‹ L'Inde anglaise en 1843-1844Chapitre 14 sur 23 · L'iIfDE AnCLAISE · texte numérisé non relu

L'iIfDE AnCLAISE

peler qu'en 1799, lorsqae les alliés (c*est-à*dire le nizam d'Hyderabad et les Mahrattes) eurent fait avecla compagnie le partage convena d'arance de tontes les dépendances et conquêtes du Haïssore, le soin de reiller au maintien de la paix dans Fancien royaume réduit à ses limites primitives « échut aux Anglais, et que ceux*€i, résolus d'écarter à tout jamais du trône la race usurpatrice qui arait succombé en déployant contre eux unt de bravoure et tant de haine, parvinrent à découvrir un jeune rejeton de trois ans de l'ancienne dynas« tie indoue auquel ils prétendirent restituer le steptre de ses pères. Toutefois ce rejeton rajah Kistna Raji Woudiour, à mesure qu'il avança en âge, sentit la tutelle anglaise, comme un lien de fer, s'appesantir et se resserrer sur lui pour ar* réter son développement et le retenir hors de portée du pouvoir. On lui enleva successivemen jusqu'au dernier attribut de la royauté. Il n'a plus enfin aujourd'hui ni armée ni ministre; il est lui-même sans fonctions dans l'Eut. Le gouvernement réel est tout entier entre les mains d'un conseil d*administration composé d'officiers anglais et présidé par un simple colonel sous le nom de commissaires q>éciaux pour les affaires du Mais* sore, qui décident de tout sans consulter le souverain, avec l'approbation du gouverneur général.

^ tes —

Il y â âa8$i dans la ville même de Maisfore un antre colonel ayant le titre de résident politique, et chargé spécialement de surveiller à toute heure la personne et Tentourage du rajah dans leurs rapports journaliers et leur vie la plus intime, de sorte que le prince sous cette double tutelle se trouve comme entouré d*un conseil de famille qui gère toutes ses affaires soit publiques, soit privées. Il a cependant encore un simulacre de trône couvert de papier doré, dans un palais qu'on prendrait pour une décoration d'opéra. H a un escadron de mauvaise cavalerie et quelques centaines de gardes armés de lances et de fusils à mèche ; un harem dont il sort rarement et où sa vie s'épuise en débauches ; enfin une capitale,espèce d'impasse qui ne se trouve sur aucune route, rarement visité par le voyageur et oubliée du reçte du monde, où il végète^ vieil enfant de cinquante ans, s'amusant encore aux hochets avec lesquels la politique anglaise a entretenu et prolongé son crétinisme. Mes gens ne me rejoignent à Bangalore que le 24, mais tellement épuisés de fatigue et les pieds tellement meurtris qu'il me faut licencier tout mon monde : c'est un grand inconvénient dans la circonstance où je me trouve, car il n'y a plus ici de police locale anglaise dont on puisse réclamer le secours pour se procurer des porteurs

et des coulis sur lesquels il soit impossible de compter. La compagnie s^est bien saisie de la baate administration, mais elle n*a pas encore touché aax rouages subalternes qu'elle emploie tels qu'elle les a trouvés. Il s'ensuit que je ne parviens à organiser mon petit équipage de route et k le mettre en mouvement de Bangalore pour la frontière, qu'après mille difficultés et après avoir été rançonné à diverses reprises. Je vois naître de nouveaux obstacles après chaque concession, et cependant la seule politique possible est de donner gain de cause à leur indiscipline , même à leur déloyauté, et d'en passer par tout ce qu*ils voudront. J'ai pourtant le rare bonheur de trouver en ce plus grand besoin un domestique chef ou khansaman nommé Abd*el-Kader, musul* man de bonne caste, d'une fidélité à toute épreuve et d'une rare intelligence. Grâce à sa diplomatie et à son influence personnelle, je me trouve encore une fois en route, le 26 au matin, et arrive le même soir à la petite ville de Soulourpet, environ douze lieues.

Je me croyais au bout de mes ennuis, ils ne faisaient que commencer : deux de mes coverycouly (porteurs de paniers) profitent de la nuit suivante pour déserter avec les arrhes qu'ils ont déjà touchées. Il faut les remplacer le 27 par deux

begaries (mendiants que la misère a chassés de lear pays et entretenus comme surnuméraires dans un autre village, à la condition de faire toutes les corvées exigibles pour les voyageurs), pauvres diables enrôlés de force sur la place publique par le cotwàl qui s'approprie Targent que j'avance pour leur service. A trois quarts de lieue sur la route, ils déposent soudainement leurs fardeaux et cherchent à se dérober à la servitude par la fuite. J'en poursuis un à travers champs, au galop de mon cheval, et» désespérant de Tarréter je tire mon sabre et menace de Ten percer. A cette démonstration il tombe à genoux et demande la vie. Mon domestique de son côté parvient à arrêter Tautre. Ce fut alors que nous apprîmes que ces pauvres gens n'avaient rien à espérer pour leur corvée, dont le cotwal s'appropriait tout le profit. J'offris de leur payer une seconde fois et en mains propres la somme original-* rement convenue, et ils reprirent gaiement leurs charges. Toutefois le même impôt va se renouveler à chaque étape et il faudra constamment payer deux fois, l'autorité municipale et le manœuvre. Ce premier incident a d'ailleurs pour moi des suites bien autrement fôcheuses : en sautant un fossé à la poursuite du begarie, mon meilleur cheval s'est foulé le pied. Arrivé à Coangol, la

seconde halte, à vingt lienes de Bangalore, il fant le renvoyer dans cette ville aux soins d'onami. Les obstacles semblent ainsi se multiplier à chaqne pas, et la rapidité de ma marche est de plus en plus entravée.

Le 28, je pousse jusqu'à Ballour (douze lieues), bourgade d'environ deu^ cents chaumières entourées de belles plantations. Je trouve déjà ici les cocotiers de la cdte, et en gerbes isolées, les magnifiques bambous des Chattes occidenuux. Les villages dans cette partie du Maîssore, véritables oasis, sont très-populeux, mais fort éloignés les uns des autres. On y arrive presque toujours par des chemins tortueux, bordés de cactus, dont les deux murailles de verdure ont sept à huit pieds d'élévation; c'est un défilé assez formidable. Les habitants, généralement musulmans, chérissent le souvenir de leurs anciens maîtres et détestent la race anglaise : aussi un Européen n'en obtient de secours qu'à force d'ai^nt, par l'influence personnelle de ses gens ou la crainte de son escorte.

Je remarque que chaque famille cultive ici quelques pieds de tabac dont le consommateur mêle la feuille à celle du chanvre qui crott presque partout. Uq peu d'opium ajouté à ce mélange, qui prend alors le nom de bang, fait un des plus détestables composés qu'on puisse fumer, pro*

daisâni chei le Aimear une îyretse furieuse plus nuisible encore que celle de Topium. Ainsi préparé, un seul chillum suffît à plusieurs personnes qui se passent le houkah à la ronde. Ceit un spectacle assez burlesque que de les voir ainsi occupés. Chacun aspire une large bouffée de la fumée la plus acre et la plus épaisse du monde, fait une grimace épouyantable, tousse, éternue, crache, suffoque presque, et attend que son tour reyienne.

Le 29, à Chinroypatam (neuf lieues), ville autrefois importante, aujourd'hui réduite à cinq cents maisons où Ton élève une quantité considérable de vers à soie des deux espèces : Fespèce italienne et une autre dont le papillon couleur feuille-morte est énorme. La soie est aussi plus forte mais plus grossière, et se débite principalement dans le pays; on en fait des mouchoirs du Bengale et surtout des moustiquaires et toute espèce de filets.

Le 30 au soir, à Hassan (10 lieues). — - Le cotwal de Chinroypatam s*étant refusé à me fournir des porteurs pour mon bagage, il m'a fallu continuer ma route avec les mêmes begaries qui m*ont accompagné depuis Ballour. Les pauvres gens étaient exténués et demandaient grâce. Depuis ua mois ils n'ont pas cessé de faire le métier

— aoo —

de bétes de somme, à raison do passage des différents détachements qai se rendent à Farmée.

Leurs pieds sont eruellement lacérés, et chaque pas devrait, il me semble, leur arracher un gémissement; et cependant ils ne murmurent que rarement: je parviens encore à les faire sourire en leur promettant un bnkra, c'est-à-dire un mouton pour leur souper en arrivant. Si je m*arréte durant le jour, ils s'étendent à côté de leurs fardeaux et s'endorment à Tinstant. Cervantes fait dire au bonhomme Sancho : Béni soit, celui qui inventa le sommeil ! La Providence dans sa miséricorde a accordé à Tlndien la faculté de se livrer à cette jouissance aussi souvent et presque aussi longtemps qu'il le veut. Je crois qu'il pourrait dormir dix-huit heures sur vingt-qualre. Si la vie n'est qu'une série de sensations, elle est bien torpide chez ces pauvres gens, et je ne m'étonne plus s'ils meurent mieux que nous, paisiblement et sans terreur. C'est qu'il y a bien près de la vie chétive et monotone d'un pauvre Indien, au sommeil du mort dans la tombe : il n'y a que le travail en plus. Ses jouissances sont toutes physiques et la misère en réduit tellement le nombre que l'oubli et le repos sont pour lui les biens suprêmes. 11 espère trouver l'un et l'autre dans l'anéantisse^ ment de la mort. Il en est encore de même dans

là classe la plus riehe ; les jouissances sont toujours de la même nature, mais alors c'est Tabus qui les limite et finit souvent par en tarir la source. Arrivé à ce point, que reste-t-il k désirer? Le sommeil et Toubli.

Mon dernier cheval arrive à Hassan tellement épuisé et malade , que je suis obligé de le laisser ici avec ma suite et mes bagages. J*ai encore huit lieues devant moi pour atteindre le corps d'armée dont je dois faire partie, et les opérations commencent après-demain , 1" avril ; mais pas un cheval, pas un mulet, pas même un tattoo du pays à acheter ou à louer; les troupes on tout enlevé sur leur passage. Â défaut de tout moyen de transport et trop abîmé de fatigue pour faire la route à pied, j'imagine de me faire construire une litière avec des bambous. Le forgeron du village y travaille toute la nuit ; guidé par mes instruc* tiens il construit une espèce de cage à poulet, dans laquelle par la promesse d'une récompense considérable, j'engage une vingtaine de paysans à me porter jusqu'au quartier général. Effectivement, le 31 à deux heures de l'après-midi , je m'embarque dans cette machine incommode où je dois m'asseoir les jambes croisées comme un tailleur, n'emportant que mes arn^es, mon manteau et les vêtements que j'ai sur le corps. Je prends

congé d« ma taita, je jette un deniier regard à mon paa?re oheyal et on dernier soupir à mes malles qui contiennent toote ma petite fortune » ne conservant que très-peu d'espoir de revoir les uns et les antres; car c*est à peine si j'ai eu le temps de connaître les noms de mes gens, encore moins d*ëiudier leur caractère ou d'apprécier leur fidélités Toute cette soirée et toute la nuit se passent en route par des chemins e£Eroyables; plusieurs fois nous noos égarons. Secoué, ballotté » brisé, pliant sons la fotigue, j'allais perdre courage quand soudain je vois briller une ligne de feux sur un mamelon au pied duquel coulent les eaux sacrées du Cavery, Mes porteurs s'écrient au même moment : loihker! Uuhkerl (L'armée! l'ar* mée!) C'était effectivement le but de tant d'efforts : encore un instant, et je parcourais toute une cité de tentes, et au sommet de l'avenue principale, devant la tente du colonel, je reconnais^ sais, à la sentinelle européenne qui veillait à côté, les drapeaux du 55*. Je cherchai la ligne transversale des lieutenants : des voix amies répondirent bientôt à la mienne : Bayly, de Havilland, Robertson, tout une troupe de cœurs joyeux s'élancèrent à demi nus de leurs lits de camp pour me faire accueil. C'était une vraie fête de famille , et tout le monde me faisait compli-

ment sur ropportonilé de mon arrivée; car il était déjà deux heures du matin ; une heure plus tard on allait entendre la diane, et à quatre heures notre corps d*armée devait traverser le Cavery pour envahir le territoire ennemi , abandonnant toute communication avec la ligne qu*on venait de suivre, c Troid heures plus tard ; me disaient-ils , et nous nous serions battus sans vous, vous perdiez toute la campagne! » On ne pouvait assea me féliciter de mon bonheur.

xxnL

Gaerre de Goorg. — Description des Chattes. — Premiers combats. — Confortable du seryice militaire dans Flnde. — La masse au camp.

Avant d'entrer dans les détails de cette courte campagne dont les résultats furent si avantageux pour la compagnie anglaise et où , en dépit de toutes les fautes qu'il était possible de commettre, un bonheur si obstiné s'attacha k ses armes, il serait bon d'apprécier exactement la situation des choses dans la présidence de Madras, les causes apparentes de la guerre et les forces mises en mouvement pour en assurer le succès.

Nous avons déjà dit qu'an levain toujours actif de fermentation et de haine contre les dominateurs étrangers et des souvenirs d*attachement patriotique pour la race déchue n'avaient jamais cessé d'exister dans le Maîssore et ses dépendances^ Ces sentiments prédominaient surtout dans cette partie du royaume qui longe la chaîne des Chattes occidentaux. Nous avons vu que la désaffection qui s'était déjà révélée à Cuddapah par le massacre du collecteur avait en 1833 , un an seulement avant l'époque dont nous parlons , gagné même une portion des troupes indigènes en garnison à Bangalore; une vaste conspiration avait été préparée, mûrie, découverte et arrêtée au moment de l'exécution. H avait été facile de se saisir et de faire un exemple des chefs de ce mouvement, qui se trouvaient dans les rangs de l'armée et n'avaient aucun refuge ailleurs. Mais grand nombre de conspirateurs isolés, travaillant dans l'ombre sous mille déguisements divers, ayant leurs terriers dans le pays et une connaissance parfaite des localités, trouvaient toujours, en cas de poursuites trop vives après une tentative infructueuse, une retraite assurée dans les gorges impénétrables et les vastes forêts vierges de cette longue chaîne de montagnes qui longe la côte de Malabar depuis le cap Comorin jusqu'au Nerbud-.

dah. Quelques portions de cette série appartenaient bien à la compagnie, du moins nominalement; mais Faction de la police, toujours difficile à exercer vu la nature sauvage du pays et les préjugés des habitants, devenait nulle et impossible tant qu*un seul anneau lui échappait. Il devenait donc de première nécessité, pour la tranquillité du gouvernement, d^amener la chaîne tout entière sous son autorité directe, afin qu'aucun obstacle ne limitât ou n'entravât sa surveillance. Mais k compagnie se trouvait empêchée dans ce dévelop^ pement très-désirable par l'existence d'un petit État indépendant, envers lequel on se trouvait lié par le souvenir d'anciens services et qui , situé entre les latitudes parallèles de Mangalore et de Gananore , occupait précisément toutes les plus hautes crêtes de la chaîne. C'était le petit royaume de Coorg (i), qui avait joué un rôle très-important dans la catastrophe finale du Maîssore. Le rajah de ce pays, tributaire de Tippoo, avait trahi son maître en son plus grand besoin et embrassé l'alliance anglaise , espérant établir son indépendance sur le désastre du sultan; il avait ouvert ses défilés à l'armée de Bombay sous les ordres du

(1) Ce pays a soixante milles de long sur soixante de large, et une surface de deax mille cent soixantensinq milles carrés, â. l'indb anguibb. 18

général Stttart, qui était venu s*y embttsqaer pour couper toute retraite à Tippoo sur ses provinces maritimes* Cette trahison fut fatale au malheureux prince qui, repoussé de ce côté et rejeté sur le plateau ouvert du Maîssore, ne vit plus d'autre parti à prendre que de s*enterrer sous les ruines de Seringapàtam»

Le rajah fût récompensé, comme il Tavait espéré, par Térection de son fief en principauté indépendante, mais la punition , comme toujours, devait atteindre sa race. Il avait laissé en mourant un fils et une fille : le fils, selon Tordre naturel et la coutume du pays, devait hériter du trône. Il y monta effectivement sans aucun obstacle ; mais la fille , mariée à un homme de quelque importance dans le pays , s'enfuit bientôt après sur le territoire de la compagnie, et commença une série d'intrigues auprès du gouvernement de Madras, pour détourner la succession en sa faveur. Entre ' autres accusations qu'elle avançait contre son frère, elle prétendit qu'il la poursuivait d'un amour incestueux. La moralité de la compagnie s'en émut ; elle fit des remontrances auxquelles le rajah répondit avec mépris. On pensa dès lors sérieusement à l'avantage de s'emparer de son territoire et surtout de son trésor que l'on croyait très»riche. Il ne manquait qu'un prétexte qui ne

fat pas long à trouver. Effectivement , sur ces entrefaites , une discussion s^éleva tout d*un coup entre le ministre du rajah et le chargé d^^aires anglais au Maissore, au sujet de quelques réfugiés politiques, entre autres le fameux Coungol-Naig t polygar deTerrykerry, qui avaient trouvé un asile dans les Étals de Goorg. Le résident anglais voulait exiger qu'on livrât les coupables à la vindicte anglaise; mais les lois de Thonneur sont trèssévères à cet égard chez les Indiens : tout prince qui violerait à ce point les droits de Thospitalité perdrait moralement sa caste aux yeux de ses sujets. Le rajah et son ministre répondirent naturellement par un refus. Ce refus fut considéré comme une rébellion contre la suzeraineté de TAngleterre et la guerre fut aussitôt déclarée.

Cependant le moment était mal choisi : on était déjà à la fin de février, et la mousson, c'est-à-dire la saison pluvieuse, envahit toute la côte malabare dès la première quinzaine de mai. Dès le premier orage qui signale son arrivée , tout déploiement de troupes, tout mouvement militaire devient impossible. Ce n*est pas une de ces pluies bénignes que dispense noire ciel gris,c à petit bruit tombant des cieux, > c'est une cataracte du nouveau monde, introduite par les plus effroyables éclats de tonnerre, descendant d'aplomb avec une

force irrésistible pendant des heures, des joarnées entières. Les ravins, seules routes pratiquées par les convulsions de la nature ou creusées par la chute des eaux dans Tépaîsseur des forêts primitives, deviennent des torrents furieux qui entraînent tout sur leur passage. La force, le courage, Tintelligence disciplinée de Thomme devien« nent la risée des éléments : ce n*est plus qu'un insecte qui se débat quelques instants , sans résultat, sans espérance, que le flot enlève et dépose à côté de la feuille des bois. Même dans la meilleure saison, c'est une entreprise difficile et qui n*est point sans danger de traverser cette âpre chaîne de montagnes, s'élevant subitement de deux à sept mille pieds au-dessus du plateau qui lui sert de base, sur une largeur de quinze à vingt lieues et une longueur de deux cent cinquante. Ce n'est qu'en remontant le lit des torrents qu'on parvient à se faire jour dans ces régions sombres et couvertes, où de rares vallons de fort peu d'étendue ne permettent qu'à de longs intervalles de retrouver le soleil voilé par l'épais feuillage. La brise ne peut circuler dans ces sentiers étroits où un seul homme doit marcher de front, l'air s'y corrompt sans se renouveler jamais. La végétation surabondante reste étouffée dans des fourrés impénétrables, tandis que des eaux croupissantes.

encombrées de branches mortes el des feuilles tombées qa*y entraîne chaque année la violence des orages, exhalent partout une odeur infecte, des miasmes méphitiques. G*est le foyer, le laboratoire de toutes les fièvres qui déciment le genre humain. Et pour envahir un pays si redoutable, pour y arriver, pour le conquérir, pour Tévacuer, on n*avait en tout que deux mois; je dis pour Févacuer aussitôt, car si on avait eu la folie d*y rester, la pluie seule, sans la présence d*aucun ennemi , aurait suffi pour anéantir Tarmée.

On a donné pour raison de la précipitation avec laquelle lord William Bentinck donna Tordre d'entrer en campagne, que le délai de six mois, nécessaire pour épuiser la violence de la mousson, aurait considérablement augmenté le nombre de nos ennemis : effectivement, dès la première nouvelle d*une rupture, tous les mécontents, à cent lieues à la ronde, s*ébranlèreut pour venir se ranger sous Tétendard du rajah. Mais quand on considère que le territoire à envahir n*avait que vingt-cinq lieues de long sur seize de large, et n'offrait que juste assez de ressources pour une population très-clair^semée , il est évident que le nombre probable des ennemis ajoutait fort peu de chose aux difficultés de la conquête , qui consistaient réellement dans la nature inabordable

id.

du pays, ka contraire, la tiotoife étaii cartoiae da moment que qoqs a?ioD8 le aoleil pour nous, et en précipitant les hostilités on risquait la destruction totale de plusieurs corps d*armée, désastre dont les résultats, en ce moment» eussent été incalculables. Quoi qu*il en soit, la fortune se chargea de justifier le gouvernement qui déploya, il est vrai , une activité surprenante. Quatre corps d'armée s*ébranlèrent à la fois pour envahir simultanément la région montagneuse. lU avaient ordre de pénétrer dans le pays par quatre points différents, répondant aux quatre points cardinaux, d*agir indépendamment les uns des autres, et de se proposer pour but commun et pour point de jonction la ville de Mercara ou Madicara, capitale de la principauté*

La colonne principale, ditejde Test, avait pour point de départ Bangalore. Elle était commandée par le colonel Lindsay, du 39* régiment de Sa Majesté Britannique, faisant les fonctions de brigadier ou maréchal de camp, et se composait de son régiment, le 50* européen, deux bauillons d'infanterie indigène, deux compagnies de carabiniers d'élite et un fort détachement d*artillerie et de génie.

La seconde colonne, dite du Nord, avait pour point de départ Bellary ; elle était commandée par le colonel Waugh, officier de la compagnie, sans

siociine expérience militaire, <Jom to«le la vie avait été paasée dans les bureaux de riotendaDce. Elle se composait d*(iu demi-bataillop (trois ceut oiuquanle coinbattapts) du 55* régiment de Tar* mée royale, de deux bataillons (le 9* et le Si*) d'infanterie indigène, une compagnie de carabi* niers d*éiite, un faible détachement d*artiUerie a?6C deux pièces de %\x et un obnsier de montagne, et une section encore plus faible de pionniers du génie, Ces deui dernières armes ne cemptaient qu*nn officier chacune.

La troisième colonne, dite du sud, était com* posée d*un demi-bataillon du 48* de Tarmée royale, dcui^ bataillons d*in(anterie indigène, une com* pagnie de carabiniers, des détachements d*artil* lerie et de pionniers; elle avait pour point de départ Cananore , .et pour chef le colonel Stewart Ibckensie,

Enfin la quatrième, dite de Touesit aous les ordres du colonel George Jackson, et dont le point de départ était Mangalore, avait e^ct^ment la même composition que la troisième.

On conçoit que mon intention, dans un ouvrage de ce genre, n*est nullement d*écrire Thistoire d*une guerre assez insignifiante en elle-même; ce que je me suis proposé, c*est d*y continuer Tétude de mœurs que j*ai suivie jusqu'à présent, de dé*

vetopper et d'appuyer, par des faits dont j*ai été le témoin oculaire, des obsenrations déjà indiquées, et enfin de faire apprécier, à leur juste valeur, les qualités militaires respectives des Européens et des indigènes; donnant ainsi une première solution à une question longtemps débattue sur le mérite et le degré de perfectibilité de ces derniers, et m*offrant de confirmer plus tard les résultats obtenus par Tèxamen de toutes les campagnes depuis 1854 jusqu'à nos jours. Je me contenterai donc de suivre dans le développement de cette petite guerre les mouvements de la colonne du nord sous les ordres du brigadier Waugh, colonne dont mon régiment faisait partie et que je venais de rejoindre deux heures avant son entrée en campagne. G*est, au reste, celle dont le rôle fut le plus brillant et dont la tâche était la plus difiicile, car elle devait aborder les plus âpres défilés et lés plus redoutables lignes de défense dans le pays. A quatre heures du matin , le 1*' avril 1854, trois légers coups de tambours retentirent au quartier général, et furent successivement répétés tout le long de la ligne. Tétais déjà tout habillé, et bouclant le ceinturon qui attachait mon sabre, je sortis de la tente en quête de ma compagnie. Le crépuscule ne paraissait pas encore , et les vapeurs des montagnes dérobant les étoiles, Tobscu-

rite était complète. L'air était d'an froid piquant et chargé de rosée, et je me dirigeais, sans trop de réflexion , vers un feu que je voyais flamboyer à quelque distance, lorsque dans l'obscurité je heurtai quelqu'un que je reconnus à sa voix pour mon colonel Charles Mill. Je lui annonçai aussitôt mon arrivée, et je n'oublierai jamais l'accueil amical et paternel avec lequel le vieux soldat me donna la bienvenue. On voyait qu'il était ému , touché dé l'empressement avec lequel j'avais ré* pondu à son appel et des efforts que j'avais dû faire pour rejoindre mon drapeau. My dear boy! Mon cher enfant, me dit-il en me serrant les deux mains, j'avais désespéré que vous puissiez nous atteindre; nous avions pourtant bien besoin de notre interprète avec tous ces noirauds (en parlant des troupes indigènes qui faisaient partie de la colonne). C'est bien ! c'est très-bien, nous vous donnerons des occasions de vous distinguer, et je réponds de vous. Il me conduisit ensuite à la place d'armes convenue la veille et où le régiment commençait déjà à se rassembler. Quand je rejoignis ma compagnie , il faisait encore obscur , et je ne fus pas d'abord reconnu. Les sous-officiers inspectaient les armes et distribuaient les cartouches. Ces préparatifs terminés, j'élevai soudainement la voix pour donner le mot de commandement et

faire ouvrir les rangs. Le iQurmare le plus flatteur fat rexpressîon de leur surprise, et ce fut la pre^ mière fois que je rendis justice entière à la bienveillance et au dévouement du soldat anglais pour ses chefs. Je ne me croyais certainement aucun titre particulier à leur attachement ; j*avais été en toute circonstance aussi sévère que juste, mais je ne les avais jamais punis sous Timpulsion de la colère ; j'avais aussi pour système qu'un péché puni était un péché oublié. Peut-être devais-je ma popularité à Tabsence de tonte hauteur, sans cependant avoir aucune familiarité dans mes rap* ports avec eux. Quoi qu'il en soit, cet attachement du soldat britannique, originairement un vaurien accompli, brutal et grossier dans ses rapports journaliers avec ses camarades, mais dévoué à son officier qui lui montre généralement si peu de sympathie, est quelque chose d'inexplicable : c'est l'affection du chien pour son maître, le maître qui le bat quelquefois. Il est d'autant plus beau qu'il est sans espoir de retour. Il le regarde comme un gentleman, un être d'une nature d'ifférente , plus noble, plus raffinée que la sienne, auquel il faut obéir, qu'il faut aimer et défendre. Durant toute la campagne, leurs attentions pour moi furent celles d'une bande de géants auquels on aurait confié une créature fragile et délicate, un dépôt

précieux qu*il falhil entourer de tout les soins possibles. C'était un respect mêlé de protection. Ces soldats, soumis à une discipline si sévère, que Ton fouette quelquefois comme des enfants ou des esclaves, sont les plus braves, et pour leurs officier8,les plus doux et les plus dociles dans le monde. Le caractère que je viens de décrire est surtout celui du soldat irlandais, qui remplit dans les troupes royales dans Tlnde la moitié des cadres. G*est le bélier du troupeau ; c*ést lui qui imprime son cachet aux masses , qui leur communique sa manière de sentir, plus tranchée, plus vivement exprimée, son esprit de soumission, sa bonhomie insouciante. Il trouve un écho facile à éveiller dans Tesprit de clan de Thonnéte Écossais. Le plus égoïste, le moins aimable, le moins chevaleresque est TAnglais pur sang , qui n*enire heureusement que pour une fraction assez minime dans la composition de Tarmée indienne» En Angleterre , au contraire, et dans les colonies où le service est moins pénible et moins désastreux pour la santé, rélément anglais prédomine. Dans la totalité de l'armée anglaise, on évalue ainsi les chiffres fournis respectivement par les trois royaumes : Anglais, quarante-cinq mille; Irlandais, quarante mille; Écossais, quinze mille : total, cent mille hommes.

Le jour commençait à poindre comme la brigade se formait en colonne de marche. Elle devait s'avancer dans Tordre suivant : une avant-garde da génie, soixante hommes de chaqne bataillon d*infanterie et une pièce de six, en tout deux cent vingt combattants, dont quatre-vingts Européens. Venait ensuite , à trois cents pas en arrière , le corps d*armée de deux mille hommes protégeant les bagages, Tambulance et le bazar. Enfin, trois cents pas plus loin, une arrière-garde de deux cent cinquante hommes où figuraient des détachements de tous les corps. On voit ainsi que la colonne tout entière ne fournissait que deux mille quatre cent soixante et dix combattants.

Pour diminuer le nombre des serviteurs du camp, le général avait exigé qu'on laissât en dépôt à Kensuma-Ooscottah les deux tiers du bagage ; trois ofBciers devant s'accommoder d'une seule tente de sous-lieutenant , et les soldats de quatre tentes par compagnie. Malgré cette précaution, le chiffre des non-combattants s'élevait encore à deux mille cinq cents hommes et le matériel de transport à mille trente-huit bétes de somme (i), sans

(1) éléphants 8

Chameaux 200

Chevaux d'officiers . ... 230

Bœufs, Anes et mulets . • . 700

Total. . . • 1038

compter le troupeau pour la consommation. Dans le premier de ces chiffres je comprends quarante doulies, c'est-à-dire palanquins pour Tambulance, requérant deux cent quarante porteurs. Jamais corps d*armée dans Tlnde n'a marché plus lestement équipé. Gela peut donner une idée du confortable d'une armée anglaise et des soins que Ton prodigue aux soldats.

Ce n*est pas uniquement une considération de sympathie qui entoure l'armée dans l'Inde de tout ce bien-être ; c'en est une aussi d'économie bien entendue. L'objet le plus coûteux dans ]e matériel de guerre est le soldat européen. Pour son recrutement toujours volontaire , pour son instruction qui demande au moins une année, pour son voyage d'Europe en Asie, on calcule sur une dépense de 100 livr. sterling (2,500 fr.). Chaque fois donc que la maladie, une exposition trop continue aux intempéries de l'air ou le défaut desoins en enlève un au service, c'est une perte de 2,500 fr. pour le budget de l'Inde. Il est inutile de chercher plus loin la raison de l'intendance et des équipages quelque peu à la Xercès de l'administration militaire de la compagnie.

Au jour nous arrivions sur le Cavery que nous devions traverser cinq fois dans un espace de trois Heues. Ce fleuve, qui prend sa source dans ces

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