CHAPITRE XXIII
Fin de la guerre de Çoorg. — Le rajah se confie à la générosité anglaise cl se rend à discrétion. — Arrivéca Mercara; description de cette ville; portrait du rajah.
Le jour même où nous étions si cruellement battus au défilé de Bakh, la colonne de l'Ouest, sous les ordres du colonel Jackson , éprouvait une défaite semblable , mais plus humiliante encore, car tous ses bagages, ses malades et ses blessés tombaient au pouvoir de l'ennemi. Le demibal aillon du 48e de l'armée royale avait dû y supporter tout l'effort de l'ennemi, et avait été décimé comme le nôtre. Les cipayes s'étaient montrés également faibles dans l'attaque, également pusillanimes et démoralisés après la défaite. Tout semblait donc présager l'échec le plus désastreux pour les armes de la Compagnie : les deux corps d'armée du Nord et de l'Ouest étaient littéralement hors de combat; les montagnards qui avaient détruit ces deux colonnes n'avaient plus qu'à se porter sur les lignes d'opération des deux autres; il suffisait au rajah de se retirer devant elles dans une des directions qui lui restaient ouvertes, et de continuer les hostilités,
tout en ballant en retraite pendant seulement trois semaines; c'en était fait alors de toute l'armée d'invasion : la mousson seule nous aurait détruits, et nos ossements blanchiraient aujourd'hui les ravins et les vallées de Coorg. Mais le bonheur qui a toujours présidé aux desti nées du gouvernement anglais ne l'abandonna pas dans ce moment de crise. La nouvelle de ces deux victoires, au lieu d'augmenter la confiance et le courage du rajah, comme on aurait dû s'y attendre, le frappa d'épouvante. Une paniqua, un abattement inexplicable, s'emparèrent de lui. Il apprit en même temps qu'un de ses chefs s'était laissé corrompre par l'argent du chargé d'affaires de la Compagnie et avait livré le passage d'un défilé assez important à la colonne du brigadier Lindsay. Ce malheur était bien facile à réparer, puisque le succès qu'il avait obtenu sur deux points mettait de nouvelles troupes à sa disposition. Mais, cédant à son mauvais génie ou à sa lâcheté, il se hâta d'expédier des messagers au quartier général pour offrir de se soumettre aux conditions qu'on voudrait bien lui faire, pourvu qu'on lui laissât la vie et la couronne.
En attendant une réponse, et pour mieux apaiser le ressentiment des Anglais, il enjoignit à ses sujets de cesser toute opposition et de nous ouvrir les passages; il va sans dire qu'on en profita sans rien promettre. Ainsi, quatre jours après notre désastre, nous occupions sans tirer un coup de fusil cette même position de Bakh contre laquelle nous nous étions brisés, et d'où Coungol-Naig, frémissant de rage, avait été contraint de se retirer par l'ordre de son protecteur, qu'il avait si habilement et si courageusement servi.
En nous engageant pour la seconde fois dans ce ter i. • 24
i22 L'INDE ANGLAISE
rible défilé, les impressions les plus tristes venaient nous assaillir : c'était comme le souvenir des fourches caudines. N'étant plus inquiétés par le feu de l'ennemi, nous pouvions étudier toute la position, et ce fut seulement alors que l'on découvrit qu'il existait au pied de la montagne un sentier qui tournait toutes ces redoutes, et par lequel nous eussions pu les enlever sans combat. Celte découverte ajoutait encore à nos regrets, à notre amertume contre le chef qui avait si mal dirigé nos généreux efforts. L'air était chargé de miasmes pestilentiels qui s'exhalaient des cadavres gisant encore sur le sol où ils étaient tombés. Mais, hélas! nous ne pouvions plus reconnaître les victimes : la main d'un ennemi barbare avait passé sur ces ruines; toutes les têtes avaient disparu, et la circoncision avait été imposée à ces corps dépouillés, devenus le jouet de sa gaieté féroce. A chaque pas nous faisions fuir des nuées de vautours auxquels nous venions disputer les restes de leur festin. Presque au sommet de Ja montagne, à quelques pas du sentier, sous un dais de bambous, nous reconnûmes une forme athlétique : il n'y avait pas moyen de méconnaître les larges épaules, la poitrine couverte de cicatrices et la fatale blessure de notre brave colonel. Mais où étaient ces traits que nous avions tant aimés? ce front noble, ce sourire si spirituel qui illuminait quelquefois comme un rayon de lumière cette physionomie calme et mélancolique? Cette tête vénérable avait sans doute été envoyée à la capitale par Coungol-Naig comme tm trophée de sa victoire. Nous creusâmes, au pied d'un teck séculaire, une fosse où lions déposâmes le vieux guerrier couvert du manteau d'un soldat. 11 n'y a pas même une pierre pour marquer k place; tuais il devait trouver une tombe dans chacun de nos
cœurs, une tombe que les années n'ont pas détruite. Les soldats l'appelaient leur père, et les larmes sillonnaient tous ces rudes visages quand le tambour ordonna le départ.
Profitant de la torpeur de l'ennemi, et traversant à marches forcées les obstacles presque insurmontables que l'art et la nature avaient accumulés sur notre route, mais que personne ne défendait plus, nous atteignions, le 10 avril, la capitale de ce petit royaume, Mercara, où notre jonction s'effectuait avec les deux autres corps d'armée du Sud et de l'Est. La seule colonne qui manquait au rendez-vous était celle de l'Ouest, mais elle était hors de combat et avait dû rentrer dans ses cantonnements. 11 était aussi un personnage que nous nous attendions à trouver dans la capitale, et dont l'absence nous causa un moment d'inquiétude : c'était le rajah lui-même. Il avait encore une fois changé d'avis et s'était enfui à notre approche. Notre position pouvait en ce moment devenir plus critique que jamais, car plus nous nous trouvions avancés dans le pays, plus une retraite sous la furie de la mousson devenait impraticable. Heureusement pour nous, le rajah en revint encore à sa première idée de s'abandonner à la générosité anglaise, et se présenta le môme soir, à minuit, aux avant-postes du camp pour se constituer prisonnier.
Mercara est une ville ouverte d'à peu près dix mille Ames, dont le principal attrait est la position éminemment pittoresque, se développant en amphithéâtre sur la pente d'une montagne admirablement boisée. Elle se composait, à l'époque de la conquête, d'un pettah ou massif d'habitations indiennes du second ordre, bâti en demicercle avec assez de régularité, commandé et en quelque
sorte coiffé d'un château moyen âge à quatre faces rectangulaires, avec fossés et embrasures, mais sans glacis. Ce château présentait par conséquent à découvert un simple mur de revêtement capable de résister à l'arme blanche et sans doute très-suffisant pour arrêter les flots de l'émeute populaire, mais qui n'aurait pu tenir un quart d'heure contre nos canons.
Sur la lisière de la foret, à environ une demi-lieue de la ville, on apercevait un grand bâtiment de construction européenne, ancienne résidence d'été du père du rajah actuel, convertie par son successeur en une salle d'exposition pour ses trophées de chasse. Un immense salon était exclusivement meublé de têtes d'éléphants qu'il élait censé avoir tués lui-môme. Ces crânes monstrueux, admirablement dépouillés et parfaitement blancs, étaient rangés sur plusieurs lignes avec les défenses en regard : chacun était percé d'une balle presque au même endroit, vers le milieu du front, et l'affectation de cette symétrie excitait un sourire par la gasconnade dont elle était l'expression. 11 fallait en conclure que le rajah les attaquait toujours de front et ne manquait jamais son coup, qui atteignait toujours la seule partie de la tête où ce coup pouvait être mortel. Une autre construction, non encore terminée, s'élevait plus près de la ville : c'était le nouveau palais que le rajah faisait bâtir par un architecte européen. Un assez beau jardin à l'orientale était déjà tracé tout autour avec un nombre considérable de jets d'eau et de cyprès. Enfin, sur le mamelon opposé au vieux palais, nous découvrîmes plus tard une arène circulaire creusée dans la montagne pour les combats d'animaux, et rappelant assez exactement les constructions romaines du même genre.
En traversant la ville pour la première fois, je trouvai les rues presque désertes; les trois quarts de la population avaient fui devant l'invasion étrangère, en abandonnant la plus grande partie de leur mobilier, les uns par attachement pour le prince, le plus grand nombre par la crainte des excès delà soldatesque. Je remarque presque à chaque maison le cadenas sur la porte, ou, ce qui dépose à la fois de la pauvreté et de la probité des habitants, un simple scellé d'argile avec une empreinte encore fraîche. Cette confiance dans la loyauté du peuple se trouve justifiée par l'événement : aucun de ces scellés n'est brisé, bien que je puisse apercevoir, circulant furtivement dans les carrefours ou accroupis sous les vérangues abandonnées, de pauvres diables évidemment au dernier degré de misère et de souffrance. La tunique romaine ou chemise à manches courtes, d'étoffe de laine grossière de couleur blanche ou brune, qui constitue le vêtement national, est réduite à un tel état de haillons, que sa forme primitive est tout à fait méconnaissable : c'est un lambeau déchiqueté sur le dos, attaché par une corde à quelques loques qui pendent sur la poitrine ou sur le ventre. Un langouti de toile est la seule partie de leur habillement non trouée, encore laisse-t-elle beaucoup à désirer à la pudeur. Je me demandais, en contemplant ce tableau, si, parmi nos populations plus civilisées et plus heureuses, dans une ville abandonnée et en présence du renversement de tous les pouvoirs, nous oserions compter sur le même respect pour la propriété. Je crains que la comparaison, au point de vue moral, ne soit toute en faveur du pauvre Indien. Et ce n'est pas seulement sous le rapport du respect pour le bien d'autrui qu'il faudra reconnaître sa vertu supérieure. Voyez ces deux ou trois femmes qui
se sont aventurées à rester dans leurs foyers pour soigner des parents infirmes ou de faibles enfants. Elles ont passé la quarantaine et sont d'âge à être arrière-grand'mères dans ce pays ; elles ont cru pouvoir demeurer impunément à l'abri de la vieillesse; mais leur décrépitude même ne les sauvera point des galanteries du soldat britannique, et, dans l'intervalle de huit jours, nous aurons le même nombre de cours martiales pour viols commis sur ces malheureuses.
Doit-on s'étonner, après de pareils faits, si le christianisme anglais fait peu de prosélytes parmi les infidèles ?
Toutefois le despotisme païen a aussi son mauvais côté : par exemple, sur le très-petit nombre d'hommes que je rencontre dans les rues, je suis étonné d'en remarquer à chaque instant auxquels il manque le nez, une oreille, quelquefois l'un et l'autre, quelquefois les deux oreilles. J'appris plus tard que c'était le mode de supplice préféré par le rajah et qu'il appliquait à sa fantaisie aux plus minces délits. J'avais remarqué quelques faits du même genre, quoiqu'ils s'y présentassent plus rarement, dans les États du Nizam; mais je ne m'attendais point que ce roitelet pût avoir les mêmes prétentions de cruauté que notre ami le soubadar de Dekhan ou son ministre. Ces petits souverains, qu'on laisse indépendants par respect pour les traités, usent généralement fort mal de leur pouvoir. Il n'est pas rare que de pauvres gens, mutilés par ordre d'un gouvernement indigène, viennent se plaindre au résident de la cruauté de ses ministres ; mais celui-ci ne peut qu'exprimer son indignation ; il n'a aucun moyen d'y mettre un terme pour l'avenir ; son interposition n'est même pas toujours utile au plaignant. Quelquefois, pour empêcher les plaintes de se renouveler, on
emploie des supplices plus cruels encore, par exemple, celui des oubliettes : c'est-à-dire qu'on fera murer un individu dans une cellule étroite, où on le laissera mourir de faim. Cette dernière méthode est fort en usage à Hyderabad.
Si je trouvai les habitants peu nombreux, ils étaient du moins momentanément remplacés par des légions de singes perchés sur tous les toits, à toutes les hauteurs, qui me regardaient tranquillement passer ou sautaient de muraille en muraille avec une agilité surprenante. En temps ordinaire, et pour un voyageur isolé, il serait excessivement dangereux d'en tuer un, beaucoup plus que de tuer un homme. Cet animal est sacré pour deux raisons : d'abord le singe est une des incarnations de Vischnou, et puis, dans la guerre de Ceylan contre l'Inde, les singes se mirent du côté des Indiens.
A mon arrivée au château, je trouvai le 39e régiment de l'armée royale anglaise installé dans la caserne destinée aux gardes du prince, et le brigadier Lindsay, commandant de l'armée expéditionnaire, établi dans le principal salon du palais, déjeunant avec le rajah et le plénipotentiaire. L'appartement, une grande salle carrée, était meublé à l'européenne, avec des sofas et des fauteuils en bois doré; des glaces dans tous les panneaux et des pendules françaises sur toutes les consoles entre des fenêtres à l'italienne; deux tableaux, l'un un grand portrait à l'huile du marquis Wellesley, l'autre une mauvaise gravure coloriée de Napoléon, étaient à moitié recouverts par des draperies ; enfin plusieurs couples de chiens anglais, de l'espèce d'épagneuls qu'on appelle king's chartes breed, se promenaient en liberté dans l'appartement et paraissaient en grande faveur auprès du prince. Quant à
celui-ci, le Mafia Rajah Vira-jundra-Woudiaur1, que ses sujets n'invoquaient que sous le titre de Maha Sainy (grand Dieu, représentant de la Divinité), c'était un petit jeune homme d'environ ving-huit ans, court et trapu, de fort mauvaise mine; une figure et une barbe de juif, un nez de perroquet, des yeux d'oiseau de proie, produisaient dès le premier abord l'impression la plus désagréable. N'ayant jamais subi le moindre frein ni senti le besoin de la dissimulation, toutes ses émotions, toutes ses pensées, se peignaient sur sa mobile physionomie : on y lisait la haine luttant avec la crainte.
Les Coorgahs sont une subdivision de la grande tribu des Nairs, caste guerrière d'origine Chatriah qui occupe toute la rangée du Concan. Descendus originairement de la chaîne de l'Hymalaya, les Nairs se sont principalement répandus le long de la côte malabare, dans le Canara, le Wynaad, et en suivant les montagnes jusqu'au cap Comorin. Nous eûmes occasion de rencontrer plusieurs familles de celte caste durant notre séjour à Mercara. Leurs usages, qui diffèrent en ce point seulement de ceux des Coorgahs, admettent la polyandrie, dont on exagère sans doute l'extension. Elle ne peut pas plus être le régime de la société que la polygamie. Sa forme la plus fréquente est l'union d'une femme avec plusieurs frères. C'est ainsi que Jacquemont l'a rencontrée dans le Bissahir, le Canawer et autres districts de l'Hymalaya, sur la frontière du Thibet. Chez les Nairs du Malabar, c'est un droit consacré : la femme, en épousant un frère, les épouse tous, elle a droit à tous.
1 II habite aujourd'hui l'Angleterre; et, sa fille, devenue proie- tante, a eu pour marraine la reine Victoria.