‹ L'Inde anglaise avant et apráes l'insurrection de 1857 (volume 2)Chapitre 8 sur 38 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Observations sur le système du gouvernement d'Hyderabud, ^ous les points de vue administratif, judiciaire et financier.

Sons un gouvernement indien, on remarque deux manières de percevoir les revenus d'un territoire : quand c'est un officier de l'État qui est chargé de les recueillir d'après un tarif constant et déterminé, le système s'appelIeVirnam; quand, au contraire, ils sont offerts à l'encan et vendus au plus haut enchériseeur, le tarif restant à la discrétion du fermier, le système s'appelle ijarah. On concevra aisément que ces deux administrateurs devront suivre une marche tout à fait différente. L'amanidar ou collecteur peut ne pas mieux valoir que Lijarahdar ou fermier ; mais le premier a un intérêt personnel dans la prospérité du pays, tandis que le second n'en a aucun. Si l'amanidar ne tire de son district que le revenu ordinaire, le gouvernement est satisfait; si ses administrés souffrent et que le revenu diminue, il a la certitude de perdre sa place; si leur état s'améliore et que le revenu

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augmente, il sera non-seulement confirmé, mais il verra probablement s'étendre le cercle de son administration. L'ijarahdar, au contraire, n'a qu'une chose à considérer: c'est comment il tirera le plus d'argent et le plus vite possible du district qui lui est affermé. Sa charge a été mise à l'encan; il Ta obtenue en offrant un plus grand prix que ses compétiteurs, et elle ne doit durer qu'un temps. Il doit donc se hâter de pressurer le pays, et tout ce qu'il en obtiendra au delà de la somme pour laquelle il s'est engagé vis-à-vis du gouvernement sera son bénifice. Les conséquences de ses avanies lui sont tout à fait indifférentes. Si le pays souffre, si les habitants abandonnent le sol, si les terres restent sans cultures, que lui importe? c'est le gouvernement qui y perdra, et non lui. Quand il renouvellera son bail, il en offrira moins. Si le pays est en mauvais état, son prochain marché n'en sera que meilleur. La prospérité du district, au contraire, serait un sujet d'inquiétude, car elle amènerait la concurrence, Ainsi, pour son intérêt personnel, l'amanidar doit améliorer le pays, l'ijarahdar devra le désoler.

La prospérité d'un pays, sous un gouvernement indien indigène, peut donc être calculée par les proportions respectives de ses terres soumises au régime de l'amani oudel'ijarah. Plus il y ad'amani, plus il est prospère; plus il y a d'ijarah, plus il est malheureux. Or la presque totalité des revenus du Nizam, à très-peu d'exceptions près, est affermée à l'ijarah, preuve certaine de la décrépitude du gouvernement et de la misère du peuple. Les taxes sont levées par le fermier, quelquefois en nature, mais le plus souvent en argent. Quand elles sont reçues en nature, la part du gouvernement pour le grain sec est généralement de la moitié; pour le riz, la proportion esl t. 7

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variable : si lus irrigations nécessaires à sa culture proviennent de réservoirs construits et entretenus par le gouvernement, sa part est de trois cinquièmes ; si le cultivateur doit, au contraire, tirer son eau des puits du voisinage, la part du gouvernement varie entre onze et neuf vingtièmes, selon la distance et les difficultés pour se la procurer. La taxe est levée en argent de deux manières : le système s'appelle surbustea quand on convient d'un prix fixé d'avance avec le cultivateur sans égard au produit; ou bigawani quand la taxe est réglée en raison du sol, de la saison et du produit. Dans ce dernier système, l'impôt court sur une échelle mobile entre cinq et cinquante roupies par biga de terrain. Quelque élevées que soient ces taxes, ce ne sont pas elles qui font le malheur du pays, mais l'absence totale de toute loyauté et de toute bonne foi dans les engagements ; car on n'adhère jamais aux conventions stipulées. Si ta saison est mauvaise, le fermier saisit les bestiaux du cultivateur pour se rembourser; si elle est bonne, il ne lui laisse qu'une portion à peine suffisante pour sa famille et s'empare de tout le surplus. Toutes les pertes sont pour le cultivateur, tous les profits pour le fermier. Ce fermer a fait un arrangement tacile avec le gouvernement pour qu'il ne reçoive aucune plainte contre lui : il semble ainsi plutôt lever des contributions forcées en pays ennemi que des impôts réguliers comme un receveur. Enfin, pour éviter toute discussion, tout conflit, entre l'administration de la justice et celle des revenus, conflit qui ne pourrait se terminer qu'à l'avantage du peuple, on a réuni ces deux administrations dans les mêmes mains. Mais, avant d'aller plus loin, il est nécessaire de dire quelques mots de l'organisation judiciaire.

Ainsi qu'il arrive presque toujours à la fondation des sociétés, l'idée première et les dispositions de la loi étaient justes et raisonnables : c'est son application qui s'est pervertie. Dans la capitale, le soubah ou premier ministre est le magistrat suprême en matières civiles ; le cotvval est le magistrat suprême en matières criminelles. Leur devoir est d'accueillir toutes les plaintes et de faire la première enquête ; le résultat de cette première instruction doit être ensuite référé au cazi, interprète suprême de la loi, qui l'applique au cas particulier. Ces magistrats doivent ensuite exécuter les décrets que celui-ci a rendus. Toutes les causes criminelles sont jugées par le code mahométan. En matière civile, la loi musulmane est appliquée aux musulmans, les lois hindoues aux Hindous, avec cette différence, que c'est le cazi qui décide dans le premier cas, et, dans le second, la querelle est soumise à un punchayet, c'est-à-dire à un arbitrage de cinq individus choisis par les pallies ellesmêmes, lesquels prononcent suivant les usages et les coutumes établis dans la localité. Dans l'un et l'autre cas, à moins d'injustice flagrante, le soubah doit accepter la sentence.

Dans les provinces, la haute administration de la juslice, tant civile que criminelle, est concentrée entre les mains du fonctionnaire Chargé de la perception des impôts, soit comme collecteur, soit comme fermier. Il y a bien un cazi dans chaque district, auquel il devrait eii référer pour tous les cas qui concernent les musulmans; pour tous ceux qui ont rapport aux Hindous, il devrait s'en rapporter à un punchayet; mais toutes ces sauvegardes de la loi sont depuis longtemps négligées, éludées ou tombées en désuétude. Tant dans la capitale

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([lie dans les provinces, toutes les questions sont tranchées par la force ou par la faveur; on ne s'attache pas même à conserver les formes de la justice. Les fonctionnaires ne considèrent que les moyens d'arriver le plus vite possible à leur but, qui est de s'enrichir, et la grande niasse du peuple est traitée comme si le gouvernement n'avait aucun besoin de son appui ou de son approbation, comme si le prince ne lui reconnaissait d'autre utilité que celle de pourvoir à son avarice ou à ses plaisirs. L'officier chargé de l'administration d'une province est approuvé et récompensé non selon sa moralité, mais en proportion des sommes qu'il transmet au gouvernement : il en tire par conséquent le plus d'argent qu'il peut dans le moins de temps possible, ne considérant que son intérêt et celui de son maître, et n'admettant pas (pie les habitants puissent avoir même la prétention de quelque sécurité pour leurs vies ou leurs propriétés. La conséquence immédiate et nécessaire d'un pareil état de choses est que, dans le territoire du Nizam, un certain nombre de districts, tantôt l'un, tantôt l'autre, est toujours en insurrection. Or ces insurrections sont la source de déchets considérables dans le revenu, et de nouvelles dépenses qu'il faut compenser par de nouvelles concussions dans d'autres localités. Il est rare enfin que les revenus de l'année couvrent les dépenses, et le surplus d'une année n'est pas employé à combler le déficit d'une autre. Si par hasard il y a un excédant dans les recettes, cet excédant va dans la poche du prince, jamais dans les coffres de l'État. S'il y a déficit, au contraire, il faut y faire face par une augmentation d'impôts. En Europe, un gouvernement qui a besoin d'argent au delà de ses moyens ordinaires, pour une oc-

casion pressante et passagère, telle qu'une guerre à soutenir, des calamités publiques à réparer, emprunte sur l'hypothèque de ses revenus futurs; mais, sous un gouvernement musulman et surtout indien et subsidiaire, le crédit public est une idée absurde et incompréhensible. Le ministre peut emprunter sur sa responsabilité personnelle : mais un emprunt public avec la solidarité générale est une chose tout à fait inconnue. Des dépenses extraordinaires amènent donc une pression extraordinaire. Voilà la principale cause des embarras de ces gouvernements et la source fertile de beaucoup de tyrannie et de misère. On exige des fermiers généraux qu'ils payent à l'État plus que leurs districts ne peuvent rapporter; il leur faut, à leur tour, exiger l'impossible et dépouiller les habitants par le pillage et la confiscation. Qu'en résuit et-il en dernière analyse? l'agriculteur abandonne le so); le désespoir le fait émigrer, le pays se dépeuple, les terres restent sans culture, et les sources du revenu se tarissent. Il n'y a pas de dette publique, et la misère est à son comble. Un mal de cette espèce se perpétue de luimême et s'accroît en se reproduisant : le déficit a amené les avanies, les avanies ramènent le déficit. Voilà ce qui arrive de nos jours à Ilydcrabad, et l'époque à laquelle les expédients ne suffiront plus ne saurait être éloignée; le Nizam devra alors succomber aux difficultés de sa position.

Pour donner une idée des stratagèmes auxquels Chandoulâl a quelquefois recours, il me suffira de raconter un fait dont j'ai été le témoin en 1859 : Chandoulâl avait emprunté à différentes époques, d'un riche banquier, pour les besoins de l'Etat, mais sous sa responsabilité privée, plusieurs sommes dont le total, avec les intérêts

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accumulés à 18 pour 100, avait atteint le chiffre de vingt lacs de roupies (5 millions de francs). Cette dette commençait à lui peser; il ne trouva rien de mieux pour s'en défaire que le moyen suivant : faisant prévenir le banquier qu'il va liquider ses créances, il lui ordonne de les rassembler et de se présenter à son office. Le malheureux soucar ne manque pas d'accourir; aussitôt arrivé, on le jette dans un cachot, espèce d'oubliettes, où on le relient sans nourriture jusqu'à ce qu'il ait signé une quittance générale. Pendant ce temps on faisait détruire chez lui tous ses livres de comptes, qui auraient pu témoigner contre le ministre devant le résident, et on saisissait le numéraire qui se trouvait momentanément dans sa caisse.

Il faut cependant le reconnaître, une grande partie des désordres et des malheurs actuels de cet empire vient plutôt du système que l'Angleterre lui a inoculé que de ses administrateurs. C'est que, par sa dépendance subsidiaire, le prince est placé vis-à-vis du pays dans la même position que l'ijarahdar vis-à-vis de la province. Comme lui, il est pressé de jouir d'une position précaire qui dépend du caprice de la Compagnie ou même de celui d'un gouverneur général. 11 devra donc naturellement préférer le système désastreux des affermages à celui des taxes équitables et permanentes qui feraient le bonheur des peuples, puisque, pour un temps plus ou moins long, mais qui durera probablement aussi longtemps que lui, le produit de cette administration sera plus considérable. Ces princes savent bien qu'ils détruisent ainsi l'avenir du pays, mais cet avenir n'est plus pour eux, il est pour l'Angleterre, qui doit les dévorer l'un après l'autre. Que leur importe que la misère s'étende comme une

lèpre sur toule la surface du territoire, pourvu qu'ils jouissent dans le luxe et la sensualité des derniers jours d'un pouvoir qu'ils ne légueront pas à leurs enfants? Qu'importe aussi à l'Angleterre? qu'importe à une société de marchands intéressés, tant que les revenus de leur vassal suffiront pour solder les troupes qu'ils font parquer chez lui, et pour satisfaire aux exigences périodiques de leur avarice? Si le pays devient désert, c'est à leur profit; si l'artisan, si l'agriculteur, abandonnent le territoire, c'est pour transporter dans les provinces anglaises leur travail, leur industrie, leurs capitaux. Tout ce que la tourmente détache du sol voisin est une alluviori, un engrais pour leurs terres.

On conçoit maintenant pourquoi la Compagnie ne cherche nullement aujourd'hui à précipiter la dissolution de tous ces États protégés. On saisit le motif de ce désintéressement, qu'elle ne manque pas de faire sonner bien haut, quand elle affiche son regret d'ajouter un empire à son territoire. C'est qu'effectivement le jour où elle s'en reconnaît la maîtresse est celui où elle cesse d'en dévorer toute la substance. Ces vassaux couronnés sont ses instruments de torture pour épuiser tout le sang, toutes les richesses d'un pays ; ce sont aussi les mannequins politiques qui servent à tromper la haine des peuples. Un nouvel empire, en s'écroulant en poussière, est-il converti en province anglaise, qui soldera maintenant ce contingent dont la dépense va retomber sur la Compagnie? Ce n'est point la nouvelle province, elle est épuisée; d'ailleurs, on veut avoir l'honneur d'une administration plus libérale : famani remplace l'ijarah; une perception équitable succède aux odieuses avanies; mais a*ors les revenus couvrent à peine les dépenses, il

n'y a plus de dividendes à envoyer aux actionnaires do Leadenhall-street, il n'y a plus rien pour défrayer le luxe d'une. armée et d'une magistrature sybarites. 11 faut trouver un nouveau protégé pour lui attacher ces sangsues, et c'est ainsi que le cercle va toujours s'étendant.

L'histoire que nous venons de tracer est celle de tous les États subsidiaires. En changeant seulement les noms des pays, des princes et des ministres, elle est partout la môme : partout les mômes causes ont amené les mômes résultats; tous sont atteints de la même maladie consomptive arrivée à différents degrés, à différentes phases de son cours. Nagpore, Aoude, Sattara, ont déjà disparu en moins de quatorze ans, les autres ne tarderont pas à subir le même sort.

Il nous reste enfin à considérer le système subsidiaire dans son effet social. Ce que nous dirons d'Hyderabad conviendra également à tous les autres Etats semblabloment placés. « Le caractère d'un gouvernement musulman , mahratte ou rajpout, est exclusivement militaire1. Tout gentilhomme est soldat; s'il n'est pas dans l'armée, il n'est rien ; ses propriétés sont des fiefs militaires ; son rang, ses dignités, sont gagnés sur le champ de bataille; son entourage et ses serviteurs sont les officiers et 1ns soldats qui combattent sous sa bannière. L'armée constitue donc de fait la noblesse du pays. On ne sait pas ce que c'est que les distinctions et les titres civils. L'introduction d'une armée auxiliaire, la création d'un contingent qui n'admet que des officiers anglais, et la protection assurée au Nizam envers et contre tous, le délivrent de la nécessité de soutenir les établissements militaires

1 Continuation d<> !;i lelhv do sir Henrv Rnssell.

de ses grands chefs féodaux et lui enlèvent les moyens de le faire s'il en avait la volonté. Abandonnés à euxmêmes, ils doivent nécessairement succomber à la dépense qu'exigent ces nombreux hommes d'armes, désormais sans emploi, et que pourtant ils ne sauraienl congédier sans déshonneur, puisque ce sont généralement des serviteurs héréditaires et nés dans leurs familles (khanazad). C'est une première cause de ruine; mais il en estime autre plus cruelle encore : le Nizam est, par la loi du pays, l'héritier universel de tous ses sujets. Quand une personne de quelque importance vient à mourir, ses propriétés sont séquestrées par les officiers du gouvernement. Si le Nizam les rend à la famille, c'est une indulgence toute spéciale, une faveur particulière. Depuis que le souverain est irresponsable et n'a plus aucun motif de ménager ses sujets, cette faveur devient plus rare. A la mort de chaque tenancier, les fiefs des principales familles sont retournés à la couronne, et depuis trente-cinq ans la mort du chef a entraîné invariablement l'anéantissement de sa race. C'est ainsi que la cour d'ïïyderabad ne compte plus aujourd'hui qu'une douzaine de nobles, et même ce petit nombre n'a plus d'avenir, aucune espérance, aucun débouché pour son ambition. La splendeur de la cour s'est éclipsée, les distinctions qui résultaient de la faveur du prince et de son commerce journalier avec les nobles n'existent plus. Toutes les branches de l'administration sont concentrées et absorbées dans les mains du ministre ; et même le poste qu'il occupe a cessé d'être honorable ou enviable, puisqu'il n'est plus que la créa, lure et l'instrument de l'étranger. »

Quant à la classe moyenne, la plus importante en elle-même et la plus utile au pays dans tout gouverne-

ment bien organisé, elle n'a jamais existé ou a été détruite depuis longtemps. Il ne reste aucun lien, aucun degré intermédiaire, entre les deux extrêmes de la société, les premières et les dernières classes : si nous examinons celles-ci, nous trouvons qu'elles se composent de banquiers et de commerçants en très -petit nombre, chez lesquels se font encore quelques fortunes, de plus en plus rares à mesure que les Anglais inondent les marchés ; d'industriels et de cultivateurs, qui constituent la grande masse de la population et dont la condition est aussi abjecte et aussi misérable qu'il est possible de le concevoir. Plus de la moitié du pays est un désert, et, partout où il y a culture, le laboureur cherche seulement à pourvoir à ses besoins de l'année : il faut bien qu'il ait à manger pour lui et ses enfants ; mais il sait qu'on ne lui permettra de rien conserver au delà, quel que soit, le produit de son industrie : pourquoi alors travaillerait-il quand il ne doit avoir aucune part du profit? S'il a le pain du jour, il dormira sans songer au lendemain. Il s'ensuit aussi qu'une seule mauvaise récolte suffira pour produire une famine générale et enlever un vingtième de la population.

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