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montagnes, est extrêmement sinueux à son origine : il traverse ensuite le Haïssore, le Coimbetour, le Carnatique, et se décharge par plusieurs embouchures dans la mer du Bengale. G*est la plus sacrée de toutes les rivières du Dekhan ; les adorateurs de Yischnou Fhonorent à Fégal du Gange et célèbrent tous les ans le mariage d'un de leurs dieux avec la déesse qui habite ses eaux. Nos troupes indigènes la saluèrent avec de grands cris. Du moment qu*on a franchi cette rivière, on se sent au milieu d*une nature plus grande, dans une région plus noble que le plateau monotone que Ton vient de quitter. Toute la végétation présente un caractère de vigueur extraordinaire» C'est une terre vierge conservant encore la robe éclatante que le Créateur lui a donnée. Sur le flanc, sur la crête de ces montagnes, une verdure éternelle, un port sublime, des tiges plus élancées, des ombrages plus étendus, distinguent les grands arbres de ces climats, auprès desquels les rois de nos forêts ne paraîtraient que d'humbles vassaux. L'arbre de teck, qui surpasse le chêne par ses qualités impérissables comme par sa beauté , et qui le remplace aujourd'hui pour les constructions navales, remplit de vastes forêts primitives. A ses côtés s'élèvent avec magnificence l'arbre à bois d'aigle et celui de sandal blanc qui parfume tous
les palais de TOrient, le sycomore ^ le figuier d*Inde, le bois de fer. Les bambous réanis en gerbes colossales s^élancent à une banteur démesurée. Au pied de ces géants du règne végétal, les arbrisseaux et les plantes herbacées présentent dans leurs fleurs et dans leurs fruits les figures les plus variées et les plus singulières, les couleurs les plus vives, la saveur et Todeur les plus exquises. Le gingembre, le cardamome, le poivre long, le bétel grimpent, s*enroulenf le long des jeunes plantes ou s*épanouissent à Tombre des rameaux séculaires. C*est ici que les lianes triomphent dans toute leur gloire : nulle part on ne les trouve si aventureuses, si hardies, si gigantesques. C*est surtout dans les forêts de la côte de Malabar que Ton trouve en abondance Varbrisseau sarmenteux que décrit Jacquemont et qu*il appelle Bauhinia racemosa : » Ses tiges, semblables à des 1 câbles flexibles, s'élancent sur les arbres, se 1 projettent de Tun à Fautre, s*enlacent autour » de leurs rameaux, et donnent souvent à une 1 souche pourrie Fapparence de la vie et de la 1 fratcheur. Sur la lisière des bois , on la voit 1 pendre partout des festons admirables. » A c|iaque instant il faut s*écrîer avec le musulman : Allah akbar! AUah akbar! Dieu est grand ! Dieu est grand !
La rivière à cette époque de Tâniiëe était peu profonde; cependant il avait fallu plusieurs fois faire déchausser nos hommes pour la traverser à gué. Cette opération se fit sans confusion et sans opposition de la part de Tennemi. Reformés sur Fautre rive, nous plongeâmes à la fois sous les voûtes de la forêt éternelle. Jamais je n'oublierai mes sensatiotis de ce moment où cette carrière tant désirée d'aventurés militaires s'ouvrait enfin devant moi, présentant à mes yeux dans un rapide tableau la gloire, la fortune, Tavancement. Je sentais une joie si folle, si délirante, qu'il fallait tous les efforts de ma raison pour la contenir, et je me rappelle encore la fervente prière que j'adressais au ciel pour que l'ennemi acceptât le combat et tournât ses principales forces contre nous. Un enthousiasme si léger me possédait que je ne marchais plus, j'effleurais la terre, je dansais, je riais, j'aurais jeté des cris de bonheur, si je n'avais craint le ridicule. Tout ancien militaire pourra sourire de cette extravaganee de jeune homme, mais il la comprendra. Il est vrai que j'étais admirablement placé pour jouir des beautés sauvages autour de moi : je ne faisais point partie de l'avant-garde ; mais comme on y avait détaché nos voltigeurs, la 7* compagnie du 85* régiment que je commandais formait la tête de la colonne
de marche. L*ëiroît sentier nous obligeait presque toujours d'avancer à la file : je me trouvais alors le premier combattant du corps d'armée, l'œil et l'oreille également attentifs, palpitant de curiosité et d'intérêt. Outre les embûches de l'homme, nous avions à craindre tous les hôtes de la forêt, et en première ligne le tigre et l'éléphant qui s'en. disputent la souveraineté. A chaque pas le bruit de notre approche faisait lever devant nous des daims, des paons, des coqs de bruyère; un sanglier énorme traversait le sentier et plongeait avec fracas dans les broussailles. Des bandes nombreuses de singes nous accompagnaient et nous devançaient, sautant de branche en branche avec une agilité comparable à celle des oiseaux, grimaçant et babillant. Plus d'un fusil retenu par la discipline s'abaissa involontairement pour nous venger de leurs outrages; plusieurs fois aussi leur nombre, le bruit et l'agitation de leurs ébats nous firent croire à la présence de l'ennemi. La création animale se multipliant autour de nous d'une manière fantastique, on eût pu se croire, sans un trop grand effort d'imagination , au paradis terrestre ou à la sortie de l'arche : toute cette grande nature sublime et vierge autour de nous pouvait prêter à l'illusion. Parfois de vieux tecks complètement blanchis par l'âge , déracinés et arrêtés à
— sumoitié dins leur chute par d'iutrès irbres, tëmoi« gnaîenl que la hache n'avait jamais pénétré dans ces lieux sauvages. Ailleurs, c*éuità peine si nous pouvions avancer entre les gerbes serrées des bambous et des broussailles qui accrochaient et déchiraient nos uniformes.
Quand à de longs intervalles se présentait une clairière ou le bassin défriché d*un torrent, nous traversions généralement un misérable village en* touré d*une palissade, ou plus souvent encore une collection de huttes établies isur les arbres mêmes parmi le feuillage, d*où les habitants veillaient à la sûreté de leurs champs et défendaient plus facilement leurs moissons contre les ravages des bétes féroces. Tout cela était en ce moment abandonné, et nous commencions à douter que le pays contint des habitants, quand soudainement quelquesconps de feu clairs et secs se firent entendre à Tavantgarde, suivis immédiatement par la voix sonore du canon. Nous débouchions au même instant sur une clairière à Textrémité de laquelle on apercevait un village. L*adjudant de service, le lieutenant Heriot, du 55% arriva au même instant au galop pour me communiquer, de la part du général, Tordre de me porter en avant avec ma compagnie au pas de course et de tourner le village par notre gauche. Nous nous élançâmes comme
une mente et irrivimes juste à temps pour tirer quelques coups de fusil inutiles à Tennemi qui, s*enfuysil.
Nous avions ëtë rejoints dans la matinée par le contingent de cavalerie du rajah de Maîssore qui devait faire la campagne avec nous : c*était le seul corps de cette arme avec la colonne. Ils reçurent Tordre de charger dans le moment le plus favorable, et le capitaine intendant militaire le Hardy se mit à leur tète pour les entraîner. On le suivit quelques pas, mais en caracolant, sans gagner de terrain, de sorte qu il se trouva bientôt seul au milieu de Tennemi, et fut obligé de s*en revenir auprès de ces braves indigènes qu*il accabla d*injures. Un d*eux cependant eut son cheval grièvement blessé : c*était sa propre lance dont il lui avait traversé la tète dans sa détresse. Le brigadier général, indigné, renvoya toute cetle canaille garder les bagages, à Kensuma-Ooscottah, mesure dont la politique était encore fort douteuse en raison de leur probité. Le résultat de celte première escarmouche, qui ne coûta qu*un seul homme au 55% fut quelques soldats et quelques chevaux légèrement blessés. L'ennemi n'apparut plus de la Journée, et après nous être avancés d'environ qua- "tre lieues, nous nous établîmes pour la nuit dans un espace ouvert près du hameau d*Ellumgôd.
iayril. Je me trouvais le joar saivant de ser-* vice à Tavant-garde avec mon ami de Havilland et la 2' compagnie du 55'. Pour éviter les surprises, les deux flancs étaient protégés par la compagnie de carabiniers d*éUte du 24* indigène. Ces derniers étaient des soldats éprouvés, dont une longue habitude de la guerre de montagne avait trempé le courage, et tout à fait consommés dans leurs métiers. Ils avançaient comme des serpents souvent sur leurs genoux ou à plat ventre, en rampant à travers les tiges. Quoique incapables, comme tous les Indiens, d*un conflit personnel ou corps à corps, ils avaient du sang-froid et supportaient parfaitement le feu. Leur conduite en ce jour et dans toutes les occasions fut admirable. Je ne puis pas en dire autant du reste de notre pe« tite troupe. Vers sept heures du matin, un premier coup de fusil tiré sur la télé de la colonne produisit une telle confusion dans la partie indigène de Favant-garde, qu*ils se mirent à exécuter sans aucun ordre un feu roulant à droite et à gauche sur nos propres éclaireurs. Ce fut avec unepeine extrême que nous parvînmes àfairecesser cette fusillade, véritable disgrâce pour les cipayes qui, dans leur terreur, tiraient sur le fourré devant eux, sans apercevoir aucun objet.
Ce petit incident et la certitude d'une rencontre
avec reDnemi firent changer tous nos arrangements. La compagnie des carabiniers, qui avait cependant montré du calme, fut renvoyée pour protéger le convoi qui commençait à éire vivement attaqué. Je fus détaché sur le flanc gauche avec quinze sous-officiers et soldats du 55% et Ton m*adjoîgnit le capitaine Longworih avec une demicompagnie du 9® natif. Une disposition symétrique se faisait à l'autre flanc, et Ton renforça Tavant-garde d'une compagnie du 55® détachée de la colonne. On remarquera toujours que dès qu'il s'agit véritablement de combattre, on diminue le nombre des indigènes pour doubler celui des, Européens, même quand ces derniers ne composent comme ici qu'un faible noyau de trois cent quatrevingts hommes. On observera encore qu'une certaine proportion d'Européens est indispensable avec chaque tête de colonne pour entraîner les natifs.
Quand tout le corps d'armée fut rassemblé et l'ordre rétabli , nout nous remimes en route vers midi, en gardant les mêmes dispositions que le matin. Un espion venait d'informer le général que nous n'étions plus qu'à une petite distance d'une barrière élevée par l'ennemi pour intercepter le passage du défilé de Kassan-Aly. Les ordres que je reçus, en conséquence, de l'adjudant général
DerriHe, furent de m'artncer diigonilemeiit ters la gauche en gagnant les haatears, de manière à me replier sur le défilé en arrière de la redoute. Le détachement de droite devait faire de son côté un mouvement analogue, tandis que le reste de Tavant-garde et le corps d*armée attaqueraient de front par la route. Mais il est hon d'observer que Tétat-major n*avait aucune carte un peu détaillée de cette partie du pays, qn*on ne connaissait nul* lement la direction et le tracé de la route, et que le général n*avait pas même jugé à propos de faire une reconnaissance des localités avant de nous communiquer son plan d'action. Il avait lu queU que part qu*il fallait à la guerre tourner les obsta* des, mais il supposait qu'il éuit toujours temps de le faire, en présence même de la difficulté, sous l'inspiration du moment et sans aucune étude préalable. Toutes les pertes de ce jour et du lendemain furent la conséquence de cette présomp^ tueuse imprévoyance.
Suivis de nos petites bandes réunies qui pouvaient se monter ensemble à une soixantaine d'hommes, nous plongeâmes, le capitaine Longvirorth et moi, tête baissée dans toutes les difficultés du terrain , en stricte conformité des ordres que nous avions reçus. Ce fut une longue, lutte avec la nature; pendant deux heures nous avançâ-
mes péniblement, un à un, taillant notre route à Goupg de sabre et à coups de bâche, recevant à cbaque instant des coups de fusil de huttes placées dans les arbres à quarante pieds au-dessus du sol, n'ayant point de loisir d*y répondre et tellement exposés que des tirailleurs un peu adroits auraient dû nous exterminer. Heureusement nous avions affaire à un ennemi peu intelligent. Épuisés, hors d'haleine, nous commencions à ne pouvoir plus nous orienter dans cet interminable dé^ dale de tecks et de bambous, et nous nous serions infailliblement perdus si le bruit du canon et d'une vive fusillade ne fût venu soudainement nous guider. Ranimé^ par ce son électrique, nous nous dirigeâmes vers les combatlants en conservant, à ce qu'il nous semblait, la gauche de notre ligne de marche. Mais, débouchant tout d'un coup de l'épais fourré, nous nous trouvâmes sur la même route que nous avions cru laisser à droite, sur les talons de l'avant-garde, au pied même du défilé et en face de l'obstacle. Le déuchement sur l'autre flanc n'avait pas été plus heureux que nous et n'était pas encore arrivé. Il ne restait donc plus d'autre alternative que de reculer momentanément si l^on voulait tourner la difficulté, ou de l'aborder franchement et sans hésitation pour l'enlever par on ooup de main.
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La position de rennemi était un retranchement assez simple, consistant en un glacis avec parapet et chemin couvert » jetés d*une crête à Fautre perpendiculairement au défilé. Le parapet, très-élevé dans la partie accessible de la route, était de plus défendu par deux pièces d*artillerie, mais il diminuait d'escarpement en remontant les deux flancs des montagnes. Le glacis, dans presque toute sa largeur, était miné ; de distance en distance on y avait creusé des fosses profondes, recouvertes de branchages et de gazon, de manière à tromper parfaitement la vue.
Je voudrais expliquer aussi simplement que possible Tétat des choses au moment de mon arrivée. Notre brigadier, le colonel Waugh, trèsconfiant dans les savantes manœuvres dont il nous avait donné la recette, était bien loin avec le convoi, ne s'inquiétant de rien. L'oiBcier supérieur de service à Tavant-garde, parvenu à ce grade par la simple ancienneté, sans aucun mérite et parfaitement incapable, laissait nos gens sous le feu et s*y exposait lui-même sans donner aucun ordre et sans pouvoir prendre une résolution. En. jetant les yeux autour de moi , je vis le capitaine ( aujourd'hui lieutenant-colonel) Warren du 55*, avec la 5* compagnie du régiment déployée en tirailleurs, dans le taillis à droite de la route. Nos gre-
nadiers, à genoux en face de la redoute, engageaient une fusillade tout à fait inutile et perdaient beaucoup de monde; enfin, dans les broussailles, sur la gauche, le capitaine Mac Lean, du 55% avec une trentaine d'Européens, prolongaient la ligne de feu. Je cherchai des cipayes, je n'en vis nulle part, tandis que notre poignée d'Européens était partout. Où étaient-ils donc? Pas bien loin sans doute, car ils reparaîtront après l'affaire. J'oubliais cependant : oui, il y en avait deux derrière nous qui ne nous avaient pas quittés depuis le matin; comme deux chiens fidèles ils s'attachaient aux pas de leur brave officier, le capitaine Longworth, mais il était aisé de voir que ce n'était pas par bravoure : c'était dévouement, attachement personnel, et rien de plus.
En ce moment le capitaine Warren, convaincu de l'incapacité complète de l'officier supérieur, se saisit du commandement. Voyant la faiblesse du détachement de gauche , il m'ordonna de le renforcer et s'y porta lui-même pour reconnaître. Comme je m'élançais en avant des miens , je mis le pied sur le faux gazon qui cachait une des fosses du glacis, qui s'abîma sous moi. Le fond était tout hérissé de fers de lances et de chevaux de frise qui devaient m'enclouer les pieds, ou au moins me blesser grièvement. Je fus heureusement