‹ L'Inde anglaise avant et apráes l'insurrection de 1857 (volume 2)Chapitre 34 sur 38 · CHAPITRE XXIY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIY

Les États de Coorg sont ajoutés au domaine de la Compagnie. — Le 55e régiment est chargé d'escorter le rajah prisonnier jusqu'à Bangalore. — Départ pour cette ville. — Itinéraire. — Seringapatam; la hrèchc; la mosquée; la poterne; les tombeaux et le mausolée d'Hyder-Àly et de Tippoo.

La réponse du gouverneur général au sujet du rajah ne se fit pas attendre. On lui laissa la vie et une fortune assez considérable, un million environ de revenu, sous la condition de demeurer le reste de ses jours à Benarès, sous la surveillance d'un employé du gouvernement, qui serait responsable de sa personne et administrerait ses finances. Le gouvernement ne s'engageait à aucune nouvelle dépense pour cette pension : c'était tout simplement la rente d'une somme que le rajah avait lui-même placée longtemps avant la guerre dans les fonds de la Compagnie, et qu'il fut même un instant question de confisquer au profit de l'État ou de partager à l'armée comme butin. Cependant la crainte d'ébranler la confiance des autres princes indigènes qui avaient des fonds semblable-

ment placés fit renoncer à ce projet peu scrupuleux. On se contenta donc de saisir au profit de l'armée tous les trésors que l'on trouva enfouis dans le palais, et qui produisirent encore une somme assez considérable, puisque je reçus deux ans après, pour ma part de prises, un dividende de 6,000 francs en proportion de mon grade, les capitaines recevant 10,000, et le général Lindsay 140, $00. Dans ces partages, la part du simple soldat est considérée comme l'unité ; le caporal reçoit deux parts, le sergent quatre, le sergent-major huit, le sous-lieutenant seize, et ainsi de suite en remontant l'échelle des grades; mais la progression pour les officiers supérieurs n'est plus aussi régulière.

Quant au territoire, il fut réuni sans plus de formalités à celui de la Compagnie ; mais, comme on avait pu apprécier la bravoure et le savoir-faire de ces montagnards dans la guerre de guérillas, la politique conseillai I. de se les attacher. On y parvint en faisant spécialement en leur faveur une réduction considérable des impôts, et en les taxant seulement à la moitié de ce qu'ils payaient à leur souverain légitime, ou de ce que leurs voisins payaient à la Compagnie. De cette manière, ce petit peuple de bûcherons et de chasseurs, à mœurs fortement trempées, endurci à la fatigue et dont l'énergie aurait pu devenir dangereuse, trouva son intérêt matériel à passer sous la domination anglaise : celte considération étant toujours décisive avec les races mercenaires de l'Inde, non-seulement on n'avait plus à craindre aucune insurrection en faveur de l'ancien état de choses, mais on était sûr que, si le prince reparaissait, ses propres sujets prendraient les armes contre lui. On s'assurait aussi, par cette disposition, d'un point d'appui et d'une base d'opérations au

centre de la région montagneuse toujours mal soumise aux Anglais, et à laquelle on n'avait pas accordé les mêmes avantages. C'était le système de Machiavel : Divide et impera.

Les résultats de cette politique habile dépassèrent toutes les espérances ; et d'abord on put retirer immédiatement, sans inconvénient, toutes les troupes du pays, à l'exception d'une demi-compagnie d'artillerie et d'un bataillon d'infanterie native pour servir de gendarmerie plutôt que de garnison.

Ces arrangements terminés, la première chose à faire était d'expédier le plus vite possible l'ancien possesseur de ces domaines en lieu de sûreté, en attendant qu'on pût l'acheminer vers Benarès; la seconde était de soustraire au plus tôt l'armée expéditionnaire à la mousson, qui s'annonçait déjà par de fréquents orages. On s'occupa donc d'abord de la composition de l'escorte, et il fut décidé que l'armée s'ébranlerait vers ses cantonnements du moment que le prince aurait passé la frontière.

Il avait été généralement reconnu que le 55e régiment de l'armée royale avait le plus souffert et joué le rôle le plus brillant dens la courte campagne que nous venons d'esquisser. Cette considération lui valut l'honneur d'être choisi entre tous les autres pour escorter le rajah comme prisonnier d'état depuis Mercara jusqu'à Bangalore, d'où il devait être transféré plus tard à Madras et en dernier lieu au Bengale. En outre du 55e, qui était spécialement responsable de la personne du prince, la division d'es- Corte se composait de deux régiments d'infanterie native. Le 24 avril était le jour fixé pour le départ. La personne du rajâh devait nous être remise à une heure après midi, et la colonne devait s'ébranler a l'instant même. Par une

exagération de discipline ordinaire en pareil cas, trois quarts d'heure avant le moment indiqué nous étions déjà rangés en bataille et en costume de route devant la porte du château; mais une heure, deux heures, trois heures, se passèrent sous un soleil foudroyant, sans qu'aucun mouvement dans la cour du palais annonçât l'arrivée du prisonnier. Les soldats commençaient à murmurer, et les officiers eux-mêmes pouvaient à peine contenir leur impatience : on ne savait plus à quoi attribuer un retard qui pouvait devenir fatal à l'escorte, car à chaque instant quelque individu tombait dans les rangs, frappé d'apoplexie ou atteint d'un coup de soleil. On sut enfin qu'une scène des plus déchirantes se passait dans l'intérieur de cette demeure royale : le malheureux prince ne s'était rendu et n'avait ordonné à ses troupes victorieuses de nous livrer les passages qui conduisaient à sa capitale que dans l'espérance, on ajoutait même sous la promesse formelle, que ses erreurs seraient pardonnées et qu'on ne le dépouillerait pas entièrement de ses fitats. Il s'attendait bien qu'on ne lui laisserait qu'un vain simulacre de royauté, comme on l'avait fait pour tant d'autres; mais au moins il respirerait encore l'air du pays natal, il vivrait entouré de son harem, il mourrait où ses ancêtres avaient vécu : sans cette condition, il aurait résisté jusqu'à la fin, et c'en était fait de nous. Toutefois, sur quelque autorité qu'il eût basé son espérance, elle l'avait déçu : le gouverneur général, lord William Bentinck avait prononcé sa déchéance. La nouvelle ne lui en avait éié communiquée que le jour même qui devait l'arracher à ses foyers ; alors sa douleur, sa rage, ses regrets d'avoir cru à la générosité anglaise ne connurent plus de bornes : il se roulait dans des convulsions horri

bles, s'arrachant les cheveux, se tordant les mains, déchirant ses vêtements. Pendant longtemps il ne put se décider à mettre le pied dans le magnifique palanquin doré, dernier signe de sa puissance, qui devait le transporter à sa prison lointaine. Ses femmes, au nombre de vingt-cinq, jetaient des cris déchirants et achevaient de bouleverser son âme en embrassant ses genoux, en lui prodiguant leurs caresses et en jurant de partager sa captivité.

Cependant les troupes et le plénipotentiaire s'impatientaient ; on menaçait d'employer la force. Le malheureux rajah retrouva au dernier moment le sentiment de sa dignité : il ne devait point s'exposer au contact brûlai de la soldatesque, et, prenant enfin sa résolution, il se jeta dans son palanquin, où il s'enferma quelque temps, pendant qu'on préparait le départ de ses femmes, auxquelles on avait permis de le suivre. Leurs litières, au nombre de vingt-cinq, furent ajoutées à l'ambulance et formèrent partie de l'arrière-garde, dont on donna le commandement à un gros officier, que le rajah avait spécialement désigné, le prenant pour un eunuque à cause de sa corpulence.

Tous ces préliminaires terminés, le palanquin aux dorures royales parut enfin sur le seuil du palais, puis s'avança au centre du 55e, qui se forma en carré pour le recevoir, et leconvoi s'ébranla. En cemomejitle rajah ouvrit la portière : le major Warren, par un mouvement spontané, ordonna de lui présenter les armes ; il salua en retour, mais son visage était baigné de larmes et il détourna les yeux pour les porter sur son palais, sur la campagne, sur ces forêts natales qu'il ne devait plus revoir. La route nous conduisit d'abord devant la résidence d'été de son

père : ici se groupait un petit faubourg détaché de la capitale. Tous les habitants étaient sur leurs portes : à la vue du prince, ils se prosternèrent avec respect, le front dans la poussière, en criant : Samy ! Samy ! Dieu ! Dieu ! c'était le dernier hommage rendu à sa divinité, et le pauvre mortel auquel on adressait ce titre pour la dernière fois sanglotait comme une femme en s'éloignant de son Elysée.

Après avoir marché deux lieues dans une épaisse forêt, par un étroit sentier où la garde du prisonnier devenait extrêmement périlleuse, et où, avec la moindre énergie, il lui eût été facile de ressaisir sa liberté, nous aperçûmes quelques tentes dans une clairière parmi les grands arbres : c'était notre camp, qu'on avait disposé d'avance. Un espace assez vaste était enclos pour le rajah et son harem; on y introduisit le palanquin et les litières avec un certain nombre de serviteurs, puis un cordon de sentinelles fut placé tout autour, avec ordre de ne rien laisser sortir jusqu'au jour. A neuf heures du soir, le rajah vint s'asseoir au clair de lune à la porte de son pavillon. Il y reçut la visite de l'état-major. Pendant leur conférence, la musique militaire des différents corps joua plusieurs airs, qui semblèrent lui procurer quelque distraction. Vers dix heures, une panique se répandit qu'un corps de Coorgahs venait nous attaquer pour délivrer leur maître. Le prince rentra aussitôt dans l'enceinte, et la moitié de l'escorte se mit eous les armes. Un bruit assez singulier se faisait entendre* comme celui d'une fusillade à quelque distance. On s'assura bientôt que le feu avait pris par accident à une partie de la forêt peu éloignée du camp, et les explosions qu'on entendait étaient celles des bambous à mesure qu'ils étaient al-

teints par la flamme et que l'air qu'ils contenaient intérieurement se dilatait par la chaleur. Entourés de bois comme nous l'étions, ce nouvel ennemi pouvait devenir plus dangereux que celui que nous avions d'abord appréhendé, mais notre inquiétude cessa bientôt : le vent s'éleva dans une direction qui éloignait l'incendie, et avec le vent survint une forte pluie, qui dura jusqu'au jour.

25 avril. — Le matin, le temps est plus calme; mais des brumes épaisses, qui, par intervalles, se résolvent en une pluie fine, donnent à tout le camp une physionomie des plus tristes. En route, vers huit heures du matin, c'est à peine si nous pouvons avancer. L'eau qui a imprégné nos tentes en a doublé le poids; la terre est détrempée jusqu'à un demi-pied de profondeur; deux pieds d'eau se sont amassés en maintes places, et les animaux ne s'y aventurent qu'avec répugnance. Les bœufs, quand on a la patience d'attendre, sont d'admirables animaux; ils finissent toujours par arriver* 11 n'en est pas de même de nos chameaux, qui font une triste figure dans cette boue; ils glissent à chaque instant, s'écarlôlent et tombent pour ne plus se relever. Dans une marche de quatre lieues, nous sommes obligés d'abandonner sur la route une portion considérable de nos provisions et de nos bagages pour des accidents de ce genre qu'il est impossible de réparer. Vers deux heures de l'après-midi, nous arrivons à Jumboor, petit hameau toujours dans la forêt. Le pavillon du rajah est beaucoup plus modeste que la veille; l'enclos est réduit de moitié. Au reste, le nombre des serviteurs, et même celui de ses femmes, a diminué en proportion. De ses vingt-cinq épouses, il n'en reste plus que (Jix; les autres ont repris la route de leurs vil-

lages et rejoint leurs familles : telle est l'espèce de fidélité qui suit le plus souvent le malheur.

26 avril. - Nouvelle pluie, nouvelles tribulations. I/eau nous assiège au dehors, la terre semble vomir des millions de reptiles, les scorpions et les millepattes s'introduisent partout; la puanteur, la vermine, et des inquiétudes continuelles, nous poursuivent jusque sous la tente. Nous campons quatre lieues plus loin, à Ramsamy-Conoway, gros village sur les bords du Cavery. Sur la place publique, en face de la pagode, il y a un morceau de sculpture assez remarquable : c'est un bœuf de grandeur naturelle, couché sur une plate-forme de granit, et garanti des injures de l'air par un petit clocheà ton élevé sur des piliers. Le cou de l'animal était chargé de guirlandes de fleurs, et le peuple se prosternait devant la plate-forme au bruil des tam-tams et des cornemuses.

Le 27, nous traversions le Cavery. Dès ce moment, nous étions sur le territoire de Maïssore, et nous disions adieu à la région de forets et de montagnes. Quatre lieues plus loin, près du village de Balkpoor, nous trouvions campé un escadron du 8e régiment de cavalerie indigène et une compagnie d'artillerie à cheval qu'on avait expédiés à notre rencontre de Bangalore. Les officiers qui accompagnaient ce détachement nous apprirent que la rumeur des désastres arrivés simultanément aux deux colonnes du Nord et de l'Ouest avait produit l'impression la plus fâcheuse dans tout le pays que nous allions traverser; que le drapeau noir avait été aussitôt arboré dans plusieurs villages aux environs de Seringapatam, et qu'on avait eu, pour un moment, des inquic* ludcs sérieuses d'un soulèvement en masse, quand la

nouvelle inattendue de la soumission du rajah était venue décourager les meneurs. Tout allait sans doute rentrer dans Tordre, mais on nen avait pas moins jugé prudent de renforcer notre escorte. Du reste, la direction de notre route n'était point changée, et l'on pensait, avec raison, que la vue d'un souverain prisonnier, traîné comme en triomphe devant la brèche où avait péri Tippoo, serait le moyen le plus efficace d'étouffer la fermentation et de calmer les esprits.

Le 28 et le 29, la colonne suspendit sa marche pour réorganiser le convoi et laisser quelque repos aux malades. La dyssenterie sévissait dans le camp; nous avions perdu presque tous nos chameaux : tels sont les effets ordinaires de la mousson. La destruction de nos bêtes de somme nous aurait laissés tout à fait sans vivres, si un heureux hasard n'eût jeté précisément en ce moment une émigration de Brinjaries sur notre route. Les Brinjaries ou Lambadies sont les bohémiens de l'Inde; c'est la souche première d'où sont sorties toutes les tribus errantes du même nom qui parcourent l'Europe. Leur premier point de départ n'est pas bien connu : une ressemblance physique assez marquée indiquerait une communauté d'origine avec les Mahrattes; mais, par la religion, les coutumes, les mœurs et la langue, ils diffèrent de toutes les castes de cette confédération. M. de Rienzi fait remonter leur origine à l'invasion de l'Inde par le fameux Timour, que nous appelons Tamerlan, en 1598. Selon lui, cette caste s'est formée à cette époque des hordes de pariahs de toutes les nuances qui accompagnaient les armées mogoles, comme espions et comme fournisseurs, et qu'une longue association d'industrie a fini par agglomérer en un peuple. On les retrouve aujourd'hui eu

campements innombrables, errant çà et là dans tonte l'immensité de la péninsule hindoustanique, où ils font exclusivement le commerce des grains. En temps de guerre, ils se livrent au pillage, apportent des provisions dans les armées et les inondent d'espions et de danseuses. En temps de paix, ils fabriquent des toiles grossières et font le commerce de riz, de beurre, de sel, d'arrak, d'opium, de pan. Du reste, ils font tous les métiers, et leurs femmes disent la bonne aventure. Celles-ci sont jolies et bien faites, comme la plupart des femmes bindoues. Leur costume est bariolé de diverses couleurs, et fort joli quand il est neuf; mais elles ne le changent jamais, jusqu'à ce qu'il tombe en lambeaux sur leur corps; elles semblent se plaire dans la saleté. Dans l'embarras où nous étions, la rencontre de cette horde nous fut d'une immense utilité. En deux jours, les Brinjaries approvisionnèrent complètement notre commissariat et remplacèrent les bêtes de somme que nous avions perdues. Les Brinjaries sont unis entre eux et vivent en famille; il n'est pas rare de voir le père et la fille, l'oncle et la nièce, le frère et la sœur, vivre ensemble et se confondre à la manière des animaux. Ils sont méfiants, menteurs, joueurs, ivrognes et entièrement illettrés; ils méprisent la religion et n'ont guère d'autre croyance que la peur des mauvais génies et de la fatalité.

Presque tous les montagnards Coorgahs qui ont suivi le rajah jusqu'alors l'abandonnent ici au seuil de ses États. De trois cents, le nombre est réduit à seize. Il faut même lui procurer des boyhîs de la Compagnie, pour remplacer ses porteurs, qui ont également disparu. Quant à ses femmes, il n'en reste plus que trois, dont la plus ancienne et la dernière. Ces trois femmes lui reste-

ront fidèles jusqu'au bout; elles l'accompagneront à Benarès et partageront sa captivité.

A partir de Balkpoor, toute la splendeur royale disparaît; le vaste pavillon, avec ses murs de clôture doublés d'étoffes cramoisie, est supprimé. Une tente de capitaine est assignée au rajah, et l'on dresse à côté, pour ses trois femmes, une autre tente delà même grandeur, réunie à la première par un simple rideau pour les protéger contre la curiosité de l'escorte. La musique militaire cesse de jouer pour charmer les ennuis du prince; chaque jour alourdit sa chaîne : ce n'est plus Iqu'un prisonnier de guerre que l'on garde strictement et sans cérémonie. Chaque jour, une nouvelle compagnie du 55e et un nouvel officier du même corps sont préposés à sa garde et logés dans une tente qui touche à la sienne. La consigne de l'officier est de visiter îe prince plusieurs fois pendant les heures de la nuit, comme pendant celles du jour, pour s'assurer de sa présence, dont il est personnellement responsable, malgré les représentations du prisonnier, qui se plaint amèrement de l'intimité de ce contact. Le caractère du peuple anglais est tout positif; chez lui, le respect ne survit ni au pouvoir ni à la fortune. Il ne sait avoir que de la familiarité pour le malheur, familiarité qui devient quelquefois aussi insupportable que les outrages.

Le 30 avril nous amène à Kittoor, grosse bourgade de cinq à six cents feux. Vue d'un peu loin, elle présente une assez belle apparence dans un pays délicieusement boisé et accidenté. De près, c'est toujours la même misère, la même saleté, la même vermine. Les places publiques sont envahies par des caravanes de pauvres voyageurs , de marchands et de pèlerins, qui y laissent

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successivement les traces inévitables de leur passage. Us cherchent, en se réunissant, à échapper aux voleurs de nuit. Je remarque que les vieux quartiers abandonnés et tombant aujourd'hui en ruine étaient entièrement composés de bonnes maisons de briques : l'on n'en bâtit plus de pareilles. Les nouvelles constructions qui s'élèvent à côté, et dont les matériaux éphémères retourneront en moins de trois ans à leur poussière originelle, prouvent combien le confortable a diminué depuis quelques années. 11 semblerait que même, au temps des désordres des Pindaris et des guerres continuelles, le pays était moins pauvre qu il ne Test à présent. On dirait qu'il a existé jadis une classe moyenne disparue tout à coup et tout récemment; mais alors qu'est-elle devenue et comment s'est-elle éteinte? Je commence à m'adresser sérieusement cette question : L'Inde serait-elle plus malheureuse sous le gouvernement de la civilisation anglaise que sous le despotisme musulman ou au milieu des convulsions de l'anarchie? Y a-t-il un malheur plus grand que le joug de l'étranger? N'est-ce pas le véritable vampire politique ?

Le 1er mai, à Yertora. — Le malheureux rajah, de plus en plus froissé dans son amour-propre, dans sa dignité, dans la pudeur de son harem, qu'il voit constamment exposé aux regards des officiers de l'escorte, anéanti dans ses affections et ses espérances, tombe sérieusement malade. Il faut se décider à lui donner quelques jours de repos, et une halte est commandée pour le lendemain.

Ce jour, le 2 mai, se trouvait être précisément celui de mon tour de garde; je l'avais vu approcher avec regret, car le métier de geôlier m'inspirait une profonde

AVANT ET APRÈS L'INSURRECTION. Ui

répugnance. En recevant le rajah des mains de mon prédécesseur, je lui fis le profond salâm asiatique, en lui adressant le titre de Maha-raj et celui de Huzret, qui équivaut à celui de majesté dans nos pays. Le pauvre diable, surpris et touché d'une politesse à laquelle il n'était plus accoutumé, chercha à me retenir, et je finis par m'y prêter malgré moi, car mon origine française me faisait craindre de me compromettre aux yeux de mes chefs, en permettant les épanchements du prisonnier. On observera que j'étais le seul officier du 55e qui pût s'exprimer dans la langue du pays ; c'était donc la première fois depuis quelques jours que le rajah trouvait quelqu'un qui pût le comprendre, et par conséquent qu il pouvait jouir de quelque conversation. Il en profita pour décharger son cœur du fardeau qui l'oppressait et pour se livrer à cette jouissance des malheureux, le droit de se plaindre. Insensiblement je me laissai entraîner par l'intérêt que m'inspirait sa conversation, et je finis par lui demander comment il avait pu être assez malavisé pour se rendre, quand il avait déjà remporté deux victoires , quand avec l'assistance de la mousson une simple résistance d'inertie, qu'il lui était aisé de prolonger quinze jours ou trois semaines sans tirer un coup de fusil, en se cachant dans ses impénétrables forêts, nous aurait infailliblement détruits. J'étais comme le spectateur d'une partie d'échecs qui reprocherait à l'un des joueurs le mouvement décisif et maladroit qui lui a fait perdre sa partie. 11 me répondit avec assez de naïveté, en regrettant amèrement sa faute et en la rejetant sur sa destinée. 11 n'avait pas ignoré, disait-il, qu'il ne tenait qu'à lui de nous détruire tous jusqu'au dernier; et c'était dommage qu'il ne l'eût pas fait, puisqu'il aurait

toujours pu obtenir plus lard des conditions aussi avantageuses que celles qu'on lui avait faites. Mais il avait pensé que les ressources de la Compagnie étaient inépuisables; qu'en temps plus favorable on enverrait contre lui de nouvelles armées et qu'il lui faudrait succomber à la longue. D'un autre côté, on lui avait fait espérer que, par une soumission immédiate, il conserverait au moins ses États sous la tutelle anglaise. Il ajoutait que, s'il avait pu prévoir la perfidie dont on usait à son égard, il aurait résisté jusqu'à la mort, préférant une tombe dans ses montagnes à la captivité qui l'attendait à Benarès. Chaque fois que cette idée se représentait à son esprit, c'était une explosion de regrets, d'imprécations et de larmes qui faisait peine à entendre. Ce fut un vrai soulagement pour moi quand mon tour de garde fut passé.

Le 4 mai, vers dix heures du matin, nous vîmes pointer à l'horizon les deux gracieux minarets qui s'élèvent au-dessus de Seringapatam. Par une singulière coïncidence qui devait ajouter à la vivacité de nos impressions, ce jour était précisément l'anniversaire de la chute de cet empire, si brillant et si éphémère. Il y avait juste trente-cinq ans qu'une dynastie qui ne comptait que deux règnes avait succombé ; mais elle était identifiée avec toute l'existence, tous les souvenirs de la nation qui lui devait sa gloire et sa prospérité. Depuis quelques jours, parmi les populations que nous traversions, les noms de Hyder-Aly et de Tippoo s'échappaient de toutes les lèvres, remplissaient toute l'atmosphère. Notre imagination était frappée des souvenirs historiques que nous touchions à chaque pas. C'était donc avec un respect sincère que nous nous préparions à nous incliner sur les tombes de ces champions de l'indépendance asiatique,

martyrs de leur patriotisme. Mais une autre pensée plus intime et plus triste parlait plus particulièrement à mon cœur; une autre image se dressait pour moi sur cette brèche encore béante et m'y faisait trouver des émotions et un intérêt tout personnels. C'est qu'en ce jour il y avait trente-cinq ans que mon père, officier de fortune ainsi que moi, conduisait une troupe anglaise à l'assaut de ces mêmes remparts, qu'il y recevait une blessure glorieuse, et payait de son sang l'hospitalité qu'il avait demandée à l'étranger. Et en ce même anniversaire, trente-cinq ans après, son fils arrivait au pied des mêmes murailles, sous le même uniforme, escortant un prince prisonnier : singuliers caprices de la destinée !

Accompagné de mes deux camarades favoris, les lieutenants Bayly et de Havilland, je pris à pied le chemin de Seringapatam. Le Cavery, répandu dans de nombreux canaux, se retrouvait à chaque pas. Après avoir serpenté dans la vallée en courant du nord au sud, ce fleuve réunit toutes ses eaux pour se présenter de front contre la ville, et au pied même de ses murs se partage de nouveau en deux branches qui forment une île longue et étroite. Deux collines s'élèvent à chaque extrémité : la première est occupée par la ville de Seringapatam; à trois quarts de lieue au delà, sur la pente méridionale de. la seconde, on aperçoit une ville ouverte tout indienne, la Pettah ou faubourg deGanjam. C'était autrefois le satellite, le corollaire commercial et industriel de la cité royale et guerrière. Elle contient encore quelques boutiques, où l'on retrouve quelques-uns de ces tissus qui faisaient autrefois la gloire et la richesse de l'Inde, mais que la concurrence anglaise a détruits presque partout.

La Compagnie y a établi un dépôt d'invalides indigènes et de grands magasins.

Au moment de franchir le premier pont-levis, nous nous détournons pour côtoyer les remparts, pour considérer à loisir les célèbres fortifications qui n'ont pu sauver cette ville héroïque. Les voilà bien telles que le canon les a laissées il y a trente-cinq ans : l'ingénieur n'a rien réparé, mais le temps a glissé légèrement sur ces masses. Deux obusiers mutilés marquent encore la place où la colonne d'attaque, sous les ordres du général sir David Baird, déboucha de la tranchée pour s'élancer à la brèche. L'assaut eut lieu en plein midi, le A mai 1799. Après une lutte acharnée, les armées combinées des Anglais sous le général Harris et du Nizam sous Meer-Alum emportèrent Seringapatam, qui demeura en leur pouvoir. Tippoo périt dans la mêlée, et avec lui finit un grand empire qui devait entraîner dans sa chute tous les autres trônes de la vaste presqu'île. La singulière étoile des Anglais marqua son influence dans cette occasion comme à toutes les époques de crise ; seulement trois jours plus tard, une forte inondation du Cavery, qui déborda inopinément, eût forcé les assiégeants à la retraite, sauvé le sultan et changé peut-être toutes les destinées de l'Inde.

Le voyageur qui entre aujourd'hui dans Seringapatam trouve un silence de mort dans son enceinte dévastée ; la ville actuelle est si déserte, que sa population, réfugiée à son centre autour d'un méchant bazar, ne dépasse point huit cents habitants ; tous ses autres quartiers, qui pouvaient en faire une cité de quarante mille âmes, sont entièrement saccagés et bouleversés. Au milieu de ce chaos, quelques vieux arbres, héritiers solitaires de jar-

dins abandonnés, élèvent çà et là leur végétation vigoureuse et jettent leur manteau de feuillage sur les décombres. Le palais du sultan est dans l'état le plus pitoyable; en le parcourant en tous sens, on peut cependant reconnaître une grande salle basse, surmontée d'une large tribune où siégeait Tippoo lorsqu'il donnait des audiences solennelles. On retrouve aussi la distribution de ses appartements intérieurs, des logements de ses femmes, des salles de ses gardes. Sur la muraille d'un des cabinets, on aperçoit même quelques peintures à fresque, fort mal dessinées par un artiste européen et représentant des batailles du sultan, ainsi que son entrevue avec lord Cornwallis. Les cours sont occupées par de longues rangées de canons en fer de tout calibre, mais démontés et hors de combat, qui autrefois garnissaient les remparts.

En sortant du palais, on se dirige naturellement vers la magnifique mosquée, située sur la même place, dont les minarets caractérisent tout le paysage et fascinent les regards dès les premiers pas qu'on fait dans la vallée. Leur hauteur n'est que de cent quatorze pieds sur six de diamètre, mais leur forme prismatique les fait paraître encore plus effilés. L'architecture gothique n'a jamais atteint, selon moi, la grâce parfaite de son prototype oriental : en dépit de ses aiguilles, de ses flèches les plus hardies, de sa dentelle la mieux ouvrée, je préfère encore le simple minaret de l'islamisme. L'une conserve toujours la pesanteur et la tristesse frileuse de son ciel gris, se plaît à imiter les cristallisations de nos frimas ; ce sont toujours des stalactites ou des stalagmites ; je n'y vois que la fantaisie laborieuse d'un esprit bizarre et mélancolique. Au contraire, l'architecture orientale se dé-

tache sur son ciel d'azur comme le cyprès de ses jardins, comme une fleur sur sa tige ; elle se pare de vives couleurs, étincelle au soleil, s'épanouit à l'air, à la lumière, légère, gracieuse, élancée, en formes rondes, chaudes et voluptueuses : c'est un cantique de joie et d'espérance qui semble chanter dans la nue : Gloire à Dieu au plus haut des cieux! Voilà l'impression que j'ai éprouvée au pied de la délicieuse mosquée de Seringapatam, que j'a1 sentie plus vivement encore en contemplant de la pointe la plus élevée de ses minarets le magnifique panorama qui se développait à nos pieds. Le vieux derviche qui la desservait avait voulu nous accompagner dans cette fatigante ascension, pour jouirun peu plus longtemps du rôle de cicérone qu'il n'a que peu d'occasions d'exercer. Tandis qu'il nous guidait, des milliers de pigeons ramiers s'envolaient, au bruit de nos pas, des nombreuses ouvertures qu'on avait pratiquées dans la maçonnerie pour leur servir d'asile, et venaient s'abaltre en roucoulant sur les lignes délicates des corniches. De cette hauteur, le vieux cénobite nous indiqua avec assez de clarté la position des alliés durant le siège dont il prétendait avoir été témoin oculaire; il nous fit suivre, d'après les localités, les phases du dernier combat, et s'offrit, en redescendant, à nous montrer, près d'une petite poterne à gauche, donnant sur les retranchements extérieurs, l'endroit même où l'on avait retrouvé le corps de Tippoo. La place où reposait sa tête est effectivement indiquée par une dalle grise de granit, dans laquelle on a enchâssé un anneau de fer.

D'après l'explication du derviche, il paraîtrait que Tippoo, fatigué d'avoir dirigé le feu en personne durant toute la matinée sur les réduits où les Anglais étaient lo-

gés, reposait dans ses appartements, lorsqu'on vint l'avertir que l'ennemi avait profité de la plus grande chaleur du jour pour surprendre et enlever la brèche en peu de minutes, et que déjà il s'élançait dans la place. Après un premier moment d'incrédulité, il sortit précipitamment pour reconnaître lui-même l'état désespéré de ses affaires. Voyant bientôt que tout était perdu, il se mit à la tête d'une troupe dévouée, et voulut tenter une sortie pour s'échapper par la petite poterne dont je viens de parler. Mais, comme il s'y présentait, le 12e régiment de l'armée royale anglaise, qui avait fait le tour du rempart, y arrivait par l'extérieur. Le carnage devint effroyable, Tippoo fut blessé un des premiers, et tout son monde se fit tuer autour de lui. Il était tombé tout sanglant sur le pavé de la poterne, quand un soldat du 12e régiment voulut lui arracher le collier de diamants qu'il portait au cou. Cet outrage ranima le sultan, qui, se relevant à moitié par un dernier effort, blessa grièvement ce soldat d'un coup de sabre à la tête. L'Anglais, à son tour, exaspéré par sa blessure, l'acheva avec sa baïonnette, sans savoir à qui il avait affaire.

Quand plus tard il fut question de partager le butin, ce collier de diamants ne se retrouva plus. On raconte que le soldat anglais qui s'en était emparé, le prenant pour un collier de verre, le vendit au chirurgien de son régiment pour une bouteille d'eau-de-vie, et que celui-ci se retira immédiatement du service pour réaliser une superbe fortune.

La catastrophe de la mort de Tippoo ne fut pas immédiatement connue : le général Baird, qui commandait l'assaut, avait pris de vaines informations auprès des fils du sultan, qui ignoraient ce que leur père avait pu deve-

venir, et s'il avait réussi à s'échapper. La rumeur publique disait cependant qu'on l'avait vu blessé et se traînant à peine auprès de la petite poterne en question ; mais celle-ci était littéralement bloquée par les cadavres : comme la nuit approchait, il fallut allumer des torches pour éclairer la fin de cette journée de carnage; et, après mille recherches parmi tous ces corps déjà dépouillés et nageant dans le sang, celui de Tippoo fut difficilement reconnu : enlevé aussitôt avec tous les témoignages possibles de respect, il fut transporté le lendemain en grande pompe au mausolée de son père.

Ce mausolée devait être le principal but de notre pèlerinage ; le vieux derviche de la mosquée voulut encore nous y conduire. Sortant de la ville parle lâl derwazeh (la porte rouge), nous traversâmes l'île du Cavery dans toute sa longueur. À moitié chemin du tombeau, notre guide nous persuada de nous détourner pour visiter les restes d'une maison de plaisance de Tippoo, remarquable par l'élégance de sa construction et la richesse de ses sculptures. Après le sac de Seringapatam, celte délicieuse demeure servit quelque temps de quartier général au duc de Wellington. Aujourd'hui les démons de la malaria s'en sont emparés : malheur au voyageur qui s'endort sous ce toit perfide, qui séjourne sous ces pernicieux ombrages! On dirait qu'un ange au glaive de feu, l'esprit de Hyder ou de Tippoo, se tient sur toutes les ruines et à toutes les issues de Seringapatam, pour dire aux Anglais : Arrière, maudits ! le ciel a entendu notre plainte, vous êtes exclus de ce paradis terrestre, n'entrez pas, sous peine de mort ! La forteresse presque imprenable, la capitale historique du Maïssore, le théâtre de leurs exploits, la fertile vallée du Cavery et ses jardins d'Armide ont dû être abandonnés

par les conquérants et pour toujours. Il n'y reste d'eux que des tombeaux. L'immense cimetière, où s'élève une forêt de magnifiques mausolées, témoigne combien la lutte a été obstinée ; mais il a fallu reculer enfin devant l'ange exterminateur.

Après avoir traversé l'île dans sa longueur, on arrive au lâlbagh (jardin des roses), au milieu duquel s'élève le mausolée des princes. Un arc de triomphe simple, mais de bon goût, annonce dignement l'entrée; une large avenue de cyprès conduit ensuite directement, par une pente douce et insensible, au monument de Hydder-Aly et de Tippoo. Ce temple est de forme ronde, surmonté du dôme ou bonnet musulman, et élevé sur une plate-forme entre deux autres édifices servant de mosquée et de caravansérail. Trois belles portes, travaillées à jour et sculptées en bronze, s'ouvrent sur l'intérieur, dont tous les ornements sont en marbre blanc, marbre noir et or. La lumière, ainsi introduite, se projette sur trois tombes au centre de la rotonde et couvertes de velours rouge. Celle de Hyder-Aly est au milieu; son fils est d'un côté et sa femme de l'autre. Le pavé, autour des sarcophages, comme celui du péristyle, est aussi carrelé en marbre blanc et noir; et du dôme, immédiatement au-dessus, sont suspendus, par des cordons de soie et symétriquement placés, de gros œufs d'autruche, auxquels les Indiens attachent des idées superstitieuses. Les jardins qui entourent le monument sont vastes et bien entretenus. Tout près de l'entrée, derrière un obélisque peu gracieux, de granit fort grossier, on découvre une espèce de portique ou de chapelle monumentale européenne sans aucun style et d'assez mauvais goût. Son inscription, gravée sur une table de marbre noir, rappelle le

m L'INDE ANGLAISE AVANT ET APRÈS L'INSURRECTION

nom du colonel Baillie, mort dans les cachots du sultan. C'est le môme officier dont l'armée fut détruite par Hyder-Aly à la bataille de Perimbaukam, le 10 septembre 1 781 .

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