CHAPITRE III
Retour à Madras. — Voyage d'Hvdorabad.
Mon séjour à Pondichéry tirait à sa fin ; le temps était venu de m'assurer un moyen d'existence en adoptant une profession quelconque. C'était à celle des armes que j'avais toujours donné la préférence. Aidé par quelques amis, j'avais préparé un mémoire des travaux et des services de mon père pendant vingt-cinq ans dans l'armée anglaise, et sous la présidence de Madras, comme officier d'état-major, comme ingénieur et comme directeur de l'Observatoire. Muni de celte pièce, qu'il s'agissait de faire parvenir en Angleterre, je repris la route de Madras, où j'arrivai au commencement de juin et où je retrouvai chez un banquier écossais, M. Edouard Gordon, dans sa villa de Myrtlegrove, cette hospitalité grandiose que j'avais déjà admirée. On ne peut se faire une idée en Europe de l'existence vraiment royale de ces princes marchands
de Madras et de Calcul ta : on y retrouve le palais d'Àladin et les serviteurs de la Lampe merveilleuse. Mais, hélas ! il faut toujours payer ce luxe avec la vie, et le poison se cache au fond de la coupe dorée. Où sont maintenant et le marchand hospitalier et ses brillants convives? En moins de dix ans, des trente cœurs joyeux qui battaient de plaisir et d'ambition autour de la table du festin, plus de vingt avaient disparu ; sommes-nous encore deux aujourd'hui?
Ce fut un jour à cette table que je rencontrai deux officiers du 55e régiment de ligne de Sa Majesté Britannique. J'appris d'eux qu'un de leurs lieutenants, dégoûté du service, allait vendre sa charge, ce qui amènerait la vacance dîme sous-lieutenance. C'était un éclair de fortune, il fallait en profiter. Je courus chez le colonel, qui appuya ma demande et fit partir mon mémoire. J'écrivis aussi au duc de Wellington, et il paraît que ma lettre trouva grâce à ses yeux; car onze mois après, sans autre protection que les services de mon père, ce qui ne va pas loin dans ce pays de faveur et de privilèges, je fus nommé pour acheter la place vacante. Mais un long intervalle devait encore s'écouler avant que j'apprisse le résultat de ma démarche, intervalle de profondes angoisses pendant lequel je désespérai souvent de trouver la formule magique qui devait m'ouvrir les portes de la carrière. Deux ou trois fois je fus tenté de vendre mon épée à quelque prince indien, comme Perron et de Boigne l'avaient fait avant moi : une fois, le marché fut brisé, au moment d'être conclu, parla mort tragique de mon futur patron assassiné par ces mêmes gardes du corps que je devais avoir l'honneur de commander. On pourra trouver étonnant qu'un jeune homme de vingt
ans, qui n'avait jamais encore manié uneépée, put recevoir, non pas une, mais plusieurs offres de commandement de troupes chez des princes indiens. C'est qu'on ne peut avoir aucune idée en France du prestige de l'Européen dans l'Inde : une peau blanche semble un certificat suffisant de courage et de talents militaires.
Une autre fois je m'adressai au général Âllard pour obtenir du service chez Runjit-Sing, dans le pays de Lahore. Je ne sais si ma lettre fut interceptée, mais je ne reçus jamais aucune réponse. Cependant, en dépit des obstacles qui s'accumulaient devant moi, jamais l'idée de revenir en Europe ne se présenta à ma pensée : l'Inde était le grand problème que je m'étais proposé de résoudre; c'était la mission que j'avais choisie, la tâche à laquelle je m'étais voué; c'était l'Inde que je voulais pénétrer, étudier dans son existence intime : cette passion avait absorbé toutes les autres ; j'aurais dévoré ma vie sur le seuil plutôt que d'abandonner mon entreprise.
En attendant la réponse du ministère de la guerre (the horseguards), je me disposai à accepter l'hospitalité que m'offrait une autre de mes sœurs, dont le mari, quoique Français, était capitaine de cavalerie et trésorier d'une division dans l'armée du Nizam d'Hyderabad, monarque nominalement indépendant, mais courbé sous le protectorat de la Compagnie. Je me mis donc en route au commencement de juillet pour la capitale de cet empire devenu célèbre dans l'histoire et la poésie de l'Orient sous le nom de royaume de Golconde.
Un heureux hasard me fit trouver un agréable compagnon de voyage, Thomas Townshend-Pears, capitaine du génie1 au service de la Compagnie des Indes, bon et ai-
1 Aujourd'hui lieutenant-colonel.
mable garçon, vivant aussi bien au désert que dans ses cantonnements, et enchanté de toute rencontre qui lui fournissait une occasion de faire apprécier sa bonne chère. Ce fut de lui que j'appris le secret de voyager confortablement dans ces contrées sauvages où l'on ne trouve des abris que de loin en loin, et où l'on manque de toute espèce de ressources. C'était une armée tout entière qu'il traînait à sa suite ; quatre chameaux et une dizaine de bœufs portaient quatre tentes, dont l'une, couvrant une surface carrée de vingt pieds de côté, nous servait de salon et de chambre à coucher; une autre, plus petite, était envoyée chaque soir une étape en avant afin d'y trouver notre déjeuner après la course du lendemain : une troisième et une quatrième servaient de chambre de bains et de cuisine. Plusieurs chariots marchaient aussi à la suite portant des bagages sans nombre, tables, chaises, lits de camp, batterie de cuisine, vaisselle, argenterie, porcelaine, caisses de vin et de bière. Enfin, sous un groupe d'arbres, on voyait attachés à des piquets, par les pieds de derrière, plusieurs chevaux de selle arabes que nous montions alternativement pour faire environ cinq lieues par jour, tout au plus quinze milles, afin de donner au reste du convoi le temps d'arriver. J'avais d'ailleurs mon palanquin et mes porteurs, de sorte que nos gens réunis formaient un cortège assez imposant; ce qui ne laissait pas d'être avantageux; car, si deux caravanes se rencontrent au même village, malheur à la plus modeste ! Les chétives ressources de l'endroit sont toutes à la disposition de la plus nombreuse ; l'autre est condamnée à l'abstinence ou à la retraite.
La route qui conduit de Madras à Hyderabad longe le
lac ou plutôt le bras de mer de Pulicat , puis remonte vers le nord parallèlement au littoral , dont elle se rapproche souvent. Elle offre peu d'intérêt jusqu'à Nellore, grande place avec un fort, à trente lieues de Madras, sur la rive méridionale du Pennar. C'était autrefois une des principales villes du Carnatique; son commerce est aujourd'hui attiré à Madras, et scsmaisons tombent en ruine. Une végétation malsaine envahit les remparts dont la garnison ne se compose plus que de trois compagnies de vétérans indigènes. C'est pourtant encore le chef-lieu d'un district considérable ou collectorat (on appelle ainsi les subdivisions d'une présidence administrées par des collecteurs), un centre d'administration civile, judiciaire et fiscale. On y trouve un collecteur et une demi-douzaine d'employés inférieurs dans le revenu, un magistrat, président d'un tribunal de première instance en matières tant civiles que criminelles; enfin, deux ou trois employés militaires (officiers réformés) qui commandent les invalides et complètent une population européenne de neuf à dix personnes. La population indigène peut se monter à dix mille âmes.
Le pays que nous avons parcouru depuis Madras est triste, plat et dénué d'arbres ; le sol léger et sablonneux, tantôt inondé par des torrents de pluie, tantôt brûlé par des vents de terre qui apportent une poussière fine et desséchante, produit de Forge, du tabac, du colza, du bétel, de l'indigo, mais très-peu de riz. I/agricultufe dépend ici des canaux et réservoirs artificiels construits autrefois à grands frais par les princes du pays et les chefs de villages, mais que la Compagnie anglaise ne se donne aucune peine pour entretenir. Depuis soixante ans que les Anglais se sont* définitivement emparés de cette
province, on cherche vainement les améliorations qu'ils y ont faites ; si leur domination cessait tout à coup, quelques mois suffiraient pour en effacer la trace. C'est surtout le gouvernement que Ton doit accuser de cette incurie, mais c'est aussi un peu la faute des employés. L'instruction scientifique des officiers du génie de la Compagnie est extrêmement superficielle ; ils travaillent sans faire de projets ni établir de devis, et, quand il n'y a plus d'argent dans le trésor, ils se croisent les bras et restent inoccupés.
On trouve à Nellore deux belles pagodes avec des inscriptions en langue télingane : l'une d'elles est richement dotée et entretient un nombreux établissement de bayadères. Le soir de notre arrivée, elles nous firent les honneurs d'une nâtche en nous offrant d'autres services que nous ne crûmes pas devoir accepter. C'était la première fois que j'avais l'occasion de voir celte espèce de danse. A leur arrivée, un cercle nombreux d'indigènes se forma immédiatement autour de nous, le centre étant occupé par les musiciens et les danseuses. Deux d'entre elles se chargèrent de la représentation : elles avaient pour habillement une pièce d'étoffe de gaze rouge terminée par une bordure d'or tournant plusieurs fois autour des hanches et revenant enfin tomber sur une épaule et sur la poitrine. Un petit gilet de brocard serrait le sein, en laissant les épaules, les bras et la taille nus; elles portaient aussi des pantalons lilas très-clairs, larges d'en haut et serrés d'en bas ; les mains, les bras, le cou et morne le nez étaient chargés de bijoux ; enfin elles avaient aussi des anneaux de métal autour des chevilles, qui produisaient en marchant un bruit assez agréable. On préluda à la danse par un chant qui eût donné le té-
tanos à Rossini. C'est un exécrable récitatif de sons gutturaux qui montent par degrés jusqu'à des notes péniblement élevées et criardes. Ce chant est accompagné de deux musiciens dont l'un frappe sur un tam-tam, et l'autre fait crier un petit violon à huit cordes : le tout ensemble fait l'effet d'une guimbarde. La danse est digne de la musique : elle se réduit à quelques contorsions des bras, des mains et des pieds. Son principal mérite consiste à avancer alternativement l'orteil et le talon avec une certaine rapidité, et à ne faire usage pour avancer que des talons, tandis que les pointes sont tournées en dedans. La danseuse décrit ainsi fort péniblement un petit cercle qui la ramène au point de départ. Pendant ce temps, elle jette ses bras et ses mains dans différentes attitudes, et renverse quelquefois en arrière la partie supérieure de son corps. Le seul mouvement qui ressemble à de la grâce consiste à ramener sans cesse sur la tète et devant la poitrine les bords de son écharpe, de manière à montrer et à cacher alternativement ses traits avec une sorte de coquetterie. Au bout d'une heure, nous en étions excédés et nous eûmes quelque peine à les renvoyer. Plusieurs d'entre elles, malgré les anneaux dans le nez, étaient fort jolies. Le buste est toujours parfait, et les extrémités sont de la plus grande délicatesse. Les brahmanes élèvent ces malheureuses à la prostitution, qui forme un des principaux revenus de la pagode.
Quinze lieues plus loin, on arrive àOngole, ville principale du même district. Elle a beaucoup d'analogie avec Nellore. A l'exception de trois ou quatre maisons européennes, ce sont des huttes de boue et de pisé, entremêlées avec des débris de murailles répandus sur une
surface considérable. On dirait que quelques pluies suffiraient pour dissoudre ce qui reste de ces masures; elles se dissolvent effectivement, mais sont aussitôt remplacées par d'autres ruines. On se demande s'il y a jamais eu de l'aisance dans ces lieux. La population est à peu près la même qu'à Nellore; mais ici elle est principalement composée de Musulmans. La dernière partie de la route est un peu plus agréable en ce qu'elle se rapproche plus souvent de la mer; mais, somme toute, je suis désappointé : le pays ne répond pas à l'idée que je m'en étais faite d'après les jardins de Madras et les délicieux environs de Pondichéry. Depuis Madras, toute la contrée est d'une monotonie extrême, et cette monotonie n'est point compensée par la magnificence. Le programme de l'itinéraire de chaque jour est toujours le même: après avoir traversé d'immenses steppes de terres vagues, de l'aspect le plus misérable, qu'on appelle des jungles, parce qu'il y croît à regret quelques arbustes épineux auxquels des bestiaux affamés ne laissent pas une feuille, on découvre dans les environs de quelque ignoble village quelques maigres bouquets de mangos, des tamarins et des mimoses épars dans la campagne. Il n'y a plus de noble groupe de banyans pour donner au moins de la dignité au paysage. Çà et là de petites mosquées ruinées, des tombes auprès d'elles, un chétif dattier qui les protège: voilà tous les éléments du tableau. Ils sont diversifiés sans doute, mais tellement mêlés ensemble ; qu'une bien petite surface enferme toutes les combinaisons de leur assemblage. La ville même d'Ongole est encore ce qu'il y a de plus pittoresque jusqu'ici, parce qu'elle est plus en ruine : au moins j'y vois un vieux fort tout couvert de plantes parasistes et dont les rem-
parts s'écroulent avec assez de grâce. 11 e^t habité plutôt que défendu par une compagnie de vétérans indigènes commandés par un officier réformé. Ce pauvre diable n'a aucun avancement à espérer. Il était capitaine en 1825 dans un régiment d'infanterie de la Compagnie; mais, ayant dans un moment d'égarement cédé à une fatale tentation et friponne au jeu, il fut banni de son corps et attaché au second régiment de vétérans. Ainsi ce nom, qui chez nous n'a que de si glorieuses associations, n'est dans l'armée indienne que l'expression de toutes les flétrissures. Depuis l'année 4826, le capitaine M...1 végète ici avec sa famille, composée d'une charmante femme qui s'est attachée à lui au milieu de sa honte et sous la punition de sa faute, avec un redoublement de tendresse qui fait honneur à la générosité de son sexe, et des enfants qu'ils ont admirablement élevés. Cet officier commande toute la station, correspond avec le gouvernement et reçoit une fort belle solde; mais il est condamné à une solitude complète. Le voyageur qui s'arrête au bangalo voisin frappe rarement à sa porte, et même la visite d'un ancien camarade lui est plutôt pénible. Il passe sa vie entre la chasse et les soins de sa famille.
A partir d'Ongole on ne rencontre plus que des villages fort peu intéressants jusqu'au Crishnah, qui trace la limite entre le territoire de la Compagnie et celui du Nizam. La route tourne vers le nord-ouest par Rumpechurlah, Nacrikal et Poundigol sur le Crishnah. C'est à ce dernier village qu'on trouvç les embarcations nécessaires pour passer le fleuve.
1 Mon en 48:>0.
Le Crishnah est le Gange de la péninsule méridionale de l'Inde; ses eaux sont presque également sacrées; il roule aussi des diamants, de l'or, des pierres précieuses, et la religion et la poésie l'ont également couronné de leurs fictions. Quoiqu'il ne soit jamais à sec, il participe de la nature des torrents de montagnes, descendant quelquefois avec une impétuosité extraordinaire et inondant tous ses rivages après quelques jours de pluie dans la chaîne des Ghattes occidentaux, où il prend naissance. Son lit ne se remplit pas alors graduellement, mais on voit le flot s'avancer comme une muraille : aussi se hâte-t-on toujours de le traverser, car il est impossible de prévoir une nouvelle crue. Le courant est tellement rapide, qu'aucune barque européenne ne pourrait le vaincre ; il faut donc se servir de grands paniers ronds, faits de joncs et des feuilles du palmier éventail, qu'on lance dans le fleuve beaucoup plus haut que le point où l'on veut aborder sur l'autre rive. Moyennant la forme circulaire de cette embarcation, le courant n'a aucune prise pour la faire chavirer. L'art des rameurs consiste à faire pirouetter le panier tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre, de manière à obliquer, tout en suivant le cours de l'eau, qui vous porte ainsic omme involontairement au point déterminé.
En face de Poundigol, sur la rive opposée, se trouve le hameau de Warrapilly, avec un joli caravansérai tombant en ruine. C'est la première douane sur le territoire d'Hyderabad. Ce royaume, appelé aussi le Dekhan, était anciennement une province de l'empire mogol; mais, dès l'année 1752, cette dépendance était devenue purement nominale, et les Nizams ou gouverneurs s'étaient constitués souverains héréditaires des États confiés à leur
administration. Le cours d'un siècle a vu sa puissance et son territoire considérablement diminués par les Mahrattes, les Maïssoriens, et surtout par les Anglais.
En 1831, cet empire avait encore pour limittes, au sud, le Crishnah ; à l'ouest les principautés de Sattara et de Bidjapour; au nord l'État mahratte de Nagpour; à l'est les hordes sauvages des Ghoimds et les provinces anglaises de Rajahmondry et de Condapilly. Ce territoire comprenait 47, 700 lieues carrées et comptait 12 millions d'habitants.
Du moment que vous avez mis le pied sur l'autre rive du Crishnah, à Warrapilly, vous sentez que vous êtes entré dans une région toute nouvelle ; l'aspect de la na~ ture et la physionomie du peuple sont complètement changés, il y a dans l'un et dans l'autre quelque chose de plus sauvage. Le sol est coupé de ravins, les masses de rochers sont plus pittoresques, le jungle des lieux déserts s'élève, devient de plus en plus épais et commence à montrer quelques arbres de haute futaie. Les traces des bêtes féroces, particulièrement celles du tigre, se rencontrent à chaque pas, partout où la terre plus molle conserve les empreintes, surtout dans les lits encore humides des torrents. Les villages sont plus rares, tous sont entourés de palissades; et près de chacun s'élève à dix pieds du sol une cage en bois d'où les shikaris ou chasseurs guettent le passage du monstre qui vient rôder la nuit près des habitations de l'homme. Le voyageur doit compter désormais pour sa sûreté personnelle sur sa carabine et sur son courage plus que sur les lois et la police du pays. Pourtant il est rare qu'on attaque un Européen ; sa mort produirait un si grand retent issement, serait suivie de recherches et d'une vengeance
si certaines, que les bandits de toute espèce le laisseront presque toujours passer, surtout si les pommeaux d'une paire de pistolets sont visibles aux arçons de sa selle ou à la portière de son palanquin. Les malheureux bahîs qui me portaient se livraient à des frayeurs mortelles ; la nuit surtout, quand il fallait traverser des portions de forêts infestées de tigres, ils se munissaient chacun d'une torche enflammée et poussaient des cris effroyables en courant de toute leur vitesse. Ce bruit et toutes ces lumières épouvantaient les animaux, qui, plongeant dans l'épaisseur du taillis, laissaient échapper leur proie. Du fond démon palanquin, je jouissais de toute cette scène, à laquelle la possibilité d'un danger donnait, à vingt ans, un charme inexprimable.
A l'étape suivante, au village de Murrulgoudum, nous trouvâmes un détachement de cavalerie irrégulière du Nizam, qu'on avait envoyé à notre rencontre pour escorter nos bagages : ces hommes , aux figures pittoresques, montés sur de fort jolis chevaux, habillés de vert et d'écarlate (le turban de cette dernière couleur), sont armés d'une très-longue lance et d'un sabre recourbé à poignée excessivement incommode, mais dont ils se servent avec un art admirable; c'est l'adresse et non la force qu'ils emploient dans le maniement de cette arme : je les ai vus, sans aucun effort apparent, couper un mouton en deux d'un seul coup, ce qu'aucun de nos FAiropéens n'aurait pu faire.
Les jungles et le désert occupent une zone d'environ dix lieues jusqu'à Tipurty. A partir de ce village, le pays est plus découvert, le dattier et le palmier târ sont presque les seuls arbres que l'on rencontre en massif. La culture de ce dernier est considérablement encouragée.
Tous les arbres de cette famille sont taxés, et ils sont d'un grand revenu pour le gouvernement. Le palmier târ ou palmier éventail fournit une quantité surprenante de jus que l'on convertit en sucre. Un tronc fort petit, de neuf pouces de diamètre environ, peut fournir par incision plusieurs litres de liquide dans les vingt-quatre heures. Quand on boit ce jus au point du jour, il est très-rafraîchissant et tout à fait innocent, pris même en quantité ; mais, aussitôt que le soleil commence à faire sentir sa chaleur, il fermente et devient en très-peu de temps extrêmement capiteux. Sa force est à peu près égale à celle de l'eau-de-vie, et son usage est d'autant plus à craindre, qui l'est plus tentant; car il conserve, même après sa transformation, son bouquet agréable. Les basses classes de l'Inde, qui, comme celles de tous les pays, sont passionnées pour les liqueurs fortes, boivent ce jus avec excès, d'autant plus qu'il est à très-bon marché, et que, pour une bagatelle, elles peuvent s'enivrer complètement.
La dernière étape avant d'arriver à Hyderabad est généralement au petit hameau d'Opaul, presque entièrement enseveli dans la poussière et la vermine. Une vieille mosquée y élève encore deux gracieux minarets, mais elle est depuis longtemps abandonnée des croyants, et ses seuls botes aujourd'hui sont les chauves-souris, qui disputent cet asile au voyageur européen, le seul qui quelquefois y cherche un abri contre l'ardeur du soleil des tropiques. On ne se douterait guère qu'on est dans le voisinage immédiat d'une des villes les plus considérables, les plus riches et les plus populeuses de l'Inde. Le sol n'est pas plus cultivé, les masures ne sont pas moins misérables, que partout ailleurs. C'est pourtant ici que la
route se divise pour se diriger vers les trois grands centres de population compris sous le nom général d'Hyderabad. Le détestable sentier qui serpente à gauche est le Schahrasta, la route royale de la capitale, la nouvelle Golconde, avec sa cour, sa noblesse encore riche, mais chaque année moins nombreuse, enfin sa population de deux cent mille âmes. On aperçoit, à la distance d'environ trois lieues, ses dômes, ses coupoles et surtout les quatre minarets de son célèbre caravansérai, le Tcharminar, se détacher sur le ciel bleu. Cette belle route droite, au contraire, terminée par une avenue macadamisée, conduit au cantonnement de Secunderabad, contigu au village de Houssein-Sagar, près duquel, sur les bords d'un beau lac artificiel, s'étendent les lignes plantées d'arbres et les maisons blanches de l'armée auxiliaire anglaise. Enfin, divergeant à droite et traversant un pays délicieusement accidenté, où la végétation revêt spontanément toutes les formes, et où chaque montagne est couronnée de quelque monument pittoresque qui se rattache à quelque légende, un joli chemin de traverse vous amène à Bolarum, qu'on prendrait pour une collection de villas de la Grèce ou de Tltalie : c'est le cantonnement du contingent, c'est-à-dire des troupes proprement dites de Son Altesse Royale le Nizam. On observera que, par cet arrangement des localités, le haut et puissant seigneur soubadar ou vice-roi du Dekhan, souverain indépendant d'Hyderabad, se trouve par le fait séparé de son armée par celle de ses alliés, qui le tiennent ainsi échec et mat. Ces trois groupes si différents de mœurs, de coutumes, d'existence politique, se succèdent sur une seule ligne, à deux lieues respectivement l'un de l'autre.
C'était dans le dernier de ces cercles, celui de Bola-
rum, que j'étais destiné à recevoir une longue hospitalité. Il me fallait attendre chez mon beau-frère, officier dans le contingent du Nizam, que mon avenir fût décidé à Londres par le ministère de la guerre. Je profitai de ce loisir pour me livrer à une double étude : 1° étude générale de l'histoire de l'établissement de la puissance anglaise dans l'Inde; 2° étude spéciale du développement particulier de cette puissance dans ses rapports avec l'empire d'IIyderabad, c'est-à-dire l'organisation actuelle de ce singulier gouvernement type modèle, le plus ancien, le plus vaste et le plus complet d'un État soumis au régime des subsides; type dont les exemples se reproduisent à chaque pas dans l'Inde anglaise, et que je me propose d'examiner minutieusement pendant que je l'ai sous la main, afin de n'avoir plus à m'y arrêter quand il s'agira d'autres États appartenant à la même catégorie. Cette étude nous présentera d'autant plus d'intérêt, qu'elle nous ramènera sur le théâtre de notre plus grande gloire et des plus beaux souvenirs des Français en Asie.