il reprenait son rôle ordinaire d'obéissance passive et résignée.
21 mars. — Après trois heures de repos, je secouai le sommeil et me remis en route au coucher de la lune. Bientôt elle disparut derrière les montagnes, mais sa vive lumière fut aussitôt remplacée par la douce clarté des étoiles qui versaient des Ilots d'or sur ma tête; elles suffisent toujours dans ce pays pour guider le voyageur, et. grâce à elles, j'arrivai sans accident au village de Betmungalum, après une course de dix lieues à travers la forêt.
A partir de Nackenairy les bois perdent soudainement toute leur dignité et dégénèrent en misérables broussailles qui n'offrent plus aucun abri contre la bourrasque qui se déchaîne incessamment sur ces vastes plaines. Du moment qu'on débouche sur le plateau ouvert du Maïssore, élevé de quinze cents pieds au-dessus du littoral, on est accueilli par un vent froid et violent d'autant plus douloureux, qu'il contraste soudainement avec la température que l'on vient de quitter. La veille encore on étail épuisé par l'action dévorante d'un climat de feu, et voici qu'on arrive sans aucune transition, delà côte du Coromandel où les rayons solaires réfléchis par de longues plages sablonneuses concentrent une chaleur
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étouffante qui monte au visage et produit des congestions cérébrales souvent mortelles, dans un climat presque européen. La conséquence ordinaire de ce brusque changement atmosphérique est une violente attaque de dyssenterie, à moins de grandes précautions hygiéniques résultat de l'expérience et d'ailleurs fort difficiles à pratiquer.
Mes gens ne me joignirent que très-tard dans la journée et me signifièrent l'impossibilité de pousser plus loin le même jour. Il fallut donc me résigner à coucher à Betmungalum. Le cotwal ou lieutenant de police du village m'apprit que les environs étaient infestés de voleurs et parvint à me persuader d'accepter pour la nuit les services de deux Tchokidars ou Berkandaz. Ces drôles me tinrent éveillé toute la nuit par leurs cris et par des coups de fusil qu'ils tiraient à chaque instant pour éloigner, disaient-ils, les voleurs en prouvant qu'ils faisaient bonne garde, ce qui n'empêcha pas que deux de mes gens fussent dépouillés, l'un de son turban, et l'autre de sa ceinture, et que mon propre fusil de chasse disparût également. Dans le fait, nous avions enfermé les loups dans la bergerie, ces Tchokidars sont eux-mêmes les voleurs dont on vous effraye et partagent le butin avec le cotwal.
Le 22, à Colar (sept lieues). — Toute cette partie du plateau du Maïssore, balayée par tous les vents, est triste comme le désert. Sous le terrible soleil qui vous foudroie, un frisson glacial vous poursuit sans cesse, c'est la fièvre qui court sur la brise. Le voyageur cherche en vain un abri momentané parmi ces plaines immenses sans végétation, au milieu de ces jungles où sa seule distraction est d'apercevoir parfois une troupe d'antilopes i. 21
fuyant à son approche. Un arbre se présente enfin à moitié de la distance, et je me promets d'attendre sous son ombre mes gens, dont la lenteur me désole. Son aspect est extraordinaire : c'est le tchattah ou arbre parasol ; ce nom lui vient de la forme qu'il prend le plus souvent dans sa croissance, et qui représente tout à fait un parasol fixé à l'extrémité d'un tronc droit presque nu. Dans quelques sujets cette forme affecte des proportions si parfaites, qu'il semble que la nature se soit plu à circonscrire la végétation de l'arbre dans les limites d'un dessein régulier. La tête de cet arbre est composée de branches garnies d'épines si touffues et si serrées, qu'elles forment une sorte de toiture impénétrable aux rayons du soleil. Tout l'espace qu'elle couvre est toujours jonché d'une telle quantité de piquants, qu'avant de s'y asseoir on est obligé de balayer la place, et encore à la moindre agitation du feuillage on est exposé à une pluie d'épines.
Cependant à de grandes distances, au milieu de cette désolation, on trouve de beaux étangs, la culture et la population se sont réfugiées sur leurs rives. Les villes, d'un aspect tout particulier, ceintes de fortifications de terre sèche qui révèlent l'esprit inquiet des générations écoulées, sont toujours bâties sur le bord de ces réservoirs qui remplacent ici les rivières. Il en est ainsi deColar, grande ville fort peuplée, et entrepôt d'un commerce considérable. Elle a aussi son fort de terre sèche assez bien conservé et pouvant contenir une garnison de deux ou trois mille hommes. En dehors de la ville, j'allai visiter les tombes de la famille de Hyder-Aly. Une mosquée assez petite, très-simple, entourée de fleurs et d'arbustes, distingue le caveau royal. Les pierres sépulcrales
sont au nombre de quinze sans inscriptions ni orne ments, mais de peu d'intérêt, appartenant à des enfants morts en bas âge, à des parents obscurs et à plusieurs femmes de Hyder. Lui-même y fut quelque temps déposé après avoir été apporté de Lallpett. Plus tard il fut de nouveau transporté à Scringapatam , dans le superbe mausolée que son fils lui avait préparé, et où ils reposent aujourd'hui l'un à côté de l'autre
Après avoir parcouru cinq lieues, on arrive au bourg d'Ooscottah, où la Compagnie entretient un haras considérable pour la remonte de sa cavalerie. On y croise la race arabe avec des juments d'Angleterre et du Cap, ce qui donne une excellente espèce de chevaux. Une nouvelle course de cinq lieues m'amène à Bangalore.
Cette ville est le plus considérable des cantonnements permanents des Anglais dans la présidence de Madras. Des casernes réellement magnifiques sont disposées sur une seule ligne devant un superbe terrain de manœuvre dont elles forment un des cotés ; la façade correspondante est occupée par un temple anglican, par de jolies habitations réservées aux principales autorités et aux officiers européens, et par une salle de concert, où l'on en tend de la musique à l'heure des promenades. Vers L'une des extrémités de ce Champ de Mars, qui a une lieue de longueur, on trouve encore, comme dans tous les établissements anglais, un bel emplacement pour les courses de chevaux, qui sont assez fréquentes. L'autre extrémité mène à la ville noire, c'est-à-dire tout indienne (la Pet tah, en langue du pays). Sa population nombreuse, ses bazars, sont tout un monde à part et sans aucun rapport avec la colonie européenne. L'habitude constante des Anglais est de se répandre dans là campagne et de
donner aux alentours d'une cité indigène l'apparence d'un vaste campement. Au delà de la Pettah, et à quelques milles du cantonnement, est situé le fort, dont les remparts en pierre sont d'une médiocre défense. Il serait facile au contraire deprofiter, en guise de fortification, des larges fossés dont la ville noire est entourée, et sur lesquels sont jetées quelques chaussées étroites, nécessaires pour conduire par des détours aux différentes portes. Des bambous, des cactus et une multitude de ronces impénétrables remplissent ces fossés et s'élèvent à une hauteur qui masque la Pettah.
Entre autres beaux édifices, Bangalore renferme un palais bâti par Tippoo. On y trouve des jardins qu'il s'était plu à dessiner lui-même, et qui révèlent un goût assez éclairé pour un natif. Ils sont vastes, divisés en carrés, séparés par des allées et embellis par de beaux cyprès. Le climat de Bangalore est favorable à l'horticulture, aussi s'en occupe-ton beaucoup : il y a chaque année une exposition, et les fruits qu'on y envoie sont fort remarquables. Les raisins, les pommes, les pêches et le café y sont cultivés avec succès. Ce dernier surtout donne de belles récoltes, que l'on compare pour la saveur à la fève de Moka. La population, en 1854, était évaluée à 44,000 habitants.
En 1799, lorsque les alliés (c'est-à-dire le Nizam d'Hyderabad et les Mahrattes) eurent fait avec la Compagnie le partage convenu d'avance de toutes les dépendances et conquêtes du Maïssore, le soin de veiller au maintien de la paix dans l'ancien royaume, réduit à ses limites primitives, échut aux Anglais. Résolus d'écarter atout jamais du trône la race usurpatrice qui avait succombé en déployant contre eux tant de bravoure et tant de
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haine, ils parvinrent à découvrir un jeune rejeton de trois ans de l'ancienne dynastie hindoue, auquel ils prétendirent restituer le sceptre de ses pères. Mais on ne lui laissa ni année, ni ministre, et il est lui-même sans fonctions dans l'État. Le gouvernement réel est tout entier entre les mains d'un conseil d'administration composé d'officiers anglais et présidé par un simple colonel sous le nom de commissaires spéciaux pour les affaires du Maïssore, qui décident de tout sans consulter le souverain, avec l'approbation du gouverneur général. Il y a aussi dans la ville même de Maïssore un autre colonel ayant le titre de résident politique, et chargé spécialement de surveiller à toute heure la personne et l'entourage du rajah, de sorte que le prince, sous cette double tutelle, se trouve comme entouré d'un conseil de famille qui gère toutes ses affaires, soit publiques, soit privées, lia cependant encore un simulacre de trône couvert de papier doré, dans un palais, qu'on prendrait pour une décoration d'opéra. 11 a un escadron de mauvaise cavalerie et quelques centaines de gardes armés de lances et de fusils à mèche; un harem dont il sort rarement et où sa vie s'épuise en débauches; enfin une capitale, espèce d'impasse qui ne se trouve sur aucune route, rarement visitée par le voyageur et oubliée du reste du monde.
Mes gens ne me rejoignent à Bangalore que le 24, mais tellement épuisés de fatigue et les pieds tellement meurtris, qu'il me faut licencier tout mon monde : c'est avec une peine extrême que je parviens à réorganiser mon petit équipage de route et à le mettre en mouvement de Bangalore pour la frontière, après avoir été rançonné à diverses reprises. Je vois naître de nouveaux obstacles après chaque concession, et cependant la seule politique
possible est de donner gain de cause à leur indiscipline, même à leur déloyauté, et d'en passer par tout ce qu'ils voudront. J'ai pourtant le rare bonheur de trouver en ce plus grand besoin un domestique chef ou khansaman, nommé Abdelkader, musulman de bonne caste, d'une fidélité à toute épreuve et d'une rare intelligence. Grâce à son influence personnelle, je me trouve encore une fois en route, le 26 au matin, et j'arrive le même soir à la petite ville de Soulourpet, à environ douze lieues.
Je me croyais au bout de mes ennuis, ils ne faisaient que commencer : deux de mes cowry-couly (porteurs de paniers) profitent de la nuit suivante pour déserter avec les arrhes qu'ils ont déjà touchées. 11 faut les remplacer le 27 par deux begaries, pauvres diables enrôlés de force sur la place publique par le cotwal qui s'approprie l'argent que j'avance pour leur service. A trois quarts de lieue sur la route, ils déposent soudainement leurs fardeaux et cherchent à se dérober à la servitude par la fuite. J'en poursuis un à travers champs, au galop de mon cheval, et, désespérant de l'arrêter, je tire mon sabre et menace de l'en percer. A cette démonstration, il tombe à genoux et demande la vie. Mon domestique, de son côté, parvient à arrêter l'autre. Ce fut alors que nous apprîmes que ces pauvres gens n'avaient rien à espérer pour leur corvée, dont le cotwal s'appropriait tout le profit. J'offris de leur payer une seconde fois et en mains propres la somme originairement convenue, et ils reprirent gaiement leurs charges. Toutefois le même impôt va se renouveler à chaque étape et il faudra constamment payer deux fois l'autorité municipale et le manœuvre. Ce premier incident a d'ailleurs pour moi des suites bien autrement fâcheuses : en sautant un fossé à
la poursuite du begarie, mon meilleur cheval s'est foulé le pied. Arrivé à vingt lieues de Bangalore, il faut le renvoyer dans cette ville aux soins d'un ami. Les obstacles semblent ainsi se multiplier, et la rapidité de ma marche est de plus en plus entravée.
Le 28, je pousse jusqu'à Ballour, bourgade d'environ deux cents chaumières entourées de belles plantations. Je trouve déjà ici les cocotiers de la côte, et en gerbes isolées les magnifiques bambous des Ghattes occidentaux. Les villages, dans cette partie du Maïssore, véritables oasis, sont très-populeux, mais fort éloignés les uns des autres. On y arrive presque toujours par des chemins tortueux, bordés de caclus, dont les deux murailles de verdure ont sept à huit pieds d'élévation; c'est un défilé assez formidable. Les habitants, généralement musulmans, chérissent le souvenir de leurs anciens maîtres et détestent la race anglaise : aussi un Européen n'en obtient de secours qu'à force d'argent, par l'influence personnelle de ses gens ou la crainte de son escorte.
Je remarque que chaque famille cultive ici quelques pieds de tabac, dont le consommateur mêle la feuille à celle du chanvre, qui croît presque partout. Un peu d'opium ajouté à ce mélange, qui prend alors le nom de bang, fait un des plus détestables composés qu'on puisse fumer, produisant chez le fumeur une ivresse furieuse plus nuisible encore que celle de l'opium. Ainsi préparé, un seul chillum suffit à plusieurs personnes, qui se passent le houkah à la ronde. C'est un spectacle assez burlesque que de les voir ainsi occupés. Chacun aspire une large bouffée de la fumée la plus acre et la plus épaisse du monde, fait une grimace épouvantable, tousse, éter-
nue, crache, suffoque presque, et attend que son tour revienne.
Le 29, à Chinroypatam, ville autrefois importante* aujourd'hui réduite à cinq cents maisons, où Ton élève une quantité considérable de vers à soie des deux espèces : l'espèce italienne et une autre dont le papillon, couleur feuille-morte, est énorme. La soie est aussi plus forte, mais plus grossière, et se débite principalement dans le pays ; on en fait des mouchoirs du Bengale et surtout des moustiquaires et toute espèce de filets.
Le 30 au soir, à Hassan. — Le cotvval de Chinroypatam s'étant refusé à me fournir des porteurs pour mon bagage, il m'a fallu continuer ma route avec les mêmes begaries qui m'ont accompagné depuis Ballour. Les pauvres gens étaient exténués et demandaient grâce. Depuis un mois ils n'ont pas cessé de faire le métier de bêtes de somme, à raison du passage des différents détachements qui se rendent à l'armée. Leurs pieds sont cruellement lacérés, et chaque pas devrait, il me semble, leur arracher un gémissement; et cependant ils ne murmurent que rarement; je parviens encore à les faire sourire en leur promettant un bukra, c'est-à-dire un mouton pour leur souper en arrivant. Si je m'arrête durant le jour, ils s'étendent à côté de leurs fardeaux et s'endorment à l'instant. Cervantes fait dire au bonhomme Sancho : Béni soit celui qui inventa le sommeil; la Providence, dans sa miséricorde, ar accordé à l'Indien la faculté de se livrer à cette jouissance aussi souvent et presque aussi longtemps qu'il le veut. Je crois qu'il pourrait dormir dix-huit heures sur vingt-quatre. Si la vie n'est qu'une série de sensations, elle est bien torpide chez ces pauvres gens, et je ne m'étonne plus s'ils meu-
rent mieux que nous, paisiblement et sans terreur. CYst qu'il y a bien près de la vie chélive et monotone d'un pauvre Indien au sommeil du mort dans la tombe : il n'y a que le travail en plus. Ses jouissances sont toutes physiques, et la misère en réduit tellement le nombre, que l'oubli et le repos sont pour lui les biens suprêmes. 11 espère trouver l'un et l'autre dans l'anéantissement de la mort.
Mon dernier cheval arrive à Hassan tellement épuisé et malade, que je suis obligé de le laisser ici avec ma suite et mes bagages. J'ai encore huit lieues devant moi pour atteindre le corps d'armée dont je dois faire partie; mais pas un cheval, pas un mulet, pas même un tattoo du pays à acheter ou à louer, les troupes ont tout enlevé sur leur passage, A défaut d'autre moyen de transport et trop abîmé de fatigue pour faire la route à pied, j'imagine de me faire construire une litière avec des bambous. Le forgeron du village y travaille toute la nuit ; guidé par mes instructions, il construit une espèce de cage à poulet, dans laquelle, par la promesse d'une récompense considérable, j'engage une vingtaine de paysans à me porter jusqu'au quartier général. Effectivement, le 51, à deux heures de l'après-midi, je m'embarque dans celte machine incommode, où je dois m'asseoir les jambes croisées comme un tailleur, n'emportant que mes armes, mon manteau et les vêtements que j'ai sur le corps. Je prends congé de ma suite, je jette un dernier regard à mon pauvre cheval et un dernier soupir à mes malles, qui contiennent toute ma petite fortune, ne conservant que très-peu d'espoir de revoir les uns et les autres ; car c'est h peine si j'ai eu le temps de connaître les noms de mes gens, encore moins d'étudier leur caractère oud'ap-
précier leur fidélité. Toute cette soirée et toute la nuit se. passent en route par des chemins effroyables; plusieurs fois nous nous égarons. Secoué, ballotté, brisé, pliant sous la fatigue, j'allais perdre courage, quand soudain je vois briller une ligne de feux sur un mamelon au pied duquel coulent les eaux sacrées du Cavery. Mes porteurs s'écrient au même moment : Lashker! lashker (l'armée! l'armée !), c'était effectivement le but de tant d'efforts. Encore un instant, et je parcourais toute une cité de tentes, et au sommet de l'avenue principale, devant la tente du colonel, je reconnaissais, à la sentinelle européenne qui veillait à côté, les drapeaux du 55e. Je cherchai la ligne transversale des lieutenants : des voix amies répondirent bientôt à la mienne, toute une troupe de cœurs joyeux s'élancèrent à demi nus de leurs lits de camp pour me faire accueil. C'était une vraie fête de famille, et tout le monde me faisait compliment sur l'opportunité de mon arrivée ; car il était déjà deux heures du matin ; une heure plus tard on allait entendre la diane ; et à quatre heures notre corps d'armée devait traverser le Cavery pour envahir le territoire ennemi, abandonnant toute communication avec la ligne qu'on venait de suivre. « Trois heures plus tard, me disaientils, et nous nous serions battus sans vous, vous perdiez toute la campagne ! » On ne pouvait assez me féliciter de mon bonheur.