‹ L'Inde anglaise avant et apráes l'insurrection de 1857 (volume 2)Chapitre 7 sur 38 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Conséquences du régime subsidiaire. — Nomination d'un ministre. — Caractères de Mîi-Alnm et de Chandoulâl. — Correspondance de sir Honrv Russel avec In Cour dos directeurs.

(( Dans une suite non interrompue de hontes et de malheurs, il est impossible de fixer l'époque précise où tel ou tel désordre s'est introduit. Pour un gouvernement, perte d'honneur est perte de force. Il ne saurai! s'abaisser d'un côté sans décliner de l'autre. Plus il s'affaiblit, plus il devient avide, et c'est la tendance naturelle des maux de se propager l'un l'autre. Pourtant il n'y a pas à douter que la plupart des abus et des calamités qui désolent aujourd'hui cet empire durent leur origine ou leur développement le plus funeste au règne imbécile et extravagant de Nizam-Àly, et à l'administration tyrannique, rapace et imprévoyante de son favori

1 Co chapitre osi presque entièremenl extrait do la lettre i\o sir ïenry Russel, à h Cour dos directeurs

Azim-oul-Oumrah. Les amusements de Nizam-Aly, quoique frivoles au dernier degré, étaient accompagnés d'une dépense incroyable, et le grand objet delà longue vie de son ministre parut être de fournir à ses plaisirs et de le distraire de tout soin gouvernemental. Comptant sur l'alliance anglaise pour le protéger envers et contre tous, pourvu que le pays produisît de l'argent, n'importe par quel moyen, Azim-oul-Oumrah ne s'inquiétait nullement de la misère et des souffrances des habitants. Le peuple de L'Inde est peut-être moins porté qu'aucun autre à violer le respect que l'on doit aux morts, et cependant, quand ce maire du palais mourut, en 1804, on vit le peuple entier d'Hyderabad sortir cette fois de son caractère et de sa dignité asiatiques, et jusqu'au tombeau poursuivre le cadavre de ses exécrations et de ses insultes. »

Nous avons vu qu'un article du traité réservait au Nizam le droit d'exercer son autorité princière en fait d'administration et de justice locale, et de choisir ses ministres et ses employés. Mais, dès l'année 1804 (à la mort d'Azim-oul-Oumrah, qui avait lui-même survécu à son maître Nizam-Aly, mort le 6 août 1805), cet attribut du souverain ne sembla plus qu'un vain mot, et cessa d'être respecté. Malgré l'opposition prononcée du jeune Nizam Secunder-Jah, fds et successeur du précédent, Mîr-Alum, créature et partisan des Anglais, fut installé au ministère par l'ordre despotique du gouverneur général. Les conséquences de cette intervention étrangère furent désastreuses pour le prince et pour le pays. Ce n'est pas que Mîr-Alum ne fût sans aucun doute un homme extraordinaire. De tous les natifs de l'Inde à cette époque, c'était peut-être- celui dont l'intelligence appro-

AVANT ET AP.RÈS L'iNStJHftECTION. OS

chait le plus de la vigueur et de l'étendue d'une organisation européenne. Il avait un talent incontestable pour les affaires, et saisissait d'un coup dœil la substance de toutes celles qui lui étaient présentées. Mais il était dépourvu de toutes ces qualités du cœur qui suppléent souvent à l'absence des plus hautes facultés intellectuelles. 11 était ambitieux, vindicatif, sans pitié comme sans remords, incapable de se rappeler un bienfait ou d'oublier une injure; et, bien qu'il affectât une grande charité et recherchât les applaudissements populaires, il n'avait pas une sympathie pour ses semblables individuellement ou collectivement. Par sa situation et ses talents, il pouvait faire plus de bien à son pays qu'aucun de ceux qui l'ont précédé ou suivi, et pourtant il aggrava beaucoup d'abus, n'en réforma pas un seul. Il augmenta les impôts, déjà ruineux, de six pour cent à son profit personnel, et consuma tout le temps de son administration en une lutte continuelle pour le pouvoir avec le jeune Nizam, dont les mauvaises qualités naturelles s'exaspérèrent par ses mauvais traitements et par des insultes journalières qu'il ne lui était point permis de venger.

La conséquence, chez le Nizan, de ces passions haineuses sur un esprit naturellement faible fut de le désorganiser tout à fait. Il devint un composé étrange et morose, de folie, de méchanceté, de finesse, d'artifice, de caprice et d'obstination, ne montrant de la consistance qu'en une seule idée, une haine profonde pour les Anglais , une répugnance instinctive et aveugle pour toute mesure qui émanait d'eux, alors môme qu'elle lui était avantageuse. Cette disposition se trahit surtout à la mort de Mir- Aluni, arrivée en 1808. Quand il s'agit de lui choisir un successeur, le gouvernement anglais, qui

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avait eu le temps de s'apercevoir du mauvais effet de ces luttes continuelles entre le Nizam et son ministre, était réellement porté cette fois à lui en donner un de son choix. Deux concurrents se présentaient, Mouneer-oul- Mouluk et Shums-oul-Oumrah. De ces deux individus, le Nizam détestait l'un, Mouneer-oul-Mouluk, et chérissait l'autre, Shums-oul-Oiimrah ; mais, quand on lui offrit de choisir, il ne voulut pas se prononcer avant de savoir ((lui que préféraient les Anglais. 11 écrivit donc au gouverneur général pour le prier de le conseiller, et dés qu'il fut certain que celui-ci penchait pour Shums-oul- Oumrah, il se décida immédiatement pour l'autre. Lord Minto n'était pas homme à laisser passer cette incartade, et, tout en confirmant la nomination de Mouneer-oul- Mouluk, il y ajouta pour condition qu'il aurait à se contenter du titre et des honneurs du ministère pour figurer à la cour et dans les solennités publiques, mais que le pouvoir tout entier serait exercé par Chandoulâl, Hindou de basse naissance, quoique brahmane, qui avait été premier secrétaire dans les bureaux de Mîr-Alum, et s'était déjà fait remarquer par quelques talents et par son dévouement aux Anglais. Telle était la loi du protecteur : il fallut bien obéir, et le Nizam se trouva dès lors chargé de deux premiers ministres, l'un de fait, l'autre de nom, dont l'entretien épuisait ses finances et dont les discordes paralysaient l'administration. Le malheureux prince se débat lit quelque temps encore en vains efforts et en sourdes intrigues pour ressaisir le dernier vestige de royauté qui lui échappait, puis il finit par disparaître, ainsi que son successeur, dans l'ombre fatale du ministre de l'étranger.

Je trouve, entre autres notes que j'avais eu dans le

temps la curiosité de recueillir sur l'histoire du gouvernement d'Hyderabad, une lettre très-intéressante de sir Henry Russel, qui s'était trouvé chargé de la résidence à cette cour, depuis 1811 jusqu'en 1820, c'est-à-dire durant l'époque orageuse de la guerre contre les Mahrattes et les Pindaris. Cette lettre est adressée à la Cour des directeurs à la date du 21 septembre 1 824, et a rapport aux difficultés de son ambassade. Elle m'a paru un chef-d'œuvre : j'en citerai quelques fragments qui donneront une idée de la démoralisation produite dans les États vassaux de l'Inde par ce qu'on appelle généralement le système subsidiaire.

Sir Henry Russel trace d'abord la situation telle qu'il l'a trouvée en arrivant aux affaires en 1811 : « Nos intérêts politiques à Hyderabad, dit-il, demandaient à être gardés avec beaucoup de circonspection ; des difficultés se présentaient de tous côtés. De la part du Nizam nous n'avions rien à espérer et tout à craindre. Il était d'un caractère indécis, sombre, jaloux et soupçonneux : effet de son tempérament autant que de sa position. Un intervalle lucide se présentait quelquefois dans cette raison affaiblie, mais n'était jamais de longue durée ; puis il retombait dans la même torpeur muette et la même solitude sauvage. Il était gêné sous notre tutelle, et notoirement favorable à tout complot dirigé contre nous ; sa famille supportait avec une égale impatience et son autorité et notre influence. Deux de ses fils s'étaient révoltés tout récemment et avaient dû être emprisonnés à la suite d'un combat très-vif, au centre de la capitale, qui avait coûté la vie à un officier de mon escorte ; son ministère était déchiré par la jalousie et les dissensions politiques. Mounecr-oul-Mouluk était ministre de nom

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sans autorité ; Chandoulâl, ministre de l'ait sans le titre et la considération : ils étaient nécessairement rivaux et non collègues; ce que l'un conseillait, l'autre s'y opposait invariablement, et l'influence du Nizam était toujours jetée dans le côté de la balance qui nous était défavorable. Mouneer-oul-Mouluk, avec un caractère naturellement porté à l'artifice, était engagé, dans le pays et à l'étranger, dans des intrigues continuelles contre Chandoulâl qui était le ministre de notre choix et qui se présentait presque seul pour défendre nos intérêts. Les chefs et les Familles nobles attribuaient à notre influence la perte de leur importance et de leur part dans les affaires, et nous haïssaient sous le double titre de spoliateurs et de chrétiens. La populace, comme celle de toutes les cités mahométanes, était turbulente, irritable, fanatique, et prête à se ruer dans tous les crimes et dans tous les excès. Nous avions donc à supporter un gouvernement qui, tout incapable qu'il était de se soutenir lui-même, ne voulait point s'appuyer sur nous, et du côté du peuple nous avions à redouter tout ce que peut inspirer la haine nationale et le fanatisme religieux. 11 y avait à peine quelques mois que le peuple de la capitale engageait le Nizam à lever contre les infidèles l'étendard de la guerre sainte, et que son propre beau-frère, Shums-ouLOumrah, avait déclaré au palais que, si chaque croyant nous jetait seulement une poignée de terre, nous serions étouffés. La conséquence d'un pareil état de choses était une faiblesse qui empirait tous les jours, et des désordres toujours croissants dans le pays. »

Si quelqu'un était capable de porter remède à tant de maux, c'était le diplomate consommé, le philanthrope libéral et éclairé que nous venons de citer. 11 fit tout ce

qu'il était possible do faire dans une situation essentiellement fausse : pensant qu'un pouvoir une fois établi et reconnu devait être libre pour être respecté, il eut la sagesse de s'abstenir de toute intervention dans son exercice. 11 calma par des caresses, des manières douces et respectueuses, les susceptibilités jalouses duNizam, s'efforça de voiler et de faire oublier, autant que possible, l'ascendant de la Compagnie et son action secrète sur les affaires; enfin il basa toute sa conduite sur cette idée fondamentale que la meilleure politique pour l'Angleterre était celle qui retarderait le plus possible la nécessité de prendre possession du pays II ne se flattait pourtant pas que ce dénotaient pût être évité à la longue, mais il le regrettait tout en le prévoyant. Voici comme il s'exprime à ce sujet dans un autre passage delà même lettre :

a Vne alliance avec nous, sur le système subsidiaire, si elle contribue sans aucun doute à l'avancement de notre pouvoir, amène aussi inévitablement la destruction finale du gouvernement qui s'y soumet. Cela tient à la démoralisation produite par un état de dépendance dans le caractère du prince et de ses ministres. Les qualités qui conviennent au ministre d'un peuple libre sont d'une nature trop noble, trop hardie, trop patriotique pour trouver place dans le ministre d'un peuple vassal et esclave. Le prince, quel que soit son caractère, qui n'a rien à craindre de ses sujets ou de l'étranger, ne se respectera pas longtemps lui-même ; et le meilleur homme du monde deviendra un détestable ministre s'il conserve son pouvoir après que sa responsabilité aura cessé. La même cause qui a tué le Peéchwali emportera leNizam: le premier est mort en convulsions, l'autre i. 6

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s'éteindra doucement. La crise peut être retardée, mais elle est inévitable. Quand le mal aura atteint un certain degré, il n'y aura plus qu'un seul remède possible : ce sera de faire table rase, d'abattre l'édifice qui s'écroule et de prendre possession du pays pour nous-mêmes.

« Du moment que nous établissons un gouvernement subsidiaire, nous nous trouvons sur une pente fatale où nous ne pouvons plus nous arrêter : un pas oblige à un autre; le premier entraîne nécessairement au dernier, e( tous invariablement tendent au même but, ruine et destruction pour l'État protégé. Et pourtant un pareil résultat esl déplorable autant pour nous que pour le Nizam. Nojtre pouvoir tend naturellement à s'étendre, notre intérêt est d'en retarder la marche. Nous n'avons rien à craindre dû dehors ; c'est dans chaque accroissement de territoire que nous trouvons, que nous nous créons des dangers. Chaque gouvernement indigène supplanté par nous est un débouché de moins pour les tètes ardentes qui abondent parmi les classes militaires de l'Inde, et qui ne peuvent supporter la contrainte d'un gouvernement régulier. Du moment qu'un État passe sous notre autorité directe, nos employés européens inondent toutes les carrières ; les classes supérieures ou les classes moyennes indigènes ne trouvent plus mm seule place1, pour se caser et périssent bientôt de misère; ainsi la somme des haines nationales va toujours croissant. L'empire que nous avons conquis dans ce pays suivra la loi commune de toutes les usurpations : il ne peut rester stationnaire; du jour que nous cesserons d'avancer, nous reculerons. Chaque pas vers le sommet nous rapproche de la pente opposée. La plus sage politique pour nous est donc d'étayor le plus longtemps possible lesgouver

neménts indigènes ; tant qu'ils seront debout, nous subsisterons à côté. Corrigeons les abus, arrêtons les désordres, mais no touchons pas à l'édifice séculaire des institutions. Le défaut de notre système dans l'Inde a toujours été de vouloir substituer notre centralisation aux administrations multiples du pays. Les mahométans, avec tout leur attachement fanatique pour leur code et pour leurs coutumes, se sont comme par instinct gardés de cette erreur. Il n'est point vrai, comme on se plaît à dire, que notre gouvernement ait même le mérite de la popularité parmi nos sujets indiens : ils ont les mêmes prédilections que tout le reste du monde ; ils aiment à être gouvernés par des gens parlant la môme langue, professant la môme religion, observant les mômes coutumes qu'eux, et préfèrent naturellement le système le plus rude et le plus grossier, quand il est le produit de leur propre sol, aux combinaisons gouvernementales les plus raffinées, tracées, sur un modèle étranger et administrées par des mains étrangères. Il n'y a pas de doute que nos règlements en fait de gouvernement ne soient dictés par les intentions les plus bienveillantes elles plus philanthropiques ; mais nos lois et nos usages, nos idées et nos formes de justice, ne sont pas plus adaptées à l'état de la société dans l'Inde que nos maisons et nos vêtements ne le sont au climat. La conséquence a été que notre système, en dépit de l'habileté et du zèle de ceux qui l'ont administré, a fait plus de mal et un mal plus irréparable que les excès les plus désordonnés du plus mauvais gouvernement de l'Inde. S'il me fallait une preuve, je demanderais où sont aujourd'hui dans les domaines de la Compagnie les hautes classes et les classes moyennes; elles sont non-seulement ruinées, mais eom-

Otraviens^^

plétement détruites; il n'en reste pas même la trace. On se demande si elles ont jamais existé. Or, si notre passage n'est marqué que par des ruines, si nous ne savons rien élever à la place, conserver doit être la devise, la consigne de nos hommes d'Etat; ètayer, tonjoursétayer, voilà notre meilleure politique. »

Sir Henry Rnssel aurait pu ajouter à toutes ces raisons un motif encore plus concluant pour la cour machiavélique à laquelle il s'adressait; mais il ne se l'avouait peutêtre pas à lui-même; c'est que, tant que subsistent les gouvernements indigènes, les peuples ne savent à qui s'en prendre de leurs misères, et les attribuent volontiers à leurs maîtres plus immédiats, dont ils sentent journellement le contact, dont les vices leur sont fami-" liers : ce sont d'admirables paratonnerres pour diviser et détourner la foudre.

Avec des idées si larges et si saines, une appréciation si juste de la politique anglaise et de ses véritables intérêts, les résultats de l'ambassade de sir Henry fiussel devaient être immenses : ils le furent. De tous les gouvernements de l'Inde à l'époque de son entrée aux affaires (1811), aucun n'avait pins souffert de l'invasion de l'étranger et des bouleversements de l'intérieur, ou n'était tombé dans un état plus déplorable d'impuissance que celui du Nizam. Une moitié du territoire était en insurrection permanente ; l'autre moitié, dévorée par l'avarice et la rapacité de ses gouverneurs, ne pouvait supporter plus longtemps leurs exactions.

Les Zemindars ou chefs de villages, qui avaient x°op souffert de l'oppression du gouvernement on qui voyaien une occasion favorable de secouer le joug, refusaient de payer des impôts de plus en plus vexât oires, se don-

liaient le nom de Naika ou commandants, fortifiaient

leurs villages, organisaient leurs laboureurs en soldats et défiaient l'autorité.

Chaque Zemindar outragé devenait Naik; chaque cultivateur opprimé se rangeait sous sa bannière où il trouvait protection, sécurité et abondance, choses inconnues sous les gouverneurs royaux. Les Naiks devaient leur impunité à la faiblesse, et leur accroissement à la tyrannie du gouvernement. Des désordres de ce caractère ne sont jamais stationnaires : ils sont progressifs de leur nature ; et dans de pareilles circonstances ce fut une œuvre difficile, mais glorieuse, non-seulement de préserver l'empire d'une dissolution finale, mais de le rendre capable d'efforts plus puissants, plus continus, plus efficaces qu'à aucune époque précédente; de lui rendre enfin une sève et une vitalité qui l'ont maintenu debout jusqu'aujourd'hui en dépit des fautes et de la politique toute différente de ses successeurs.

Sir Henry Russel voulut que le pouvoir qu'on avail constitué et reconnu fût fort afin d'être juste, et respecté afin d'être obéi. 11 commença par lui rendre son unité en le centralisant de plus en plus entre les mains du ministre choisi par l'Angleterre. Il voulut ensuite le mettre en état d'agir par lui-même et indépendamment de l'assistance de l'armée anglaise, en plaçant entre ses mains une arme parfaitement efficace pour maintenir l'ordre et décourager la sédition, sans qu'elle pût devenir dangereuse pour h1 gouvernement protecteur. Dans ce but, il s'attacha à rétablir le contingent, c'est-à-dire l'armée proprement dite du Nizam. Ses prédécesseurs l'avaient laissé désorganiser, avec l'intention évidente de la supprimer plus tard et de substituer les troupes anglaises à

celles du pays : sir Henry Russel complétait perfectionna son organisation et sa discipline, et enfit l'admirable corps d'année que l'on peut voir aujourd'hui, et qu'on appelle encore, en mémoire du réformateur, là brigade de Russel. Dès que ce corps fut remis sur un pied effectif, malgré la décrépitude du gouvernement, il le lui fit employer avec vigueur, de manière à ramener partout la tranquillité et l'obéissance. 11 introduisit par ses conseils seulement, et sans intervenir directement, plus d'ordre et plus de justice dans la perception des impôts : il prit à tache de voiler et d'effacer autant que possible son influence toute bienveillante, et la machine recommença à fonctionner. 11 convertit le Nizam, et d'un voisin dangereux qu'il était nécessaire de surveiller d'un œil jaloux et de contrôler avec sévérité, il fit un allié puissant et dévoué. Quand, en 1810, le peschwah et le rajah de Rêrar, soumis au môme joug subsidiaire, brisèrent leurs chaînes, lorsque la Compagnie était en guerre avec Holkar, que Scindiah n'était contenu que par la présence d'une armée; quand, en un mot, toutes les énergies de l'Inde se soulevaient contre l'usurpateur britannique, Ions les yeux se tournèrent avec terreur vers Hyderabad. On était sûr que le Nizam se joindrait à la ligue, et peutêtre alors en était-ce fait de l'étranger. Mais non : telle fut l'influence d'un seul homme, de la diplomatie douce, modeste, respectueuse et pourtant ferme de sir Henry Russel, de l'estime et de la reconnaissance personnelle qu'il avait su inspirer, que, dans ce moment de crise, la fidélité du Nizam fut inébranlable. 11 se jeta franchement, dans l'alliance anglaise, avec toutes les ressources de son pays, et son contingent recueillit une part glorieuse des lauriers de Mahidpour,

Hélas! ce dévouement fut mal récompensé, comme il arrive toujours entre le peuple vasSal et le peuple suzerain. La politique peu ambitieuse de sir Henry Russel fut blâmée : il fut rappelé en 1820 et obligé de défendre sa conduite contre les plus lâcbes attaques; un nouveau gouverneur et un nouveau résident, sir Charles Metcalfe, suivirent une politique directement opposée. Ce dernier fut investi d'un contrôle despotique sur le gouvernement du Nizam ; son ambassade devint une véritable viceroyauté ; ses pouvoirs illimités ont passé à ses successeurs. Depuis cette époque, l'intervention anglaise n'a fait que s'étendre; et, à mesure qu'elle s'est développée, le gouvernement du Nizam s'est étiolé sous son ombre. Aujourd'hui, je comparerais cet empire à un vieil édifice lézardé de toutes parts et qui n'attend plus que le déplacement d'une petite pierre à la clef de la voûte pour s'abîmer dans la poussière : cette petite pierre, usée par le temps et par les orages, c'est le vieux ministre Chandoulâl, que l'Angleterre, depuis près d'un demi-siècle, a placé au gouvernail. Lui aussi ne s'est pas trouvé sur un lit de roses, et il lui a fallu des talents plus qu'ordinaires pour diriger jusqu'aujourd'hui le vaisseau de l'Etat sans l'échouer ou le briser contre les écueils. Quand il succéda, en 1809, au pénible et dangereux ministère de Mîr-Alum, il trouva toutes les branches du gouvernement dans un état de décadence qui faisait présager une dissolution imminente. En conséquence, son administration a élô nécessairement un système, une série non interrompue d'expédients : le mal était inguérissable; tout ce qu'il pouvait espérer, c'était d'en retarder le plus longtemps possible la dernière consommation, de trouver des remèdes ou des adoucissants aux crises les plus

violentes, à mesure qu'elles se présentaient; il s'agissait seulement de gagner une année après une autre, de vivre un jour et encore un jour. Le pays n'avait plus d'avenir, il ne fallait songer qu'au présent : si même Chandoulâl avait eu le désir d'une réforme, il manquait des premiers éléments pour l'accomplir; il a fait tout ce qu'il était possible de faire dans sa situation d'instrument d'un pouvoir antinational et non ce qu'il aurait fait sous un autre régime. Si l'empire d'Hyderabad existe encore, c'est qu'il, en est l'âme, c'est qu'il en est la vie; mais il a vieilli, et depuis quelques années le fardeau eût été audessus de ses forces si les circonstances ne l'avaient considérablement allégé, Un nouveau Nizam, le nabab Azoph-Jah a succédé depuis 1829 à toute la nullité de son père, avec un esprit moins ombrageux, moins inquiet et moins vindicatif; Mouneer-oul-Mouluk a suivi son ancien maître dans la tombe ; Cbandoulâl, la créature et l'esclave des Anglais, règne donc absolu sur tout ce vaste empire qui devient plus pauvre et se dépeuple de jour en jour; mais sa carrière touche aussi à sa fin : il entre dans sa soixante-douzième année; et, quand sonnera sa dernière heure, il n'y a pas un seul homme, dans tous les Etats du Nizam, qui puisse le remplacer; car il faut rendre justice à ce Metternich indien, il est bonorable dans la vie privée et personnellement désintéressé; il a une industrie, une patience1 et une aptitude singulières pour toutes les branches pratiques de l'administration, une application infatigable, des vues claires aussi loin qu'elles s'étendent, et, comme homme de bureau, il n'a pas son supérieur dans le monde. Sa longue expérience lui a donné une connaissance intime des affaires de chaque département, et lui en a rendu la routine familière ; il

vont tout voir par lui-même, rien n'est fait que par lui ; aussi le labeur physique qu'il supporte est inconcevable. Dans son commerce privé et public, il a la douceur caractéristique de l'Hindou; il est facile à approcher, et ses manières sont affables même envers le plus humble de ses sujets; il a commis moins de cruautés et d'actes oppressifs que tout autre Indien dans une position aussi élevée» ; d'un autre côté, son indulgence pour ses employés est poussée jusqu'à la faiblesse; mais il ne faut point le mesurer à l'échelle européenne : on le trouverait dépourvu de beaucoup de qualités que nous considérons comme essentielles dans le chef d'un gouvernement. 11 manque de courage, d'énergie, de fermeté, de prévoyance, de véritable sagesse. Il serait absurde de chercher, parmi les esclaves d'un despote indien, ces qualités qui sont le produit exclusif des lumières et de la liberté : ce n'est qu'avec ses compatriotes, avec ceux qui ont vécu dans les mêmes conditions d'éducation et d'habitudes, qu'on a le droit de le comparer, et on reconnaîtra alors qu'il leur est infiniment supérieur; pourtant, il ne saurait se maintenir en place sans l'appui de l'Angleterre. Il n'a ni rang, ni fortune, ni alliances pour le protéger contre la jalousie du Nizam; si la Compagnie lui enlevait aujourd'hui son appui, il se rétirerait ou serait immédiatement chassé de son poste. Du reste, en pareil cas, la machine entière du gouvernement croulerait aussitôt de pourriture et de faiblesse; le Nizam lui-même serait probablement la victime d'une insurrection de ses sujets, et le pays deviendrait le théâtre d'une immense anarchie; des essaims de Pindaris ne manqueraient pas de sortir de ce désordre pour se ruer sur les provinces voisines, et la conquête du territoire deviendrai! dès lors une nécessité.

Lomme je l'ai déjà dit, ii serait absurde de chercher parmi les serviteurs du Nizafrï un homme digne ou capable de réformer les maux de l'empiré. C/esl une des conséquences nécessaires de l'état de vassalité d'un pays, que des hommes de cette trempe ne se produisent pas : il leur manque le champ nécessaire pour développer et exercer leurs latents, et il en est des facultés comme des objets de consommation, la production est en raison de la demande. Il n'y a plus d'amélioration possible dans les rapports de la Compagnie avec le Nizam; on ne peut le relever de l'état de dégradation dans lequel on l'a fait tomber, ni lui rendre ce qu'on lui a (ait perdre; d'un autre côté, il ne peut rien faire par luimême : a Lu gouvernement ne saurait remonter à la prospérité par les mêmes degrés qu'il a descendus; il lui faut achever sa course, et passer par la dissolution avant de se régénérer1. »

Les choses en sont donc venues au point qu'à la mort ou à la démission ne Chandoulâl, événement qu'on peut attendre d'un moment à l'autre, je ne vois plus que deux solutions possibles : la première, d'appeler au ministère le résident anglais lui-même, comme on a voulu le faire en 1 840 pour l'administration de l'Afghanistan ; la seconde, de prendre tranquillement possession du pays, en déposant et pensionnant le Nizam qu'on enverrait à Delhi tenir compagnie à son ancien maître le Grand

1 Sir Henry Russcl

2 Ce que nous annoncions en 1844 s'est accompli. Lorsque, dix ans plus tard. Chandoulâl vint à Fermer les yeux, dans un momenl de profonde tranquillité pour l'empire anglais dans l'Inde, et bien que

Je résident et le Nizam se fussent mis celle l'ois parfaitement d'accord pour lui donner un successeur, l'édifice s'écroula; et le désordre administratif et financier fut tel, que, pour éviter une ruine complète et immédiate, le Nizam dut céder à la Compagnie un tiers de ses Etats. — Aujourd'hui, enfin, on parle d'annexer le reste.

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