‹ L'Inde anglaise avant et apráes l'insurrection de 1857Chapitre 21 sur 30 · INSURRECTION DE RELUI · texte numérisé non relu

INSURRECTION DE RELUI

Le lundi, 11 mai, à neuf heures du matin, les sentinelles du poste sur le pont de bateaux construit sur la Djumna, devant la porte nord-est de Delhi, virent arriver, par la route de Mirât1, trente cavaliers portant l'uuilbrme du oe régiment de cavalerie indigène du Bengale. Hommes et chevaux étaient trempés de sueur et paraissaient fatigués d'une longue marche. On les laissa passer sans concevoir aucun soupçon. Mais à peine avaient-ils frailchi le pont, qu'ils se saisirent du poste et tuèrent le seul officier anglais qui le commandait. Puis, réunissant les cipayes autour d'eux, ils leur racontèrent avec une extrême animation les scènes du samedi et du dimanche à Mirât, montrant à leurs jambes les meurtrissures des fers qu'on y avait attachés, et appelant leurs coreligionnaires à combattre avec eux pour leurs castes et leur religion. Tout le poste leur répondit par un cri d'indignation et de sympathie, et s'engagea à donner la main aux autres insurgés, à mesure qu'ils arriveraient de Mirât.

Les trente vengeurs se mettent en inarche en prenant la direction du palais. La première personne qu'ils rencontrent est précisément M. Fraser (le résident anglais auprès du Grand Mogol), qui se rendait au derbar (à la séance royale) dans son cabriolet. Ils le massacrent avec son premier assistant (le capitaine Douglas) et son pre-

1 On se rappelle que. dans la relation citée plus haut d'une dame anglaise de Mirai, il est question de ces trente cavaliers délivres de leur prison, qui s'étaient trouvés les premiers sur le chemin du capitaine S , comme ils s'enfuyaient vers Delhi,

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mier secrétaire (M. Nixon). Après cette exécution, ils continuent à sabrer tous les Européens qui se trouvent sur leur chemin.

Quelques fuyards allèrent avertir le général commandant la station, qui se hâta d'opposer à ces forcenés, qu'il croyait beaucoup plus nombreux, le 54e régiment d'infanterie indigène, appuyé de deux pièces d'artillerie de la batterie indigène du capitaine de Tessier. Ces troupes débouchent effectivement sur la place du palais, parfaitement disposées à faire leur devoir; mais, au cri deDin ! dia! (Pour la religion, pour la religion!) répété par le petit groupe de cavaliers, et sur les explications qui leur sont rapidement données par quelques cipayes du 54% appartenant au poste déjà insurgé du pont de bateaux, le 54e, au lieu de faire feu sur les rebelles, comme il en avait reçu l'ordre, ouvre ses rangs à droite et à gauche, sur les deux côtés du chemin, laissant tous ses officiers au milieu de la voie; et il assiste avec une horrible impassibilité à la scène de carnage qui se passe aussitôt sous ses yeux. Les trente cavaliers, s'élançant aussitôt dans l'espace resté libre, tuent successivement à coups de pistolet tous les officiers (alors présents) du 54e, qui, paralysés par la surprise et n'ayant pour se défendre que leurs sabres d'infanterie, ne firent, à ce qu'il paraît, aucune résistance, si ce n'est le colonel Uipley, qui tua, dit-on, deux des assaillants de deux coups de pistolet qu'il avait sur lui. Après cette boucherie, les cavaliers descendirent de cheval et parcoururent les rangs des cipayes en leur serrant la main et en les remerciant de leur abstention. Ici encore on voit que, des officiers du 54e, pas un ne périt de la main de ses soldats, qui se contentèrent de ne point les défendre contre les vengeurs de la religion outragée.

Par une bizarrerie de l'administration anglaise, que Ton ne peut expliquer que par l'insalubrité du climat de Delhi, cette ville, quoiqu'une des positions stratégiques les plus importantes de l'Inde, et un centre d'approvisionnements militaires colossal, n'avait pour toute garnison que trois régiments d'infanterie indigène1 et une compagnie d'artillerie indigène. Il ne s'y trouvait pas le plus petit noyau, pas une compagnie, pas un dépôt, pas un détachement de soldats européens. Cette énorme faute allait conter cher.

Après la mort de ses officiers, le 54e d'infanterie indigène se joignit avec enthousiasme à l'insurrection. Rallié bientôt par le 74e, et toujours conduit par les cavaliers vengeurs, il marcha à l'attaque du petit arsenal-, qui n'avait pour tous défenseurs que deux jeunes officiers et quelques sous-officiers européens d'artillerie. Après plusieurs heures d'une lutte inégale, le lieutenant Willoughby, voyant que l'arsenal allait définitivement tomber au pouvoir des insurgés, mit le feu au magasin à poudre, qui sauta avec une explosion épouvantable, détruisant environ cinq cents personnes, tant de la ville que des insurgés.

Il était alors quatre heures du soir. Le brigadier (colonel) Graves avait réuni dans la tour du Pavillon (flagslafl) un grand nombre de dames avec leurs enfants et presque tous les hommes de la population européenne qui avaient échappé au premier massacre. H comptait

1 (>cs trois régiments eurent le 58e, le 54e el le 74e. Lu ville tic Delhi contenait deux arsenaux. Ce lut le plus petil, 'ni se trouvaient les fusils, les sabres, les cartouches pour l'infanterie et environ un tiers de? approvisionnements eu poudre, qui tomba le premiei au pouvoir des insurgés. L'autre était plus spécialement pour l'artillerie el contenait un pare immense.

s'y maintenir avec l'aide du 58e régiment, dont la fidélité n'avait pas encore été ébranlée. Mais, an moment de l'explosion du magasin, de fortes colonnes de poussière s'étanl soulevées tout à coup, quelques cipayes se mirent à crier que les Européens les trahissaient el voulaient les faire périr tous pour n'avoir plus rien à craindre. Les compagnies du 58e s'élancèrent aussitôt sur leurs armes, et se mirent à fusiller au hasard les groupes réfugiés sur la tour du Pavillon. Ce fut alors un sauve-qui-peut général, tant à cheval qu'en cabriolet (les officiers mariés surtout ayant eu soin de tenir sous la main les moyens de sauver leurs familles); il y eut encore quelques victimes, mais le plus grand nombre parvint à s'échapper.

Ici encore nous devons constater le même fait que nous avons déjà signalé dans le récit de la première journée de l'insurrection, savoir que jusque-là, même à Delhi, pas un officier européen n'avait péri de la main des soldats de son propre régiment. Bien plus, la compagnie d'artillerie du capitaine de Tessier (la seule de cette arme à Delhi) ne se réunit aux insurgés que sous la condition formellement stipulée que ses officiers et leurs familles ne courraient aucun danger; et, afin de s'assurer de l'exécution de cette convention, les artilleurs escortèrent eux-mêmes leurs officiers jusqu'à une certaine distance hors de la ville. Effectivement, le seul officier appartenant à l'artillerie de Delhi qui périt dans les premiers jours de l'insurrection fut le lieutenant Willoughby, qui, blessé d'abord par l'explosion du magasin à poudre, il se traînant avec peine, fut massacré quelques jour, après par les paysans d'un village où il s'était réfugié, à plus de vingt milles de Delhi.

&W 1/lndk àNgLàIsë

ï;iST AL liATKLN DE L'EMPIUE MUGOL.

Pendant toute la journée du lundi, les régiments insurgés de Mirai étaient arrivés d'heure en heure par Torts détachements; et, traversant sans rencontrer d'opposition le pont sur la Djurnna, pénétraient dans l'enceinte de Delhi et en occupaient successivement toutes les positions stratégiques : les remparts, la citadelle, le grand arsenal. Au lieu de se livrer au pillage, comme on les en a accusés, et comme les Européens en pareille posilion n'auraient pas manqué de le faire, ils ouvrirent immédiatement des conférences avec les insurgés de Delhi pour arrêter en commun et après mûre réflexion leurs projets pour l'avenir. Les officiers indigènes de tous les corps, réunis eu une espèce de parlement militaire, montrèrent un calme et une sagesse auxquels on n'aurait jamais pu s'attendre de la part de gens aussi incultes cl dans un pareil moment d'effervescence. L'explication la plus naturelle de ce phénomène est dans le système de promotion généralement adopté pour l'armée du Bengale, où l'avancement dans le corps des officiers indigènes est presque invariablement donné à l'ancienneté. Il en résulte que tous les officiers supérieurs, les soubadurs, les plus anciens djemadars sont tous des hommes murs, Agés même, quelquefois des vieillards décrépits qui sont plus gênants qu'utiles devant un ennemi un peu actif. Mais, dans les délibérations dont nous parlons, cette circonstance était d'un avantage incalculable.

Toutes ces têtes vénérables, à barbe grise, envisagèrent

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froidement la situation et n'eurent pas de peine à se mettre d'accord. Pour lutter contre la puissance anglaise, contre l'organisation, la science, l'homogénéité européenne, ce n'était pas trop de toutes les forces de l'Inde, et il n'était possible de réussir qu'à la condition de réunir sous un même drapeau Hindous et musulmans. Or la querelle n'était jusqu'à ce moment qu'un pronunciàmento braliminique pour la défense des castes ; les musulmans y étaient complètement étrangers. Pour les y rallier, il n'y avait qu'un moyen : se ranger sous l'étendard du croissant et relever le trône de Delhi. La proposition fut votée à l'unanimité; et l'exécution de ce plan était d'autant plus facile, que, par un hasard qui semblait providentiel, le premier effort de l'insurrection avait fait tomber en son pouvoir la ville sainte de Delhi et la personne du Grand Mogol. Il ne restait donc plus qu'à obtenir le consentement de ce prince et les sympathies de ce qui restait encore de noblesse musulmane répandue dans le pays.

Le comité supérieur, délégué par le parlement militaire, se rendit le soir même du lundi au palais, où il trouva le Grand Mogol appesanti par l'âge et terrifié par les événements, au point de ne pouvoir d'abord rien comprendre, et ensuite de ne vouloir rien écouter. Les délégués furent obligés d'avoir recours aux menaces. On lui donna à entendre que, s'il refusait les offres qui lui étaient faites, il ne fallait qu'un cordon pour l'étrangle]1, ce qui permettrait d'offrir la couronne à son fils aîné ou, en cas de refus de l'héritier présomptif, au fils cadet, ou au troisième, jusqu'à ce qu'on trouvât un prince qui voulût bien l'accepter, après qu'on aurait massacré les autres. Bref, il était libre de choisir entre le trône de Delhi avec tout son ancien éclat et son ancien prestige, ou la mort. Ta

queslion, ainsi posée, ne pouvait manquer d'être bientôt résolue. Mais jamais prince détrôné ne reprit les insignes du pouvoir avec plus de regret et d'appréhension. Le vieux roi était convaincu du triomphe définitif des Anglais et craignait de perdre sa pension. S'il avait été libre, il se serait sauvé volontiers à Calcutta pour y jouir tranquillement jusqu'à la fin de ses jours de l'aumône qu'on voulait bien lui faire. Mais la destinée était plus forte que sa volonté, et il dut se résigner à jeter pour la dernière fois dans la mêlée l'étendard impérial. Une proclamation rédigée séance tenante et revêtue du grand sceau de la famille de Timour fut répandue dans toute la ville et expédiée dans les provinces. Elle annonçait à tous les peuples qui composaient autrefois le vaste empire du Mogol que la domination de l'Angleterre ne serait plus désormais tolérée; elle appelait musulmans et Hindous à se réunir dans un vaste effort pour jeter dans la mer l'odieux envahisseur; enfin, comme gage d'alliance entre les deux races qui allaient fraterniser, elle déclarait qu'il ne serait plus permis de tuer des vaches dans toute létendue de l'empire, cet animal étant un objet de vénération toute particulière pour les Hindous.

Le mardi, dans la matinée, le vieux roi, accompagné de ses fils et entouré de ses principaux nobles et des soubadars des régiments insurgés, fut promené à cheval dans toute la ville, faisant ainsi acte de sa nouvelle souveraineté; — et le parti musulman partagea, dès ce moment, la responsabilité de l'insurrection dont il n'était nullement, l'auteur. Cette fusion était un événement de la plus haute importance.

Nous en avons assez dit pour faire voir que, si, dans la matinée du lundi, il s'était trouvé à Delhi une seule

compagnie d'Européens, l'insurrection eût été écrasée d'emblée, et l'explosion de Mirât serait restée une affaire isolée, sans ramification musulmane (en dehors des Etats d'Aoude), et, par conséquent, Fans conséquences sérieuses, sans avenir; tandis que, par une réunion de circonstances extraordinaires, elle élait devenue une puissance politique de premier ordre , avec une grande ville fortifiée pour première base d'opérations , des ressources militaires en abondance , des trésors considérables, et enfin un roi, portant un grand nom historique, qui était allié aux plus grands souvenirs et aux traditions les plus vénérées.

Effectivement, la ville de Delhi était non-seulement la plus belle et la plus riche ville de llnde, la capitale du commerce anglais dans le Nord-Ouest, presque la seule grande place de guerre dont les fortifications eussent été entretenues avec soin et à grands frais par la Compagnie; mais c'était le plus grand arsenal militaire qu'on pût trouver dans toutes les possessions anglaises, et qu'il ne serait possible de comparer, au point de vue des ressources qui y avaient été réunies, qu'à Sébastopol, de prodigieuse mémoire. Persuadés que le seul danger qui pût menacer leur puissance dans l'Inde ne pouvait venir que d# la Russie dans sa marche progressive vers l'Orient, les Anglais avaient choisi la position de Delhi, comme étant éminemment favorable, pour y concentrer un matériel énorme, suffisant pour répondre à tous les besoins, voire même pour réparer tous les désastres de la guerre la plus longue et la plus terrible. Les deux arsenaux de Delhi, outre un approvisionnement de toute nature pour plus de cent mille hommes, contenaient environ treize cents pièces d'artillerie, deux grands

équipages de siège, des manutentions parfaitement organisées, des outils, des ateliers, des moyens de transport. Le trésor était un des plus riches dépôts de la Compagnie, et, il faut le dire à l'honneur des insurgés, ce trésor ne fut point pillé, mais réservé par eux, et remis intact entre les mains du Grand Mogol pour subvenir aux frais de la guerre. Jamais, certainement, un grand mouvement national pour secouer un joug étranger ne débuta dans des conditions plus favorables et sous de plus heureux auspices.

Si nous examinons, au contraire, la position des Anglais au point de vue de la défense de leur suzeraineté attaquée, il est impossible de trouver des conditions plus défavorables. Leurs régiments européens, les seuls sur lesquels on eût le droit de compter, étaient distribués de la manière la plus malheureuse aux deux extrémités de l'empire : dans les nouvelles provinces conquises sur les Birmans, qui n'absorbaient pas moins de trois régiments, et tout le long de l'Indus, sur la frontière nordouest. La guerre que l'on venait d'entreprendre contre la Perse pouvant présenter des éventualités dangereuses (comme, par exemple, une intervention de la Russie), qui auraient obligé l'Angleterre à porter toutes ses forces dans l'Asie centrale, on avait dégarni les deux présidences de Bombay et de Madras, et même tout l'intérieur de la présidence du Bengale, pour masser toutes les troupes européennes le long de l'Indus. — Ainsi trois régiments européens, avec la majeure partie de l'artillerie, étaient dans la vallée de Peshawer; un quatrième à Attock, un autre à chacune des stations de Lahore, Sealkote, Ferozepour, Jallander et Ambala; trois autres, appartenant aux divisions de la même frontière, étaient

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en réserve dans les montagnes de Simla, dont le climat, favorable à la santé des Européens, devait conserver ces troupes toutes fraîches, avec leur vigueur et leur activité intactes; enfin, presque toute l'artillerie européenne était cantonnée dans le Pendjab. — Tandis que dans le pays d'Aoude, que l'on venait d'annexer, et dont les populations étaient irritées par une grande injustice qui était en même temps une odieuse ingratitude, on n'avait q\ïnn seul régiment européen détaché de la division de Cawnpour ; et clans toutes les immenses et turbulentes provinces du Nord-Ouest, il n'y avait, en fait d'Européens, que le régiment de dragons de Mirât, et deux bataillons d'infanterie, l'un à Mirât, l'autre à Agra. Enfin, on n'avait en réserve dans toute la division du Bengale que deux bataillons européens, dont l'un à Dinapore et l'autre à Calcutta. — Les positions importantes de Cawnpour, Allahabad, Benarès, étaient confiées à des troupes indigènes avec seulement quelques artilleurs européens (pour la plupart des recrues). Certainement l'insurrection ne pouvait pas avoir plus beau jeu; et la défense avait contre elle tous les obstacles : le climat, les pluies qui allaient commencer, la difficulté des communications et les distances.

Ce qui sauva la puissance anglaise ainsi compromise, ce fut d'abord la grande invention moderne de la télégraphie électrique. Le 11 mai, on avait reçu, à Làhore, Agra, Cawnpour, Benarès, Calcutta et Bombay, des dépêches télégraphiques qui se succédaient d'heure en heure, puis de minute en minute, qui disaient : « Les insurgés de Mirât sont sur nous. — On nous attaque. — L arsenal est pris. — On nous égorge. — Et enfin, je n'ai plus que le temps de me sauver. » Celle-ci était la

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dernière, mais elle était suffisamment significative. — Alors les Anglais, avec leur calme proverbial dans le danger, se recueillirent avant d'agir. Ils avaient d'ailleurs tout le temps de se mettre en garde conlre de nouvelles surprises; car, malgré l'aptitude des courriers indiens aux courses forcées les plus prolongées, malgré le dévouement religieux des Hindous et leurs efforts prodigieux, les relais d'hommes et de chevaux courant jour et nuit de village en village, l'appel aux armes ne se transmettait que par des moyens humains limités par le temps et l'espace, tandis que la science moderne avait réalisé pour l'Européen (eripuU cœlo fidmen) l'ubiquité de Dieu. Et puis les Anglais, avec leur fortune et leur habileté ordinaire, se trouvèrent avoir, partout où le besoin en était le plus pressant, de ces hommes intelligents, héroïques, patriotes avant tout, sachant sacrifier leur vie, leur fortune, souvent même l'humanité et l'honneur quand il s'agit des intérêts de leur pays. C'étaient sir II. Wheeler à Cawnpour, Reid , Nicholson , Chamberlain dans le Pendjab, et surtout ces trois admirables frères auxquels l'Angleterre reconnaissante devrait élever des statues, les trois Lawrence, à Lucknao, à Peshawer, à Nassirabad.

PR0G1ŒS ET PBEMJERS ÉCHECS DE L'IÏNSUHMCTJON.

Dès que les musulmans furent entrés dans l'insurrection, elle prit un caractère de férocité qu'on n'y avait pas remarqué jusqu'alors. Les chefs n'ignoraient pas qu'un certain nombre d Européens, qui n'étaient point parvenus à s'échapper de Delhi pendant la journée

du II, étaient encore cachés dans la ville; et des perquisitions furent commencées dés le lendemain, à l'instigation des musulmans, dans toutes les maisons où l'on pouvait supposer qu'ils avaient trouvé un refuge, pour les arrêter et les mettre à mort. Leur sort était le plus souvent partagé par ceux qui leur avaient donné un asile.

Une circonstance que nous devons mentionner, parce qu'elle fait honneur au vieux roi de Delhi, c'est que presque tous ces malheureux, au nombre de quarantehuit, avaient cherché sa protection, et étaient effectivement cachés dans son palais. C'étaient surtout des employés subalternes de l'administration, du trésor, des entrepreneurs du chemin de fer, tous ceux qui n'avaient eu à leur disposition ni un cheval ni une voiture pour s'échapper. 11 y avait cependant aussi, dans le nombre, quelques dames avec leurs enfants, et notamment un missionnaire et sa fille, qui montrèrent jusqu'à la fin une résignation digne des martyrs. Pendant deux jours entiers, le roi avait trouvé moyen de les nourrir en cachette de sa propre main, et de dérober leur asile aux recherches de son entourage acharné à les poursuivre. Mais la trahison d'un palefrenier fit tout découvrir, et la populace, exaspérée, lâche et sanguinaire comme toutes les populaces, vint assiéger le palais et réclamer à grands cris ses victimes1. Après une longue résistance, le monarque sans défense fut obligé de céder aux menaces

4 II est pénible de voir la presse anglaise à son tour demander à grands cris le supplice de ce pauvre roi, dès qu'il sera tombé entre les mains des vainqueurs. Un pareil hallah n'est pas digne d'une nation généreuse quand il s'agit d'un vieillard qui a été plus malheureux que coupable,

des conjurés; et ces quarante-huit personnes furent massacrées avec des circonstances d'une atrocité révoltante. Ces scènes, trop souvent décrites par une presse avide d'émotions, excitèrent chez les Anglais une soif insatiable de vengeance. Et dès ce moment commencèrent des deux côtés d'effroyables boucheries, sous prétexte de représailles : le sang appelait le sang; mais nous constatons avec regret que, dans cette terrible lutte à qui rendrait le plus vite coup pour coup, la civilisation fut souvent encore plus cruelle que la barbarie.

Mais ne devançons point les événements. Les autorités anglaises dans le Pendjab, aussitôt qu'elles furent instruites, par les dépèches dont nous avons déjà parlé, des événements de Mirât et de Delhi, comprirent, avec un tact remarquable, que le salut de l'empire britannique dans l'Inde dépendait des deux divisions anglaises cantonnées sur les bords de l'Indus. C'était là seulement que les bataillons européens étaient groupés en masses assez imposantes pour pouvoir prendre l'offensive contre les insurgés de Delhi; mais cette offensive n'était possible qu'à la condition qu'on ne serait point obligé de lutter contre les régiments indigènes qui se trouvaient aussi en assez grand nombre dans le Pendjab, ni contre la population sikhe, fort turbulente de sa nature. 11 fallait que, dans cette région au moins, la tranquillité tut maintenue à tout prix, et, pour cela, on devait user à la fois de ruse et d'audace en mettant de côté tout scrupule. 11 fallait surtout se hâter d'agir avant que les événements de Delhi fussent connus de la population et des cipayes.

Sous l'inspiration de sir John Lawrence, commissaire anglais dans le Pendjab, un conseil de guerre fut immé-

diatement réuni à Peshawer par le général Reid l, qui commandait la division. Ce conseil, formé des généraux Cotton et Chamberlain, des colonels Edwardes et Nicholson, décida que tous les régiments originaires du Bengale, qui étaient cantonnés dans le Pendjab, seraient immédiatement désarmés, et remplacés par des régimenls sikhs, qui seraient immédiatement levés parmi les populations au milieu desquelles on se trouvait, populations essentiellement guerrières, également hostiles aux Hindous et aux musulmans, et toujours prêtes à se battre pour de l'argent. On tenta ces dernières par l'appât d'une solde énorme, et, en moins de deux jours, tous les hommes valides furent enrôlés.

La seconde partie du programme, celle du désarmement général des cipayes, était moins facile à exécuter à cause de leur éparpillement et offrait bien quelques dangers. Pour conjurer ces dangers, on organisa immédiatement, sous les ordres d'officiers d'un rare mérite, tels que Nicholson et Chamberlain, deux colonnes mobiles, composées de troupes sikhes et anglaises, ayant leur quartier général, l'une à Jhelum, l'autre à Raoul-Pindi, et on les fit mouvoir avec tant de rapidité et d'à-propos, que toute résistance devint impossible. C'est ainsi que, le 13 mai, les trois régiments indigènes (16e, 26e et 40e) en garnison à Lahore furent désarmés dans leur cantonnement de Mian-mir, sans qu'on eût à tirer un coup de fusil, et que quatre autres régiments d'infanterie (les 21e, 24% 27e et 50e) et le 5e régiment de cavalerie régulière du Bengale eurent le même sort, quelques jours après, à Peshawer, sans l'effusion d'une goutte de sang.

1 II est mort plus lard du choléra devant Delhi, commandant on chef l'armée de sioçre.

— Sur deux ou trois points seulement, notamment à Ferozepour et à Ambala, on rencontra une faible opposition, qui fut immédiatement écrasée, et les fusils enlevés aux cipayes étaient aussitôt distribués aux régiments sikbes de nouvelle formation.

Du moment que le Pendjab ne se joignait pas à l'insurrection, la puissance anglaise dans l'Inde était sauvée; parce que, du moment que le Pendjab cessait d'être un danger, c'était une mine inépuisable de ressources de toute nature : hommes, vivres, bêtes de somme, tout y abondait. Non-seulement la population valide s'enrôlait tout entière, fournissant des milliers d'admirables soldats (dont un grand nombre avaient été formés à l'école des officiers français de Rendjit-Sing, MM. Allard, Court, Ventura), et, ce qui était surtout précieux pour les Anglais, des milliers de pionniers infatigables, travaillant sous le feu dans les tranchées, bons à tout et ne craignant rien, en un mot, rivalisant avec les soldats européens; mais tout ce qui restait dans les villages, prenant fait et cause pour les Anglais, traquait les malheureux déserteurs dans la campagne, aux gués de toutes les rivières, et, pour une faible prime, les ramenait pieds et poings liés pour les livrer à la vengeance des cours prévôtales, qui en faisaient d'horribles boucheries.

Soit la crainte de laisser des ennemis derrière eux, soit cet horrible instinct que l'homme partage avec la bête féroce, et qui fait que la vue et l'odeur du sang nous enivre, ce qu'il y a de certain, c'est que, de la part des Anglais, dans toutes les stations du Pendjab, et, plus tard, successivement, dans tous leurs cantonnements du Bengale, les exécutions commencèrent sur une échelle inouïe dans l'histoire d'aucun pays. L'on inventait même de

nouveaux supplices. Cinquante, soixante, quelquefois cent hommes par jour étaient pendus, fusillés, ècartelés par explosion à la bouche des canons, sous le plus léger prétexte, pour un mot, un geste, une simple lettre arrivée par la poste et adressée par un insurgé à un cipaye. C'était la terrible loi des suspects avec tout son cortège d'injustices et d'horreurs.

La terreur même produite par ces exécutions rendait de nouvelles exécutions toujours nécessaires. Les cipayes, convaincus que leur extermination complète était résolue, qu'ils y passeraient tous l'un après l'autre, et que ce n'était qu'une question de temps, se laissaient aller à chaque instant à des paniques bien naturelles ; et, quoiqu'ils fussent désarmés et certains d'être traqués comme des bêtes fauves par les paysans sikhes, se sauvaient en masse, et étaient aussitôt poursuivis. Les sikhes jouaient dans cette chasse à l'homme le rôle du chien du sang employé à la poursuite des esclaves en Amérique ; et la poursuite était continuée jusqu'à ce que l'on se fut assuré que pas un homme n'avait réussi à passer la frontière. A mesure que ces malheureux étaient ramenés, ils él aient pendus, fusillés ou ècartelés (suivant leurs grades), on les comptait comme un troupeau de moutons dans un abattoir. Et ce système n'a pas été l'exagération momentanée de rigueurs nécessaires ; il s'est prolongé pendant quatre mois, il dure encore au moment où nous écrivons. — Le général Cotton, écrivant de Peshawer, le 28 août dernier, dit que, « sur huit cent soixante et onze hommes qui composaient le 51e régiment du Bengale (et dont le seul crime était de s'être sauvés par peur après avoir été désarmés depuis deux mois), il en a déjà pendu et fusillé sept cent quatre-vingt-cinq. Il observe quil lui en mon-

*/w encore quatre-vingt-six, mais qiïil sera bientôt au complet, attendu que le restant continue à lui être amené par escouades de deux ou trois à la fois par les paysans et la police sikhs. » 11 y a des régiments de cipayes, tels que le 26" et le 46e â, qui ont été ainsi exterminés jusqu'au dernier homme.

Détournons nos yeux de ces terribles scènes, justifiées jusqu'à un certain point, en politique, par la terrible loi du salut public, poursuivre, de l'autre côté, les progrès de l'insurrection. Le premier régiment qui se joignit au mouvement après ceux de Mirât et de Delhi fut le Tf d'infanterie, à Phillour, sur la frontière du Pendjab, la plus rapprochée du Bengale. Ce fut le 12 mai, au moment où un détachement européen, trop peu nombreux, arrivait pour le désarmer. Les cipayes se sauvèrent en tirant quelques coups de fusil et allèrent se joindre aux insurgés, mais sans avoir massacré aucun de leurs officiers.

Le 15 mai, six compagnies du génie, commandées pour marcher contre les insurgés et arrivées de Rourkie à Mirât, en apprenant dans cette dernière ville les scènes qui s'y étaient passées, se révoltèrent immédiatement, tuèrent leur commandant, le capitaine Fraser, et, bien qu'elles ne comptassent que six cents hommes, et qu'on mît aussitôt à leur poursuite la cavalerie et l'infanterie européennes, parvinrent à gagner Delhi avec une perte de cinquante hommes. — Le 18, les trois autres compagnies

1 Le 46e avait tué quatre officiers, dont un colonel d'artillerie, le brigadier Brind; mais une moitié de ce régiment avait sauvé les autres officiers et protégé les femmes et les enfants. Ils avaient même sollicité quelques-uns de leurs officiers de rester à leur tête pour diriger l'insurrection, jusqu'à ce que satisfaction fut donnée il leurs griefs.

du même bataillon s'insurgèrent à Rourkie et allèrent rejoindre leurs camarades.

Le 22 mai, quelques sowars (cavaliers) du 3e régiment de cavalerie indigène arrivèrent de Delhi à Allyghur. L'un deux, arrêté au milieu des lignes du 9° régiment d'infanterie du Bengale au moment où il appelait ouvertement ses coreligionnaires à se joindre à l'insurrection, fut jugé immédiatement par un conseil de guerre, condamné et aussitôt pendu devant tout ce régiment formé en carré. Le cadavre n'était point encore descendu de la potence, quand un autre cavalier du 3e rég'ment s'élance dans le carré, en disant : « Voilà un premier martyr ! Vous en faut-il un second? Me voici; mais honte et malheur aux cipayes qui ne savent point mourir pour leur religion! » — Une réaction instantanée se produisit chez les cipayes comme par une commotion électrique. Sortant des rangs avec des sanglots, non-seulement ils ne permirent point qu'on arrêtât le second cavalier, mais, coupant la corde du pendu, ils rendirent en toute pompe à celui qu'ils considéraient maintenant comme un martyr les derniers honneurs. Les officiers ne purent s'y opposer; mais ils ne furent ni tués ni maltraités, et, le lendemain, le régiment tout entier prit la route de Delhi sous le commandement de ses officiers indigènes.

Le 23 mai, le 5e et le 60e régimenls d'infanterie du Bengale furent désarmés à Ambala, pour avoir refusé de marcher contre les insurgés de Delhi. La nuit suivante, la plus grande partie de ces corps déserta sans armes et alla rejoindre l'insurrection.

Le 25 mai, le 55e régiment d'infanterie indigène, qui avait été désarmé à Murdan, dans le Pendjab, essaya de

déserter; mais, poursuivi et traqué dans la campagne pendant plusieurs mois, il périt tout entier sans qu'un seul homme eût pu passer la frontière. — Ce régiment n'avait point maltraité ses officiers, dont pas un ri a péri, si ce n'est le lieutenant Spottisvvood, qui s est suicide.

Le 29 mai, à Nassirabad, le 15e et le 30e régiments d'infanterie du Bengale, avec une compagnie d'artillerie, s'insurgèrent en déclarant leur intention de marcher sur Delhi. Ils ne se portèrent à aucun excès contre leurs propres officiers, dont pas un ri a péri; mais, attaqués par le Ier régiment de cavalerie de Bombay, ils se défendirent et tuèrent trois officiers de cette cavalerie, qui succombèrent pendant ou après le combat.

Le 51 mai, ce fut le tour de la garnison de Lucknao de s'insurger, malgré les énergiques efforts de sir Henry Lawrence, qui fit tout ce qu'on pouvait attendre d'un homme d'un courage et d'un talent éprouvés, et de plus très-aimé des indigènes pour son caractère essentiellement généreux et conciliant. Mais ici musulmans et Hindous étaient depuis longtemps unanimes, et devaient se joindre avec enthousiasme à une révolution qui leur donnait l'espoir de replacer sur le trône d'Aoude l'héritier de leurs anciens rois, un prince débonnaire, tout récemment dépouillé par la plus horrible ingratitude. Les 15% 48e, 71e d'infanterie indigène, et le 7e régiment de cavalerie régulière se soulevèrent au milieu de la nuit; et, comme sir Henry Lawrence était sur ses gardes, il y eut un combat où périrent plusieurs officiers, entre autres le général Handscombe.

Déjà, à partir du 1er mai, dix jours avant l'explosion de Mirât, il avait fallu désarmer les régiments irréguliers d'Aoude, ce qui témoignait de l'irritai ion générale de ce

royaume en particulier et en dehors des préoccupations religieuses qui fermentaient dans les provinces voisines. Mais, dès ce moment, l'insurrection devint générale, nonseulement dans l'armée, mais dans la population, qui se leva en masse. De Lucknao àBareilly, dans toute la longueur des Etats d'Aoude, il n'y eut plus une bourgade qui reconnût l'autorité anglaise; et, comme l'exaspération y était plus grande que dans les États de la Compagnie, il y a des régiments dont pas un officier n'a reparu : tout ce magnifique état-major européen ayant péri plus encore sous les fourches des rayots que par la main de leurs soldats.

Le 2 juin, à Bareilly, les 18e et 08e régiments d'infanterie indigène, le 8e de cavalerie irrégulière et six compagnies d'artillerie indigène se soulevèrent à leur tour. Ce pronunciamento se ressentit du voisinage de la frontière d'Aoude. Des atrocités furent commises, et le 18e régiment notamment perdit un grand nombre d'officiers.

Jusqu'alors, à part les deux grandes erreurs qui avaient motivé l'insurrection, c'est-à-dire la confiscation du royaume d'Aoude et l'affaire des cartouches, les autorités locales n'avaient aucun reproche à se faire à l égard de ces explosions successives. Une faute ou plutôt une maladresse énorme allait bientôt aggraver la position et rendre les officiers anglais odieux, même dans les régiments dont la fidélité n'avait pas encore été ébranlée et dans ceux-là mêmes qui, quelques jours auparavant, avaient offert en toute sincérité de cœur de marcher contre leurs camarades révoltés. Nous voulons parler de l'affaire de Benarès, que nous allons expliquer d'après les attestations d'officiers anglais présents sur les lieux, et en

nous appuyant sur la déposition du général Lloyd (commandant la division de Dinapour), déposition qu'il a fait publier récemment et insérer dans tous les journaux. Voici ce qui était arrivé :

Le 5 juin, le 17e régiment d'infanterie indigène, en garnison à Azimghar, s'était insurgé dans l'intention d'aller grossir le parti national, qui s'était armé pour la restauration du royaume d' A onde ; mais, bien qu'un de ses officiers (le quartier-maître interprète) eût péri de la main d'un soldat qui avait formellement à s'en plaindre, ce régiment avait non-seulement épargné tous les autres officiers, mais, dans la crainte que ces derniers ne fussent massacrés par la populace après le départde la troupe, il s'était détourné de son chemin pour les escorter jusqu'à ( ihazipour. Malheureusement le fait de la mort du quartier-maitre et celle de l'enlèvement du trésor, dont les insurgés s'étaient emparés, furent les deux seules circonstances de cette affaire qui arrivèrent le même soir à la connaissance des autorités à Benarès. Aucun renseignement n'étant arrivé sur le sort des autres officiers du 17e, on crut qu'ils avaient tous été massacrés, et cette supposition produisit une panique qui fit prendre brusquement la résolution intempestive de désarmer le 57e régiment d'infanterie indigène, alors en garnison à Benarès, régiment auquel on n'avait encore rien à reprocher, mais dont on ne connaissait pas bien les dispositions.

Suivant le système généralement adopté pour ces désarmements, on ordonna à toutes les troupes de se rendre en armes sur le terrain de manœuvres. Le 57e régiment, rangé en ligne, formait la base d'un rectangle, ayant à sa droite un régiment sikhe, à sa gauche le 13e régiment de cavalerie irréguliére, et en face un détachement de

AYANT Kl APRÈS LiiNStî h RECTION. 2M

200 hommes du 10e de ligne anglais avec une compagnie d'artillerie. Tous les indigènes présents furent également surpris en voyant arriver les canonniers avec canons chargés; niais on sut bientôt à quoi s'en tenir quand le brigadier commandant la place donna l'ordre au 57e de livrer ses armes. Les cipayes, quoique froissés d'une pareille humiliation, n'hésitèrent pas à obéir, et les fusils étaient déjà déposés dans le petit magasin où ils devaient rester enfermés, quand l'exaltation de quelques soldats européens amena une scène épouvantable. Les récils qu'on leur faisait journellement des massacres de Delhi leur avaient monté la tète; ils ne voyaient plus que des traîtres dans tous les indigènes revêtus du costume des cipayes, s'étonnaient qu'on ne les exterminât pas depuis le premier jusqu'au dernier, et, tout d'un coup, sans aucun ordre, ils commencèrent une fusillade sur les cipayes désarmés. Ceux-ci se précipitèrent sur le petit magasin pour reprendre leurs armes, et l'étonnement du régiment sikhe et du régiment de cavalerie qui étaient présents fut tel, que, dans leur surprise mêlée d'indignation, ils répondirent au feu des Européens et tirèrent sur leurs propres officiels. L'artillerie tira alors à mitraille sur tout le inonde, et il s'ensuivit une confusion épouvantable, à la suite de laquelle les indigènes de toutes aimes prirent la fuite, laissant le petit groupe d'Européens maître du champ de bataille.

Mais cet événement eut des suites incalculables : ainsi, non-seulement il amena la défection immédiate du 57e régiment d'infanterie et du 15e de cavalerie irrégulière, qui n'avaient pas eu jusqu'alors la moindre intention de s'insurger, mais ceux-ci, dans leur fuite, ayant lait savoir dans les stations voisines, telles que Allahbad

et Cawnpour, l'espèce de guet-apens dont ils se croyaient victimes, l'indignation des cipayes fui si grande, qu'il y eut immédiatement une révolte générale. Ainsi le ()c régiment d'infanterie indigène, en garnison à Allahabad, qui, quelques jours auparavant, avait offert de marcher contre Delhi, s'insurgea dès le même soir (4 juin) et massacra tous ses officiers comme ils sortaient de la table d'hôte.

Une tragédie presque aussi sanglante eut lieu à Cawnpour quatre jours après, aussitôt qu'on y apprit ce qu'on appelait l'assassinat de Denarès; et le général sir II. Wheeler sévit abandonner, le 8 juin, de tous les corps indigènes dans sa division, c'est-à-dire des 1PI, 53e et 56e d'infanterie, du *2e de cavalerie et de deux compagnies d'artillerie. Il ne lui resta plus alors pour se défendre contre la population tout entière, qui partageait cette fois l'irritation des cipayes, que le pelit noyau d'Européens avec lequel il périt plus tard après une résistance héroïquement prolongée;.

Nous avons dit que nos renseignements sur cette affaire étaient puisés à des sources anglaises et authentiques. Effectivement, nous trouvons dans une lettre de Benarès, en date du 9 juin (cinq jours après l'affaire), et écrite par M. Spencer (junior) : « Many of the offiçers are furious; aud say we hâve been shedding innocent blood; and the wh'olc tliing was a blunder : » « Un grand nombre d'officiers sont furieux; ils disent que nous avons versé un sang innocent, et toute l'affaire est une énorme sottise. )) — Et le général Lloyd, écrivant le o septembre (trois mois plus tard, après toutes les enquêtes), a fait la déposition suivante, publiée dans le Dayhj-News : « On (lie ilh of june, without any apparent reason (except it

AYANT Kl AIMiÈS L'INSURRECTION. 25U

bo that llie 17lh régiment al Azimghar liad deserted whilh their anus, after shooling the quartcr-niaster only, Ihough they liad ail the rest of their ofiîcers in their power, escorling them in safety to Ghazipour) it seeins to hâve heen determined by the military authorities at Benarès to disarm the 57th N. I., and ultimately tins was attempted, but in such a manner that though the înen of the o7th liad lodged their arms in their bells of anns, they were fired on with grape and niusketry. The Sikhs présent and niost of the 15th irregular cavalry, joined them in resisting this attack, and it was cverywhere stigmatised as feringhi-ka-dagha ; it caused the instant revolt of the Gth régiment at Allahabad : » « Le 4 juin, sans aucun motif qu'on ait pu produire (si ce nest que le 17e régiment, à Azimghar, avait déserté avec ses armes, après avoir tué le quartier-maître seulement, bien que tous les autres officiers fussent restés au pouvoir de leurs soldats, et après avoir reconduit ces officiers en sûreté jusqu'à Ghazipour), il paraît que les autorités militaires à Benarès s étaient arrêtées à la résolution de désarmer le 57e; et effectivement on en fit la tentative, mais d'une manière si étrange, qiiaprès que les cipayes eurent déposé leurs armes dans leurs magasins spéciaux, on leur tira dessus avec la mousqueterie et la mitraille. Les Sikhs qui étaient présents et la plus grande partie de la cavalerie irrégulière se joignirent aux cipayes pour repousser cette attaque; et cette affaire fut stigmatisée en tous lieux sotis le nom de Feringhika dagh (le guet-apens, la tache sanglante des Anglais). Enfin elle eut pour résultat instantané la révolte du (3e régiment à Allahabad. »

Cette alTaVe de Benarès, en s'ébrnilanl, cul encore

2tiU . LIN DE ANGLAISE

deux autres contre-coups non moins graves : 1° la révolte de Hansi, où le 12e régiment d'infanterie indigène et le 1 4e de cavalerie irrégulière massacrèrent, le 5 juin, toute la colonie européenne; et 2° la révolte de tout le contingent de Gwalior, au nombre de plus de dix mille hommes avec une excellente artillerie, le 8 juin.

Presque simultanément au midi, à l'ouest, au nord, on apprenait les révoltes : 1° de Neemuch, le 5 juin, où se trouvaient le 72e régiment d'infanterie indigène, le 1er régiment de cavalerie de Gwalior, et le 7e d'infanterie de Gwalior, avec une compagnie d'artillerie ; 2° à Jhansi, le i juin, le bataillon d'Hurrianah et le 4e régiment de cavalerie irrégulière; ?)° à Shahjehanpour, le 8 juin, le 28e régiment d'infanterie, qui mass aérait presque tous ses officiers. Il était aisé de voir que le bruit des hécatombes du Pendjab donnait un nouvel aliment à la haine des révoltés et amenait de sanglantes représailles.

Cependant on observe encore de généreuses exceptions : ainsi à Moradabad, le 29e d'infanterie indigène se révolte sans répandre le sang. Il prévient ses officiers de s'éloigner et leur donne deux heures d'avance pour le faire, de manière qu'ils eussent le temps de se mettre en sûreté dans la forteresse deNynie-Thal avec leurs femmes et leurs enfants. Aussi pas un officier de ce corps ira péri jusqu'à ce jour. — Et à Fyzabad, sur la frontière d'Aoude, le 6e d'infanterie irrégulière d'Aoudc et le 22e régiment d'infanterie indigène du Bengale font plus encore : non-seulement ils protègent la vie de leurs officiers, mais ils leur remettent une somme d'argent pour subvenir aux besoins de leur fuite, et ils les traitent avec le plus grand respect, tout en leur déclarant que l'Inde.

A V A N T E 1 Ai» HËS L' l iN S L U U i; C T 1 0 S. <$ l

lasse de L'administration anglaise, allait se replacer sous le gouvernement de ses anciens maîtres, les rois d'Aoude et de Delhi. Il n'est que trop vrai pourtant que presque tous les officiers européens du 22e régiment périrent suhséquemment ; mais ce ne fut pas de la main de leurs cipayes. Les rayots, qui s'étaient armés dans toute l'étendue du pays d'Aoude, les traquaient à leur tour, comme 011 traquait les cipayes (originaires d'Aoude) dans tout le Pendjab; et cinq officiers du 22e furent massacrés par les paysans d'un seul village.

Nous arrivons enfin à l'horrible drame de Cawnpour, dont les principales péripéties sont déjà connues du monde entier. Mais bien des détails horribles ou touchants n'ont pas encore élé révélés, et on nous saura gré de les mettre en relief. — Nous avons déjà dit qu'à la date du 8 juin toutes les troupes indigènes de la division de Cawnpour, en apprenant l'événement de Benalès, que la rumeur publique altribuait à la malveillance des saints à l'égard des cipayes, s'étaient révoltées et avaient quitté leurs cantonnements avec l'intention d'aller à Delhi rallier le quartier général des insurgés. Elles avaient renvoyé leurs officiers européens ; mais, avec la mansuétude ordinaire des Hindous, elles s'étaient abstenues de répandre le sang. — Lorsque les trois régiments d'infanterie (1er, 5oeet 5GC du Bengale) et le 2e de cavalerie régulière avec deux compagnies d'artillerie arrivèrent à leur première étape de Kallianpour (à cinq milles à l'ouest de Cawnpour), il y avait eu quelques coups de fusil tirés en repoussant les soldats européens, mais pas un officier des régiments révoltés n'avait péri par la main d'un assassin. Malheureusement les choses ne devaient pas continuer ainsi. Un monstre à figure humaine allait inter- II. 15

2«*i l/INDE ANGLAISE

venir pour souffler à ces natures impressionnables et à ces esprits crédules les plus mauvaises pensées et les plus détestables passions.

Nana-Dhoundun-Pant, (ils adoptif du dernier Peschwa, Baji-Rao, nourrissait contre les Anglais une haine implacable, d'autant plus ardente, qu'il avait été obligé de la concentrer et de la dissimuler pendant de longues années. En voici le motif : D'après les traditions immémoriales des Orientaux, Hindous ou musulmans, le fils adoptif jouit devant la loi, par le seul fait de celte adoption, de droits aussi imprescriptibles que ceux qu'il aurait reçus de la nature. Suivant les anciennes lois du pays, lois qui avaient été maintenues par les Anglais lors de la conquête, et encore pendant le premier tiers de ce siècle, Nana-Dhoundun-Pant aurait par conséquent dû hériter, il y a quatre ou cinq ans, de toute l'immense fortune du Peschwa et d'une pension princière de 125,000 roupies (300,000 livres) de rente. Mais, d'après un nouveau système de législation récemment introduit, le gouvernement anglais avait décidé qu'il ne reconnaîtrait plus les adoptions; et, quand Nana-Sahib s'élait présenté pour faire valoir ses prétentions, l'iionorable Compagnie des Indes lui avait répondu : « C'est nous qui sommes les héritiers de Baji-Rao Peschwa, nous ne vous devons rien. »

Cependant Nana-Sahib n'était pas homme à abandonner si facilement la partie ; et, comme il ne manque pas de gens de loi en Angleterre, toujours en quête d'une affaire qui peut produire de l'argent et du scandale, la Compagnie, pour s'en débarrasser, finit par abandonner à Nana-Sahib, sur la fortune laissée par le Peschwa, une somme assez importante et la propriété de Bithour, cliâ-

Jean fort situé sur le Gange, à environ dix milles de Cawiipottr. Si Nana-Sahib était loin d'être satisfait, il feignit du moins de l'être, et, son éducation ayant été parfaitement soignée, il rechercha la société des Européens, parmi lesquels il finit par être très-bien accueilli. Il était de toutes les parties de chasse, de toutes les fêtes, de tous les bals ; et sa fortune, fort belle pour un simple particulier, lui permettait de rendre aux Européens les politesses qu'il en recevait. Ce fut lui, dit-on, qui donna le dernier grand bal de la dernière saison ; et presque toutes celles qui devaient être ses victimes dansèrent sous les yeux, quelques-unes dans l'étreinte voluptueuse de celui qui devait être leur bourreau. Sensuel au suprême degré, la beauté des dames anglaises lui avait toujours inspiré une ardente convoitise. L'insurrection qui semblait devoir renverser la puissance anglaise dans l'Inde allait peutêtre lui faire réaliser les deux rêves passionnés de sa vie, savoir : la restauration à son profit du trône des Peschwn, et un sérail peuplé de belles Anglaises.

Aussitôt qu'il apprit le mouvement de Cawnpour, Nana-Sahib quitta son palais de Bithour, et se rendit le même soir, ou plutôt dans la nuit du 8 juin, au camp des insurgés à Kallianpour. Réunissant autour de lui tous les états-majors indigènes, il les harangua avec une habileté consommée. Traitant de faiblesse leur compassion pour leurs officiers, leur exposant qu'avec ces demimesures ils ne réussiraient qu'à se faire écraser ; que l'occasion, une fois perdue, ne se retrouverait plus; que, s'ils étaient réellement décidés à défendre leur religion ctcà reconquérir les royaumes de leurs pères, il fallait, quand la fortune leur livrait leurs ennemis, savoir étouffer toute pitié et massacrer le vieillard et le jeune homme,

Xiï L'INDE ANGLAISE

In femme et l'enfant, on un mol , exterminer celte rare maudite qui leur donnait l'exemple du carnage: « A quoi pensez-vous, ajoutait-il, d'aller à Delhi, quand vous laissez derrière vous des ennemis qu'il est si facile de détruire et qui vous poursuivront plus tard comme des limiers? C'est à Cawnpour qu'il faut retourner pour frapper un coup terrible à la puissance anglaise ; en brisant le serpent par le milieu, vous sauverez vos frères de Delhi quil se prépare à dévorer. » Ces conseils perfides trouvèrent des oreilles attentives ; les cipayes finirent par ; pprouver ses paroles et choisirent Nana-Sahib pour leur chef.

Le lendemain, les cinq ou six cents Européens qui s'épiaient retranchés à Cawnpour dans l'hôpital nouvellement construit furent consternés en voyant les cipayes, qu'ils croyaient partis pour Delhi, rangés en bataille visà-vis d'eux , interceptant toutes les communications, dressant des batteries, et s'apprêtant à ouvrir un siège en règle contre une position qui n'aurait pas tenu un quart d'heure devant des troupes européennes, et qui, pour comble de malheur, était encombrée de femmes et d'enfants.

Nana-Sahib avait commencé par se porter sur la ville même de Cawnpour, où il avait fait main basse sur le trésor, brisé les portes de la prison, et délivré quatre cents malfaiteurs qui allaient fournir à ses vengeances de redoutables instruments. — « Alors, dit un témoin oculaire, dans le style imagé de l'Orient, ce fut dans la ville de Cawnpour comme si le jour du jugement fût venu; et, lorsque les cipayes de l'infanterie et les soldats de la cavalerie, avec leurs sabres retentissant dans leurs fourreaux, passèrent avec des canons de tout calibre par le

Gwat-Tola, qui fait partie des faubourgs de Cawnpour, vers le camp retranché, moi, l'auteur de ce journal, j'étais présent, et j'ai vu de mes yeux et entendu de mes oreilles, Hindous et musulmans, qui criaient, d'un côté : « Victoire au Raja-Ram-Chund ! et, de l'autre : Élève ta voix, armée Fidèle, Allah a détruit les Kafirs ! »

Mais les Kafirs n'étaient pas faciles à déîruire. Il y avait dans ce chétif hôpital un énergique vieillard et de superbes jeunes gens, comme l'Angleterre en a toujours à montrer à ses amis et à ses ennemis. Après le premier moment de surprise passé, ils attendirent de pied ferme ces hordes méprisables qu'ils regardaient de toute In hauteur de leur dédain. Pendant près de trois semaines, du 9 au 25 juin, ils soutinrent celte lutte inégale au nombre d'environ deux cent cinquante combattants contre plus de douze mille adversaires, car Nana-Sahib avait été rallié par de nombreuses bandes de pillards. — Des pièces de 12, de 18r de 24, tiraient continuellement sur l'hôpital, qui était presque entièrement à découvert, les tranchées n'ayant pu être terminées en temps utiie Les Anglais n'avaient, pour répondre à ce feu, que trois petites pièces d'artillerie, qui, chargées à mitraille, firent pendant longtemps d'affreux ravages parmi leurs eunemis. L'hôpital fut traversé de part en part par plus de quatre cents boulets : une parlie de la toiture s'écroula, et les assiégés eurent à souffrir d'un soleil foudroyant auquel vinrent s'ajouter plus tard les tortures de la laim. Leur dévouement des uns à l'égard des autres, des hommes à l'égard des femmes, des mères pour leurs enfants, fut admirable ; mais c'était ce que l'on peut attendre en tous pays d'âmes fortement trempées. Ce qui fut plus remarquable, et ce qui caractérise par excellence les An-

glais entre toutes les nations, c'est la résignation chrétienne, le calme silencieux et digne qui ne les abandonna pas un instant, à peine interrompu par quelques sanglots de femmes promptement réprimés. Des Français en pareille position auraient montré autant d'intrépidité, peutêtre plus de ressources, certainement plus de vivacité ; — un sourire, une chanson auraient quelquefois charmé les longues heures; — plus impressionnables, ils auraient passé du rire aux larmes, de la gaieté à la fureur, d'une espérance fiévreuse à un sombre abattement. Mais cette dignité calme du héros chrétien attendant la mort pour son pays, comme si son pays tout entier était là pour le regarder et pour applaudir au sacrifice, la mort du Romain sur sa chaise curule, ce n'est plus que chez les Anglais qu'il faut la chercher. — Il y avait surtout chaque jour une heure sainte, une heure sublime entre ioutes, c'était celle où le petit groupe de ceux qui se reposaient du combat se réunissait pour la prière du soir autour du chapelain vénérable. Les paroles du pasteur étaient quelquefois interrompues parle boulet qui, déchirant la muraille , emportait quelque assistant agenouillé. Le blessé, c'était souvent une femme ou un enfant, était emporté dans la pièce voisine, et la prière continuait son cours jusqu'à la dernière recommandation \ Dieu : « For our dear brethren hère departed » Pour nos chers frères et sœurs qui viennent de mourir. Et puis, chacun saluant le prêtre, — moritari te suintant, retournait à son poste, les hommes aux retranchements, les femmes près des enfants et des blessés. Oh ! la noble nation anglaise! qu'elle est grande par sa piété, même à côté des écarts violents ou ridicules du puritanisme ! On ne peut que s'incliner devant ces sérieux courages. Voilà

ce qui constitue les nations invincibles ! voilà les drapeaux qui ne reculent jamais !

Selon le même témoin que nous avons déjà cité1, il mourut pendant le siège, dans l'intérieur de cet hôpital converti en forteresse, environ cent cinquante personnes (en majeure partie des femmes et des enfants), de blessures ou de maladies, ou par la chute des murailles. — Cependant toutes les attaques des assiégeants étaient toujours repoussées, et les insurgés commençaient à perdre courage et parlaient encore une fois de reprendre le chemin de Delhi, lorsqu'une nouvelle catastrophe pour les Anglais fournit à Nana-Sahib l'occasion d'un ignoble et facile triomphe qui fit prolonger le siège jusqu'à la destruction du général Wheeler et de ses héroïques compagnons.

Voici ce qui était arrivé : la garnison indigène de Futtegbar, suivant l'exemple donné par les autres troupes du Bengale, s'était insurgée sans répandre le sang de ses officiers ou des Européens dans la station, et leur avait procuré, pour eux, leurs femmes et leurs enfants, trois barques qui devaient leur suffira pour descendre le Gange jusqu'à Calcutta. Ces malheureux, arrivés à la hauteur de Bithour, manquant de vivres et comptant sur l'amitié de Nana-Sahib, abordèrent pour acheter des provisions. Des courriers allèrent immédiatement prévenir Nana-Sahib, qui se hâta d'envoyer une troupe de cavalerie et deux compagnies d'infanterie pour arrêter les fugitifs qui étaient venus réclamer son hospitalité. Cent trentesix Européens, dont un grand nombre de femmes et

1 tin domestique indigène dont la déposition jurée fut reçue à Calcutta devant le conseil d'enquête,

d'enfants, furent ainsi ramenés et conduits devant Nana- Sahib, qui ordonna de les mettre tous à mort. Les officiers indigènes firent de vains efforts pour l'en détourner. Le monstre avait autour de lui une troupe de malfaiteurs qu'il avait dressés à tuer à son premier signe toutes les victimes qu'il leur désignait. Quelques jours auparavant, il avait déjà fait sabrer une dame anglaise et ses deux jeunes filles qui n'avaient point voulu se détacher des bras de leur mère. — Parmi les prisonniers se trouvait, cette fois, une jeune dame, la fille d'un général, qui, parlant à Nana-Sahib avec un admirable courage, lui prédit le sort qui, il faut l'espérer, l'atteindra lot ou tard. « Vous aurez beau faire, Nana, lui dit-elle, vous n'exterminerez pas la race entière des Anglais, et ceux qui nous survivront seront nos vengeurs. Vous expierez alors vos crimes; car il n'est pas une religion dans le monde qui approuve le massacre des femmes et des enfants. »

Cependant la faim, cette terrible nécessité qui triomphe des plus nobles courages, faisait d'affreux ravages dans l'intérieur de l'hôpital, et Nana-Sahib apprit (par quelques domestiques fugitifs qui avaient sauté par-dessus les retranchements, préférant la chance d'une mort immédiate à la prolongation de pareilles tortures) l'état de détresse où en étaient réduits les assiégés. Il écrivit au général Wheeler pour lui offrir de le laisser sortir avec tous les honneurs de la guerre, à la seule condition de rendre Cawnpour.

Bien qu'on ignorât, dans l'intérieur de l'hôpital, le sort des fugitifs de Futteghar, les avis furent partagés sur celte proposition : non pas que l'on ne fût d'accord sur l'impossibilité de se maintenir à Cawnpour, mais une

défiance assez bien fondée de la mauvaise foi des Asiatiques en général faisait préférer l'idée de se frayer un chemin à travers les insurgés le sabre à la main. Le général Wheeler, qui avait avec lui ses deux filles, pensait aux femmes et aux enfants, dont la plus grande partie ne pouvait manquer de périr dans une tentative aussi désespérée. Il voulut avoir une entrevue avec Nana- Sahib.

Effectivement, le jour suivant, 26 juin, le feu ayant été suspendu des deux côtés, Nana-Sahib, accompagné de son frère Baber-Dutt et de ses neveux, suivis d'une nombreuse escorte, s'approcha des retranchements à une portée de fusil, et le général Wheeler, quoique blessé à la jambe, alla à leur rencontre. Le Nana lui fil les plus belles protestations, en disant : « Emmenez tout votre monde à Allahabad, je vous fournirai des bateaux. Nous tiendrons notre parole, comptez sur nous. » — Le général Wheeler lui répondit : « Faites-en serment selon votre coutume, et moi je ferai serment sur la Bible de quitter les retranchements. » Le Nana fit tous les serments qu'on lui demandait, en ajoutant : « Dieu me jugera et me punira si j'y manque. Fiez-vous à moi, je ne veux pas vous tromper. »

Le Nana rassembla alors une flottille de vingt barques, et , quand elles furent prêtes, il le fit savoir au général Wheeler, en ajoutant : « Vous déjeunerez à bord, à dix heures du matin, et vous évacuerez les retranchements complètement à huit heures. » — Effectivement, à sept heures du matin, le 27 juin, les messagers de Nana-Sahib arrivèrent aux retranchements, en disant : « Venez aux barques, tout est prêt. » Les dames et les enfants furent transportés au bord du fleuve sur des éléphants, et les hommes

se mirent en marche vers le même endroit et s'embarquèrent. « Lorsque les Européens virent qu'on leur avait préparé le déjeuner, et que tout avait été bien arrangé, ils se réjouirent l. »

« Mais tout d'un coup un canon a retenti du bord opposé, et on a tiré sur eux à mitraille. Ce canon et d'autres étaient masqués. Une barque a pris feu, et quatre autres barques ont été atteintes; alors, ceux qui n'avaient pas été blessés se sont jetés dans le fleuve. Les cipayes firent feu sur eux; les sowars entrèrent dans l'eau à cheval et en sabrèrent un grand nombre.

« Quinze embarcations pleines d'Anglais eurent ce sort ; sur ces barques, cent huit femmes et enfants échappèrent au massacre, mais beaucoup étaient blessés. Le Nanadit : « Ne tuez pas ceux-ci, mettez-les en prison . » Une dernière barque, où se trouvait le général Whèeler avec une de ses filles, s'éloigna à force de rames. Sa seconde fille, tombée au pouvoir des insurgés, fut emportée par un sowar dans le but d'en faire une esclave; il la cacha dans sa maison, avec sa femme, près de l'église. La fille resta dans la maison jusqu'à la nuit, et, lorsque le sowar fut rentré ivre et s'endormit, elle prit un sabre et lui coupa la tête; elle en fit autant à sa mère, à sa femme et à ses deux enfants; puis elle sortit, et, ayant rencontré des sowars, elle leur dit : « Allez voir comme « j'ai bien frotté les pieds à votre ressaldar (officier). » Us entrèrent et virent ce qu'elle avait fait. Ensuite, elle est est allée se jeter dans un puits. »

Quant au sort de la dernière barque, on a le récit du

1 Nous citons ici textuellement la déposition du domestique indigène. Elle a été acceptée comme authenlique.

lieutenant Delafosse, un des quatre individus (les seuls) qui échappèrent au désastre. Voici comment il a raconté sa fuite : « Nous n'avions maintenant que cette seule barque pleine de blessés. Les indigènes nous poursuivirent avec deux canons pendant toute la journée, et l'infanterie tira sur nous pendant toute la nuit. Le deuxième jour, un autre canon ouvrit le feu sur nous à Nuzzufghar, et l'infanterie nous suivait encore des deux côtés du fleuve.

« Le troisième jour, la barque n'était plus bonne à lien; elle échoua. Les cipayes tiraient sur nous à leur aise; il ne nous restait d'autre ressource que de les charger à la baïonnette; nous réussîmes, au nombre de quatorze, à gagner la terre; Alors ils se retirèrent; mais, voyant que nous allions être entourés, il nous fallut marcher parallèlement au fleuve, jusqu'à un temple où nous nous sommes réfugiés, un des nôtres ayant été tué et un autre blessé.

« De la porte du temple, nous tirâmes sur les insurgés. Ceux-ci, voyant qu'ils ne pouvaient rien faire contre nous, ramassèrent du bois et y mirent le feu. Ne pouvant plus rester dedans à cause de la fumée, nous nous sommes déshabillés, et, traversant les flammes le fusil à la main, nous avons chargé les insurgés.

« Nous gagnâmes l'eau au nombre de sept; mais bientôt deux d'entre nous furent tués; les insurgés nous poursuivaient constamment en tirant sur nous. Après avoir fait environ trois milles en nageant, un des nôtres, un artilleur, fatigué, s'est tourné sur le dos en faisan la planche pour se reposer; mais, comme dans cette po sition il ne pouvait pas voir où il allait, le courant l'emporta vers le bord, où il fut tué.

âî'i L'INDÈ ÀNGLAiSÈ

« Au bout de six milles, on cessa de nous poursuivre; quelques villageois, nous ayant aperçus, nous appelèrent et nous dirent de monter au rivage; ils promirent de nous conduire chez leur rajah, qui était ami des Anglais. En effet, après six milles de marche, nous arrivâmes chez le rajah, qui nous donna des habits et nous traita tort bien. Nous restâmes chez lui un mois environ, et, dès que les chemins furent libres, il nous envoya chez un zemindar, qui nous procura une voiture pour Allahabad. Mais, en chemin, nous avons rencontré un détachement du 84e, sous les ordres du lieutenant Woodhouse, et nous sommes retournés avec lui à Cavvnpour. »

Mais, pour en revenir au bateau du général Wheeler, les différentes versions s'accordent à dire qu'il contenait encore, au moment de tomber entre les mains des insurgés, cinquante hommes, vingt-cinq femmes et trois enfants. Tous ceux qui se trouvaient à bord furent faits prisonniers et amenés, les bras attachés, à Nana-Sahib. Parmi eux se trouvaient le général Wheeler, M. Bçed, M. Thomas Greenvvay, M. Kirkpatrick, le capitaine Mac kensie et le docteur Barris. — Le Nana ordonna alors (pie les femmes fussent séparées des hommes, et que ceux-ci fussent fusillés par le ict régiment d'infanterie; mais ce régiment refusa en disant : « Nous ne tuerons pas le général Wheeler, qui a rendu notre nom célèbre, et dont le fils est notre quartier-maître, et nous ne tuerons pas non plus les autres saliibs; qiion les mette en prison. » Alors les autres indigènes répondirent : « Quel est ce langage? Nous les tuerons tous ! » Ainsi, les Anglais furent placés à terre, et les Indiens se mirent en face, prêts à faire feu. Toutes les femmes furent éloignées de

force par les cipayes, excepté celle du docteur, qui lut fusillée avec son mari.

Après que le chapelain eut récité quelques prières, les Anglais se donnèrent la main, et les Indiens firent feu. Les victimes roulèrent dans tous les sens, mais elles n'élaient que blessées, et elles furent achevées à coups de sabre. Après cela, toutes les femmes et les enfants, y compris ceux qui avaient été pris sur les premiers bateaux, en tout cent vingt-deux, furent conduits au bâtiment de l'hôpital, où ils furent d'abord traités avec rigueur. Mais, après en avoir reçu l'injonction formelle de Delhi, Nana-Sahib leur donna des vêtements propres et une meilleure nourriture. Il ne paraît pas qu'aucune femme ait été déshonorée.

Plus tard, lorsqu'on rapporta à Nana qu'une force considérable s'avançait contre lui, sous les ordres du général Havelock, et n'était plus qu'à une journée de marche, son naturel féroce reprenant le dessus, il ordonna le massacre des prisonniers. Ceux-ci paraissent avoir deviné leur sort, car ils déchirèrent leurs vêtements et s'en servirent pour attacher les portes; mais elles furent forcées, et ce fut le signal de la boucherie. Les cris des femmes étaient navrants, mais peu à peu ils cessèrent et firent place à un silence horrible. Toutes les victimes furent laissées pour mortes, et les misérables n'examinèrent pas les corps pour voir si la vie était complètement éteinte. Le lendemain, il se trouva que vingtcinq personnes n'étaient que blessées, et les morts et les mourants furent entassés ensemble dans un puits et recouverts de terre.

E'IINDE ANGLAISE

AOIDE. — LUCKM0.

Après le draine sanglant de Cawnpour, l'épisode le plus important dans le cours de cette insurrection est, sans contredit, celui de Lucknao, sur lequel il nous reste quelques explications à donner.

Lors de Yannexatiàrt du royaume d'Aoude, mesure aussi impolitique qu'injuste, à laquelle sir Henri Lawrence, en sa qualité de chargé d'affaires auprès du roi d'Aoude, s'était opposé de toutes ses forces, il avait prévu que l'irritation qu'elle ne pouvait manquer de produire amènerait prochainement une explosion. Aussi, afin de pourvoir à sa propre sûreté et à celle des Européens qui pourraient se trouver à Lucknao dans le moment périlleux, il construisit tout près de Lucknao une espèce de château fort capable de contenir six ou sept cents personnes. (lomme il était lui-même officier supérieur d'artillerie, et fort habile dans sa partie, cette petite forteresse présentait les meilleures conditions possibles pour résister à une attaque; et il avait soin d'y entretenir en tout temps des vivres et des munitions en quantité suffisante pour parer à toutes les éventualités. Grâce à ces précautions, lorsque l'armée et la population tout entière se soulevèrent à la suite de l'insurrection militaire du 51 mai, à Lucknao, sir Henri Lawrence trouva dans sa petite forteresse un refuge pour lui-même, pour tout le personnel de son administration, et enfin pour le 52e régiment anglais, qui prit le service de la garnison.

Pendant un mois, à la tôle de cette petite troupe, il

tint en respect tout le pays à deux lieues à la ronde, faisant de vigoureuses sorties jusque dans la ville même de Lucknao, toutes les fois qu'il avait besoin d'y poursuivre un ennemi ou d'y renouveler ses provisions. Malheureusement il n'avait avec lui, en fait d'artillerie, qu'une compagnie indigène, dont la fidélité sembla, il est vrai, longtemps inébranlable. C'était le résultat de F affection qu'il avait le rare privilège d'inspirer à tout ce qui l'entourait. Mais les appels réitérés faits à leurs sentiments religieux triomphèrent enfin de l'attachement tout personnel que lui portaient ses artilleurs, — et, dans une dernière sortie, le 2 juillet, la compagnie tout entière passa à l'ennemi. Sir Henri Lawrence, ainsi abandonné, combattit comme un lion, et, à la tête d'un faible détachement du 52° ani^la's, se fraya un passage à traversées milliers d'ennemis. Mais, dans cette retraite désastreuse, il fut grièvement blessé et mourut deux jours après du tétanos.

Cette perte était doublement malheureuse pour les Anglais, car elle arrivait au moment où ils auraient eu le plus grand besoin des talents et de l'influence personnelle exercée par sir Henri Lawrence. Le peuple d'Aoude, perdant tout espoir de délivrer leur roi, prisonnier dans les do)tjo)is de Calcutta, venait de prendre un parti énergique : u\\ fils naturel du roi, âgé de dix ans, avait été placé sur le trône, soit à titre intérimaire, soit à titre définitif, suivant que les circonstances en décideraient; et on lui avait composé un ministère parfaitement capable de diriger le pays au milieu des circonstances difficiles ([ue l'on allait avoir à traverser. Ce ministère a aujourd'hui pour chef le Nawab Issamat-oud-Dowlah, chargé de la direction de l'intérieur et de la présidence du conseil; un autre musulman, nommé Ali-Rizza, a le titre de gou-

•JTiï l/L\DE ANGLAISE

vemçur de Lucknao, et enfui un rajpont nommé Manu* Sing est noininé commandant en chef de l'armée d'Aoude.

Le premier acte du jeune roi, d'après le conseil de ses ministres, a été de déclarer qu aucun impôt territorial ne serait payé pendant l'espace de trois ans, et que remise pleine et entière en était faite aux: cultivateurs pour les aider à supporter les maux de la guerre. Cette démonstration est fort habile et ne peut manquer d'avoir le double effet d'augmenter rattachement des habitants pour la famille royale d'Aoude et de léguer de cruels embarras aux Anglais après leur triomphe éventuel.

Aussi cet état de choses n'a pas peu contribué à augmenter les regrets très-légitimes des Anglais pour la perte de sir Henri Lawrence, et lord Canning, si bien fait pour comprendre un si noble caractère, vient encore de donner une nouvelle expression à ces regrets dans un panégyrique que nous serions heureux de reproduire comme un sincère hommage à l'un et à l'autre; mais nous nous bornerons à en citer ce passage, dont nous pouvons constater Texactitude : « There is not, Iam sure, an englisbman in lndia who does not regard the loss of sir 11. Lawrence in the présent circuinstances of the eountry, as one of the heaviest of public calamities. There is not, 1 believe, a native of the provinces where he bas held authority who does not remember bis naine as tbat of a friend and gênerons benefactor to the races of lndia. » (Il ri y a pas, fen suis sûr, un Anglais dans l'Inde qui ne regarde la perte de sir Uenn Lawrence, dans les circonstances actuelles du pays, comme un des plus grands malheurs publics qui put arriver. Et il ri y a pas,] en suis persuadé, un indigène des provinces oh il a exercé l'autorité qui ne se rappelle son nom comme celui d'un ami cl

rf'im bienfaiteur généreux pour les races de l'Inde. Hélas ! ce grand homme n'est plus; mais il a été remplacé par de vaillants soldats. La petite citadelle tient encore contre toute une nation soulevée, comme un rocher de granit au milieu des flots irrités de l'Océan, lin seul hataillon du 52e est là, tellement diminué par les combats, que c'est à peine si on l'aperçoit derrière les plis de son drapeau ; mais ce sont toujours les soldats d'Inkermann, et derrière chaque homme qui tombe se dresse toujours un vengeur. Nous, qui les avons vus à l'œuvre, qui avons eu l'honneur de combattre à leurs cotés, nous savons qu'il en serait ainsi jusqu'au dernier. Mais, Dieu merci ! l'heure de leur délivrance approche. Voyez-vous poindre à l'horizon cette petite ligne rouge, que l'on prendrait pour un nuage sous les premiers rayons du soleil; entendez-vous le son lointain du canon, c'est Havelock et ses deux mille cinq cents braves qui ont passé sur le corps à toute une armée, à tout un peuple. Courage, amis î quelques jours, quelques heures encore, et vous entendrez sous vos remparts le hourra britannique. Et vos femmes, qui ont partagé vos dangers, après tant de souffrances et tant de veilles, dans leur joie et leur reconnaissance, élèveront alors vos enfants sur leurs bras, et tourneront vers le ciel leurs yeux mouillés de larmes. Heureux Anglais, qui ne vous envierait les sensations d'un pareil moment1 !

1 Notre prédiction, nos vœux, se sont accomplis. Pendant que notre travail est sous presse, nous apprenons qiif les généraux Outram et Havelock sont effectivement parvenus à ravitailler la pelito citadelle de Lucknao; et, bien que Jour position soit encore précaire*; il y a tout lieu d'espérer la délivrance définitive dos assiégés. L'armée, sons les ordres d'Havclock, se composait, au 1er octobre 1857, de deux brigades d'infanterie et d'une brigade d'artillerie, savoir :

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