‹ L'Inde anglaise avant et apráes l'insurrection de 1857 (volume 2)Chapitre 31 sur 38 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Guerre de Coorg\ — Description des Gh.nl les. — Premiers combats. — Confortable du service militaire dans l'Inde. — La masse au camp.

Avant d'entrer dans les détails de cette courte campagne, dont les résultats furent si avantageux pour la Compagnie anglaise, et où, en dépit de toutes les fautes qu'il était possible de commettre, un bonheur si obstiné s'attacha à ses armes, il serait bon d'apprécier exactement la situation des choses dans la présidence de Madras, les causes apparentes de la guerre et les forces mises en mouvement pour en assurer le succès.

Nous avons déjà dit qu'un levain toujours actif de haine contre les dominateurs étrangers et des souvenirs d'attachement patriotique pour la race déchue n'avaient jamais cessé d'exister dans le Maïssore et ses dépendances. Ces sentiments prédominaient surtout dans cette partie du royaume qui longe la chaîne des Ghattes occidentaux. Cette désaffection avait, comme nous l'avons vu, gagné une portion des troupes indigènes en garnison à

Bangalore ; une vaste conspiration avait été préparée, mûrie, découverte et arrêtée au moment de l'exécution. Il avait été facile de faire un exemple des chefs de ce mouvement, qui se trouvaient dans les rangs de l'armée et n'avaient aucun refuge ailleurs. Mais grand nombre de conspirateurs isolés, travaillant dans l'ombre sous mille déguisements divers, ayant leurs terriers dans le pays et une connaissance parfaite des localités, trouvaient toujours, en cas de poursuites trop vives, une retraite assurée dans les gorges impénétrables et les vastes forêts vierges de cette longue chaîne de montagnes qui longe la côte malabare depuis le cap Comorin jusqu'au Nerbuddah. Quelques portions de cette série appartenaient bien à la Compagnie, du moins nominalement; mais l'action de la police, toujours difficile à exercer, vu la nature sauvage du pays et les préjugés des habitants, devenait nulle et impossible tant qu'un seul anneau lui échappait. 11 devenait donc de première nécessité, pour la tranquillité du gouvernement, d'amener la chaîne tout entière sous son autorité directe, afin qu'aucun obstacle ne limitât sa surveillance. Or la Compagnie se trouvait empêchée dans ce développement très-désirable, par l'existence d'un petit État indépendant, envers lequel on se trouvait lié par le souvenir d'anciens services et qui, situé entre les latitudes parallèles de Mangalore et de Cannanore, occupait précisément toutes les plus hautes crêtes de la chaîne. C'était le petit royaume de Coorg1, qui avait joué un rôle très-important dans la catastrophe finale du Maïssore. Le rajah de ce pays, tri-

1 Ce pays a soixante milles de long mu* soixante de large, el surface de deux mille cent soixante-cinq milles carrés.

butaire de Tippoo, avait trahi son maître en son plus grand besoin et embrassé l'alliance anglaise, espérant établir son indépendance sur le désastre du sultan ; il avait ouvert ses défilés à l'armée de Bombay sous les ordres du général Stuart, qui était venu s'y embusquer pour couper toute retraite à Tippoo sur ses provinces maritimes. Celte trahison fut fatale au malheureux prince, qui, repoussé de ce côté et rejeté sur le plateau ouvert du Maïssore, ne vit plus d'autre parti à prendre que de s'enterrer sous les ruines de Seringapatam.

Le rajah fut récompensé, comme il l'avait espéré, par l'érection de son fief en principauté indépendante; mais la punition, comme toujours, devait atteindre sa race. 11 avait laissé en mourant un fils et une fille : le fils, selon l'ordre naturel et la coutume du pays, devait hériter du trône. 11 y monta effectivement sans aucun obstacle ; mais la fille, mariée à un homme de quelque importance dans le pays, s'enfuit bientôt après sur le territoire de la Compagnie, et commença une série d'intrigues auprès du gouvernement de Madras pour détourner la succession en sa faveur. Entre autres accusations qu'elle avançait contre son frère, elle prétendit qu'il la poursuivait d'un amour incestueux. La moralité de la Compagnie s'en émut; elle fit des remontrances auxquelles le rajah répondit avec mépris. A ce grief s'en ajouta bientôt un autre : une discussion s'éleva entre le ministre du rajah et le chargé d'affaires anglais au Maïssore, au sujet de quelques réfugiés politiques, entre autres le fameux Coungol-Naig, polygar de Terrykerry, qui avaient trouvé un asile dans les États de Coorg. Le résident anglais voulait exiger qu'on livrât les coupables à la vindicte anglaise; mais les lois de l'honneur sont très-sévères à cet

égard chez les Indiens : tout prince qui violerait à ce point les droits de l'hospitalité perdrait moralement sa caste aux yeux de ses sujets. Le rajah et son ministre répondirent naturellement par un refus . Ce refus fut considéré comme une rébellion contre la suzeraineté de l'Angleterre, et la guerre fut aussitôt déclarée.

Cependant le moment était mal choisi : on était déjà à la fin de février, et la mousson, c'est-à-dire la saison pluvieuse, envahit toute la côte malabare dés la première quinzaine de mai. Or ce n'est pas une de ces pluies bénignes que dispense notre ciel gris, « à petit bruit tombant des cieux; » c'est une cataracte du nouveau monde, introduite par les plus effroyables éclats de tonnerre, descendant d'aplomb avec une force irrésistible pendant des heures, des journées entières. Les ravins, seules routes pratiquées par les convulsions de la nature ou creusées par la chute des eaux dans l'épaisseur des forêts primitives, deviennent des torrents furieux qui entraînent tout sur leur passage. La force, le courage, l'intelligence disciplinée de l'homme, deviennent la risée des éléments : ce n'est plus qu'un insecte qui se débat quelques instants, sans résultat, sans espérance, que le flot enlève et dépose à côté de la feuille des bois. Même dans la meilleure saison, c'est une entreprise difficile et qui n'est point sans dangers de traverser cette âpre chaîne de montagnes, s'élevant subitement de deux à sept mille pieds au-dessus du plateau qui lui sert de base, sur une largeur de quinze à vingt lieues et une longueur de deux cent cinquante. Ce n'est qu'en remontant le lit des torrents qu'on parvient à se faire jour dans ces régions sombres et couvertes, où de rares vallons de fort peu d'étendue ne permettent qu'à de longs inter-

valles de retrouver le soleil voilé par l'épais feuillage. La brise ne peut circuler dans ces sentiers étroits, où un seul homme doit marcher de front, l'air s'y corrompt sans se renouveler jamais. La végétation, surabondante, reste étouffée dans des fourrés impénétrables, tandis que des eaux croupissantes, encombrées de branches mortes et des feuilles tombées qu'y entraîne chaque année la violence des orages, exhalent partout une odeur infecte, des miasmes méphitiques. C'est le foyer, le laboratoire de toutes les fièvres qui déciment le genre humain. Et, pour envahir un pays si redoutable, pour y arriver, pour le conquérir, pour l'évacuer, on n'avait en tout que deux mois ; je dis pour l'évacuer aussitôt, car si on avait eu la folie d'y rester, la pluie seule, sans la présence d'aucun ennemi, aurait suffi pour anéantir l'armée.

On a donné pour raison de la précipitation avec laquelle lord William Bentinck donna Tordre d'entrer en campagne, que le délai de six mois, nécessaire pour épuiser la violence de la mousson, aurait considérablement augmenté le nombre de nos ennemis : effectivement, dès la première nouvelle d'une rupture, tous les mécontents à cent lieues à la ronde s'ébranlèrent pour venir se ranger sous l'étendard du rajah. Mais, quand on considère que le territoire à envahir n'avait que vingtcinq lieues de long sur seize de large, et n'offrait que juste assez de ressources pour une population très-clairsemée, il est évident que le nombre probable des ennemis ajoutait fort peu de chose aux difficultés de la conquête, qui consistaient réellement dans la nature inabordable du pays. Au contraire, la victoire était certaine du moment que nous avions le soleil pour nous ; et, en précipitant les hostilités, on risquoit la destruction totale

de plusieurs corps d'armée, désastre dont les résultats en ce moment eussent été incalculables. Quoi qu'il en soit, la fortune se chargea de justifier le gouvernement, qui déploya, il est vrai, une activité surprenante. Quatre corps d'armée s'ébranlèrent à la fois pour envahir la région montagneuse par les quatre points cardinaux.

La colonne principale, dite de l'Est, avait pour point de départ Bangalore. Elle était commandée par le colonel Lindsay du 59e régiment de Sa Majesté Britannique.

La seconde colonne, dite du Nord, avait pour point de départ Bellary ; elle était commandée par le colonel Waugh, officier de la Compagnie, sans aucune expérience militaire, dont toute la vie avait été passée dans les bureaux de l'intendance. Elle se composait d'un demi-bataillon (trois cent cinquante combattants) du 55e régiment de l'armée royale, de deux bataillons (le 9e et le 51e) d'infanterie indigène, une compagnie de carabiniers d'élite, un faible détachement d'artillerie avec deux pièces de six et un obusier de montagne, et une section encore plus faible de pionniers du génie. Ces deux dernières armes ne comptaient qu'un officier chacune.

La troisième colonne, dite du Sud, avait pour point de départ Cannanore, et pour chef le colonel Stewart Mackensie.

Enfin la quatrième, dite de l'Ouest, sous les ordres du colonel George Jackson, partait de Mangalore.

On conçoit que mon intention, dans un ouvrage de ce genre, nest nullement d'écrire l'histoire d'une "guerre . assez insignifiante en elle-même ; ce que je me suis proposé, c'est d'y continuer l'étude de mœurs que j'ai suivie jusqu'à présent, de développer et d'appuyer par des faits dont j'ai été le témoin occulaire des observations déjà

indiquées, et enfin de faire apprécier à leur juste valeur les qualités militaires respectives des Européens et des indigènes.

Cette étude ne sera pas inutile pour ceux qui désirent préjuger les résultats de la lutte aujourd'hui engagée dans le Bengale. Il sera facile d'en conclure que, quels que soient les succès momentanés des cipayes insurgés, la solution ne saurait être ni douteuse ni longtemps retardée.

Je me contenterai de suivre dans le développement de cette petite guerre les mouvements de la colonne sous les ordres du brigadier Waugh, dont mon régiment faisait partie, celle dont le rôle fut le plus brillant et la tâche la plus difficile, car elle devait aborder les plus âpres défilés et les plus redoutables lignes de défense dans le pays.

A quatre heures du matin, le l°r avril 1854, trois légers coups de tambour retentirent au quartier général, et furent successivement répétés tout le long de la ligne.

J'étais déjà tout habillé, et, bouclant le ceinturon qui attachait mon sabre, je sortis de la tente en quête de ma compagnie. Le crépuscule ne paraissait pas encore, et, les vapeurs des montagnes dérobant les étoiles, l'obscurité était complète. L'air était d'un froid piquant et chargé de rosée, et je me dirigeais sans trop de réflexion vers un feu que je voyais flamboyer à quelque distance, lorsque, dans l'obscurité, je heurtai quelqu'un que je reconnus à sa voix pour mon colonel Charles Mill. Je lui annonçai aussitôt mon arrivée, et je n'oublierai jamais l'accueil amical et paternel avec lequel le vieux soldat me donna la bienvenue. On voyait qu'il était ému , touché de l'empressement avec lequel j'avais

répondu à son appel et clos efforts que j'avais dû faire pour rejoindre mon drapeau. My dear boy (mon cher enfant ) , me dit-il en me serrant les deux mains, j'avais désespéré que vous pussiez nous atteindre, nous avions pourtant bien besoin de notre interprète avec tous ces noirauds ( en parlant des troupes indigènes qui faisaient partie de la colonne ) ! C'est bien , c'est trèsbien, nous vous donnerons des occasions de vous distinguer, et je réponds de vous. lime conduisit ensuite à la place d'armes convenue la veille et où le régiment commençait déjà à se rassembler. Quand je rejoignis ma compagnie, il faisait encore obscur, et je ne fus pas d'abord reconnu. Les sous-officiers inspectaient les armes et distribuaient les cartouches. Ces préparatifs terminés, j'élevai soudainement la voix pour donner le mot de commandement et faire ouvrir les rangs. Le murmure le plus flatteur fut l'expression de leur surprise , et ce fut la première fois que je rendis justice entière à la bienveillance et au dévouement du soldat anglais pour ses chefs. Je ne me croyais certainement aucun titre particulier à leur attachement; j'avais été en toute circonstance aussi sévère que juste, mais je ne les avais jamais punis sous l'impulsion de la colère; j'avais aussi pour système qu'un péché puni était un péché oublié. Peut-être devais-je ma popularité à l'absence de toute hauteur, sans cependant aucune familiarité dans mes rapports avec eux. Quoi qu'il en soit, cet attachement du soldat britannique, originairement un vaurien accompli, brutal et grossier dans ses rapports journaliers avec ses camarades, mais dévoué à son officier, qui lui montre généralement si peu de sympathie, est quelque chose d'inexplicable : c'est l'affection du chien pour son mai-

Ire, le maître qui le bat quelquefois. Il est d'autant plus beau, qu'il est sans espoir de retour. Il le regarde comme un gentleman, un être d'une nature différente, plus noble, plus raffinée que la sienne, auquel il faut obéir, qu'il faut aimer et défendre. Durant toute la campagne, leurs attentions pour moi furent celles d'une bande de géants auxquels on aurait confié une. créature fragile et délicate, un dépôt précieux qu il fallait entourer de tous les soins possibles. C'était un respect mêlé de protection. Ces soldats, soumis à une discipline si sévère , que Ton fouette quelquefois comme des enfants ou des esclaves, sont les plus braves, et pour leurs officiers, les plus doux et les plus dociles dans le monde. Le caractère que je viens de décrire est surtout celui du soldat irlandais, qui remplit dans les troupes royales dans l'Inde la moitié des cadres. C'est le bélier du troupeau, c'est lui qui imprime son cachet aux masses, qui leur communique sa manière de sentir, plus tranchée, plus vivement exprimée, son esprit de soumission, sa bonhomie insouciante. Il trouve un écho facile à éveiller dans l'esprit de clan de l'honnête Écossais. Le plus égoïste, le moins aimable, le moins chevaleresque est l'Anglais pur sang, qui n'entre heureusement que pour une fraction assez minime dans la composition de l'armée indienne. En Angleterre, au contraire, et dans les colonies où le service est moins pénible et moins désastreux pour la santé, l'élément anglais prédomine. Dans la totalité de l'armée anglaise, on évalue ainsi les chiffres fournis respectivement par les trois royaumes : Anglais , cinquante*-cinq mille ; Irlandais, quarante mille; Écossais, trente mille; total, cent vingt-cinq mille hommes.

Le jour commençait à poindre comme la brigade se

formait en colonne de marche. Elle devait s'avancer dans l'ordre suivant : une avant-garde du génie, soixante hommes de chaque bataillon d'infanterie et une pièce de six, en tout deux cent vingt combattants, dont quatrevingts Européens. Venait ensuite, à trois cents pas en arrière, le corps d'armée de deux mille hommes protégeant les bagages, l'ambulance et le bazar. Enfin, trois cents pas plus loin, une arrière-garde de deux cent cinquante hommes, où figuraient des détachements de tous les corps. On voit ainsi que la colonne tout entière ne fournissait que deux mille quatre cent soixante-dix combattants.

Pour diminuer le nombre des serviteurs du camp, le général avait exigé qu'on laissât au dépôt les deux tiers du bagage; trois officiers devant s'accommoder d'une seule tente de sous-lieutenant, et les soldats de quatre tentes par compagnie. Malgré cette précaution, le chiffre des non-combattants s'élevait encore à deux mille cinq cents hommes, et le matériel de transport à mille trentehuit bêtes de somme1, sans compter le troupeau pour la consommation. Dans le premier de ces chiffres, je comprends quarante doulies, c'est-à-dire palanquins pour l'ambulance, requérant deux cent quarante porteurs. Jamais corps d'armée dans l'Inde n'a marché plus lestement équipé. Cela peut donner une idée du confortable d'une armée anglaise et des soins que l'on prodigue aux soldats.

1 Éléphants 8

Chameaux 200

Chevaux d'officiers. . 130

Kœufs, ânes et mulets 700

Totai 1058

Ce n'est pas uniquement une considération de sympathie qui entoure l'armée dans l'Inde de tout ce bien-être ; c'en est une aussi d'économie bien entendue. L'objet le plus coûteux dans le matériel de guerre est le soldat européen. Pour son recrutement, toujours volontaire, pour son instruction qui demande au moins une année, pour son voyage d'Europe en Asie, on calcule sur une dépense delOOliv. sterling (2,500 fr.) Cliaquefois donc que la maladie, une exposition trop continue aux intempéries de l'air ou le défaut de soins en enlève un au service, c'est une perte de 2,500 fr. pour le budget de l'Inde. Il est inutile de cliercher plus loin la raison de l'intendance et des équipages quelque peu à la Xerxès, de l'administration militaire de la Compagnie.

Au jour, nous arrivions sur le Cavery que nous devions traverser cinq fois dans un espace de trois lieties. Ce fleuve, extrêmement sinueux à son origine, se décharge par plusieurs embouebures dans la mer du Bengale. C'est la plus sacrée de toutes les rivières du Dekhan; les adorateurs de Vischnou l'honorent à l'égal du Gange et célèbrent tous les ans le mariage d'un de leurs dieux avec la déesse qui habile ses eaux. Nos troupes indigènes la saluèrent avec de grands cris. Du moment qu'on a franchi cette rivière, on se sent au milieu d'une nature plus grande, dans une région plus noble que le plateau monotone que l'on vient de quitter. Toute la végétation présente un caractère de vigueur extraordinaire. C'est une terre vierge conservant encore la robe éclatante que le Créateur lui a donnée. Sur le flanc, sur la crête de ces montagnes, une verdure éternelle, un port sublime, des •tiges plus élancées, des ombrages plus étendus, distinguent les grands arbres de ces climats, auprès desquels

les rois de nos forêts ne paraîtraient que d'humbles vassaux. L'arbre de teck, qui surpasse le chêne par ses qualités impérissables comme par sa beauté, et qui le remplace aujourd'hui pour les constructions navales, remplit de vastes forêts primitives. A ses côtés s'élèvent avec magnificence l'arbre à bois d'aigle et celui de santal blanc qui parfume tous les palais de l'Orient, le sycomore, le figuier d'Inde, le bois de fer. Les bambous, réunis en gerbes colossales, s'élancent à une hauteur démesurée. Au pied de ces géants du règne végétal, les arbrisseaux et les plantes herbacées présentent dans leurs fleurs et dans leurs fruits les figures les plus variées et les plus singulières, les couleurs les plus vives, la saveur et l'odeur les plus exquises. Le gingembre, le cardamome, le poivre long, le bétel, grimpent, s'enroulent le long des jeunes plantes, ou s'épanouissent à l'ombre des rameaux séculaires. C'est ici que les lianes triomphent dans toute leur gloire : nulle part on ne les trouve si aventureuses, si hardies, si gigantesques. C'est surtout dans les forêts de la côte malabare que l'on trouve en abondance l'arbrisseau sarmenteux que décrit Jacquemont et qu'il appelle Banhinia racemosa : « Ses tiges, semblables à des câbles flexibles, s'élancent sur les arbres, se projettent de l'un à l'autre, s'enlacent autour de leurs rameaux, et donnent souvent à une souche pourrie l'apparence de la vie et de la fraîcheur. Sur la lisière des bois, on la voit pendre partout en festons admirables. » A chaque instant il faut s'écrier avec le musulman : « Allah akbar! Allait akbar! Dieu est grand! Dieu est grand ! »

La rivière) à cette époque de l'année, était peu profonde; cependant il avait fallu plusieurs fois faire dé-

chausser nos hommes pour la traverser à gué. Cette opération se fit sans confusion et sans opposition de la part de l'ennemi. Reformés sur l'autre rive, nous plongeâmes à la fois sous les voûtes de la forêt éternelle. Jamais je n'oublierai mes sensations de ce moment où cette carrière tant désirée d'aventures militaires s'ouvrait enfin devant moi, présentant à mes yeux, dans un rapide tableau, la gloire, la fortune, l'avancement. Je sentais une joie si folle, si délirante, qu'il fallait tous les efforts de ma raison pour la contenir, et je me rappelle encore la fervente prière que j'adressais au ciel pour que l'ennemi acceptât le combat et tournât ses principales forces contre nous. L'enthousiasme me rendait si léger, que je ne marchais plus; j'effleurais la terre, je dansais, je riais, j'aurais jeté des cris de bonheur, si je n'avais craint le ridicule. Tout ancien militaire pourra sourire de cette extravagance de jeune homme, mais il la comprendra. Il est vrai que j'étais admirablement placé pour jouir des beautés sauvages autour de moi : je ne faisais point partie de F avant-garde ; mais, comme on y avait détaché nos voltigeurs, la 7e compagnie du 55e régiment, que je commandais, formait la tête de la colonne de marche. L'étroit sentier nous obligeait presque toujours d'avancer à la file : je me trouvais alors le premier combattant du corps d'armée, l'œil et l'oreille également attentifs, palpitant de curiosité et d'intérêt. Outre les embûches de l'homme, nous avions à craindre tous les hôtes de la forêt, et en première ligne le tigre et Télé* pliant qui s'en disputent la souveraineté. A chaque pas le bruit de notre approche faisait lever devant nous des daims, des paons, des coqs de bruyère ; un sanglier énorme traversait le sentier et plongeait avec fracas dans

les broussailles. Des bandes nombreuses de singes nous accompagnaient et nous devançaient, sautant de brandie en branche avec une agilité comparable à celle des oiseaux, grimaçant et babillant. Plus d'un fusil, retenu par la discipline, s'abaissa involontairement pour nous venger de leurs outrages ; plusieurs fois aussi leur nombre, le bruit et l'agitation de leurs ébats nous firent croire à la présence de l'ennemi. Parfois de vieux tecks complètement blanchis par l'âge, déracinés et arrêtés à moitié dans leur chute par d'autres arbres, témoignaient que la hache n'avait jamais pénétré dans ces lieux sauvages. Ailleurs, c'était à peine si nous pouvions avancer entre les gerbes serrées des bambous et les broussailles qui accrochaient et déchiraient nos uniformes.

Quand à de longs intervalles se présentait une clairière ou le bassin défriché d'un torrent, nous traversions généralement un misérable village entouré d'une palissade, ou plus souvent encore une collection de huttes établies sur les arbres mêmes, parmi le feuillage, d'où les habitants veillaient à la sûreté de leurs champs et défendaient plus facilement leurs moissons contre les ravages des bêtes féroces. Tout cela était en ce moment abandonné, et nous commencions à douter que le pays contint des habitants, quand soudainement quelques coups de feu clairs et secs se firent entendre à l'avant-garde, suivis immédiatement par la voix sonore du canon. Nous débouchions au même instant sur une clairière à l'extrémité de laquelle on apercevait un village. L'adjudant de service, le lieutenant Heriot, du 55e, arriva au même instant au galop pour me communiquer, de la part du général, l'ordre de me porter en avant avec ma compagnie au pas de course, et de tourner le village par notre gau-

clie. Nous nous élançâmes comme une meute et arrivâmes juste à temps pour tirer quelques coups de fusil inutiles à l'ennemi qui s'enfuyait.

Nous avions été rejoints dans la matinée par le contingent de cavalerie du rajah de Maïssore, qui devait faire la campagne avec nous : c'était le seul corps de cette arme avec la colonne. Ils reçurent l'ordre de charger dans le moment le plus favorable, et le capitaine intendant militaire Le Hardy se mit à leur tête pour les entraîner, On le suivit quelques pas, mais en caracolant, sans gagner de terrain, de sorte qu'il se trouva bientôt seul au milieu de l'ennemi, et fut obligé de s'en revenir auprès de ces braves indigènes, qu'il accabla d'injures. Un d'eux cependant eut son cheval grièvement blessé : c'était sa propre lance dont il lui avait traversé la tête dans sa détresse. Le brigadier général, indigné, renvoya toute cette canaille garder les bagages, mesure dont la politique était encore fort douteuse en raison de leur probité. Le résultat de cette première escarmouche, qui ne coûta qu'un seul homme au 55e, fut quelques soldats et quelques chevaux légèrement blessés. L'ennemi n'apparut plus de la journée, et, après nous nous être avancés d'environ quatre lieues, nous nous établîmes pour la nuit dans un espace ouvert près du hameau d'Ellumgôd.

2 avril. — Je me trouvais le jour suivant de service à l'avant-garde avec la 2e compagnie du 55°. Pour éviter les surprises, les deux flancs étaient protégés par la compagnie de carabiniers d'élite du 24e indigènes. Ces derniers étaient des soldats éprouvés, dont une longue habitude de la guerre de montagne avait trempé le courage, et tout à fait consommés dans leur métier. Ils avançaient comme des serpents, souvent sur leurs genoux ou à plat i. 22

ventre, en rampant à travers les tiges. Quoique incapables, comme tous les Indiens, d'un conflit personnel ou corps à corps, ils avaient du sang-froid et supportaient parfaitement le feu. Leur conduite en ce jour et dans toutes les occasions fut admirable. Je ne puis pas en dire autant du reste de notre petite troupe. Vers sept heures du matin, un premier coup de fusil tiré sur la tête de la colonne produisit une telle confusion dans la partie indigène de F avant-garde, qu'ils se mirent à exécuter sans aucun ordre un feu roulant à droite et à gauche sur nos propres êclaireurs. Ce fut avec une peine extrême que nous parvînmes à faire cesser cette fusillade, véritable disgrâce pour les cipayes, qui, dans leur terreur, tiraient sur le fourré devant eux, sans apercevoir aucun objet.

Ce petit incident et la certitude d'une rencontre avec l'ennemi firent changer tous nos arrangements. La compagnie des carabiniers, qui avait cependant montré du calme, fut renvoyée pour protéger le convoi, qui commençait à être vivement attaqué. Je fus détaché sur le liane gauche avec quinze sous-officiers et soldats du 55e, et l'on m'adjoignit le capitaine Longworth avec une demi-compagnie du 9e natifs. Une disposition symétrique se faisait à l'autre flanc, et l'on renforça l'avant-garde d'une compagnie du 55e détachée de la colonne. On remarquera toujours que, dès qu'il s'agit véritablement de combattre, on diminue le nombre des indigènes pour doubler celui des Européens, même quand ces derniers ne composent, comme ici, qu'un faible noyau de trois cent quatre-vingts hommes. On observera encore qu'une certaine proportion d'Européens est indispensable avec chaque tête de colonne pour entraîner les nalifs.

Quand tout le corps d'armée fut rassemblé et l'ordre

rétabli, nous nous remîmes en route vers midi, en gardant les mômes dispositions que le matin. Un espion venait d'informer le général que nous n'étions plus qu'à une petite distance d'une barrière élevée par l'ennemi pour intercepter le passage du défilé de Kassan-Aly. Les ordres que je reçus en conséquence de l'adjudant général Derville furent de nï avancer diagonalement vers la gauche, en gagnant les hauteurs, de manière à me replier sur le défilé en arrière, de la redoute. Le détachement de droite devait faire, 'de son côté, un mouvement analogue, tandis que le reste de l'avant-garde et le corps d'armée attaqueraient de front par la roule. Mais il est bon d'observer que l'état major n'avait aucune carte un peu détaillée de cette partie du pays, qu'on ne connaissait nullement la direction et le tracé de la route, et que le général n'avait pas même jugé à propos de faire une reconnaissance des localités avant de nous communiquer son plan d'action. Il avait lu quelque part qu'il fallait à la guerre tourner les obstacles, mais il supposait qu'il était toujours temps de le faire, en présence même de la difficulté, sous l'inspiration du moment et sans aucune étude préalable. Toutes les pertes de ce jour et du lendemain furent la conséquence de cette présomptueuse imprévoyance.

Suivis de nos petites bandes réunies, qui pouvaient se monter ensemble à une soixantaine d'hommes, nous plongeâmes, le capitaine Longworth et moi, tête baissée dans toutes les difficultés du terrain, en stricte conformité des ordres que nous avions reçus. Ce fut une longue lutte avec la nature; pendant deux heures nous avançâmes péniblement, un à un, taillant notre route à coups de sabre et à coups de hache, recevant à chaque instant

des coups de fusils de huttes placées dans les arbres à quarante pieds au-dessus du sol, n'ayant point le loisir d'y répondre, et tellement exposés, que des tirailleurs un peu adroits auraient dû nous exterminer. Heureusement nous avions affaire à un ennemi peu intelligent. Épuisés, hors d'haleine, nous commencions à ne pouvoir plus nous orienter dans cet interminable dédale de tecks et de bambous, et nous nous serions infailliblement perdus, si le bruit du canon et d'une vive fusillade ne fût venu soudainement nous guider. Ranimés par ce son électrique, nous nous dirigeâmes vers les combattants, en conservant, à ce qu'il nous semblait, la gauche de notre ligne de marche. Mais, débouchant tout d'un coup de l'épais fourré, nous nous trouvâmes sur la même route que nous avions cru laisser à droite, sur les talons de l'avant-garde, au pied môme du défilé et en face de l'obstacle. Le détachement sur l'autre flanc n'avait pas été plus heureux que nous et n'était pas encore arrivé. Il ne restait donc plus d'autre alternative que de reculer momentanément si l'on voulait tourner la difficulté, ou de l'aborder franchement et sans hésitation, pour l'enlever par un coup de main.

La position de l'ennemi était un retranchement assez simple, consistant en un glacis avec parapet et chemin couvert, jetés d'une crête à l'autre perpendiculairement au défilé. Le parapet, très-élevé dans la partie accessible de la route, était de plus défendu par deux pièces d'artillerie; mais il diminuait d'escarpement en remontant les deux flancs des montagnes. Le glacis, dans presque toute sa largeur, était miné; de distance en distance on y avait creusé des fosses profondes, recouvertes de branchages et de gazon, de manière à tromper parfaitement la vue.

Je voudrais expliquer aussi simplement que possible l'état des choses au moment de mon arrivée. Notre brigadier, le colonel Waugh, très-confiant dans les savantes manœuvres dont il nous avait donné la recette, était bien loin avec le convoi, ne s'inquiétant de rien. L'officier supérieur de service à l'avant-garde, parvenu à ce grade par la simple ancienneté, sans aucun mérite et parfaitement incapable, laissait nos gens sous le feu et s'y exposait lui-même, sans donner aucun ordre et sans pouvoir prendre une résolution. En jetant les yeux autour de moi, je vis le capitaine Warren, du 55e, avec la 5e compagnie du régiment, déployée en tirailleurs, dans le taillis à droite de la route. Nos grenadiers, à genoux en face de la redoute, engageaient une fusillade tout à fait inutile et perdaient beaucoup de monde; enfin, dans les broussailles, sur la gauche, le capitaine Mac Léan, du 55e, avec une trentaine d'Européens, prolongeaient la ligne de feu. Je cherchai des cipayes, je n'en vis nulle part, tandis que notre poignée d'Européens était partout. Où étaient-ils donc? Pas bien loin sans doute, car ils reparaîtront après l'affaire. J'oubliais cependant : oui, il y en avait deux derrière nous qui ne nous avaient pas quittés depuis le matin; comme deux chiens fidèles, ils s'attachaient aux pas de leur brave officier, le capitaine Longworth ; mais il était aisé de voir que ce n'était pas par bravoure : c'était dévouement, attachement personnel, et rien de plus.

En . ce moment, le capitaine Warren, convaincu de l'incapacité complèle de l'officier supérieur, se saisit du commandement. Voyant la faiblesse du détachement de gauche, il m'ordonna de le renforcer et s'y porta luimême pour reconnaître. Comme je m'élançais en avant

des miens, je mis le pied sur le faux gazon qui cachait une des fosses du glacis et qui s'abîma sous moi. Le fond était tout hérissé de fers de lances et de chevaux de frise, qui devaient m'enclouer les pieds ou au moins me blesser grièvement. Je fus heureusement retenu par le capitaine Warren, qui me saisit par le bras et avec l'aide des deux cipayes parvint à me retirer. Au même instant un de ces derniers fut mortellement blessé d'un ginjal (boulet de trois) qui lui déchira le bas-ventre. Cette mort valut un long panégyrique au 9e d'indigènes, qui durent être bien étonnés en apprenant le lendemain leurs exploits. De la clairière, sur la gauche, la position se dessinait parfaitement, et le mouvement à faire pour l'enlever était clairement indiqué. Effectivement, le capitaine Warren donna l'ordre d'attaquer les deux crêtes simultanément, là où le parapet était moins élevé et où le glacis n'existait plus. Nous accueillîmes cet ordre avec le hourrah britannique, et, nous élançant au pas de course, sautâmes sur le parapet le sabre à la main et la baïonnette au bout du fusil. Les grenadiers anglais, ne voulant pas être en arrière, se précipitèrent aux embrasures et y pénétrèrent en grimpant à la bouche du canon. Le mouvement décisif qui termina cette affaire ne nous coûta pas un homme. L'ennemi, qui avait fait bonne contenance sous le feu de nos canons, disparut devant notre choc. C'est une chose inconcevable que l'effet magique d'une ligne d'Européens qui s'avancent, leurs yeux étincelants, leur pas mesuré, faisant vibrer le sol; les plus braves Asiatiques n'ont jamais pu, depuis les temps d'Alexandre jusqu'à nos jours, et il est écrit qu'ils ne pourront jamais le supporter. C'est la fascination que le serpent exerce sur l'oiseau : leurs cœurs se

glacent, leurs genoux fléchissent, ils fuiraient même dans les bras de la mort. Un seul canonnier se fit tuer auprès de sa pièce. Le 55e perdit, à l'attaque de la barrière, un lieutenant et dix-huit hommes, presque tous grièvement blessés; la seule perte, parmi les indigènes, fut le cipaye dont nous avons déjà parlé.

Après avoir détruit les deux pièces d'artillerie de l'ennemi et rasé la barrière, nous avançâmes encore une lieue pour camper dans une rizière, aux environs du hameau de Kassan-Aly.

Vers la fin de la journée, une section de nos éclaireurs avait ramené une couple de prisonniers qu'on avait surpris rôdant dans les broussailles. Ils portaient le costume caractéristique des habitaïUs de la montagne. Cet habillement consiste en une sone de robe de chambre qui descend à peine au-dessous du genou, à longues manches, serrée autour des reins le plus souvent par une ceinture de mousseline blanche. Cette robe ou plutôt cette tunique est faite d'étoffe du pays, généralement bleue ou brune ; elle est doublée d'une autre étoffe de couleur claire unie et chaudement ouatée. Ils portent dessous des pantalons larges d'en haut, serrés d'en bas, Les turbans sont de toutes couleurs. Les hommes, dans ce pays, portent presque tous au bras, sur la peau, une amulette : c'est un chiffon de papier ou une feuille de palmier éventail sur lequel les prêtres ont écrit quelques mots en sanscrit, et qui est soigneusement enfermé dans une petite boîte de bois ou de corne. La même coutume règne dans la plaine, où les brahmanes, comme de raison, ont le monopole de ces talismans. Quant à leurs armes, l'un portait un fusil à mèche de près de six pieds de longueur ; le canon de cette arme est assez petit, mais d'un

poids énorme, il est attaché à la monture par des liens grossiers de rotins. Unetelle arme est peu portative; mais, appuyée, elle est très-juste. Au lieu de notre système d'un chien avec ressort et pierre à fusil, il n'y a qu'un simple bassinet pour recevoir quelques grains de poudre grossière au moment même d'ajuster, et sur ce bassinet l'on ramène l'extrémité enflammée d'une mèche composée de toutes sortes d'éléments combustibles, mais arrangés de manière à brûler longtemps et lentement. Cette mèche est roulée comme une corde autour des reins du fantassin. 11 s'ensuit infailliblement que, s'il est blessé de manière à ne pouvoir se débarrasser de la mèche, il est brûlé vif. C'est ce qui arriva dans cette guerre à un nombre considérable d'ennemi^ l'autre individu avait un arc, un carquois et des flèches ; tous deux avaient pour sabre une énorme serpette appelée koukrie, à manche de bois très-court et à lame épaisse, de quatre pouces de largeur vers le milieu. Je ne connais pas d'instrument plus redoutable ; il est presque impossible d'en parer le coup, et ce coup suffit pour abattre une tête. Dans les étroits sentiers de la forêt, où il faut lutter avec une végétation vivace qui se renouvelle sans cesse, c'est une hache des plus commodes, servant à tous les usages, aux besoins domestiques, à l'attaque et à la défense.

Ayant été chargé de conduire ces prisonniers au général, je fus témoin d'une scène peu honorable pour la civilisation européenne : on leur proposa de servir de guides à l'armée, et, comme ils devaient connaître les barrières et les redoutes qu'on avait élevées sur notre chemin, de nous aider à les tourner et à les prendre à revers. On leur offrait une somme considérable pour cette trahison. Ils en rejetèrent la proposition avec un air d'indignation

qui ne manquait pas de noblesse, assurant qu'ils aimeraient mieux mourir. Le général leur présenta alors l'alternative de les faire pendre à l'instant : effectivement on choisit un arbre à quelque distance ; sur la plus forte branche on jeta une corde munie d'un nœud coulant qu'on passa au cou du plus intelligent de ces malheureux. Comme le nœud commençait à serrer, le coorgah parut changer d'avis ; il fit signe qu'il acceptait la première alternative qu'on lui avait proposée et dit quelques mots, dans un patois inintelligible pour nous, à son camarade, qui se rangea apparemment de son opinion. Nous apprîmes alors que nous n'étions plus qu'à deux lieues de la célèbre position de Bakh, où une division de l'armée de Tippoo avait été détruite en cherchant à pénétrer dans le pays, qu'une succession de barrières formidables interceptait une gorge dont les difficultés naturelles étaient déjà presque insurmontables , et qu'enfin cette fameuse redoute était défendue par une troupe d'élite sous les ordres du fameux chef polygar Coungol-Naig, dont le père et les deux frères avaient péri, l'un sur l'échafaud, les autres sur le champ de bataille en luttant contre les Anglais. Ils ajoutaient que ce chef avait juré que nous n'avancerions qu'en foulant son cadavre, et qu'il espérait venger ici sur nous toutes les injures de sa famille. Ces détails, qui se rapportaient parfaitement avec ce que le général avait appris par ses espions, le convainquirent de la véracité des prisonniers, et il jugea qu'il pourrait les employer comme guides avec toute confiance. En examinant leur physionomie sombre, décidée et sévère jusqu'à la férocité, j'en jugeai tout autrement. Le front était trop élevé et trop vaste, les mouvements de l'œil trop rapides et trop perçants, la démarche trop fière

pour aller à des traîtres. Ils avaient promis de nous conduire à la barrière, j'avais le pressentiment qu'ils nous y conduiraient en effet, mais à la boucherie, droit dans le piège. Je suis aujourd'hui convaincu qu'ils s'étaient fait prendre exprès pour amener ce résultat.

Quoi qu'il en soit, je remis mes prisonniers aux soins de la grand'garde, et m'en retournai vers les lignes du 55e. Tous mes camarades étaient déjà réunis dans la superbe tente qui nous servait de salon et de salle à manger. On ne se serait guère douté, par les apprêts qui s'y faisaient, que nous étions en campagne, au centre d'un pays ennemi, le soir d'un combat et la veille d'une bataille. Une demi-douzaine de serviteurs dressaient autour du mat qui supportait l'énorme pavillon étendu sur nos têtes des tables d'acajou pour quatorze couverts : c'était le nombre des officiers du 55e présents avec le demi-bataillon. Ce nombre aurait dû être le double, mais on n'avait pu encore remplacer les vides produits par le choléra et autres accidents qui avaient pesé sur le régiment. Une nappe damassée allait voiler la surface polie de ces beaux meubles et se couvrir à son tour d'une admirable argenterie, de la coutellerie de Londres, de la porcelaine de Birmingham, de cristaux précieux, de tous les vins de l'Europe, enfin de candélabres d'argent massif pour éclairer le festin : on eût dit un petit souper de joyeux Sybarites, tant tout était coquet et élégant. Sur une autre table, dans la partie de la tente qui servait de salon, des journaux de Londres, des revues, une carte de l'Inde, une carte du Maïssore : c'était tout le confortable d'un cercle ou d'un cabinet de lecture. A une distance peut-être un peu trop rapprochée à cause du fumet qui s'en exhalait, on observait deux autres tentes noires et illuminées

comme l'atelier de Vulcain : c'étaient celles du maître d'hôtel et du cuisinier. Une douzaine de feux pétillaient à la fois, tandis que les marmitons surveillaient leurs batteries ou faisaient leurs manipulations, allant, venant, s'agitant et ruisselant de la tête aux pieds, de chaleur et d'exercice. 11 fallait un éléphant pour porter la tente commune (the mess tent), quatre chameaux pour la cuisine, le mobilier et les vins. A sept heures du soir, cette tente était magnifiquement éclairée, et nous nous assîmes à un dîner de trois services, n'offrant, il est vrai, qu'un petit nombre de plats, mais dignes de Lucullus.

Pour la première fois cependant la conversation était languissante ou plutôt intermittente et saccadée. Après le potage (ou le molligatowny), espèce de bouillon épicé fait avec les mêmes ingrédients que le carrey, on avait discuté les renseignements fournis par les prisonniers et les probabilités d'un combat sanglant pour le lendemain; on avait passé en revue les combats du jour, l'ineptie de de tous les arrangements, l'incapacité présomptueuse du général. On en augurait malheur pour le lendemain. Le colonel seul, plus réservé, n'exprimait aucun blâme et nous avait plusieurs fois imposé silence en gourmandant la sévérité de nos critiques, bien qu'il fût évident qu'il partageait notre opinion. Involontairement, cependant, le même sujet revenait toujours et nous valait de nouvelles réprimandes, suivies chaque fois d'une pause d'impatience et de préoectip tion, quand vers la fin du repas un caporal de service entra apportant le livre d'ordres : c'était le détail des arrangements pour le lendemain et le rôle des officiers qui devaient servir à Pavant-garde. Pour la première fois cette lecture produisit une émotion qui n'était pas toute joyeuse ; c'é

tait, comme toujours, un zèle ardent, des vœux sincères pour être du petit nombre des élus pour le poste d'honneur ; mais ce sentiment faisait place bientôt à une sympathie fraternelle et touchante pour ceux que les rôles de l'adjudant général avaient spécialement désignés. Des poignées de mains furent échangées à travers la table avec des vœux mutuels, et cette expression si aimable en anglais, devenue, je ne sais pourquoi, triviale et ridicule en français : God Mess you! que Dieu vous bénisse et vous protège ! Et puis chacun se rapprochait de son' frère d'armes favori, de son camarade intime, et les conversations devenaient particulières et à voix basse. On parlait de testaments préparés longtemps d'avance, d'adieux que l'on voulait envoyer to the far distant home, au foyer paternel, à la patrie lointaine. Une mélancolie douce, mais enthousiaste, profonde et pleine de rôves, planait sur toute cette assemblée. Vers neuf heures, on but un dernier toast à l'honneur du drapeau et au succès du lendemain, et puis, après une courte allocution du colonel, nous félicitant de l'occasion de nous distinguer qui s'offrait pour le lendemain, chacun se retira.

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