CHAPITRE VII
Cantonnement de Bolarum. — Bazars flans les armées de l'Inde. — Armée du Nizam. — Armée auxiliaire.
Nous nous sommes peut-être trop longtemps étendu sur un sujet bien sérieux et bien vaste. Mais si peu de Français ont eu l'occasion de visiter ce pays depuis qu'il nous a échappé, son existence politique est si peu connue non-seulement de la généralité de nos lecteurs, mais même en Angleterre, que j'ai cru devoir appuyer un peu sur mon esquisse pour faire prévaloir la vérité. Il est temps cependant d'en revenir à mon récit. C'était, comme je l'ai déjà dit, dans le délicieux village de Bolarum, cantonnement du contingent ou de l'armée proprement dite du Nizam, que j'étais destiné à recevoir, pendant treize mois , chez mon beau-frère, la plus aimable hospitalité. Tous nos compatriotes que le génie des aventures a amenés à Hyderabad proclameront comme moi la générosité, la charité sans bornes, du
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capitaine Mollet, le dernier, le seul représentant du nom français dans cette fameuse brigade qu'avaient illustrée Bussy et Raymond. Combien, ainsi que moi, ont dû à sa bienfaisance de revoir le sol tant aimé, les doux foyers que des rêves de fortune ou d'ambition leur avaient fait abandonner. Sous ses beaux ombrages , entouré d'amitié, me livrant avec enthousiasme à l'étude des langues orientales, j'avais tout pour le bonheur ; sans doute, je l'y aurais trouvé si une activité enchaînée et dévorante, l'inquiétude de l'avenir et l'incertitude d'atteindre le but auquel je m'étais voué n'avaient empoisonné tout mon loisir. Ce petit coin du monde est devenu trop célèbre dans les annales modernes de l'Inde, par son luxe, par son élégance, par son raffinement intellectuel et social, pour que je ne lui consacre pas une page dans ces Mémoires.
Le cantonnement de Bolarum, dans une plaine onduleuse, est distribué en forme d'un triangle dont le bazar ou marché indien serait la base. La partie européenne se compose d'une trentaine de maisons, ou bongalos (expression anglo-indienne qui est devenue technique), bâties avec la plus grande élégance , généralement dans le style d'architecture grec, mais dispersées sur une surface d'une demi-lieue carrée, avec toute l'insociabilité anglaise. Le type primitif et le plus simple du bongalo est un revêtement extérieur en maçonnerie, élevé autour d'une tente que l'on conserve quelquefois encore, même sous cette écorce solide : les murs sont alors en pisé et en bois, et le toit est de chaume : c'est ainsi qu'on les trouve encore à Maktol et dans tous les cantonnements de nouvelle formation. Mais, à Bolarum, rien ne rappelle cette simplicité originelle : ce sont des villas de
Rome et d'Athènes avec un péristyle à colonnades supportant un toit en terrasse. Au dedans, tout le confortable, tout le luxe de la vie de château, tout, jusqu'à ces jolies inutilités semées sur tous les meubles, vous reporte dans un autre climat et dans les temples de la Mode.
L'habitation du capitaine Mottet, familièrement appelée le château des Délices, était remarquable entre toutes les autres par la symétrie de son architecture, la beauté de ses jardins et la gaieté de ses réunions. Je me demande quelquefois ce que sont devenus maintenant tant de cœurs joyeux, tant de fraîches existences, qui se réunissaient dans ces beaux salons et sous ces vertes allées. Hélas! où sont les fleurs fanées que nous foulions sous nos pas!
How many a lad I hâve lov'd is dead And many a lass grown old!
But when ibc lesson strikes my head My weary lieart grows cold1.
Entre ces habitations, qu'elles séparent par de grandes distances, s'étendent les lignes du contingent (c'est le terme technique pour le mode de campement des troupes indigènes en général). Ce camp se compose de trois ou quatre mille chaumières, légèrement mais proprement bâties, de nattes soutenues, comme les murs d'une tente, par des pieux ; elles sont alignées par quartiers, entourées de petits fossés d'assèchement et séparées en
1 Combien de jeunes hommes que j'y ai aimés sont morls, combien do jeunes et jolies filles sont devenues vieilles! Mais, quand cette triste leçon so présente à mon esprit, elle jette un froid glacial dans mon cœur.
échiquier par de belles rues macadamisées ; chaque cipaye occupe une de ces chaumières. Il est rare que deux hommes vivent dans la même; le ménage de chacun d'eux se compose d'un petit filet tendu sur un cadre : c'est son lit; d'un houkah pour se livrera son passetemps favori, d'un vase de cuivre pour ses ablutions, d'un panier pour garder ses vêtements, et de deux ou trois ustensiles de cuisine en terre cuite.
Sur le flanc du camp le plus éloigné des habitations européennes, s'allonge en une seule rue longue et I ortueuse un massif de huttes plus solides, mais presque aussi primitives : c'est le bazar, accompagnement nécessaire de tout corps d'armée dans l'Inde; c'est un village de marchands, un peuple d'ouvriers qui vendent aux cipayes tout ce dont ils ont besoin, et qui les suivent à la guerre avec leurs bestiaux et leurs magasins; car, dans l'Inde, aucun gouvernement ne fait de distributions journalières à ses troupes. Les cipayes sont bien payés; mais, clans les cantonnements en temps de paix, comme dans les marches en temps de guerre, c'est à eux à trouver leur dîner : ils l'achètent à ces marchands dont nous parlons, et chacun, suivant sa religion ou sa caste, le choisit, le prépare à sa manière. Boulangers, bouchers, cabaretiers, tout ce qui est nécessaire à la vie se trouve au camp, et ce qui pour des militaires s'appellerait du luxe dans tout autre pays s'y trouve également. 11 y a des troupeaux de vaches et de chèvres pour le lait indispensable au thé des officiers, des filles publiques pour les soldats : tout cela va à la guerre quand on la fait. Une armée a son bazar ; un régiment, une compagnie qui marche, a le sien. Chaque officier porte en outre avec lui un énorme bagage : il traîne dix, quinze, trente dômes-
tiques, une lente très-lourde et le monde nécessaire pour la dresser, une table, un lit, des chaises, souvent une voiture : bref, on voit que le système n'a pas changé depuis les temps de Xerxès et de Darius. Cette adjonction de tant d'individus, qui le jour d'une bataille ne servent absolument à rien, mais qu'il faut protéger avant tout parce que sans eux on mourrait de faim, déroute complètement les prévisions accoutumées d'un officier général européen, puisqu'un tiers de son monde tout nu plus est capable de faire le coup de fusil. Ses opérations militaires ne peuvent plus être celles de l'Europe ; il doit sacrifier toute idée de rapidité ou de hardiesse dans ses mouvements dès qu'il a affaire à un ennemi qu'il respecte ; surtout ne rien laisser au hasard, ne risquer un combat qu'avec la certitude de la victoire; carie moindre mouvement rétrograde livre toutes ses ressources à l'ennemi. On voit donc qu'il a toute une nouvelle éducation à faire avant d'être en état de commander : il s'ensuit aussi que la fortune n'est pas toujours dans ce pays du côté des gros bataillons. « Lord Clive, lorsqu'il fit la conquête du Bengale, Alexandre et Xénophon n'avaient qu'une poignée d'hommes qui vivaient comme ils pouvaient, mais qui se battaient tous dans l'occasion : ils devaient triompher1. » Maintenant que les Anglais dans l'Inde se sont habitués à la mollesse des vaincus ou du moins aux mêmes besoins, ils trouvent bien dur de revenir, sous la pression de la crise actuelle, aux énergiques traditions d'autrefois ; et il a fallu que des hommes nouveaux, tels que Havelock, Niel, Lawrence, Campbell,
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remplaçassent dans tous les postes difficiles les généraux de la décadence.
Relativement au contingent du Nizam, nous avons d'abord quelques explications à donner sur la composition du corps d'officiers qui le commande, et leur division en officiers de la Compagnie et en officiers locaux. Nous avons vu qu'à la mort de Raymond, en 1798, le marquis Wellesley avait exigé du soubadar le licenciement des anciens cadres, le renvoi des officiers français et la réorganisation de son armée sur un système exclusivement anglais sous les ordres du colonel Wellesley, depuis duc de Wellington. L'armée de la Compagnie était alors beaucoup inoins considérable qu'aujourd'hui et ne pouvait détacher qu'un très-petit nombre d'officiers de ses bataillons; il s'ensuivait naturellement qu'on était beaucoup moins difficile à cette époque sur le choix des employés européens, que l'on prêtait aux princes indigènes, pourvu qu'on eût des garanties de leur fidélité. Le major Kirkpatrick, alors chargé de l'ambassade, n'hésita donc pas à admettre dans les cadres du contingent un grand nombre d'aventuriers sans emploi qui se trouvaient sur les lieux ; cette circonstance fit donner aux individus ainsi commissionnés la désignation d'officiers locaux, pour les distinguer de ceux de la Compagnie. Cette distinction fut appliquée indifféremment, soit aux Anglais sans commission spéciale dans les armées du roi ou de la Compagnie, soit aux quelques Français qui avaient repris du service sous le nouveau protectorat, soit enfin à un certain nombre d'individus choisis pour leur éducation supérieure, ou sous l'influence de protections puissantes, dans une classe injustement méprisée, celle des halfcastes ou mulâtres, nés d'officiers anglais
et de femmes indiennes. Mais l'introduction de ces derniers fut l'origine d'un préjugé absurde, défavorable à toute la catégorie des locaux, qui passe généralement pour être plus ou moins imprégnée de sang mêlé.
Quant aux cipayes, leur organisation actuelle date de l'administration de sir Henry Russell, jeune magistrat du plus grand talent, dont nous avons déjà cité une lettre fort remarquable. Chargé, en 1811, de l'ambassade ou résidence à la cour du Nizam, il remania définitivement ce corps d'armée, que ses prédécesseurs, dans l'intervalle depuis 1 800 jusqu'à 1811, avaient laissé désorganiser par l'irrégularité de la solde toujours précaire sous un gouvernement indigène. La conséquence de cette inexactitude était un état normal d'insubordination, des émeutes périodiques contre les officiers, qui périssaient souvent victimes de l'incurie de l'administration et de la négligence des changés d'affaires. Il obtint que dorénavant la solde du contingent serait versée à la caisse du résident ., qui la distribuerait lui-même aux troupes ; il ajouta à la division d'infanterie et d'artillerie qui existait déjà une brigade de cinq régiments de cavalerie irrégulière commandés par des officiers européens ; il conserva et ajouta même un certain nombre d'officiers locaux recommandés par leur mérite personnel, sans s'inquiéter de leur couleur ou de leur naissance. Aidé par son beaufrère, le colonel (aujourd'hui général) sir John Doveton, il fit de ce contingent ce qu'il est encore au moment où j'écris, une des plus brillantes armées indigènes dont puisse disposer la Compagnie, très-supérieure à tous égards à ses cipayes. D'autres résidents lui ont succédé avec des vues moins larges. A leur instigation, la cour des directeurs a résolu de n'admettre dorénavant dans le
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contingent que dos officiers à son propre servive, et une mesure récente vient de mettre tous les locaux à la retraite; l'armée royale en est également exclue. Il ne me semble pas que le service y ait gagné : les officiers locaux, dont le contingent était tout l'avenir, y prenaient un intérêt bien plus vif, avaient un esprit de corps bien autrement ardent, que ces oiseaux de passage qui ne font, que s'arrêter dans l'armée du Nizam pour y faire fortune et attendre le grade supérieur avec lequel ils s'en retournent dans leurs armées respectives.
Le service du contingent est admirablement payé, c'est le plus lucratif dans l'Inde : cela tient au petit nombre d'officiers européens dans chaque corps, où l'on ne compte qu'un capitaine commandant avec un traitement de 50,000 francs par an, un capitaine en deuxième qui en a 1 G, 000, un adjudant, un quartier-maître et un docteur. Comme il y a, en outre, des places d'état-major que les mêmes officiers sont appelés à remplir, chacun cumule plusieurs emplois et plusieurs traitements.
A l'époque de mon arrivée à Bolarum, en 1831, ce cantonnement était peut-être encore plus brillant qu'aujourd'hui. Une petite réunion d'officiers nourris dans l'opulence, instruits dans les académies de l'Europe, habitués à l'hospitalité sans bornes de l'Orient, ne reculant devant aucun sacrifice pécuniaire pour se maintenir au niveau des progrès de l'esprit humain en science et en littérature, constituait une oasis de luxe, de raffinement et d'intelligence dans le désert de la société indienne. On conçoit qu'un pareil service, où le moindre officier est payé à vingt-cinq ans comme un maréchal de France, fasse bien des envieux : aussi excite-t-il une jalousie souvent baineuse parmi les officiers des autres armées. Tous
AVANT ET APRES L"Ilt STORE CTTON. 127
l'ont dos efforts désespérés pour y outrer, et pour! an! c'est encore ici l'histoire du renard et des raisins. Tous ceux qui n'y peuvent atteindre cherchent à se venger do leurs concurrents plus heureux en affectant un méprs tout à fait ridicule pour un uniforme sous lequel ils prétendent toujoursapercevoir la tache odieuse du sangmèlé .
Si nous comparons maintenant l'armée du Nizam avec l'armée auxiliaire, nous trouvons que la première est tout indigène : elle se compose de trois brigades d'infanterie ayant leurs quartiers généraux à Bolarum, Aurungabad et Ellichpour, et d'une division de cavalerie ayant son quartier général à Mominabad.
Depuis le dernier traité (de 1855) avec le Nizam, l'infanterie du contingent est réduite à 5,000 hommes, et la cavalerie à 2,000, et l'effectif des différentes armes est composé ainsi qu'il suit :
0 bataillons d'infanterie à 800 hommes, 4,800 A régiments de cavalerie irrégulière à 500
hommes, 2,000
A compagnies d'artillerie à pied, 500
4 compagnie du génie, 100
4 compagnie du train, 400
Totat 7,500
De toute cette armée, il n'y a dans le voisinage de la capitale que la garnison do Bolarum, composée de : 7) bataillons d'infanterie, 2,400
1 compagnie d'artillerie, 425
1 régiment de cavalerie irrégulière, 500
1 compagnie du train, 400
Totai 5,425