‹ L'Inde anglaise avant et apráes l'insurrection de 1857Chapitre 19 sur 30 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Insurrection «le l'iiidc. — ■ Ses causes

Au moment, disons-nous, où l'attention du monde entier est fixée sur une insurrection colossale qui, en mettant en péril la prépondérance de l'Angleterre et en épuisant toutes ses ressources, fait sentir on dangereux contre- coup à tous les gouvernements (en tant qu'ils représentent la fortune publique des nations) comme à toutes les fortunes particulières, aujourd'hui plus où moins lancées dans les spéculations de l'industrie, il est de l'intérêt général de bien connaître les causes de ce mouvement prodigieux, d'en apprécier la portée exacte sans illusion et sans exagération, et enfin d'en calculer approximativement la durée et les conséquences.

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Dans cette question, chacun doit désirer que la lumière se fasse, et nous croyons satisfaire à la curiosité inquiète de tous les esprits, depuis Paris jusqu'à Saint- Pétersbourg, depuis Londres jusqu'à Washington, depuis Berlin jusqu'à Constantinople, en posant nous-mème une série de questions auxquelles nous répondrons, après une étude approfondie, avec la sincérité et l'impartialité dont nous avons déjà donné des preuves.

1° Quelles sont les causes de l'insurrection actuelle? Y a-t-il eu perversité de la part des Indiens ou injustice et maladresse de la part du gouvernement anglais? Ksi ce la foute du gouvernement métropolitain ou de la Compagnie? du gouverneur général ou des fonctionnaires subalternes? du système entier ou de certaines coterie* ?

2° Quelle a été jusqu'à présent la marche de celle insurrection? Quels ont été ses progrès et ses dé* faites?

5° Quelles sont ses ressources comparées à celles de l'Angleterre? Jusqu'où s'étendra-t-elle et combien peut elle durer?

4° Et enfin comment finira-t-elle et quelles en seront les conséquences?

Quelles sont les causes de l'insurrection actuelle ? A- qui faut-il en attribuer la faute? A qui doit en revenir la responsabilité? Nous n'hésiterons pas à le dire : dann cette horrible catastrophe , tout le monde est coupable , et d'abord et surtout les deux partis qui depuis les jours de WarrenHaslings jusqu'aujourd'hui se sont alternativement succédé dans la direction des affaires de l'Inde : nous voulons parler des saints et des politiques.

Pour ceux de nos lecteurs qui ne seraient pas suffi-

samment initiés à la langue des partis en Angleterre , disons tout de suite ce qu'on entend par ces deux dénominations :

Les saints, ayant leurs racines dans la bourgeoisie, dans les classes moyennes , dans une partie de l'aristocratie provinciale , représentent ce mouvement national, ardent, sincère, qui semble le renouvellement ou la continuation du puritanisme enthousiaste de Knox et de Cromwell. Partisans du libre examen, mais impitoyables pour toute doctrine qui diffère de la leur, indépendants jusqu'à la bizarrerie, mais intolérants jusqu'à la persécution, ils sont austères dans la vie privée, et pratiquent tout ce qui constitue la plus pure morale , excepté le pardon et la charité.

Les politiques, ralliant sous leur bannière toute la haute aristocratie, toutes les sommités financières, commerciales, universitaires, ecclésiastiques môme, représentent cet autre courant d'idées qui n'a qu'un but, le développement national , l'extension illimitée de la puissance anglaise, la conquête et encore la conquête, partout et toujours, et qui, pour y arriver, fait bon marché du juste ou de l'injuste, et n'a aucun scrupule sur les moyens. Ce parti ne s'arrêterait que le jour où il aurait réalisé son ambitieuse devise :

Britannta rulcs tlic world.

[L'Angleterre est la reine du monde.)

Nous disions donc que depuis les jours de Warren-Hastings (le héros des politiques et la victime des saints) jusqu'à nos jours, les saints et les politiques se sont presque alternativement succédé dans l'Inde, à chaque chai i-

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gement d'administration. Quand lés politiques sont an pouvoir, on travaille à la conquête de l'Inde à coups de canon ; quand les saints y arrivent à leur tour , on discute sur les meilleurs moyens de la convertir, et l'on distribue beaucoup de bibles. Les saints sont partisans des alliances, ils ont inventé le régime subsidiaire; les politiques aiment à simplifier les relations, et ils ont enrichi la langue anglaise d'une expression ingénieuse, le mot annexation, dont le brevet d'invention appartient à l'Amérique. Envahir le territoire d'un ancien allié qui vous a toujours été fidèle, ce serait un crime ; dépouiller une famille qui vous a comblé de bienfaits, ce serait une iinfamie, ce seraitblesser la morale des saints; mais annexer, c'est ajouter à son propre champ le champ de son voisin, pour lui éviter la peine de le culliver ; on lui en conservera les revenus, ou du moins, une partie des revenus, à perpétuité, pendant vingt ans, dix ans, deux ou trois ans peut-être, mais enfin ce n'est qu'annexer. En vérité, les saints ne devraient pas crier pour si peu de chose !

Eh bien, sous lavant-dernier gouverneur, lord Dalhousie, un politique, s'il en fut, et sans scrupule, Dieu merci! on a annexé l'année dernière (en février 1850) le royaume d'Aoude.

Sous le gouverneur actuel, lord Canning, et malgré lui (car un gouverneur général ne fait pas toujours ce qu'il veut), les saints sont revenus au pouvoir; et ils onl poursuivi à outrance l'idée qui a été leur dada depuis 1836, la conversion des Hindous au christianisme par le nivellement des castes, et la dernière manifestation de cette idée a été dans la malheureuse tentative de faire mâcher par les cipayes des cartouches frottées de graisse de bœuf.

L'annexation du royaume d'Aoude et ces misérables cartouches, voilà incontestablement les deux causes de l'insurrection d'aujourd'hui. Nous voulons dire, bien entendu, les causes dernières, comme la goutte d'eau qui fait déborder le vase ; mais ce sont les deux causes décisives et immédiates, et c'est ce qu'il nous sera facile de démontrer par le simple exposé des faits. De ces deux causes, nous commençons par la première en date.

Lorsqu'au mois de février 1856 il plut à lord Dalhousie d'annexer le royaume d'Aoude, il fut d'abord fort embarrassé pour trouver un prétexte à une violation aussi flagrante des traités existants. Après avoir bien cherché, il se rappela probablement la fable du Loup et de l'Agneau, et il se décida à reprocher au roi d'Aoude, fils et petit-fils de bons et fidèles alliés de la couronne d'Angleterre, d'avoir, par* sa mauvaise administration, amené des troubles dans son royaume, troubles qui pouvaient inquiéter les sujets anglais sur le territoire voisin de la Compagnie. 11 est vrai qu'il y avait eu pendant quelques jours, aux environs de Luknao, une grosse querelle entre des musulmans fanatiques et les brahmines d'une certaine pagode. Les brahmines étaient accusés par les enfants du prophète d'avoir jeté dans leur mosquée la dépouille infecte d'un vieux chat. Les Hindous eurent beau s'en défendre, les musulmans attaquèrent la pagode. On brûla de part et d'autre beaucoup de poudre, on se dit beaucoup d'injures ; mais il y eut très-peu de victimes. Ce qui n'empêcha pas le résident anglais de prendre (par ordre supérieur) un ton fort courroucé.— Le pauvre roi se hasarda, dit-on, à demander s'il n'arrivait pas quelquefois que les musulmans et les Hindous se prissent de querelle dans les possessions de la Compagnie.

— On lui répondit que la question était des plus inconvenantes, et qu'il eût à faire cesser immédiatement des désordres très-alarmants qui empêchaient ses voisins de dormir. — Mais, répondit encore le malheureux roi, mes troupes sont commandées par vos officiers, ils n'acceptent guère d'ordres que de vous. Veuillez donc leur dire d'aller faire la police, pour que moi aussi je puisse dormir tranquille.

Quatre hommes et un caporal, ou un bataillon tout au plus, terminèrent cette grave affaire. Mais, le thème une fois commencé, lord Dalhousie n'était pas homme à l'abandonner, messire Loup n'était pas au bout de son réquisitoire. Peu de jours après parut une longue proclamation en une infinité d'articles, établissant que, le royaume d'Aoude ayant été mal gouverné depuis trois générations par le souverain actuel, par* son père et par son grandpère, et leur administration étant odieuse à leurs propres sujets, et inquiétante pour le voisinage, les lois de la morale et de l'humanité exigeaient impérieusement de la part du gouvernement anglais qu'il mît fin à un pareil état de choses en confisquant, non pas, mais en annexant le royaume d'Aoude.

Par générosité cependant, et en souvenir d'anciennes relations, on consentait à laisser au roi une pension assez libérale, à la condition toutefois d'une obéissance immédiate. 11 devait descendre du trône sans un mouvement d'humeur, sans un murmure. Si on tirait un seul coup de fusil, on ne lui laisserait pas un cowry1.

La menace était tout à fait perdue pour le pauvre roi,

1 Cowry, pelit coquillage qui sert de monnaie, valant à peu près un renlime.

qui était bien trop débonnaire et trop pacifique (trop gras et trop lourd , dit un journal anglais) pour songer à résister par la force des armes. Il descendit noblement du trône, en disant qu'il ne voulait point, pour le conserver, répandre le sang de ses sujets, mais qu'il en appellerait à la justice du peuple anglais ; qu'il irait, s'il le fallait, se jeter aux pieds de la reine Victoria, et plaider lui-même sa cause devant les lords et le parlement.

Ce n'était point une vaine parole, l'effusion irréfléchie d'un malheureux aux abois : le roi dAoude détrôné se mit en route pour Calcutta avec la ferme intention de s'embarquer pour l'Angleterre. Mais, arrivé sur le territoire de la Compagnie, et presque aux portes de Calcutta, il fut volé de la moitié de son bagage et de presque toute sa fortune, qu'il transportait en bijoux et en numéraire. H craignit avec raison de ne plus avoir assez d'argent pour faire vivre en Angleterre sa nombreuse famille, pendant les délais inévitables d'un procès politique probablement très-coûteux. Après bien des hésitations, il renonça à partir lui-même, mais il envoya à Londres sa mère, sa femme et son fils. Or il faut savoir que ce prince, qui se présentait d'abord en suppliant, puis quelques jours après en mendiant, avait tiré des millions de sa cassette, comme son père et son grand-père l'avaient fait avant lui, pour les donner aux Anglais, aux honorables gouverneurs de la Compagnie des Indes, toutes les fois qu'ils s'étaient trouvés dans la gêne ou clans le danger. Puis, tout récemment, lorsqu'il attendait patiemment à Calcutta le résultat de son appel au parlement d'Angleterre, et qu'il vivait paisiblement dans cette capitale, sous l'œil de l'autorité et sous la sauvegarde de l'hospitalité anglaise, il fut un jour réveillé par des sbires qui

£t€ L'INDK ANGLAISE

le conduisirent clans une prison, en lui apprenant qu'il avait conspiré pour insurger ses peuples, qui effectivement s'étaient soulevés comme un seul homme en redemandant leur roi. Enfin, ces jours derniers, une feuille anglaise qui nous est tombée sous la main nous apprenait en môme temps, d'une part, que lord Canning craignaii pour les jours de son prisonnier, qui se mourait de chagrin et d'effroi dans un donjon de Calcutta, et, d'auire part, que l'ex-reine d'Aoude se mourait à Londres de désespoir et de dégoût d'avoir vu la pétition de son fils te jetée sans être lue par les Communes d'Angleterre ! .

Mais, pendant cette longue attente d'une justice qui n'arrivera jamais, que se passait-il dans les États de ce prince si odieux à ses sujets, et dans l'armée de ce gouvernement civilisé redresseur de tant de torts ?

In des membres les plus éminents, une des célébrités les plus honorablement connues delà Chambre des communes, M. d'Israeli, va nous l'apprendre dans son admirable discours de la séance du 28 juillet dernier.

Après avoir rappelé à ses collègues quelques circonstances dont le rapprochement avec la crise actuelle esl assez significatif, notamment que l'annexation d'Aoude a eu lieu en 1856, tandis que l'insurrection a éclaté en 1857, et, d'autre part, que l'armée du Bengale, au moment de l'insurrection, sur 80,000 cipayes qui la composaient, ne comprenait pas moins de 70,000 sujets du roi d'Aoude ; après avoir insisté sur ces deux rapprochements, disons-nous, M. d'Israeli crut devoir entrer dans

1 La réception de cette pétition a été ajournée indéfiniment, parce (pie l'avocat qui l'avait rédigée avait oublié d'y inscrire la formule •| l'usage, supplie três-humblement la Chambre des communes,

AVANT ET AIMiS L'INSURRECTION. 211

quelques détails assez curieux ; nous citons textuellement :

« Quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis l'annexation, lorsqu'on vit apparaître et circuler dans toutes les directions des colporteurs d'une singulière espèce, dont on n'avait jamais entendu parler auparavant. Un de ces colporteurs arrivait chez le maire de chaque village, non pas pour lui rien vendre, mais pour lui remettre gratis six petits gâteaux de froment, en lui disant : « Ces six petits gâteaux sont pour vous, je ne vous de- « mande rien en retour : seulement, vous aurez l'obli- « geance d'en faire six autres tous pareils, et vous les « expédierez à la station suivante. » Chose bizarre ! Ce maire, sans faire de questions, acceptait invariablement ces gâteaux, et, fidèle à sa consigne, il en fabriquait six autres qu'il expédiait au village suivant avec le même message! Quel était le premier point de départ de ces gâteaux? c'est ce qu'il serait très-important de connaître ; malheureusement on ne l'a jamais su. Mais ce qui est incontestable, ce qui est positif, c'est que des colporteurs allaient ainsi de maire en maire (from headman to headman), de village en village, d'une station de police à une autre station de police, ne laissant d'autre instruction que celle d'expédier six autres gâteaux pareils à ceux qu'ils avaient apportés.

(( Supposez, continue M. d'israeli, que l'on aille dire à l'empereur de Russie : Sire, voici un fait accompagné de circonstances très-remarquables qui se passe dans vos États. Il y a des colporteurs inexplicables qui vont de village en village, et qui n'y déposent qu'un pot de caviar, ou bien une queue d'hermine, et en retour de cette queue ils ne demandent rien que la complaisance de vouloir

bien la faire passer de main en main. Supposez qu'on lui dise encore : Ce même fait s est reproduit dans dix mille villages; mais nous n'y pouvons rien comprendre. Je suis parfaitement sûr que l'empereur répondrait : Peu i n'importe que vous compreniez ou que vous ne compreniez pas; mais il m'est parfaitement démontré qu'il y a là -dessous quelque chose de louche, et je vais prendre mes précautions en conséquence. Or il ne parait pas que le gouvernement de l'Inde ait cherché à comprendre ou à se mettre sur ses gardes.

« Mais ce n'est pas tout encore; outre ces symptômes parmi les populations, il y en avait d'autres dans l'armée, d'après lesquels il n'était pas difficile de deviner qu'on était à la veille d'une conspiration militaire. Un cipaye arrivait dans un cantonnement militaire, et allait droit au plus ancien officier indigène. 11 venait expressément pour lui remettre, quoi? une fleur de lotus1'. L'officier la regardait sans rien dire, et la passait à un autre officier ; celui-ci à un autre, puis elle allait à un inférieur, et ainsi de main en main jusqu'au dernier soldat du régiment II n'y avait pas un homme du régiment qui n'eût regardé, touché et passé la fleur ; et enfin, quand elle était arrivée au dernier soldat, il disparaissait pour aller la porter à un autre régiment, s'il y en avait là, sinon au plus prochain cantonnement militaire. On ne pourrait pas citer un seul cantonnement, un seul régiment, une seule compagnie, pas une escorte, pas un détachement, où ces fleurs de lotus n'aient pas circulé. Et cela a commencé aussitôt après l'annexation d'Aoude. »

1 Le lolus bleu était consacre dans l'Inde antique aux divinités vengeresses, ,

Nous n'avons pas besoin d'en citer davantage pour prouver qu'en Angleterre la conviction est parfaitement acquise, au moins en ce qui concerne cette première mwse de l'insurrection, savoir: Y annexation du royaume et la spoliation de la famille royale d'Aoude.

Passons maintenant à la seconde cause : Y affaire des cartouches graissées, en commençant par faire comprendre à nos lecteurs tout ce que comportait cette maladresse, comment et par qui elle a été amenée.

Nous avons déjà parlé des saints, de ces sombres et austères fanatiques dont les traditions semblent un anachronisme au dix-neuvième siècle. Les trois quarts de la société en Europe, et même en France, semblent ne pas se douter de leur existence ; et cependant ils fourmillent en Angleterre, ils se comptent par légions, ils constituent plus de la moitié de la population protestante de l'autre côté de la Manche. Le type si vigoureusement accusé des Habakkuk Mucklewrath n'est point une invention de Walter Scott; il n'a pas même eu à l'aller chercher dans les récits des vieilles légendes, il n'avait qu'à regarder autour de lui pour l'esquisser d'après nature à Edimbourg ou dans son propre village.

Depuis 1836 surtout, une recrudescence, une exagération d'enthousiasme religieux, s'est fait sentir d'une manière très-remarquable. Un courant d'esprit puritain a soufllé sur toutes les sectes protestantes des trois royaumes ; et les saints se sont multipliés à l'infini, surtout dans l'Inde, où ils ont envahi toutes les administrations, et plus particulièrement l'armée, les sommités militaires, depuis les commandants en chef jusqu'aux simples chefs de bataillon, et, en général, tous les fonctionnaires mariés qui avaient passé l'Age de quarante

ans. On observait que c'était leur âge critique : les plus francs vauriens, aussitôt que cette heure fatale avait sonné, changeaient de mœurs et de langage ; et plus leur vie passée avait été irrégulière, plus leur austérité devenait intolérante. Il en est absolument de môme aujourd'hui, et cette tendance n'a fait qu'augmenter.

A partir de 1 856, disons-nous, tous les chefs de corps , presque sans exception, appartinrent à cette secte redoutable, dont les membres} les plus exaltés reçurent, de la jeunesse railleuse de la société de Calcutta, la désignation caractéristique de New-lights (illuminés). Dès cette époque, les politiques, même lorsqu'ils étaient au pouvoir, durent compter avec les saints et subir leur influence; il durent même permettre leurs écarts, parce que le sentiment populaire était de ce côté. On vit alors des chefs de corps, sans tenir compte de la hiérarchie militaire ni des préjugés des Hindous, jouer le rôle démissionnaires parmi leurs cipayes et prêcher jusque dans les bazars; et ce n'étaient pas seulement les intelligences bornées, telles que le colonel Wheeler du 54e, le colonel Martin et autres, mais le brillant, le chevaleresque Edwardes lui-même, un des héros de la guerre dans le Pundjab, qui donnaient l'exemple de ces déplorables travestissements i .

1 Au moment de mettre sous presse, on nous transmet d'Angleterre la communication suivante, qui se rapporte à un officier connu par de brillants exploits, au héros de Cawnpour, pour lequel nous professons d'ailleurs une sincère admiration :

« Dans une réunion (un meeting) de la Société bibernienne pour la propagation de la Bible, le révérend Graham a déposé que le général Havelock, bien qu'il appartînt à la secte des baptistes (anabaptistes), faisait partie depuis sept ans, ainsi que sa femme et sa fille, de la Société <le^ missionnaires évahgéliqùes. Il ajoute que le général

AVANT ET APRES L'INSURRECTION. t> I r»

Il n'y eut bientôt plus dans toutes ces têtes échauffées qu'une seule idée : celle de convertir les Hindous parla persuasion ou par la force (la Bible ou le sabre du Seigneur et de Gédéon). Pour un si noble but, il fallait tout risquer, même le plus magnifique joyau de la couronne d'Angleterre, le riche empire des Indes. — Or, pour arriver à ce but, il n'y avait qu'un moyen. Le seul obstacle à la conversion des Hindous est évidemment le préjugé de la caste. Excepté la classe la plus ignorante, la plus abrutie, ils n'ont plus qu'une très-minime croyance dans les légendes de leurs pouranas et qu'un très-mince respect pour leurs idoles de pierre à deux têtes et à vingt bras. Mais, pour un Hindou, perdre sa caste, c'est tout perdre : l'amour de sa femme, l'appui de sa famille, le respect de ses enfants. Tant que la caste subsiste, il n'y a rien à espérer pour sa conversion : elle est impossible1. Eh bien, il faut que cet obstacle disparaisse; il faut que la caste soit nivelée. Guerre à la caste! Delenda Carthago!

Or, dans la société indienne, l'élément militaire est celui qui a le plus de poids, de consistance ; c'est le plus répandu, le plus actif, le plus influent ; il a des ramifica-

Havelock, lorsqu'il voyageait dans l'Inde, comme colonel à la tèle de son régiment, avait toujours avec lui une tente de Béthel, où il prêchait l'Évangile, et que chaque dimanche il arborait le drapeau de Béthel, et invitait toute la population à venir entendre l'Évangile. et enfin qu'il baptisait souvent des néopintes. — Comme on s'en était plaint «à lord Gough, alors commandant en chef, et newlight non moins exalté, celui-ci, après avoir l'ait faire une enquête qui confirmait tous ces faits, au lieu d'exprimer le moindre blâme, s'était em pressé de dire publiquement et de manière que tous les journaux pussent le répéter : « Portez mes compliments au colonel Haveloek, en lui exprimant mon vif désir qu'il puisse baptiser toute V armée, »

tions dans toutes les castes. Le préjugé de la caste une fois détruit dans l'armée, le procès serait gagné ; bientôt loute l'Inde serait convertie au christianisme. C'est donc sur l'armée avant tout qu'il faut agir. Voilà pourquoi et dans quel but, depuis 1836, les colonels prédicateurs se sont mis résolument à l'œuvre.

Mais les Hindous sont un peuple intelligent, et, malheureusement, ils voyaient marcher de front la conversion et F exploitation. On leur prêchait l'amour, la charité, la fraternité chrétienne; et ils voyaient les politiques continuer, au nom de la reine chrétienne du franguistan, la spoliation successive de toutes les royautés indiennes qui étaient encore debout. On leur donnait beaucoup de Bibles qu'ils n'avaient pas grande envie de lire ; mais toute la substance du pays s'en allait, et la misère atteignait successivement toutes leurs familles. Us firent semblant d'écouter les saints, mais continuèrent à s'envelopper d'un mystère toujours plus impénétrable, cachanl leurs mœurs, voilant leurs familles, mais continuant toujours leurs pratiques. i< Nous restons, disait sir John Strachey , dans la plus profonde ignorance à l'égard des Hindous, de leur caractère, de leur mobiles moraux, de leur vie individuelle, de leurs habitudes domestiques ; nous ne savons ni quelles sont leurs subdivisions de castes, ni ce qu'ils pensent, ni ce qu'ils font. Ils glissent comme des ombres et nous opposent une forteresse de vapeurs impénétrables. »

Or le zèle puritain est plus célèbre par son ardeur que par sa patience. Il voulut enfin lutter corps à corps avec ce fantôme ; et, décidé à provoquer une crise s'il le fallait, voire même à tirer le sabre du Seigneur et de Gédéon, il ne laissa plus échapper une seule occasion de

battre en brèche hardiment, ouvertement, le préjugé de la caste.

Or c'est principalement pour tout ce qui tient à la nourriture que ce préjugé est inabordable. Le prisonnier qui aura commis les crimes les plus odieux pour satisfaire le moindre de ses penchants saura mourir comme un martyr en subissant toutes les tortures de la faim, plutôt que de souiller son corps par une nourriture contraire aux préceptes de sa religion. Des régiments de cipayes, parfaitement dévoués à leurs officiers, auxquels on n'avait jamais eu à reprocher la moindre faute de discipline, s'étaient laissé fusiller plutôt que de s'embarquer pour traverser la kala 'partie (la mer azurée), non qu'ils eussent peur de la tempête, mais parce que l'idée de préparer leur nourriture sous les yeux (nous ne disons pas au contact) des Européens leur semblait insupportable, plus insupportable que celle de la mort immédiate. Il est vrai que d'autres régiments se soumettent aujourd'hui à cette épreuve ; mais on ne sait pas ce qu'elle leur coûte. Pendant toute la traversée, ces malheureux ne se nourrissent que de graines crues et d'épices qu'ils portent sur eux en cachette. C'est quelque chose de navrant de les voir débarquer après une traversée un peu longue, baves et maigres comme les naufragés de la Méduse.

Ce fut dans les prisons qu'on essaya de frapper le premier coup contre la caste, experimentumin corpore vili. Pourquoi d'ailleurs la société se croirait-elle obligée de respecter les préjugés de ceux qui ont outragé ses lois? On soumit les prisonniers au régime de la (mess) masse commune. Une nourriture commune fut préparée pour tous, et distribuée à tous indistinctement, sans tenir compte de la caste. La tentative ne fut pas heureuse :

dans toutes les prisons où on fit l'application de cette mesure, il y eut un soulèvement presque général des détenus, le sang coula en abondance. Force resta à la loi; mais les prisonniers se vengèrent de leur défaite en se laissant mourir de faim. Partout où les magistrats semon- Irèrent inflexibles, le vide se fit parmi les brahmines et les Csbatrias; les pariahs seuls survécurent en acceptant la nourriture proposée, parce que leur caste n'avait rien à perdre. D'autres tentatives de diverses natures se succédèrent sans plus de succès. Enfin une circonstance tout à fait imprévue vint fournir aux saints une nouvelle occasion d'affronter ce malheureux préjugé.

Au mois de décembre 1856, on avait dû renouveler les approvisionnements de munitions de guerre du parc d'artillerie de Dumdum, qui est en môme temps la principale fabrique de cartouches pour toute l'armée du Bengale. Soit, que l'intendant militaire qui était alors à la tête de cet établissement fût affilié à la secte des Newlights, et que son zèle puritain lui fit désirer de provoquer une crise ; soit, comme il l'assure, qu'il n'eût vu dans le procède de graisser les cartouches qu'une innovation qui pouvait être utile en facilitant le chargement des fusils et en rendant le tir plus rapide, ce qu'il y a de certain, c'est que toute la provision pour l'année 1857 se trouva composée de cartouches qui avaient été frottées de graisse de bœuf. D'autres ont prétendu qu'il avait employé de la graisse de porc ; mais il est à présumer que cette dernière supposition a été propagée par les cipayes hindous pour intéresser à leur querelle les musulmans, qui ont une répugnance extraordinaire pour tout ce qui provient de l'animal immonde !.

1 Nous devons ajouter, pour In justification de l'intendant mili-

AVANT KT APRÈS L'INSURRECTION. 21t»

Le premier régiment auquel on distribua ces cartouches graissées fut le 19e d'infanterie indigène, alors en garnison à Barrackpour. S'apercevant immédiatement d'une innovation qui froissait leur plus chatouilleux préjugé, les cipayes refusèrent unanimement de s'en servir; et, la nouvelle s'étant répandue dans le cantonnement, l'indignation fut si grande, que les quatre régiments qui formaient alors la garnison dç Barrackpour songèrent aussitôt à s'insurger. Convaincus qu'en leur faisant déchirer avec leurs dents des cartouches frottées de graisse de vache (à leurs yeux, cet animal est encore plus sacré que le bœuf), on voulait les forcer à perdre leur caste et à se faire chrétiens malgré eux, ils organisèrent un complot qui avait pour objet : d'incendier d'abord les maisons des Européens de Barrackpour, puis de marcher sur Calcutta, et de s'emparer du fort William. Mais la conspiration fut révélée au lieutenant Allen par un ci paye resté fidèle, et des mesures efficaces furent prises pour la prévenir.

Ceci se passait dans le mois de janvier 1857. Un conseil d'enquête eut ordre de s'assembler pour examiner les griefs des cipayes, et ce conseil entra en séance le 7 février 1857. Or, dans les papiers publiés par le gou-

taire, que les cartouches graissées sont indispensables pour les armes rayées. Le même procédé est employé en France. Toutefois les armes rayées ne sont données dans l'Inde qu'aux soldats européens; il était donc plus qu'inutile dé graisser les cartouches qui devaient servir aux cipayes.

On conçoit cependant que l'indignation ne pouvait pas être aussi grande chez les musulmans que chez les Hindous. L'emploi de h graisse de bœuf choque les Hindous dans leur vénération religieuse, tandis que l'emploi de la graisse de porc blesse les musulmans dans leur répulsion.

m L'INDE ANGLAISE

vernement anglais relativement à cette enquête, la pièce n° 1 4 delà troisième liasse est un rapport de l'inspecteur général de l'artillerie (auteur de tout le mal), rapport daté du 29 janvier i 857 et adressé au secrétaire du gouverneur général de l'Inde. Dans ce rapport, l'intendant inspecteur convient que « aucune précaution extraordinaire ne semble avoir été prise, au dépôt d'artillerie de Dumdum, pour s'assurer qu'on n'eût point fait usage de l'espèce de graisse qui peut froisser les préjugés des Indiens. Certainement, ajoute l'inspecteur avec une simplicité qui est peut-être sincère, il est à regretter que ces munitions n'aient pas été préparées sans graisse d'aucune espèce ; mais je n'avais pas fait attention à cette circonstance l. »

Le résultat de l'enquête fut qu'on permit aux eipayes de ne point déchirer les cartouches avec leurs dents, mais qu'on insista pour qu'ils continuassent à s'en servir en les déchirant suivant une nouvelle méthode fort gênante. Les saints, dont l'influence était toute-puissante sur le commandant en chef, espéraient ainsi tourner la difficulté et arriver à leurs fins : ils assuraient qu'au bout d'un certain temps les eipayes finiraient par surmonter leur répugnance et par déchirer les cartouches suivant l'ancienne manière, qui était beaucoup plus commode. Mais ce calcul fut trompé. Le 19e régiment d'infanterie indigène, sur lequel on voulut recommencer l'épreuve, refusa de recevoir les cartouches; et, comme il fallait cette

• * No extraordinary précaution appears to bave been taken, at tbe practice dépôt of Dumdum, to insure tbe absence of any objeclionable fat. It is certainly to be re^relted that ammunition was not prepared, expressly for Ibe dépôt, withoiit any greasc nt al|, but fhe subject did not oectrr to me,

Avant et amies L'insurrection. ±>i

Ibis taire un exemple, si l'on voulait maintenir la discipline dans l'armée, ce régiment fut licencié à Barrackpourle 5 avril 1857.

Dans une armée européenne, le simple licenciement serait, pour un régiment, une très-légère punition, du moins en ce qui concerne les sous-officiers et les soldats; ce serait peut-être même une prime offerte à la révolte, puisque ces derniers, pour la plupart, seraient charmés de retourner dans leurs villages. Mais, pour un régiment de cipayes, il n'en est point ainsi. Officiers et soldats n'ont aucun autre avenir pour leur vieillesse que leur pension de retraite ; ils ne connaissent point d'autre métier que celui des armes, et n'ayant aucun patrimoine, puisqu'ils sont soldats de père en fils, il ne leur reste plus aucune ressource, aucun moyen d'existence, pour eux et leurs familles. Forcément, après un licenciement, ils deviennent des coupeurs de routes et finissent par la potence. Mais, bien que les cipayes du 19e indigène demandassent grâce jusqu'au dernier moment avec des sanglots et des cris déchirants, ils n'hésitèrent pas à accepter un avenir de misère certaine plutôt que de s'exposer à perdre leur caste.

Il était question de recommencer cette triste épreuve sur le 54e régiment d'infanterie indigène (le second des quatre régiments de Barrackpour qui étaient entrés dans le complot du mois de janvier), lorsqu'un incident inattendu vint hâter le dénoument en aggravant la position, Nous avons déjà dit que le colonel Wheeler, qui commandait ce régiment, était un de ces officiers fanatiques qui s'adressent personnellement aux cipayes sous leurs ordres pour insulter à leurs croyances et chercher à les convertir par tous les moyens en leur pouvoir. Déjà,

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dans une circonstance précédente, on avait du lui retire le commandement d'un régiment, pour avoir, à Pet?, hawer, en plein pays musulman, causé une émeute en prêchant dans lesbazars. Enivré par la fièvre de proselytisme, qui était générale parmi les saints, ce puritain incorrigible choisit le moment dont nous venons de parler pour redoubler ses prédications. Elles causèrent dans le régiment une véritable exaspération, et la réaction se manifesta par une tentative d'assassinat sur un officier européen du 54e : c'était précisément le lieutenant adjudant-major de ce régiment, c'est-à-dire l'officier qui est toujours considéré comme le bras droit du commandant et comme son aller ego. Un cipaye avait tiré sur lui à bout portant, et avait également blessé le sergent-major européen attaché au corps. Ce crime s'était commis en présence dune grande garde du 54e, commandée par un djemadar ou lieutenant indigène ; et ni la grandegarde ni le djemadar n'étaient intervenus; bienplus ils avaient refusé d'arrêter le coupable. Le cipaye fut pendu le 8 avril, et le lieutenant indigène, qui avait refusé d'intervenir, subit le même sort le 20 du même mois. Mais, comme ces exécutions restèrent sans effet sur le régiment, toujours plus indiscipliné, on le licencia, cointue on avait fait pour le 19% le 5 mai 1857.

Si maintenant, avant de passer au récit de l'insurrection proprement dite, nous résumons les faits que nous venons de mettre en lumière, nous voyons que cette insurrection a eu pour causes : 1° l'annexation du royaume d'Aoude, et 2° la question des cartouches; et nous voyons aussi que, contrairement à l'opinion généralement énoncée jusqu'à cejoUr, la querelle est au moins aussi sérieusement, nous dirons même plus sérieusement en-

gagée avec les Hindous qu'avec les musulmans. Eifectivemeiit, par l'annexalion du royaume d'Aoude, on a spolié un prince dont les sujets se partagent à peu près également en musulmans et en Hindous ; mais, dans la question des cartouches, on est allé surtout se heurter contre l'idée de la caste qui n'existe que ('liez les Hindous; enfin, il est parfaitement avéré que, dans les régiments de l'armée du Bengale qui se sont insurgés, l'élément hindou était en grande majorité, puisqu'on comptait six à sept cents brahmines par bataillon d'un millier d'hommes.

On doit rendre cette justice au gouvernement des saints, qu'il a eu le talent de trouver la seule combinaison possible qui pût réunir les brahmines et les musulmans sincèrement et cordialement sous un même drapeau hostile à la puissance anglaise. 11 fallait pour cela s'adresser, en le froissant, au seul préjugé commun entre les deux races, une répugnance insurmontable et fondée sur certaines lois hygiéniques et religieuses. Pour l'une et pour l'autre on a trouvé des contacts désobligeants ; de là leur irritation simultanée» De bien petites causes produisent quelquefois de bien grands effets.

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