‹ L'Inde anglaise avant et apráes l'insurrection de 1857 (volume 2)Chapitre 5 sur 38 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Précis historique de l'origine et de la décadence du royaume de Golcondc (Hyderabad). — Episodes de Bussy el de Raymond. — Politique anglaise. — Sir Henry Rus sel. — Régime subsidiaire.

Le royaume (THyderabad, aujourd'hui dans sa décrépitude, compte un peu plus d'un siècle d'existence : son histoire, qui est indivisiblement liée à la nôtre, se partage en trois époques parfaitement caractérisées.

Première époque : De grandeur et de guerres civiles; influence de la France monarchique, 17oc2 à 1759.

Deuxième époque : De faiblesse et de guerres étrangères; influence des aventuriers français et de la France républicaine, 1760 à 1798.

Troisième époque : De décrépitude et de dissolution; protectorat de l'Angleterre, 1798 jusqu'à nos jours.

Première époque : Sheyed-Koulikhan, chef d'un corps mogol dans l'armée impériale, à la fin du règne d'Aurungzeb, avait été appelé par son arrière-petit-fils, Tempe-

reur Mahoniet-Schah, au poste de soubadar ou vice-roi du Dekhan. Profitant des malheurs de la maison de Timour, il était parvenu, dès l'année 1752, à ériger son fief militaire en souveraineté indépendante et héréditaire, ne réservant qu'un hommage purement nominal envers la couronne de Dehli. La renommée méritée de ses grands talents lui avait valu en outre l'appellation de Nizam-oul- Mouluk, ou soutien de l'État, titre honorifique par lequel il est connu dans l'histoire, et qui passa à ses descendants comme attaché à sa couronne. Son autorité s'étendait alors du Nerbudda au cap Comorin, et de Masulipatam à Bidjapour. Ce domaine comprenait le tiers de l'empire mogol, c'est-à-dire les provinces de Bérar, Aurungabad, Ahmednaggar, Bidjapour et Hyderabad ou Golconde; enfin tout le midi de l'Inde au-dessous du Crishnah, à l'exception des tribus mahrattes de la côte occidentale. Cet empire, trop étendu pour être compacte, devait se briser en perdant son fondateur, mort en 1748, à l'âge de cent quatre ans. Effectivement nous trouvons que cette mort est le signal d'une guerre civile durant laquelle plusieurs provinces éloignées du centre de la monarchie réclament une nationalité distincte et s'en détachent; tandis que les compagnies marchandes, française et anglaise, se mêlant aux combattants et épousant les causes rivales des prétendants à la couronne, en arrachent aussi d'immenses lambeaux qui finissent par devenir l'héritage exclusif de celle des deux nations qui se montre la plus habile et la plus persévérante.

La plus grande difficulté de l'intelligence de cette histoire est la confusion des noms et la rapidité des événements; nous chercherons à l'éviter en la réduisant à sa plus simple expression, et en retranchant autant quepos-

sible tous les détails qui ne sont pas d'une nécessité première.

Nizam-oul-Mouluk avait laissé en mourant cinq fils dans l'ordre suivant :

Chazi-Ouddîn, l'aîné; Nasirjung, le deuxième; Salabatjung, le troisième; Nizam-Aly, le quatrième; Bussalutjung, le cinquième.

Plus, un petit-fils, Mouzufferjung, par une fille favorite.

Au moment de sa mort, l'aîné de ses fils, Chazi-Ouddîn, résidait, en qualité d'Oumrah ou conseiller d'État, à la cour du Grand Mogol, à Dehli. Profitant de son absence, le second frère, Nasirjung, se fit proclamer soubadar par l'armée, qui avait l'habitude de lui obéir; mais il se présentait simultanément un troisième concurrent, Mouzufferjung, petit-fils favori de Nizam-oul-Mouluk, qui s'appuyait sur un testament vrai ou faux de son grand-père en sa faveur, et sur la patente du Grand Mogol qu'il était parvenu à obtenir. Désespérant de s'emparer de la couronne avec ses seules ressources, ce dernier songea à s'appuyer sur une alliance européenne : il se tourna naturellement vers Dupleix, alors gouverneur général des établissements français dans l'Inde, auquel un long séjour dans le pays, une habileté reconnue dans la diplomatie indienne, une guerre heureuse contre les Anglais et la prise récente de Madras avaient acquis une réputation colossale. Jamais effectivement la France n'avait envoyé dans ces colonies un plus grand administrateur, un plus habile homme d' Etat. Nouveau Colomb delapolilique, il avait découvert, reconnu la route que devait suivre la civilisation européenne pour arriver au trône de l'Inde. Il allait essayer d'y guider ses compatriotes : mais il était

trop au-dessus de son époque pour en être compris; il n'avait surtout rien à espérer de la France et d'un gouvernement décrépit qui fut pris de vertige à la hauteur où il le voulut placer. Nous le verrons donc arrêté au milieu de ses succès, au moment même où il atteignait le but; et, pour que rien ne manquât à notre honte, nous le verrons expier par une fin douloureuse ce crime du génie, que tant de grands hommes ont payé de la misère, de l'exil ou de la mort. Mais la leçon qu'il va donner, quoique inutile à son pays, ne sera point perdue : les Anglais sauront la retrouver; Clive et Warren Hastings ne tarderont pas à s'élancer sur ses traces et recueilleront pour l'Angleterre le riche héritage qu'il aurait voulu nous léguer.

« A son arrivée dans l'Inde, les Européens, réduits au simple rôle de marchands, étrangers à la politique, tremblaient au seul nom du moindre fonctionnaire mogol. Dupleix comprit, devina le premier toute la faiblesse de l'empire. Il conçut le projet de s'en rendre maître, du moins en partie, à une époque où il ne pouvait communiquer ce projet à qui que ce fût au inonde sans paraître à l'instant frappé de folie. La simplicité du moyen d'exécution répondait pourtant à la grandeur de l'idée : ce moyen consistait uniquement à meltre au service des princes du pays des corps de troupes européennes1. » La consistance du caractère européen, joint à la supériorité de la discipline, ne pouvait manquer de fixer la victoire sous la bannière des princes qui les emploieraient, de donner par conséquent à ces princes la prépondérance sur leurs rivaux; et, par cela même qu'ils de-

1 Barchou de Penhoën, Histoire de ï empire anglais dans Vlnde.

vraient ces victoires et cette prépondérance aux chefs des corps européens, d'assurer à ces derniers une influence illimitée dans leurs conseils. « Dupleix appuyait alors la puissance de la France sur certaines provinces constituées en souverainetés indépendantes, mais qui n'auraient eu d'autre existence que celle qu'il leur aurait prêtée, dont le dévouement lui eût été par conséquent assuré, et qui devenaient ainsi ses dociles instruments. »

Avec ces idées et ces projets, rien ne pouvait être plus agréable au gouverneur français que les ouvertures de Mouzuflerjung : Da milii punctum, et terrant movebo (donnez-moi un point d'appui, et je soulèverai la terre) : telle était son espérance secrète, et rien ne concourait davantage avec ses propres vues que la chance de faire un soubadar du Dekhan, qui lui devrait son élévation. Appuyé par celui-ci, ne pourrait-il pas encore viser plus haut? Une fois lancé dans cette voie, où s'arrêterait-il? Appréciant les indigènes à leur juste valeur, il ne s'arrête pas à considérer les forces des deux prétendants, niais il jette hardiment sa poignée de Français du côté le plus léger de la balance et se croit sûr du résultat.

Cependant une autre intervention européenne, celle des Anglais, le met un moment en défaut et le fait presque douter de la fortune : Mouzufferjung, après de brillants succès, est vaincu, fait prisonnier, et tombe au pouvoir de son rival. Toutefois Dupleix n'est pas homme à se décourager : il sait qu'auprès de toute cour orientale se trouve toujours le germe d'une conspiration; il le cherche, le cultive, le développe, le fait éclore, et, quand il juge le moment venu pour en assurer enfin le succès, il lance hardiment huit cents Français, commandés par

le brave Latouche, sur les cent mille hommes du soubadar campés dans les environs de la forteresse de Gingy, peu éloignée de Pondichéry. Cette petite troupe intrépide tombe comme un obus au milieu du camp indien, et à la faveur de la confusion produite par son attaque, Nasirjung périt assassiné, et Mouzufferjung, par une de ces transitions si communes en Asie, échange la prison pour un trône.

Ce drame se passait, comme nous l'avons, dit, dans les environs de Pondichéry, dans les premiers jours de décembre 1750; c'est à Pondichéry môme, quelques jours plus tard, que Mouzufferjung est solennellement installé soubadar par Dupleix, qui le reçoit avec la plus grande magnificence et fournit de sa propre bourse et de celle de ses amis à tous les frais de son investiture, qui se fait avec la pompe et le cérémonial d'usage. Le premier, Dupleix lui rend hommage, revêtu d'un superbe costume oriental dont le prince lui avait fait présent. Mouzufferjung, de son côté, dans l'exubérance de sa joie et de sa reconnaissance envers son sauveur et son allié, proclame à son tour Dupleix, au nom du Grand Mogol, nabab du Carnatique, c'est-à-dire de toutes les provinces sur la côte du Coromandel, entre le Cavery et le Crishnah, égales en étendue à la France entière, avec plein pouvoir d'en percevoir les revenus comme il l'entendrait. Il cède en outre à perpétuité à la Compagnie française un district autour de Pondichéry, d'un revenu de 960,000 roupies; un autre district, près de Karikal, de 6,000 roupies, et enfin la ville de Masulipatam, de 140,000 roupies.

Ainsi l'application de l'idée de Dupleix l'a déjà conduit à régner sur le Carnatique en son propre nom ; il ne lui reste plus que deux pas à faire pour réaliser l'empire an-

glais d'aujourd'hui : régner d'abord sur le Dekhan par le moyen du soubadar, ouvrage de ses mains, et plus tard sur l'Inde entière, en faisant un Grand Mogol. La fortune, qui seconde toujours l'audace et accorde quelquefois un sourire au génie avant de le livrer à la persécution des hommes, se plut à lui faire faire le second pas presque du même élan que le premier.

Effectivement, toutes choses étant réglées à leur satisfaction mutuelle, Mouzufferjung avait pris congé de Dupleix et s'était mis en marche pour Hyderabad. 11 emmenait avec lui un corps français de trois cents Européens, deux mille cipayes et dix pièces de canon. Dupleix lui avait donné, pour les commander, un homme qu'il avait distingué et deviné parmi la foule : c'était le marquis de Bussy, génie hardi, souple, facile, un des hommes les plus heureusement doués que la nature ait jamais produits, général consommé, courtisan, diplomate, aux manières insinuantes et gracieuses, d un coup d'œil aussi sûr pour juger les événements que pour choisir un champ de bataille; enfin, versé dans la politique et la connaissance de l'Orient à en remontrer à toute la cour de Delhy.

Les circonstances justifièrent bientôt la sagesse de ce choix. Sur la route même et avant d'arriver à la capitale, les chefs affghans dans l'armée de Golconde, qui avaient déjà renversé Nasirjung, persévérant dans leur hostilité héréditaire contre la dynastie mogole, conspirèrent à leur tour contre son successeur, et, profitant d'un moment où il s'était éloigné de Bussy, réussirent à l'assassiner. La situation des Français, qui s'étaient compromis, devenait critique; « mais Bussy conserve heureusement tout son sang-froid. Il se hâte de rassembler les minis-

très et les principaux officiers du prince, et leur représente la nécessité de s'entendre promptement sur le choix d'un successeur, seul moyen de prévenir le désordre et l'indiscipline parmi les soldats. Le fils de Mouzufferjung, encore enfant, et trois frères de Nasirjung, que le Nizam traînait à sa suite étroitement gardés, se trouvaient alors dans le camp. Bussy comprend qu'un enfant n'était pas propre aux circonstances où l'on se trouvait, il propose d'élever à la dignité de soubadar l'aîné des trois princes (fils de Nizam-oul-Mouluk) qu'on avait sous la main. Les principaux officiers se rendent à cet avis, et Salabutjung est proclamé le même jour1. »

Le nouveau soubadar, malgré la faiblesse de son caractère, la médiocrité de ses talents et son éducation imparfaite, comprend que l'appui de Bussy est sa seule condition d'existence; il se jette donc franchement dans les bras des Français, s'empresse de confirmer les avantages que son prédécesseur leur a faits, et se montre disposé à les augmenter encore. Dès lors toutes les tourmentes, tous les obstacles qui s'opposent à l'élévation et à la consolidation de son pouvoir viennent successivement se briser contre la sagesse et la fortune de son jeune commandant et l'énergie compacte de sa petite troupe. C'est en vain que Chazi-Ouddîn, son frère aîné, obtient la patente du Grand Mogol et veut lui disputer la couronne ; il meurt empoisonné par leur propre mère. C'est en vain que les Mahrattes lancent contre lui les (lots tumultueux de leur cavalerie rapide et terrible, ils doivent céder à la supériorité europénne : Bussy les foudroie, les écrase, les fait rentrer dans leurs limites.

* Barchou de Penhoen.

a Supposons pour un moment, dit Barchou de Penhoën, qu'un art merveilleux ait trouvé le moyen d'animer, de mettre en mouvement par un système quelconque, par la vapeur, par exemple , une forteresse tout entière, que pourrait dans ce cas tout l'art des César, des Frédéric et des Napoléon? Eh bien, tel est, jusqu'à un certain point, la situation des troupes européennes au milieu des armées de l'Orient ; voyez ce régiment, il se forme en carré, se ploie en colonnes, s'étend en ligne avec un ensemble, une unité, qui en font comme un seul être d'une force et d'une puissance supérieures à ceux qui l'attaquent. L'impétuosité des soldats , le génie même des chefs ennemis, viennent également se briser à ses pieds sans pouvoir l'entamer. » Les Français, dit un historien oriental, avec leur mousqueterie et leur rapide artillerie, ne faisaient respirer que fumée aux poitrines des Mahrattes, et ceux-ci perdirent une grande multitude d'hommes qui furent consumés par le feu de leurs canons. Salabutjung, ainsi appuyé, put leur dicter une paix avantageuse, et jouit enfin à l'ombre de Bussy de quelques années de tranquillité.

L'auteur de tous ces succès grandit journellement en influence sur l'esprit çlu Nizam. Outre la supériorité de ses talents et de ses troupes, Bussy ne négligeait rien pour frapper et éblouir les imaginations orientales des peuples parmi lesquels il vivait. « 11 se plaisait à mêler la pompe asiatique à l'élégance française. Il portait des habits de brocart couverts de broderies et un chapeau galonné, des souliers de velours noir richement brodés. Quand il se laissait voir aux yeux du peuple, c'était au fond d'une immense tente haute de trente pieds, assez vaste pour contenir six cents hommes : il était alors assis

sur un fauteuil orné dos armes du roi de France, et placé sur une estrade élevée, couverte elle-même d'un tapis brodé en velours cramoisi; à droite et à gauche, mais sur des chaises, on voyait une douzaine de ses principaux officiers. A l'entrée de la tente se tenaient sa garde européenne et sa garde hindoue. Sa table était toujours servie» en vaisselle plate, à trois ou quatre services. Il montait pendant les marches ou les revues un magnifique éléphant, tandis qu'une troupe de poètes et de musiciens le précédait, chantant ses louanges et les récents exploits des Français, ou bien de vieilles ballades guerrières l. Sa magnificence, sa générosité, sa libéralité, le faisaient adorer des populations ; on parle encore aujourd'hui avec enthousiasme, dans les durbars (salons) d'IIyderabad, de la brillante cour de Bussy.

Patriote avant tout, Bussy employa habilement et toujours dans l'intérêt de sa nation l'influence acquise par tous ces moyens. Il obtint pour la Compagnie] française la cession de quatre provinces importantes : Mustapha- Naghar, Ellore, Rajamundry et Chicacole. Ces possessions, y compris Masulipatam et Condawair, rendaient les Français maîtres des côtes de Coromandel et d'Orissa, sur une étendue de six cents milles, jusqu'à la pagode de Juggurnant et sur une largeur moyenne de soixante milles, formantun domaine compacte, hérissé de places deguorre, limité par la mer et des chaînes de montagnes impénétrables , dans la partie la plus industrielle et la plus commerçante de l'Inde, et dont le revenu territorial montait à 585,000 livres sterling, environ 14 millions de francs ; c'esl-à-dire qu'ils étaient souverains d'une portion de

1 Seer Mutaktiaen.

territoire plus considérable qu'aucune nation européenne n'eût encore jamais possédé dans l'Inde, et ne devait posséder avant un autre quart de siècle. D'ailleurs, par l'influence de Bussy, ils régnaient sur le Dekhan tout entier sans exciter la jalousie du Nizarn. Le général avait su se faire abandonner les rênes du gouvernement, faisait et défaisait des nababs, donnait ou retirait des provinces, même aux frères du soubadar. Son pouvoir était aussi absolu que celui du Nizam et indépendant même de lui, car il était fondé sur cette triple base, la crainte, l'amour des peuples et la nécessité de ses services. Si, par hasard, ce qui n'était point extraordinaire à cette époque, le Grand Mogol et le Nizam s'étaient pris de querelle, la victoire ne pouvait manquer de demeurer fidèle au soubadar. Bussy était toute une armée, et cotte victoire lui donnait tout THindoustan. Mais c'était alors l'empire anglais d'aujourd'hui. Ce que Clive, Warrcn Hastings et Wellesley ont fait en cinquante ans, Dupleix l'avait deviné, le réalisait dans sa courte administration. Déjà il entrevoyait cette souveraineté universelle de l'Inde, dernière limite que son ambition s'était proposée dans ses rêves les plus orgueilleux; que dis-je? il la touchait. Notre empire s'élevait déjà sur une base colossale, telle qu'il fallut plus tard à l'Angleterre quarante ans d'efforts et de victoires pour se placer à la même hauteur. Par quelle fatalité ce moment si gros d'espérance devait-il être celui de sa ruine? C'est que l'arbre de la puissance française, empêché dans sa croissance, allait mourir par la tète; c'est que la corruption el la lâcheté du gouvernement de la métropole, les vues étroites et la stupide cupidité de nos marchands, allaient intervenir pour arrêter le développement gigantesque devenu nécessaire, et

pour nous étouffer dans des limites où il était impossible de vivre.

Depuis longtemps le gouvernement britannique faisait des ouvertures à la cour de France pour mettre fin à la guerre malheureuse où la Compagnie anglaise se trouvait engagée sur la côte de Coromandel. De son côté, la Compagnie française des Indes orientales, impatiente de ne pouvoir s'occuper exclusivement de la vente de ses pacotilles et incapable d'apprécier les immenses avantages qu'on lui préparait pour l'avenir, désirait la paix à tout prix. Elle avait môme commencé à haïr Dupleix, parce qu'il l'avait entraînée à la guerre et parce qu'il conseillait de la continuer. La Compagnie anglaise, s'apercevant de ces dispositions et redoutant par-dessus toute chose la supériorité de cet homme d'État, se hâta d'en profiter et de stimuler l'impatience de sa rivale en refusant d'ouvrir les négociations avant le rappel du gouverneur français. Le ministère français lui-même donna dans le piège ou céda aux criailleries intéressées dont on l'obsédait. Dans un moment fatal, il se décida à rappeler Dupleix, et, oubliant toute dignité, choisit pour le remplacer un commis au lieu d'un diplomate, Godeheu, l'un des directeurs de la Compagnie française, qu'il nomma en même temps commissaire du roi pour traiter de la paix.

Godeheu, nourri de préjugés contre Dupleix, ne connaissant les affaires de l'Inde qu'au point de vue purement commercial, et d'un esprit trop étroit pour comprendre la position que son prédécesseur lui avait faite, laissa percer dès son arrivée un désir si excessif de la paix, que son adversaire, le chargé d'affaires anglais, put se jouer de lui et en obtenir tout ce qu'il voulut. Les

négociations, menées avec une rapidité qui interdisait tout examen, aboutirent à un traité provisoire qui fut plus tard confirmé en Europe et qui admettait les stipulations suivantes : que les deux Compagnies cesseraient à jamais d'intervenir dans la politique intérieure de l'Inde; qu'elles renonceraient de môme à toutes dignités, à toutes charges, à tout honneur, conférés par les princes du pays ; que toutes les places, toutes les provinces occupées par les deux Compagnies seraient restituées au Grand Mogol, à l'exception de celles qu'on reconnaîtrait leur avoir appartenu avant cette guerre; c'est-à-dire que, sur la côte de Coromandel, les Anglais garderaient Madras, le fort Saint-David et Devicottah ; les Français, Pondichéry et Karikal ; que les possessions des deux nations seraient mises sur un pied d'égalité parfaite; qu'elles partageraient le district de Masulipatam; qu'enfin elles n'auraient chacune que quatre ou cinq comptoirs dans les provinces de Rajahmundry et de Chicacole, sans aucun revenu territorial, et placées de manière à ne pas se nuire réciproquement.

Par ce traité incroyable, les Français sacrifiaient tous les avantages qu'ils avaient obtenus jusqu'alors, les Anglais obtenaient tous les points pour lesquels ils avaient vainement combattu. La condition de ne pas se mêler à la politique intérieure, c'était renoncer à la dignité de Nabab du Carnatique, pour le gouverneur français; c'était, de plus, livrer le Nizam à ses ennemis. La stipulation de mettre les deux nations sur le pied d'égalité entraînait l'abandon de nos récentes et magnifiques acquisitions territoriales. « Il est douteux, dit ironiquement un historien anglais, qu'aucune nation ait jamais fait d'aussi grands sacrifices à l'amour de la paix, que les

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Français dans cette occasion1. » Effectivement, sans aucune raison ou nécessité apparente, nous abdiquions notre domination, tant directe qu'indirecte sur 55 millions d'hommes, sur le tiers en étendue, la moitié en richesse et en population, de l'empire entier du Grand Mogol.

Une fois sur cette route de lâcheté et d'infamie, le gouvernement et le commerce français n'avaient garde de s'arrêter : Dupleix avait avancé pour le service public environ 15 millions, tant de ses propres fonds que de sommes empruntées à ses amis sous sa garantie privée; Godeheu abandonna l'examen de ces réclamations aux gouverneurs de la Compagnie française. Ceux-ci prétendirent que Dupleix s'était permis toutes ces dépenses sans y avoir été suffisamment autorisé, et, sous ce prétexte, refusèrent de le rembourser, tandis qu'ils continuaient à toucher d'immenses revenus acquis par l'habile emploi de cet argent.

Le patriote sacrifié voulut en appeler à la justice de son pays; mais, dans ces jours d'iniquité, les portes du temple pouvaient se fermer sur la victime et étouffer ses cris. Le procès qu'il intenta à la Compagnie fut arrêté par ordre du roi; c'est-à-dire qu'on ne permettait pas même un examen. Sa demande est trouvée ridicule, ses services sont traités de fable; on le fait passer lui-même pour le plus vil des hommes. Pendant dix ans, on refuse de l'entendre; le peu de biens qui lui reste est saisi; il lui faut disputer journellement sa liberté contre des créanciers impitoyables; il meurt enfin dans la plus déplorable indigence, le cœur brisé de l'ingratitude de son pays, qui lui conteste, jusqu'à son lit de mort, sa gloire

1 Lo œlonol Wilkes,

et ses succès. Mais la France allait être punie d'avoir ainsi méconnu celui qui l'avait si bien servie : indigne d'avoir jamais une colonie, elle allait perdre le plus riche fleuron de sa couronne, que la Providence avait accordé au génie d'un de ses enfants, mais que dans sa vengeance elle lui retirait désormais pour toujours. Jamais la punition du ciel ne descendit plus vite sur un grand crime national. Six ans n'étaient pas écoulés, qu'elle ne possédait plus un pouce de terre sur le sol de cette riche Asie, et que Pondichéry, la belle et la1 fière, cette reine du Carnatique, voyait le drapeau de l'Angleterre flotter sur ses remparts détruits.

Mais nous devançons les événements : Godeheu, enchanté de son ouvrage et des bases impérissables sur lesquelles il venait de fonder la paix, se hâta de partir pour l'Europe. Il n'y était pas encore arrivé, que les Anglais, dans l'Inde, avaient violé le traite et augmenté leur territoire par de nouvelles agressions et des conquêtes nouvelles. Deux ans après, la guerre se rallumait aussi entre les deux gouvernements en Europe; et la France, avec sa persévérance ordinaire dans ses erreurs, au lieu de replacer Dupleix sur le théâtre de sa gloire, y envoyait, pour consommer sa ruine, cet homme au fatal génie, ce misérable Lally, qu'il faudrait maudire s'il n'avait été si malheureux. Le parlement même qui Ta condamné n'a pu nier son courage et sa loyauté; mais à ces qualités, communes sur notre sol, il réunissait malheureusement aussi tous nos défauts : toute la vanité, l'emportement, les mesquines jalousies, toute la présomption du caractère natioual. Étranger à la politique orientale et trop obstiné pour rien apprendre, pétri des idées qu'il avait emportées de France et sourd à toute espèce d'avis, il ne

voulut voir dans les plans de Bussy que les rêves d'un fou, dans l'alliance avec le soubadar du Dekhan qu'une chimère dont il n'y avait rien à espérer. Il n'eut rien de plus pressé que d'envoyer à Bussy ordre sur ordre pour rentrer à Pondichéry avec toutes ses troupes. Celui-ci ne pouvait en croire ses yeux : il refusa longtemps d'obéir; jl ne pouvait se résoudre à abandonner un malheureux prince qui s'était donné à lui tout entier, qui s'était identifié avec la France et l'avait fait asseoir à côté de lui sur le plus riche trône de l'Inde. 11 essaya, auprès de Lally, toutes les remontrances possibles, jusqu'aux plus humbles prières, cherchant à l'intéresser sur le sort probable de Salabutjung, tout-puissant tant qu'il était appuyé sur nous, mais qui resterait suspendu sur un abîme si noire main se retirait. Tout fut inutile, tout devait échouer contre une incapacité orgueilleuse et obstinée. Enfin, au mois de juillet 1758, une dernière dépêche péremptoire le força de se soumettre à une aveugle discipline; le marquis de Conflans était d'ailleurs envoyé pour le remplacer dans son commandement. Il ne lui resta plus alors qu'à annoncer au malheureux soubadar le cruel abandon qu'on lui préparait. Ce fut en vain qu'il essaya de le consoler de l'espoir d'un retour prochain. Quand Salabutjung apprit qu'il allait se séparer de Bussy, son seul soutien, le seul homme en qui il avait confiance, il fondit en larmes, l'appela l'ange gardien de son trône et de sa vie, et prédit lui-même, dans son désespoir, la destruction qui allait l'atteindre.

Un jour que je relisais cette irritante histoire de nos succès si prodigieux, de nos fautes si obstinées et de noire chute si honteuse et si volontaire, je vins m'asseoir sur les ruines pittoresques de la fonderie de Bussy, à

quelques milles de la cité, et, parcourant du regard les riches campagnes autour de moi et le panorama de l'impériale Golconde, avec ses mosquées, ses minarets et ses coupoles, dans cette première et naïve ardeur de la jeunesse, qui nous fait aimer notre patrie comme notre maitresse, je me pris presque à pleurer, en pensant que toutes ces magnifiques provinces étaient à jamais perdues pour nous; que tant de courage, de gloire et de puissance avaient passé comme un météore, sans laisser d'-autre trace que le souvenir de nos exploits, de notre urbanité et de nos bienfaits, l'écho de deux grands noms, Bussy et Dupleix, encore vivant et vénéré, et quelquefois un soupir de regret au fond des cœurs. Inertix sacra famés! imbécile besoin d'une immobilité impossible qui espérait arrêter le monde en s'arrêtant soi-même, misérable passion de la paix à tout prix, jusqu'où nous as-tu menés! Qu'as-tu fait de nos conquêtes, de nos riches domaines, de nos trente-cinq millions de sujets indiens, de ces ports nombreux par où s'écoulaient pour nous les trésors de la riche Asie? Tout cela est-il donc perdu sans espoir de retour? Juste punition de l'époque la plus honteuse de notre histoire, d'un gouvernement inerte qui voulait dormir sous les infâmes ombrages du Parc aux Cerfs et que le bruit des événements de l'Inde tenait éveillé; qui répudiait l'œuvre du génie, le punissait de son dévouement et l'étouffait dans la misère.

Le rappel de Bussy était l'avant-coureur certain de la perte du soubadar, trop craintif et trop débonnaire pour se maintenir sans son appui sur un trône aussi chancelant. Le choc qui allait le renverser devait cette fois encore partir de sa propre famille. Le faible Salabut avait deux jeunes frères : tant que Bussy, qui s'entendait en i. 5

14 L'INDE AMil.AISL

politique orientale, avait présidé à ses conseils, il leur avait donné de grands établissements conformes à leur rang, mais ne leur avait laissé aucun pouvoir. Quelques mois cependant avant son rappel définitif, Bussy s'étant momentanément éloigné pour chasser les Anglais des Circars du Nord, une politique moins sage avait prévalu et les deux jeunes princes avaient obtenu de la générosité de leur frère des concessions de territoire. L'aîné, Bassalutjung, avait été nommé an gouvernement du district d'Adony: le second et le plus dangereux, Nizam-Aly, à celui du Bérar, grande et riche province dont les Mahrattes occupaient alors une partie. Mais l'ambition d'un Asiatique} est insatiable. Nizam-Aly n'eut pas plutôt obtenu pe qu'il demandait que, profitant de la timidité du soubadar et de sa propre popularité parmi les troupes, il parvint aussi à se faire remettre le sceau de l'État, ce qui ne laissait plus à son frère qu'une vaine apparence de pouvoir. Bussy, en apprenant ces nouvelles, s'était, il est vrai, hâté d'accourir; il avait chassé l'usurpateur et ressaisi le symbole du pouvoir exécutif. Mais, au moment même où il rétablissait la hiérarchie, il recevait de Lally l'ordre fatal qui l'éloignait et retirait au soubadar, en son plus grand besoin, l'appui de la France. Les conséquences de cet abandon étaient faciles à prévoir : le sceptre ne pouvait manquer de retomber encore une fois, des mains du faible Salabut, entre celles d'un frère ambitieux et remuant qui prendrait naturellement pour appui nos concurrents sur la scène politique et nos ennemis sur les champs de bataille de l'Inde. Toute notre influence, cet édifice que nous avions si laborieusement élevé, allait donc s'écrouler ou passer aux Anglais. Le pauvre Salabut, habitué depuis longtemps à mettre

sa force et sa confiance dans les Français, sentit luimême qu'il était perdu dès qu'il les vit s'éloigner. L'alliance anglaise aurait seule pu le sauver : il fit un dernier effort pour s'y rattacher, et signa, dans cet espoir, le 14 mai 1759, un premier traité, par lequel il abandonnait à nos rivaux, en toute propriété, ces mêmes provinces des Circars qu'il avait autrefois concédées àBussy, mais que le marquis de Conllans venait de perdre à la bataille de Peddipore. Il s'engagea même à renvoyer le petit corps d'aventuriers français qu'il avait encore à son service, à leur faire passer le Crishnah en moins de quinze jours et à ne plus leur permettre de conserve r d'établissement dans son pays. Mais tous ces sacrifices de ses plus chères sympathies furent inutiles : les Anglais n'étaient pas alors en position de lui prêter aucun secours; d'ailleurs ils étaient eux-mêmes en négociation avec Nizam-Aly. Tout en acceptant les avantages qu'on leur faisait, ils s'abstinrent d'intervenir entre les deux frères. Dès lors il ne resta plus à Salabutjung qu'à descendre du trône pour entrer dans la prison qui lui était ouverte par la clémence de Nizam-Aly. Il s'y résigna au bout de très-peu de jours, mais sa mauvaise étoile le suivit jusque dans cet asile. Dans le traité de 1765, qui termina la guerre entre la France et l'Angleterre, Salabutjung, quoique détrôné depuis un assez long espace de temps, n'en était pas moins appelé, par quelque inadvertance, du titre de soubadar du Dekhan. Cette méprise de quelque rédacteur parisien lui fut fatale : le titre donné à son frère exaspéra Nizam-Aly, qui le fit aussitôt mettre à mort. C'était, dans le court espace de treize ans, le troisième prince régnant, sans compter un prétendant à cette même couronne, qui périssait de mort violente.

Avec Salabutjung cessa l'influence de la France monarchique dans les destinées de l'empire d'Hyderâbad. Dès ce moment commence la seconde période, époque de faiblesse et de guerres étrangères, où nous voyons encore reparaître des Français, mais comme des chevaliers errants, de simples aventuriers courant après la gloire et la fortune.

Le long règne de Nizam-Aly, quoique se terminant moins fatalement pour le prince, devait être encore plus désastreux pour le pays et la monarchie de Golconde que l'époque orageuse qui l'avait précédé. Nizam-Aly ne manquait pourtant ni de talenl ni d'esprit d'intrigue; mais il eut le malheur de ne pas apprécier sa position, de ne pas comprendre que le plus grand danger qu'il avait à craindre était l'envahissement de la civilisation européenne, essentiellement compacte et durable, tandis que les empires qui pouvaient s'élever dans l'Inde naissaient avec le germe de leur destruction. Au lieu de s'unir franchement avec la puissance improvisée de llyder-Aly contre leurs ennemis communs, il se laissa entraîner par sa haine et son mépris pour un génie extraordinaire, dans lequel il ne voulut voir qu'un parvenu et un homme de rien. 11 essaya pendant longtemps de jouer l'un contre l'autre Hyder-Aly. les Anglais et les Mahrattes, et de se maintenir en équilibre entre les trois puissances en s'appuyant alternativement sur deux d'entre elles; mais il lui manquait pour réussir les qualités qui distinguaient séparément ses rivaux, l'esprit systématique des Mahrattes, l'énergie et l'économie politique de Hyder, la persévérance et la mauvaise foi britannique qui se jouait de tous les engagements. Aussi pendant vingt-cinq ans, depuis 1759 jusqu'à 1784, voyons-nous tous les traités de paix

se faire à ses dépens, chacune des parties belligérantes se dédommageant des pertes de trésors ou de territoire qu'elle éprouvait ailleurs, en se faisant adjuger une partie de ses États. C'est ainsi que les Mahrattes s'approprièrent une grande partie du Bérar ; que Hyder-Aly lui arracha tout le Balaghaut, c'est-à-dire les provinces de Bellary, Cuddapah, Ghouty et Chitteldroug; qu'une manœuvre de la diplomatie anglaise à Delhi lui enleva le plus beau fleuron de sa couronne, le Carnatique, qu'elle trouva moyen de faire détacher du soubah d'IIyderabad; une nouvelle patente du Grand Mogol, annulant celle de Dupleix, en faisait un fief distinct et intégral de la couronne impériale, sous l'autorité nominale du Nabab d'Arcot, créature et instrument des Anglais ; enfin la Compagnie anglaise se faisait concéder à elle-même, par les traités de 1766 et 1768, tout ce qui restait des Circars du Nord après les concessions de 1759, c'est-à-dire Chicacole, Ellore, Rajahmundry, Mustapha-Nagar, Condapilly et son Jaghœr, et enfin Guntour, pour lesquels elle s'engageait à payer un tribut annuel , fixé d'abord à 50,000, puis à 70,000 livres sterling, mais dont le Nizam ne toucha jamais un centime.

La cause la plus fréquente des discussions des Anglais avccloNizam et le sujet le plus constant de leurs griefs était la présence dans ses États d'un petit corps de Français, débris de l'armée de Bussy, ou plutôt aventuriers de toutes les nations, au nombre d'environ quatre cen!s hommes sous le commandement d'un M. de Lally, neveu de l'infortuné général de ce nom. Ils s'étaient d'abord organisés au service de Bussalutjung, frère du Nizam; mais, dès que la Compagnie l'avait appris, sa jalousie s'en était vivement préoccupée, et, à force de représentations

et de menaces auprès do ce prince, elle était parvenue à les l'aire renvoyer. Son but pourtant ne fut pas encore atteint, car le détachement passa dès lors au propre service de Nizam-Aly; aussitôt les Anglais de crier plus fort : c'était, disaient-ils, une violation des traités de 1706 et de 1708 ; car, pour enlever au Nizam tout prétexte de prendre à sa solde des troupes européennes étrangères, la Compagnie s'était engagée à fournir à ce prince, foules les fois qu'il le requerrait pour régler les affaires de son gouvernement, une force auxiliaire qui devait se composer de deux bataillons de cipayes et de six pièces d'artillerie servies par des Européens; mais le Nizam n'avait garde de réclamer le service de ce corps dont il prévoyait qu'il serait difficile de se défaire. Après des discussions qui durèrent plusieurs années sur la portée de ces traités, le Nizam se décida enfin à congédier le malheureux détachement. Toutefois les Anglais n'y gagnèrent encore rien, car, du service de Nizam-Aly, le petit bataillon errant passa à celui de llyder, et ce fut sous les drapeaux de ce dernier qu'on le vit contribuer d'une manière décisive à quelques-unes de leurs plus sanglantes défaites, à la bataille de Perimbaucum et à celle de Goleroun, dans lesquelles les armées de Baillie et de Braithwaite furent exterminées, ou ne durent le salut de quelques prisonniers qu'à la générosité chevaleresque des Français.

De nouvelles prétentions toujours plus tracassières de la part des Anglais font enfin conclure à Nizam-Aly, en 1780, la seule alliance raisonnable de sa vie, une alliance offensive et défensive avec Hyder-Aly et les Mahrattes. Cette guerre, conduite par le sultan de Mysore avec une vigueur extraordinaire, réduit bientôt les Anglais à la dernière extrémité. Hyder porte le feu et la flamme jus-

AVANT ET A PU ES l/INSUN KECTTON. %

que sous les murs de Madras. C'est le moment pour le Nizam de leur reprendre tout ce dont il a été dépouillé depuis vingt ans. Les Circars du Nord, entièrement dégarnis de troupes, lui offrent une proie bien facile ; mais comme toujours son trésor se trouvait vide ; esclave des plaisirs des sens, il dissipait en orgies tous les revenus de son empire, et, quand venait le moment d'agir dans une guerre qu'il avait lui-même vivement excitée, il n'avait pas de quoi payer ses troupes qui ne bougeaient pas. D'un autre côté, les succès d'Hyder-Âly réveillent sa jalousie ; les Anglais n'épargnent pas les promesses, des sommes considérables d'argent comptant sont offertes à son avarice : il ne peut résister à la tentation. Au moment décisif de la crise, il se sépare donc de la confédération et la rend impuissante. Cette défection amène la paix de 1784, où les Anglais se trouvent heureux d'obtenir pour base du traité la restitution des conquêtes mutuelles.

Le même défaut de suite dans les vues politiques de Nizam-Àly, la même incurie dans ses finances, font de son long règne une série prolongée de désastres pour le gouvernement d'Hyderabad, qui est battu dans toutes les guerres où il se trouve entraîné de 1760 à 1790; quel que soit l'ennemi qui lui est opposé, Mahrattes, Anglais ou Mysoréens, le résultat est toujours invariablement le même : perte de considération, perte successive de territoire et de revenu. Ce gouvernement voit successivement lui échapper pouvoir, honneur, ressources; il devient plus faible au dehors, plus tyrannique au dedans.

De 1784 à 1.790, les relations et les obligations réciproques du Nizam et de la Compagnie restent vagues, incertaines et mal définies. L'ambition des Anglais était

retenue dans ses premières limites par des ordres formels du parlement. De leur côté, les Mahrattes étaient occupés de leurs querelles intestines et Tippoo de ses plans d'organisation. Grâce à cette réunion de circonstances favorables, le gouvernement d'Hyderabad put jouir de six années de tranquillité. Au lieu d'en profiter pour remettre de l'ordre dans ses affaires, Nizam-Aly n'y voit qu'une occasion de se livrer au plaisir avec une nouvelle fureur. Pour fournir aux pompes et aux vaines cérémonies de sa cour, à ses brillantes cavalcades, à ses orgies, à ses nâtche, aux largesses qu'il prodigue à ses bayadères, il perçoit les impôts de certains districts quelquefois cinq ans en avance, et laisse son armée, dont la solde est arriérée, subsister de pillage. Son ministre, le fameux Azimoul-Oumrah, dont le principal talent est de savoir trouver de l'argent quand tout autre abandonnerait la tâche comme impraticable, s'épuise en efforts de génie pour arracher au pays dans le moins de temps possible ce qui lui reste de substance. Cependant les embarras financiers arrivent à une crise effrayante, et toute la machine de ce gouvernement va peut-être cesser de fonctionner quand les Anglais proposent un moyen pour en sortir. C'est une alliance offensive et défensive entre le Nizam, la Compagnie et les Mahraltes pour attaquer Tippoo et se partager ses dépouilles. Le résident anglais est chargé d'exposer au Nizam, sous les plus fortes couleurs, la caractère avide et turbulent du sultan de Mysore, son insatiable ambition, ses immenses richesses. Il fait briller à ses yeux tous les avantages de l'alliance proposée, lui promet une part égale dans le butin, une mutuelle garantie des domaines respectifs, la restitution de tout ce que Hyder-Aly et Tippoo lui ont enlevé. Un gouverne-

ment asiatique, surtout en pareille position, n'était pas de force à résister à des tentations de ce genre. Le traité fut donc conclu le 4 juin 1790; on s'engagea à ne conclure aucune paix séparément et à faire payer par l'ennemi tous les frais de la guerre.

Après des succès variés, la fortune se déclare pour la confédération, et les hostilités se terminent par le traité de paix du 19 mars 1792, qui restitue au territoire du Nizam tout le pays compris entre le Crishnah et le Pennar, d'un revenu de cinq cent vingt-six mille quatre cents livres sterling , environ quatorze millions de francs.

Dans la guerre de la coalition contre ïippoo, de toute l'armée du Nizam, un seul petit corps s'était fait remarquer par son aplomb et sa bravoure : c'étaient deux bataillons d'infanterie régulière disciplinés à l'européenne, tous deux commandés par un officier français du nom de Raymond. Ils ne comptaient alors que trois cents hommes chacun, mais ils s'accrurent rapidement après l'expédition de Seringapatam. Déjà, trois ans après, en 1794, dans la guerre du Nizam contre les Mahrattes, nous trouvons vingt-trois bataillons et douze pièces de canon organisés sur le même modèle. Raymond, leur commandant, homme habile, rusé, joignant les talents les plus remarquables aux qualités sociales les plus attachantes, aux formes les plus suaves et les plus gracieuses, avait su se concilier à la fois la haute faveur du prince, la bienveillance des principaux officiers de la cour, et, en même temps, le dévouement absolu de son armée, dont l'effectif pouvait monter à quatorze mille hommes. Pour assurer la solde et l'entretien de ces troupes, il s'était fait concéder l'administration d'un territoire dont la recette annuelle se

montait à dix-huit lacs de roupies, environ cinq millions de francs.

Le moment vint où le gouvernement de la Compagnie ne put voir sans inquiétude la situation de cet étranger. 11 employa vainement tous les moyens pour l'éloigner. D'abord plusieurs aventuriers anglais tentèrent de le supplanter, mais toujours sans succès ; il leur manquait cette bonhomie, ce charme des manières qui semblent antipathiques à leur nature. Ils avaient beau faire, ils ne plaisaient pas. Les remontrances diplomatiques ne réussirent pas mieux; en raison de la puissance et de l'ambition toujours croissante des Anglais, le Nizam donnait au fond de son cœur une secrète préférence aux Français alors à son service. Ceux-ci, lui devant tout, dépendant absolument de lui, semblaient devoir lui être entièrement dévoués, et ils l'étaient en effet. Toutefois Raymond était Français avant tout ; il s'était hâté de planter l'arbre de la liberté devant le palais môme du prince, et ne faisait pas mystère de son désir de placer les États du Nizam sous la protection de sa patrie et de subordonner son pouvoir à l'influence politique de la République française. Et pourtant ces bataillons, avec les couleurs républicaines pour drapeau, le bonnet de la liberté sur les boutons de leurs uniformes, n'en demeurèrent pas moins la troupe d'élite et de confiance du Nizam. Raymond s'était avancé aussi loin que possible sur les pas de Russy, qu'il avait pris pour guide, et il est impossible de douter que la moindre force européenne qui lui eut alors servi de base, de point d'appui ou de ralliement, aurait suffi à remettre en question la domination anglaise tout entière. Mais la France, engagée dans sa lutte gigantesque avec l'Europe, en proie à toutes les convulsions de la Révolu-

lion, no pouvait s'occuper à cotte époque de ces lointains intérêts. L'occasion s'échappa clone encore une fois pour elle avec la vie de Raymond, qui mourut vers la fin de 1797, à l'apogée de son influence et presque en odeur de sainteté dans l'opinion des Hindous et des musulmans. C'était le dernier nuage qui devait passer devant l'étoile de l'Angleterre : désormais elle allait régner dans le ciel do l'Inde, brillante et solitaire.

Parmi les compatriotes de Raymond qui servaient sous ses ordres, aucun malheureusement n'était de taille à le remplacer dans la confiance et les affections du Nizam et de ses peuples. Ils trouvèrent clés lors à sa cour un concurrent redoutable, le capitaine Kirkpatrick, diplomate consommé appuyé de toute la confiance du nouveau gouverneur général, lord Wellesley. Ce dernier, profondément pénôlré du danger, pour la domination anglaise, de toute influence étrangère, enjoignit au résident de redoubler de zèle et d'efforts pour obtenir du Nizam le licenciement du corps français. Ce prince y opposa d'abord une extrême répugnance; mais, inquiété par Tippoo d'un côté, de l'autre par les Mahrattes, quand il vit ses propres fils se soulever contre lui, il ne fut pas difficile de lui persuader que c'était diminuer son danger des deux tiers que de se jeter dans les bras des Anglais. Dans un moment de découragement, il se décida donc à signer le traité du 1er septembre 1798, résolution fatale qui sauva peut-être sa vie, mais perdit à jamais l'indépendance de son empire.

Par ce traité, la Compagnie lui garantissait l'intégrité de son territoire et lui assurait sa protection contre ses ennemis extérieurs, les intrigues de sa propre famille ou ses sujets révoltés ; mais le Nizam, en retour, acceptait

ces trois conditions qui livraient sa couronne et sa dynastie à la merci de l'Angleterre :

1° Au lieu de deux bataillons anglais qu'il était libre d'accepter ou de refuser d'après les traités précédents, le Nizam dut s'engager à en entretenir constamment six, avec de l'artillerie et du matériel en proportion ;

2° Pour solder cette armée, qui devait être stationnaire dans ses États sous le nom de force subsidiaire, il promettait de payer un subside annuel de deux cent quarante et un mille sept cents livres sterling;

3° Et, c'était la condition la plus humiliante, il s'engageait à licencier le corps français à son service et à en livrer les officiers aux Anglais.

Ce corps étant, comme nous l'avons vu, de quatorze mille hommes, on pouvait craindre quelque résistance. Toutes les précautions furent prises pour la rendre impossible; les six bataillons anglais se trouvèrent réunis à Hyderabad, vers le 10 octobre, sans que leur arrivée eût été connue; mais, quand vint le moment de consommer la trahison, le Nizam éprouva un remords et une terreur secrète, et s'enfuit avec son ministre. Suivi pourtant, obsédé et encouragé par le résident anglais, il finit par donner l'ordre fatal. Les officiers français reçoivent officiellement leur démission, et, en même temps, leurs cipayes sont sommés de les quitter sous peine de rébellion; on répand parmi ces derniers l'argent à pleines mains ; malheureusement cet argument est toujours irrésistible avec des Asiatiques; sous promesse de la continuation de leur solde, ils mettent bas les armes ou se prêtent euxmêmes à arrêter leurs officiers, qui sont surpris durant la nuit et livrés aux Anglais. Il est bon cependant d'ajouter qu'à cela près les officiers français ne sont nulle-

ment maltraités : les arrérages de solde leur sont payés, leurs propriétés particulières respectées; on laisse même à la plupart d'entre eux la faculté de servir la Compagnie en prêtant serment à l'Angleterre; quelques-uns acceptent, les autres ont la liberté de retourner en France; mais, dès ce moment, toute influence française a cessé.

Ce coup d'État semble la convulsion suprême, le dernier soupir de la monarchie d'Hyderabad; ce n'est plus désormais qu'un cadavre entre les mains de la Compagnie qui en dirigera tous les mouvements. Le Nizam et ses successeurs vont disparaître dans l'obscurité du harem, tandis que les Résidents britanniques continueront successivement à jouer plus ou moins ostensiblement, suivant les besoins de la politique anglaise, le rôle de maires du palais. C'est le premier fait remarquable qui distingue la troisième période de l'histoire d'Hyderabad, celle du protectorat de l'Angleterre et de la dissolution graduelle de l'empire.

Aussitôt ces arrangements terminés et le Nizam irrévocablement attaché au char de l'Angleterre, le premier soin du gouverneur général est de donner une organisation anglaise à l'armée de ce prince, et de s'en faire un instrument de plus pour enchaîner l'indépendance du pays. A cet effet, il remplace les officiers français démissionnaires par des créatures de la Compagnie et choisit pour la commander son propre frère, le colonel Wellesley, devenu depuis fameux sous le nom de duc de Wellington. C'est effectivement sous le commandement du colonel Arthur Wellesley que nous trouvons, dès le commencement de Tannée suivante, 1799, un corps de douze mille hommes fourni par le Nizam (dont six mille fantassins de l'ancienne brigade de Ravmond et six mille

cavaliers), qui prend îane part essentielle à la dernière

campagne contre Tippoo. Ce corps se distingue surtout à la bataille deMadavilly, sous le général Harris, et à Tassaut de Seringapatam, le 4 mai 1799.

Pour prix de cette coopération, Nizam-Àly reçoit, des dépouilles de Tippoo, les districts de Bellary, Ghouty et Cuddapah; plus, tout le territoire compris entre Anagoundy et la ligne des forts de Chitteldroug, Sera, Nundidroug et Colar, à la réserve cependant de ces forteresses qui auraient rendu sa frontière trop forte contre les Anglais.

Nous avons vu que par le traité de 1798 le Nizam s'était engagé à entretenir à ses frais une force subsidiaire anglaise assez considérable; mais les dépenses qu'elle occasionnait étaient exorbitantes pour l'état de ses finances, et, dès Tannée suivante, le gouverneur général coin" menca à avoir des inquiétudes sérieuses pour la solde de ces troupes. Il avait à redouter, d'une part, tous les caprices d'un esprit faible et vacillant, de l'autre, le manque de ressources d'un pays qui allait, tous les jours s'appauvrissant par les désordres et les dilapidations d'une administration w/^ra-orientale dans toutes ses phases. Il fallait trouver une hypoihèque contre une insolvabilité qui devenait de jour en jour plus imminente et ne pouvait manquer de se renouveler d'année en année. L'esprit fertile de lord Weltesley ne lui fit pas défaut en cette circonstance, et lui suggéra, pour sortir d'embarras, un expédient en apparence assez simple, mais qui, comme précédent, devait avoir d'immenses conséquences : ce fut de demander au Nizam de liquider une fois pour toutes sa dette à la Compagnie par la cession définitive d'une portion de territoire d'un revenu

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