‹ L'Inde anglaise en 1843-1844Chapitre 16 sur 23 · L'ilfOB ARGLAISB · texte numérisé non relu

L'ilfOB ARGLAISB

retenu par le capitaine Wirren, qui me saisit par le bras, et avec Taide de deux cipayes parvint à me retirer» An méine instant, nn de ces derniers fut mortellement blessé d*un ginjal (bouiei de trois) qui lui déchira le bas-ventre* Cette mort valut un long panégyrique au 9* d'indigènes, qui durent être bien étonnés en apprenant le lendemain leurs exploits. De la clairière sur la gauche la position se dessinait parfaitement, et le mouvement à faire pour Tenlever était clairement indiqué. Effective* ment, le capitaine Warren donna Tordre d'attaquer les deux crêtes simultanément, là où le parapet était moins élevé et où le glacis n'existait plus. Nous accueillîmes cet ordre avec le hourra britannique, et, nous élançant au pas de course, sautâmes sur le parapet le sabre à la main et la baïonnette au bout du fusil. Les grenadiers anglais ne voulant pas être en arrière, se précipitèrent aux embrasures et y pénétrèrent en grimpant à la bouche du canon. Le mouvement décisif qui termina cette affaire ne nous coula pas un homme. L'ennemi, qui avait fait bonne contenance sous le feu de nos canons, disparut devant notre choc. C'est une chose inconcevable que l'effet magique d'une ligne d'Européens qui s'avancent, leurs yeux étincelants, leur pas mesuré faisant vibrer le sol; les plus braves Asiatiques n*ont jamais pu, depuis

— tsi —

les temps d*Alexandre jusqu'à nos jours » el il est écrit qu'ils ne pourront jamais le supporter. G*est la fascination que le serpent exerce sur Toiseau; leurs cœurs se glacent, leurs genoux fléchissent; ils fuiraient même dans les bras de la mort. Un seul canonnier se fit tuer auprès de sa pièce. Le 55* perdit à Taitaque de la barrière un lieutenant et dix-huit hommes, presque tous grièvement blessés; la seule perte parmi les indigènes fut le cipaye dont nous avons déjà parlé.

Après avoir détruit les deux pièces d'artillerie de l'ennemi et rasé la barrière, nous avançâmes encore une lieue pour camper dans une rizière aux environs du hameau de Kassan«Aly.

Vers la fin de la journée , une section de nos édaireurs avait ramené une couple de prisonniers qu'on avait surpris rôdant dans les broussailles. Ils portaient le costume caractéristique des habi- Unts de la montagne. Cet habillement consiste en une sorte de robe de chambre, qui descend à peine au-dessous du genou, à longues manches, serrée autour des reins le plus souvent par une ceinture de mousseline blanche. Cette robe «ou plutôt cette tunique est faite d'étofie du pays, généralement bleue ou brune; elle est doublée d'une autre étoffe de couleur claire unie et chaudement ouatée. Ils portent dessous des pantalons

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larges d*en hadt, serrés d'eA bas. Les turbans sont de toutes couleurs. Les hommes dans.ee pays portent presque tous au bras, sur la peau, une amulette : c*est un chiffon de papier ou une feuille de palmier-éventail sur lequel les prêtres ont écrit quelques mots en sanscrit , et qui est soigneusement enfermé dans une petite boîte de bois ou de corne. La même coutume règne dans la plaine où les brahmanes, comme de raison , ont le monopole de ces talismans. Quant à leurs armes, Tun portait un fusil à mèche de près de six pieds de longueur ; le canon de cette arme est assez petit, mais d*un poids énorme ; il est attaché à la monture par des liens grossiers de rotins. Une telle arme est peu portative, mais appuyée elle est très-juste. Au lieu de notre système d'un chien avec ressort et pierre à fusil , il n'y a qu'un simple bassinet pour recevoir quelques grains de poudre grossière au moment même d'ajuster, et sur ce bassinet l'on ramène l'extrémité enflammée d'une mèche composée de toutes sortes d'éléments combustibles, mais arrangés de manière à brûler longtemps et lentement. Cette mèche est roulée comme une corde autour des reins du fantassin. Il s'ensuit infailliblement que s'il est blessé de manière à ne pouvoir se débarrasser de la mèche , il est brûlé vif; c'est ce qui arriva dans cette guerre à un

nombre considérable d'ennemis. L'autre individu avait un arc, un carquois et des flèches; tous deux avaient pour sabre une énorme serpette appelée koukrie , à manche de bois très-court et à lame épaisse, de quatre pouces de largeur vers le milieu. Je ne connais pas d'instrument plus redoutable : il est presque impossible d'en parer le coup , et ce coup suffît pour abattre une tête. Dans les étroits sentiers de la forêt où il faut lutter avec une végétation vivace qui se renouvelle sans cesse , c'est une hache des plus commodes, servant à tous les usages, aux besoins domestiques , à l'attaque et à la défense.

Ayant été chargé de conduire ces prisonniers an général, je fus témoin d'une scène peu honorable pour la civilisation européenne : on leur proposa de servir de guides à l'armée , et comme ils devaient connaître les barrières et les redoutes qu'on avait élevées sur notre chemin, de nous aider à les tourner et à les prendre à revers. On leur offrait uue somme considérable pour cette trahison. Ils en rejetèrent la proposition avec un air d'indignation qui ne manquit pas de noblesse, assurant qu'ils aimeraient mieux mourir. Le général leur présenta alors l'alternative de les faire pendre à l'instant : effectivement on choisit un arbre à quelque distance ; sur la plus forte branche on jeta

une corde manie d*on nœud coalmt qu'on pitsa an cou du plus intelligent de ces malheureax. Comme le nœud commençait à serrer, le Coorgah parut changer d'avis; il fit signe qu*il accepuit la première alternatÎTe qu'on lui avait proposée, et dit quelques mots , dans un patois inintelligible pour nous, à son camarade qui se rangea apparem* ment de son opinion. Nous apprîmes alors que nous n'étions plus qu'à deux lieues de la célèbre position de Bakh, où une division de l'armée de Tîppoo avait été détruite en cherchant à pénétrer dans le pays; qu'une succession de barrières formidables interceptait une gorge dont les difficultés naturelles étaient déjà presque insurmonubles; et qu'enfin cette* fameuse redoute était défendue par une troupe d'élite sous les ordres du fameux chef polygar Coungol-Naig, dont le père et les deux frères avaient péri, l'un sur l'échafaud, les autres sur le champ de bataille en combattant contre les Anglais. Ils ajoutaient que ce chef avait jugé que nous n'avancerions qu'en foulant son cadavre et qu'il espérait venger ici sur nous toutes les injures de sa famille. Ces détails qui se rapportaient parfaitement avec ce que le général avait appris par ses espions, le convainquirent de la véracité et de la bonne fol des prisonniers, et il jugea qu'il pourrait les employer comme guides

avec toute confiance. En examinant leur physionomie sombre, décidée et sévère ju8qu*à la férocité, j'en jugeai toot autrement. Le front était trop élevé et trop vaste , les mouvements de Tœil trop rapides et trop perçants, la démarche trop iière pour aller à des traîtres. Ils avaient promis de nous conduire à la barrière , j*avais le pressentiment qu'ils nous y conduiraient en effet , mais à la boucherîcj droit dans le piège. Je suis aujourd'hui convaincu qu'ils s'étaient fait prendre exprès pour amener ce résultat.

Quoi qu'il en soit, je remis mes prisonniers aux soins de la grande garde , et m'en retournai vers les lignes du 55*. Tous mes camarades étaient déjà réunis dans la superbe tente qui nous servait de salon et de salle à manger. On ne se serait guère douté, par les apprêts qui s'y faisaient, que nous étions en campagne, au centre d'un pays ennemi, le soir d'un combat et la veille d'une bataille. Une demi-douzaine de serviteurs dressaient, autour du mât qui supportait l'énorme pavillon étendu sur nos tètes, des tables d'acajou pour quatorze couverts : c'était le nombre des o£Sciers du 55* présents avec le demi-bauillon. Ce nombre aurait dû être double, mais on n'avait pu encore remplacer les vides produits par le choléra et autres accidents qui avaient pesé sur

le régiment. Une nappe danussée allait voiler la surface polie de ces beaux meubles et se couvrir à son tour d*une admirable argenterie, de la coutellerie de Londres, de la porcelaine de Birmingham, de cristaux précieux, de tous les vins de TEurope, enfin de candélabres d'argent massif pour éclairer le festin : on eût dit un petit souper de joyeux Sybarites, tant tout était coquet et élégant. Sur une autre table, dans la partie de la tente qui servait de salon, des journaux de Londres, des revues, une carte de Flnde, une carte du Maissore : c'était tout le confortable d*un cercle ou d'un cabinet de lecture. A une distance peut-être un peu trop rapprochée à cause du fumet qui s'en exhalait, on observait deux autres tentes noires et illuminées 43ommc l'atelier de Vulcain : c'étaient celles du maître d'hôtel et du cuisinier. Une douzaine de feux pétillaient à la fois , tandis que les marmitons surveillaient leurs batteries ou faisaient leuts manipulations, allant, venant, s'agitant et ruisselant de la tète aux pieds, de chaleur et d'exercice. Il fallait un éléphant pour porter la tente commune (the mess tent) , quatre chameaux pour la cuisine , le mobilier et les vins. A sept heures du soir , cette tente était magnifiquement éclairée, et nous nous assîmes à un dîner de trois services, n'offrant, il est vrai, qu'un

petit nombre de plats, mais dignes de Lucallus. Pour la première fois cependant, la conversation était languissante ou plutôt intermittente et saccadée. Après le potage (ou le molligatowny) , espèce de bouillon épicéfait avec les mêmes ingrédients que le carrey, on avait discuté les renseignements fournis par les prisonniers et les probabilités d'un combat sanglant pour le lendemain ; on avait passé en revue les combats du jour, Fineptie de tous les arrangements, l'incapacité présomptueuse du général. On en augurait malbeur pour le lendemain. Le colonel seul, plus réservé, n'exprimait aucun blâme et nous avait plusieurs fois imposé silence en gourmandant la sévérité de nos critiques , bien qu'il fût évident qu'il partageait notre opinion. Involontairement cependant le même sujet revenait toujours et nous valait de nouvelles réprimandes, suivies chaque fois d'une pause d'impatience et de préoccupation, quand vers la fin du repas un caporal de service entra apportant le livre d'ordres : c'était le détail des arrangements pour le lendemain et le rôle des officiers qui devaient servir à l'avantgarde. Pour la première fois cette lecture produisit une émotion qui n'était pas toute joyeuse : c'était comme toujours un zèle ardent, des vœux sincères pour être du petit nombre des élus pour le

poste d*honnear; mais ce sentiment faisait place bientôt à une sympathie fraternelle et touchante pour ceux que les rAles de Tadjudant général avaient spécialement désignés. Des poignées de mains furent échangées à travers la table avec des vœux mutuels, et cette expression si aimable en anglais , devenue , je ne sais pourquoi , triviale et ridicule en français : God bless you! que Dieu vous bénisse et vous protège ! Et puis chacun se rapprochait de son frère d*armes favori, de sou camarade intime, et les conversations devenaient particulières et à voix basse. On parlait de testaments préparés longtemps d'avance, d*àdieux que Ton voulait envoyer to the far distant home, au foyer paternel, à la patrie lointaine. Unemélan« colie douce, mais enthousiaste, profonde et pleine de rêves, planait sur toute cette assemblée. Vers neuf heures, on but un dernier toast à Thonneur du drapeau et au succès du lendemain , et puis , après une courte allocution du colonel nous félicitant de Toccasion de nous distinguer qui s*offirait pour le lendemain, chacun se retira.

AsMat de Bakh, — Appréciation des eipayes et des Enropéeus. — Retour en arrière sur rinsurreetion de Tamiée de la compaghie en 1809. — Réflexions.

Le 3 afrily à cinq heures du matin, la brigade s'avançait par une route qui semblait bien battue; cependant, au bout d'une demi-lieue on se trouva soudainement dans le Ht encaissé d'un torrent, à sec pour le moment, mais qui dans la saison des pluies devait s'élancer avec une grande violence et en formant de nombreuses cascades. Pas un sentier, pas une autre issue que le fond de ce ravin , qu'il nous fallait suivre et remonter. Deux heures d'un pénible travail de la part des pionniers et d'efforts extraordinaires de toute i'avant-garde, ne nous firent gagner que fort peu de terrain, car il fallait rendre la voie praticable pour les bétes de somme.

Nous pûmes apprécier en cette occasion l'iniciligence des éléphants et leur utilité dans la guerre de montagnes. Parvenus au point où le lit du torrent se précipitait en cascades, il s'agissait de faire

remonter aax canons la pente 'presque verticale d*une roche granitique dont les eaux avaient usé et poli la surface. Les bœufs qui traînaient les pièces y après un ou deux efforts, renoncèrent à cette entreprise et se couchèrent comme ils font toujours dans les cas désespérés. On se décida alors à envoyer chercher quelques éléphants du convoi. Les deux plus obéissants furent débarrassés de leurs fardeaux, et amenés par leurs mahaoots auprès des canons. On leur indiqua de kvoix, de Fexemple et du geste, ce que Ton attendait de leur courage , et la confiance qu*on avait en eux ne fut point trompée. Effectivement, un de ces colosses , se plaçant derrière une pièce de six, y appliqua Textrémité de sa trompe, et la poussant devant lui tandis que les canonniers se contentaient de la guider, lui fit remonter toute la chute des rochers. Un peu plus loin, la pièce ayant roulé dans un ravin, et s*étant renversée, les deux éléphants Tenlevèrent avec leurs trompes, une de ci, une de là, la retirèrent et la replacèrent sur son affût.

Vers neuf heures, abandonnant le lit du torrent, nous nous retrouvions sur un nouveau sentier qui, après nous avoir fait franchir une première crête, descendait dans une vallée profonde où de nombreux champs de riz indiquaient la proximité de

Thomme. Selon les guides , et leur rappori était confirmé par les espions, la redoute devait se trouver cachée quelque part dans la sublime chevelure de la crête opposée , dont nous étions séparés par des pentes rapides sur Tun et Tautre versant. Le rideau devant nous, hérissé d*nne gigantesque forêt vierge, semblait plus sombre et plu9 impénétrable que tout ce que nous avions encore traversé. La nature, dans cette contrée , se montre dans des proportions colossales : la grandeur imposante des arbres, la majesté de leur port dépassent les bornes de Timagination. Pour ne citer qu*une seule espèce , les tecks, sans paraître dominer leurs rivaux , varient de cent cinquante à deux cents pieds de hauteur, ce qui fait trois fois la taille du chêne de nos pays. 11 devint bientôt évident que c'était la scie et la hache à la main qu*il faudrait tailler notre route pour arriver à Fennemi; Tétroit sentier était partout encombré et étouffé par les corps prosternés des rois de la forêt, qu'il avait abattus et jetés en travers, pour ralentir notre marche et rendre une retraite impossible. Le général avait donc encore une fois une occasion admirable d'une halte forcée d'au moins deux heures pour étudier une position formidable qu'il savait être à une demi-lieue. Mais, en dépit d'une discussion des plus vives et des railleries 2. l'ihde anguisb. 31

amères du colonel MHl qui offrait de se porter lui-même en avant pour reconnaître , il persista jusqu*au bout dans son fatal système d*ayancer les yeux fermés. Notre vieux commandant, impatienté, se jeta sur le gazon où il s'endormit profondément tandis que les officiers profitaient du délai ainsi accordé pour déjeuner. Les tristes idées de la veille avaient entièrement disparu ; jamais notre gaieté n*avait été plus franche, plus bruyanie que durant ce petit repas de chasseurs au pied d*un arbre» Gomment effectivement penser à la mort quand le soleil est si beau , Fombre si délicieuse, que le sang circule si rapidement dans les veines?

A onze heures et demie , Tavant-garde put se remettre en route. Uoffîcier supérieur qui la commandait avait pour instructions , dès qu'il serait à portée de Tobstacle, de fractionner sa troupe en deux détachements qui se porteraient à droite et à gauche, sur les flancs ou sur les derrières de la redoute. U devait en même temps en donïier avis au corps d'armée qui s'avancerait avec ranillerie pour attaquer de front. Quant au moment décisif pour cette manœuvre, il devait s'en rapporter à ses guides dont la vie répondait de leur fidélité. Ce qu'on aurait pu facilement prévoir arriva. A un mille de la barrièret d'après le rapport des prison*

.DÎers, Tavant-garde se partagea effeetivenient en deux détachements de force égale qui suivirent les deux guides dans le labyrinthe de la forêt dans des directions en apparence opposées, mais qui, après de nombreux détours, les ramenèrent presque simultanément dans une espèce d*impasse découverte et à pente rapide, encombrée de fragments de rochers, conduisante rentrée la mieux fortifiée de la redoute, flanquée et enfilée à droite et à gauche par des ouvrages en saillie. Au moment même où les deux détachements se trouvaient ainsi en présence , les guides plongèrent soudainement dans les broussailles et disparu* rent, tandis qu'une effroyable décharge de mousqueterie et de mitraille jeta la confusion dans nos rangs. Ce premier coup nous fut doublement fatal, car sans compter quelques braves soldats, il coûta la vie à Tofflcier européen qui commandait les soixante ci payes du 9* indigène, et nous fit, par conséquent, perdre les services de cette compagnie , qui se serait peut-être bien battue sous ses yeux, mais qui, du moment de sa mort, ne reparut plus.

Les officiers commandant les deux sections de Pavant-garde se hâtèrent d*entratner leurs hommes dans la forêt, à droite et à gauche, cherchant en quelque sorte à tâtons Textrémité de Tobstacle et

espérant toujours en trouver la fin. Mais arrêtés (le toutes parts par Tépaisseur du fourré, il fallut bientôt revenir sur ses pas et se contenter d*en* gager un feu de tirailleurs avec la face principale de la redoute, tandis qu*on était soi-même pris en flanc par une face latérale invisible. Voyant que la manœuvre indiquée était impraticable par le sommet de la montagne, Tofficier commandant Tavant-garde envoya demander au général la permission de battre en retraite et de chercher à tourner la montagne par sa base. Le brigadier répondit par une fanfaronnade que rien ne devait être impossible quand on avait Thonneur de commander des troupes anglaises, et lui expédia pour renfort la compagnie de voltigeurs du 5S* et les huit cents hommes du 9* indigène qui restaient encore avec la colonne. Quant à Tartillerie, il n*y avait pas à songer à Tavancer d'un seul pas sous le feu de Tennemi , dans Tétat actuel de la route, de sorte que le général la conserva près de lui , et s'amusa à remployer à tirer à mitraille sur des ennemis isolés embusqués parmi les arbres.

Pour bien faire comprendre les difficultés de Tassant, je dirai d'abord quelques mots de la redoute. C'était une chaîne de fortifications construites dans le plus épais, de la forêt et admirablement masquées dans toute leur étendue.

s^élevant depuis la base jnsqu^à la crête de la montagne de Bakh , parallèlement à la route qui conduisait aa sommet, et là, la coupant à angle droit, de manière à la couvrir d*un feu croisé et d*enfilade dans toute ses parties. Pour mieux nous attirer }iisqu*aur fond du piège, Tennemi avait réservé le feu qu*il aurait pu ouvrir depuis longtemps à portée de pistolet sur le flanc de Favantgarde jusqu*à ce qu'elle eût atteint la barrière supérieure. Cette barrière se composait d*une palissade dont presque tous les pieux avaient leurs racines dans le sol. C'étaient généralement les arbres mêmes de la forêt qu'on avait simplement dépouillés de leurs branches supérieures et enlacés avec des lianes et des écorses flexibles, de manière à faire un treillage que le canon même n'aurait pu entamer. Ce treillage était transparent pour les défenseurs et parfaitement obscur pour les assaillants; la route elle-même, qu'on avait dépouillée de toutes les broussailles à portée de la barrière, en s'élevant vers la palissade, lui formait un glacis naturel derrière lequel venaient une tranchée servant de chemin couvert, une *escarpe en pierres , enfin deux maisons crénelées qui dominaient tout le reste.

A quelques pas de la colonne, le renfort du 9* indigène et des voltigeurs du 55* fut rejoint par

quatre officiers européens du 31* natif; je rapporte ce fait, parce qa*il aora des résultats importants. MM. Brett, Briggs, Gordon et Martin s'étaient dérobés du corps d*arniée sans la permission du général, poussés par une bravoure chevaleresque et un esprit de corps des plus admirables, pour rejoindre le détachement de soixante cipayes de leur régiment qui faisait partie de Tavant-garde. Appréciant parfaitement la nature des indigènes, ils savaient qu'on ne pouvait compter sur leur bravoure qu'immédiatement sous l'œil de l'officier qui les connaissait individuellement. Déterminés à sauver avant tout l'honneur de leur service et de leur corps, ils se proposaient d'entraîner eux-mêmes leurs cipayes par leur présence et par leur exemple. Nous verrons plus tard qu'ils réussirent. Il n'en sera pas de même du 9" régiment de la même arme. Le plus ancien et le plus brave officier au corps, le capitaine Longworth, se trouvait malheureusement de service à l'arrière-garde; les autres étaient ou de jeunes enseignes nouvellement débarqué dans le pays et ne sachant pas la langue, ou des officiers dont toute la vie s'était écoulée dans les étatsmajors , rendus momentanément à leur bataillon et ne connaissant pas un soldat par son nom. La conséquence était immanquable et ne se fit pas

attendre. Dès les premiers coups de fusil qui iccueillirent le renfort au pied même de la montagne, les cipayes commencèrent à tomber par douzaines ; chaque balle qui sifflait innocemment au-dessus de leur tètes abattait des sections entières. En Tain leurs officiers s*agitaient avec désespoir, en Tain les braves lieutenants du 31* leur adressaient les appels et les remontrances les plus énergiques, tout fut inutile et il fallut les abandonner à leur lâcheté. Les Toltigeurs européens leur passaient sur le corps avec un hourra de mépris, les saluant quelquefois d*un coup de pied en passant, et, Tarme au bras, continuaient à graTir la montagne. Au moment même où ils rejoignaient TaTant-garde en face de la barrière, les fanfares du général , à une demi-lieue de distance, sonnaient Tordre de cesser le feu et de charger. On conçoit 1-indignation excitée par un pareil commandement, quand on se trouvait séparé de Tennemi par un obstacle matériel infranchissable.

Cependant, pour obéir autant que possible, aTCC cette discipline aTcngle qui est le triomphe de l'armée anglaise et lui assure peut-être le premier rang parmi les armées du monde, les deux compagnies du K5*, précédées par les pionniers et soutenues par les soixante cipayes du 51*, 8*élancent

aux pilissades dans le faible espoir de faire nae trouée. Quelques pieux sont coupés à coups de hache, le treillage commence à céder, Tintrépide Heriot, du 55*, Théroique Brett et quelques autres , saisissant de leurs mains les tiges déjà coupées par le bas, font des efforts surnaturels ponr arracher ce fatal réseau; mais, en ce moment, Tennemi redouble son feu : huit ou dix pionniers, une trentaine de soldats et de cipayes sont foudroyés en quelques instants; Heriot tombe frappé de deux balles au genou; un lieutenant du 51* est tué et les plus braves reculent sous cette grêle de balles. On ne songe plus qu'à enlever les blessés; mais cette opération double le chiffre des pertes. Officiers et soldats, tous veulent se surpasser dans cette œuvre de dévouement.

Le détachement du 51% noblement conduit, accomplit noblement sa tâche. Sur soixante cipayes, dix trouvèrent la mort au champ d'honneur, une trentaine étaient blessés ; mais ils avaient avec eux six officiers d*un mérite extraordinaire, dont un fut tué et deux grièvement blessés. On voit à quelles conditions on parvient à les mener au feu.

Un autre déuchement d'indigènes , les pionniers, laissèrent six cadavres sur vingt combattants; mais c'est une arme à part et une race d'hommes tout à fait différente du mélange qui

constitue Tannëe : choisis dans la caste des pariahs et généralement parmi les domestiques des soldats européens, plus généralement encore parmi les enfants nés du commerce de ces mêmes soldats avec les femmes du pays, élevés dans les casernes, recevant la même nourriture substantielle, habitués aux mêmes exercices gymnastiques, imbus des mêmes idées d*honneur militaire et possédant une force physique à peu près égale, ils marchent en première ligne après les Européens et leur cèdent à peine en courage. Mais on conçoit qu*un choix de cette nature est extrêmement limité, à peine su£Ssant pour remplir les cadres du génie.

Le premier assaut ayant échoué devant la nature indestructible de Tobstacle, le major Bird, qui commandait Favant-garde, envoya dé nouveau plusieurs officiers blessés pour exposer les pertes qu'il avait déjà essuyées et renouveler la demande de se retirer. Dans le cas où cette mesure ne serait pas approuvée, il suppliait qu'on lui expédiât au moins des échelles, des pionniers et des renforts pour tenter une escalade. Ces différents messagers, à leur retour Tcrs la colonne, avaient à passer en quelque sorte sous les verges, c'est-àdire, à subir tout le long de la descente un feu croisé qui enfilait toute la route, l'inondant d*une

phiê de nitrilllê, ntit d<iiuiiqtt«iil en m è ae tempt toute la position de rennerai. Ce ne fol donc point la connaissance des localités qni manqua au général , bien quUl n*eùt pas la curiosité d*y aller Toir ; mais la vanité d*un petit esprit était compromise : il n'en Toolut point profiter et demeura inébranlable dans son premier système.

Apprenant en même temps par le colonel Perry, du 9* indigènes, qu*il était impossible de faire avancer ce régiment qui s*était coucbé comme des bétes de somme à rentrée du défilé» et que le commandant qualifiait loinnéme ouvertement de lâches et de misérables, il se décida à n'employer cette fois que des Européens. Il commanda donc un nouveau détachement de cent hommes du 5K% sous les ordres du capitaine Warren, pour escorter les échelles et renforcer Tavant-garde. Ces cent hommes étaient tout ce qui restait du bataillon, déduction faite des malades et des blessés de la veille (i). C'était donc véritablement tout risquer sur une seule chance; et bien qu'il n'eût pas expressément ordonné au colonel Blill de se porter de sa personne à l'assaut, il ne pouvait supposer de bonne foi que le vétéran serait resté avec les

(1) On se rappellera qu^îl n*y avait avec la colonne qu^un demi-bataillon da 5$« comptant trois cent cinquante combattants.

invalîdesau quartier général quand toate sa troupe était sous le feu. Ceci répond à une accusation peu loyale que le général essaya de jeter plus tard sur la mémoire de ce brave officier ; il ne craignit pas de dire qu'il avait compromis le succès de l'expédition en entraînant sans son ordre tous les Européens au combat. Le fait est que le colonel Mill, voyant ses deux dernières compagnies ^ tout son monde à lui, s'ébranler vers la montagne» les suivit à pied, lentement» machinalement, les bras croisés derrière le dos, à la vue et à la parfaite connaissance du général comme de toute l'armée. Dès les premiers coups de fusils cependant» il doubla le pas et fut bientôt à leur tète.

Je revenais en ce moment, avec une poignée de cipayes du 51*» d'escarmoucher dans les brouésailles, dont j'avais délogé quelques tirailleurs ennemis qui harcelaient la colonne. Voyant tout ce qui restait du 65* gravissant déjà la cdte, je sautai sur un cheval et rejoignis le régiment au galop; puis, descendant de ma monture, je me mis à gravir avec les autres. Dès ce moment nous commençâmes à perdre du monde ; l'ennemi restait invisible et pourtant son feu devenait à chaque instant plus vif, à chaque instant il fallait res* serrer les rangs en passant sur un camarade.

Arrivé enfin a« pied du glaoîi^» devant la ptiu-

ci pale redoute, je vis à ma gauche no espace dépouillé d*arbres conduisant, par une chaussée glissante et semée de grosses pierres, aux palissades qui en défendaient Tentrée. C'était Timpasse où s*était livré le premier assaut. Voyant le colonel Mill, accompagné d'une seule ordonnance, grimpant péniblement de rocher en rocher, et s'avançant avec quelque apparence d*hésiiation, j'allais m'engager sur la chaussée pour lui amener ma subdivision de renfort, quand il me cria Tordre de mettre mes gens à couvert pendant qu'il étudiait la position. Tout en me conformant à celte injonction pour ce qui regardait les soldats, je ne me crus point obligé d'y obéir moi-même, et, suivant à peu près la même ligne et adoptant les mêmes précautions que je lui avais vu prendre, je me trouvai bientôt assis à quelques pas de la poterne , à côté du colonel , derrière un bloc de granit qui nous couvrait du feu de la barrière, et au pied d'un gros arbre très-remarquable qui nous protégeait de celui de la face latérale. Â notre droite, les capitaines du 55'' dirigeaient leurs hommes dans les broussailles , de manière à les rapprocher autant que possible des palissades, sans trop les exposer, et engageaient un feu roulant avec l'ennemi. Â notre gauche, à dix pas de la barrière, présentant à l'enoemi sa stature co-

lossale et ses larges épaules tout à fait à découvert, on remarquait le major Bird du 51% qui , indigné de voir ses avis constamment méprisés par Tinca* pacité qui nous commandait, poussait des cris de rage et cherchait à se faire tuer. Depuis une heure qu*il était là à déûer la mort sous une pluie de mitraille, elle avait refusé celte victime volontaire et il n'éuit pas encore touché. En ce moment les pionniers parurent au pied de la chaussée : ils ap* portaient une seule échelle ( la colonne n*en possédait que deux, lourdes et mal construites, fabriquées la veille, des bambous de la forêt), Tautre avait dû être abandonnée dans la montagne. Cependant cette vue rend au major un éclair d'espérance : il appelle les pionniers, les encourage, agite son sabre et semble par sa position exposée leur montrer que le danger a cessé. Le jeune Bayly, du 55% qui était à ses côtés, se précipite pour les entraîner : il saisit Téchelle et veut avancer; mais le spectacle qui se présente devant ces hommes démoraliserait le natif le plus aguerri : tous les pionniers qui les ont précédés sont morts ou blessés, ont succombé inutilement; ils hésitent, ils semblent paralysés, ils reculent, encore un moment et Bayly reste seul.

Au premier mouvement que j*avais vu faire à mon frère d'armes, je m'étais levé pour le suivre

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