l'iNOE AlfGLilSE
QQe retraite gous la furie de la mousson et de- Tant rennemi même le moins résolu, devenait impraticable. Heureusement pour nous le rajah en revint encore après de nouvelles hésitations à sa première idée de s'abandonner à la générosité anglaise; il se présenta le même soir, à minuit, aux avant-postes du camp pour se eonstituer prisonnier.
Le lendemain, il avril, on se hâta de le transférer de la tente du plénipotentiaire anglais, colonel Fraser, où on Tavait d'abord reçu , àson propre palais. La surveillance qu'on croyait nécessaire y était plus facile, et il devait être gardé à vue jusqu'à ce que )e gouverneur général eût prononcé sur son sort. Pour exercer cette surveillance de la manière la moins blessante possible, peut-être aussi pour avoir un œil sur les trésors que l'on croyait enfouis dans le palais, Tétat-major de la division s'y installa avec le prince dont on parut accepter l'hospitalité. Ce fut à cette circonstance que je dus une occasion des plus heureuses de visiter l'intérieur de cette résidence royale, le lendemain même de notre arrivée, et tandis qu'elle était encore la demeure du rajah. Je me trouvais porteur d'une dépêche conteqantle détail des opérations du 55*" depuis son entrée en campagne jusqu'à sa réunion au quartier géuérsil, de la part du
major Warren, qui avait soccédé àti cotnt&âadémeut du régiment, et adressée au brigadier général Liudsay. Quelques hcui*es âprèë l'iustallatton du drapeau britannique sur les murs du château, je me trouvais donc parcourant à cheval les rues de Mercarâ, tenant en maiti le talisman qui devait m*ouvrir les portes d*un palais dont la spleùdeur, exagérée par la renommée , occupait depuis longtemps nos imaginations et éveillait toute notre curiosité.
Mercara est une ville ouverte d*à peu près 10,000 âmes, dont le principal attrait est la position éminemment pittoresque, se développant en amphithéâtre sur la pente d'une montagne admirablement boisée. Elle se composait, à Fépoque de la conquête, d^unpettah oU massif d'habitations indietmes du second ordre, bâti en demi-cercle avec assez de régularité, commandé et en quelque sorte coiffé d'un château moyen âge à quatre faces rectangulaires, avec fossés et embrasures, mais sans glacis. Ce château présentait par conséquent à découvert un simple mur de revêtement capable de résister à l'arme blanche et sans doute trëssuifisant pour arrêter les flots de l'émeute populaire, mais qui n'aurait pu tenir un quart d'heure contre nos canons. Derrière ce château et faisant ressortir la blancheur de ses murailles, la fbrét
sombre et épaisse garnissait toate la crête et décrivait une seconde courbe parallèle à la cité. Celle-ci avait plutôt Tair d*an bazar ou d*an grand cavaransérai que d*ane capitale. Pas une demeure seigneuriale, pas une maison qui indiquât du luxe ou même de Taisance. Il n'y avait eu ici évidemment qu'un tyran et des esclaves , aucune classe moyenne. Des huttes, presque toujours des boutiques de la plus mince apparence, construites en lignes droites uniformément en terre ou en pisé , précédées d'une galerie couverte ou vérangue, appuyée sur des piliers de bois grossièrement façonnés et conservant souvent leur écorce ; enfin une mosquée très-simple et deux pagodes assez richement sculptées mais isolées et fort éloignées des habitations : voilà toute la ville. Quant au château, il se composait d*une enceinte bastionnée en terre-plein , circonscrivant un espace rectangulaire où s'élevaient le palais avec ses dépendances et quelques belles casernes de nouvelle construction.
Sur la lisière de la forêt, à une des extrémités du croissant et à environ qne demi-lieue de la ville, on apercevaitun grand bâtiment de construction européenne, ancienne résidence d'été du père du rajah actuel, convertie par son successeur en une salle d'exposition pour ses trophées de chasse.
Un immense salon était exclusivement meublé de têtes d'éléphants qu'il était censé avoir tués luimême. Ces crânes monstrueux, admirablement dépouillés et parfaitement blancs , étaient rangés sur plusieurs lignes avec les défenses en regard : chacun était percé d'une balle presque au même endroit, vers le milieu du front, et Taffèctation de cette symétrie excitait un sourire par la gasconnade dont elle était l'expression. Il fallait en conclure que le rajah les attaquait toujours de front et ne manquait jamais son coup qui atteignait toujours la seule partie de la tête où ce coup pouvait être mortel. Une autre construction non encore terminée s'élevait plus près de la ville : c'était le nouveau palais que le rajah faisait bâtir par un architecte européen. Un assez beau jardin à l'orientale était déjà tracé tout autour avec un nombre considérable de jets d'eau et de cyprès. Enfin, sur le mamelon opposé au vieux palais, nous découvrîmes plus tard une arène circulaire creusée dans la montagne pour les combats d'animaux et rappelant assez exactement les constructions romaines du même genre celle de Trêves par exemple.
En traversant la ville pour la première fois , je trouvai les rues presque désertes; les trois quarts de la population avaient fui devant l'invasion
étrangère en abandonnant la plus grande partie de leUr mobilier, les uns par attachement ponr le prince , le plus grand Uombre par la crdinte des excès de la soldatesque. Je remarque presque à chaque maison le cadenas sur la porte, ou, ce qui dépose à la fois de la pauvreté et delà probité des habitants, uu simple scellé d*argile avec une empreinte encore fraîche. Cette confiance dans la loyauté du peuple se trouve justifiée par Févénement : aucUn de ces scellés n^est brisé, bien que je puisse apercevoir circulant furtiveiUetil dans les carrefours, ou accroupis âous les vérangucft abandonnées, de pauvres diables évidemment au dernier degré de misère et dé souffrance. La tunique romaine ou chemise à manches courtes, d'étoffe de laine grossière de couleur blanche ou brune, qui constitue le véteUient natiohàl, est réduite à un tel état de haillons que sa forme primitive est tout à fait méconnaissable : c'est un lambeau déchiqueté sur le dos, attaché par une corde à quelques loques qui pendent sur la poitrine ou sur le ventre. Un langouti de toile est la Seule partie de leur habillement non trouée, encore laisse-t-e|fle beaucoup à désirer à la pudeur. Je me demandais, en contemplant ce tableau, si parmi nos populations plus civilisées et plus heureuses, dans une ville abandonnée et en présence du ren-
versement de tous les pouvoirs, nous oserions compter sur le même respect pour la propriété. Je crains que la comparaison, au point de vue moral, ne soittout en faveur du pauvre Indien. Et ce n*est pas seulement sous le rapport du respect pour le bien d'autrui qu'il faudrait reconnaître sa vertu supérieure. Voyez ces deux ou trois femmes qui se sont aventurées à rester dans leurs foyers pour soigner des parents infirmes ou de faibles enfants. Elles ont passé la quarantaine et sont d'âge à être arrière-grand'mères dans ce pays; elles ont cru pouvoir demeurer impunément à Tabri de leur vieillesse; mais leur décrépitude même ne les sauvera point des galanteries du soldat britannique, et dans Fintervalle de htiit jours nous aurons le même nombre de cours martiales pour viols com* mis sur ces malheureuse. t)oit-on s'étonner, après de pareils faits, si le christianisme anglais fait peu de prosélytes parmi les infidèles.
Toutefois le despotisme païen a aussi son mauvais côté : par exemple , sur le tMs-petit nombre d'hommes que je rencontre dans les rues, je suis étonné d'en remarquer à chaque instant auxquels il manque le nez, une oreille, quelquefois l'un et l'autre , quelquefois les deux oreilles. J'appris plus tard que c'était le mode de supplice préféré par le rajah et qu'il appliquait à Sa fantaisie aux
plos minces délits. J'avais remarqué quelques faits du même genre, quoiqu'ils s'y présentassent plus rarement, dans les États do nizam; mais je ne m'attendait point que ce roitelet pût avoir les mêmes prélei^tions de cruauté que notre ami le soubadar du Dekhan ou son ministre. Ces petits souverains qu'on laisse indépendants » par respect pour les traités, usent généralement fort mal de leur pouvoir. Il n'est pas rare que de pauvres gens, mutilés par ordre d'un gouvernement indigène , viennent se plaindre au résident de la cruauté de ses ministres; mais celui-ci ne peut qu'exprimer son indignation; il n'a aucun moyen d'y mettre un terme pour l'avenir ; son interposition n'est pas même toujours utile au plaignant. Quelquefois, pour empêcher les plaintes de se renouveler, on emploie des supplices plus cruels encore, par exemple celui des oubliettes : c'est-à-dire qu'on fera murer un individu dans une cellule étroite où on le laissera mourir de faim. Cette dernière méthode est fort en usage à Hyderabad.
Si je trouvai les habitants peu nombreux, ils étaient du moins momentanément remplacés par des légions de singes perchés sur tous les toits , à toutes les hauteurs, qui me regardaient tranquillement passer , ou sautaient de muraille en muraille avec une agilité surprenante. En temps
ordinaire et ponr un voyageur isolé , il serait excessivement dangereux d*en tuer un, beaucoup plus que de tuer un homme. Cet animal est sacré pour deux raisons : d'abord le singe est une des incarnations de Vichnou , et puis dans la guerre de Geylan contre Tlnde les singes se mirent du côté des Indiens.
 mon arrivée au château , je trouvai le 39* régiment de Tarmée royale anglaise installé dans la caserne destinée aux gardes du prince, et le brigadier Lindsay, commandant de l'armée expéditionnaire, établi dans le principal salon du palais, déjeunant avec le rajah et le plénipotentiaire. L'appartement, une grande salle carrée, était meublé à l'européenne avec des solaa et des fauteuils en bois doré ; des glaces dans tous les panneaux et des pendules françaises sur toutes les consoles entre des fenêtres à l'italienne; deux tableaux , l'un un grand portrait à l'huile du marquis de Weliesley, l'autre une mauvaise gravure coloriée de Napoléon , étaient à moitié recouverts par des draperies; enfin, plusieurs couples de chiens anglais, de l'espèce d'épagneuls qu'on appelle King Charles' breed, se promenaient en liberté dans l'appartement et paraissaient en grande faveur auprès du prince. Quant à celui-ci, le Maha Rajah Vira-Jundra-Woudiaur , que ses
sujets n'invoquaient que sons le titre de Mahâ SAtùj (grand Dieu , représentant de la DÎTinîté) , c'était un petit jeune homme d'environ vingt-huit ans, court et trapu, de fort mauvaise inine; une figure et une barbe de juif, un nez de perroquet, des yeux d'oiseau de proie , quelque chose de féroce et d'ignoble produisaient dès le premier abord l'impression la plus désagréable. ITayant jamais subi le moindre frein ni senti le besoin de la dissimulation, toutes ses émotions, toutes Ses pensées se peignaient sur sa mobile physionomie: elles étaient celles d'un assassin qui n'aurait pas le courage de frapper, on y lisait la haine luttant avec la crainte. Il était perché, les jambes croisées comme un tailleur, sur son fauteuil, où il paraissait fort mal à son aise, et interrogeait du regard avec inquiétude chaque nouvelle figure qui se présentait. J'étais préparé à voir son infortune avec pitié; je quittai sa présence avec dégoût.
Le brigadier Lindsay me parut iih bon tivânt, très-libéral de son vin de Bordeaiit ^u'il savourait en connaisseur; tout boursouflé de sdh importance , articulant lentement ses paroles et préludant à chaque phrase par un ah! ah! des plus sonores qui lui fit bientôt donner par nos soldats le sobriquet de général Ah ! Ah ! Le plénipoten-
Uaîre colonel Fraser ( aajourd'hai major général el résident politique à la coqr du nizam d*Hyderabad) avait été, pendant près de vingt ans, le chargé d'affaire^ du gouvernement britannique près des établissements français dans Tlnde. Sa mémoire est encore vénérée à Pondichéry , où il ne s'est fait connaître que par des bienfaits; malheureusement il eut la faibleçse de s*en exiler pour toujours dans un momepi d'indignation, parce qu'il y avait trouvé quelques ingrats, comme si l'ingratitude n'était pas une plante tout aussi vivace chez ses compatriotes que che? les Français. Le général Fraser est un de ces hommes cosmopolites par leurs vastes connaissances, la libéralité et l'étendue de leurs idées. Habile astronome , il a été le correspondant et l'ami de Legendre et de Laplace ; diplomate consommé , et néanmoins loyal et honorable avant tout, il a plusieurs fois compromis sa position vis-à-vis de son gouvernement en voulant le retenir sur la pente d'une ambition effrénée; Anglais, il est cependant indulgent pour les étrangers, sans préjugés et sans insolence : c'est un phénomène aussi rare qu*agréable à rencontrer.
Les Goorgahs sont une subdivision de la grande tribu des Nairs, caste guerrière, d'origine Ghatriah, qui occupe toute la rangée du
Concan. Descendus originairement de la chaîne de THymalaya, les Nairs se sont principalement répandus le long de la côte de Malabar, dans le Ganara , le Wynaad , et en suivant les montagnes jusqu*au cap Comorin. Nous eûmes occasion de rencontrer plusieurs familles de celte caste durant notre séjour à Mercara. Leurs usages, qui diffèrent en ce point seulement de ceux des Ooorgahs, admettent la polyandrie dont on exagère sans doute Textension. Elle ne peut pas plus être le régime de la société que la polygamie. Sa forme la plus fréquente est Tunion d'une femme avec plusieurs frères. C'est ainsi que Jacquemont Ta rencontrée dans le Bissahir , le Canawer et autres districts de THymalaya sur la frontière du Thibet. Chez les Nairs du Malabar, c'est un droit consacré : la femme, en épousant un frère, les épouse tous , elle a droit à tous.
Les États de Goorg sont ajoatës aa domaine de la compagnie.
— Le 55e régiment est chargé dVscorter le rajah prisonnier jusqu^à Bangalore. — Départ pour cette yille. — Itinéraire.
— Seringapatam i la brèche ; la mosquée ; la poterne ; ks tombeaux et le mausolée d'Hyder-AIy et <)ie Tippoo.
La réponse da gouverneur général au sujet du rajah ne se ûi pas attendre. On lui laissa la vie et une fortune assez considérable, un million environ de revenu , sous la condition de demeurer le reste de ses jours à Bénarès , sous la surveillance d*un employé du gouvernement qui serait responsable de sa personne et administrerait ses finances. Le gouvernement ne s'engageait à aucune nouvelle d^ense pour cette pension : c'était tout simplement la rente d'une somme que le rajah avait lui-même placée longtemps avant la guerre dans les fonds de la compagnie, et qu'il fut même un instant question de confisquer au profit de l'État ou de partager à l'armée comme butin. Cependant la crainte d'ébranler la confiance des autres princes indigènes qui avaient des fonds semblablement placés, fit renoncer à ce projet peu S. l'irde anglaise. 25
scrupuleux. On se contenta donc de saisir au profit de Tarmée tous les trésors que Ton trouva enfouis dans le palais, et qui produisirent encore une somme assez considérable, puisque je reçus deux ans après, pour ma part de prises, un dividende de 6,000 fr. en proportion de mon grade, les capitaines recevant 40,000 et le général Lind> say 140,000. Dans ces partages, la part du simple soldat est considérée comme Tunité; le caporal reçoit deux parts, le sergent quatre, le sergentmajor huit, le sous-Iiçutenant seize, et ainsi de suite en remontant Téchelle des grades; mais la progression pour les officiers supérieurs n'est plus aussi régulière.
Quant au territoire , il fut réuni sans plus de formalités à celui de la compagnie ; mais comme on avait pu apprécier la bravoure et le savoirfaire de ces montagnards dans la guerre de guérillas; la politique conseillait de se les attacher. On y parvint en faisant spécialement en leur fayeur une réduction considérable des impôts, et en les taxant seulement à la moitié de ce qu'ils payaient à leur souverain légitime, ou de ce que leurs voisins payaient à la compagnie. De cette manière, ce petit peuple de bûcherons et de chasseurs, à mœurs fortement trempées, endurci à la fatigue et dont l'énergie aurait pu devenir dange*
redse, trouva son intérêt matériel à passer Sôus la domination anglaise ; cette considération étaht toujours décisive avec les races mercenait'es de rinde , non-seulement on n*avait plus à craindre aucune insurrection en faveur de Tancien état de choses, mais on était sûr que, si le prince reparaissait, ses propres sujets prendraient les armes contre lui. On s'assurait ausn, par cette disposition, d'un point d'appui et d*une base d'opérations au centre de la région montagneuse toujours mal soumise aux Anglais, et à laquelle on n'avait pas accordé les mêmes avantages. C'éuit le système de Machiavel : Divide et impera.
Les résultats de cette politique habile, dont tout le mérite doit revenir au colonel Fraser, dépassèrent tontes les espérances; et d'abord on put retirer immédiatement et impunément toutes les troupes du pays, à l'exception d'une demi-compagnie d'artillerie et d'un bataillon d'infanterie native pour servir de gendarmerie plutét que de garnison.
Ces arrangements terminés, la première chose à (^ire était d'expédier le plus vite possible l'ancien possesseur de ces domaines en lieu de sûreté, en attendant qu'on pût l'acheminer vers Bénarès; la seconde était de soustraire au plus tût l'armée expéditionnaire à la mousson qui s'an-
nonçait déjà par de fré((aent8 orages. On 8*occttpa donc d'abord de la composition deTescorte, et il fut décidé que Farniée s*ébranlerait vers ses cantonnements du moment que le prince aurait passé la frontière.
Il avait été généralement reconnu que le 55* régiment de Tarmée royale avait le plus souffert et joué le rôle le plus brillant dans la courte campagne que nous venons d*esquisser. Cette consi« dération lui valut Tbonneur d*étre choisi entre tous les autres pour escorter le rajah comme prisonnier d*État depuis Mercara jusqu'à Bangalore, d*où il devait être transféré plus tard à Madras et en dernier lieu au Bengale. En outre du 55% qui était spécialement responsable de la personne du prince, la division d'escorte se composait de deux régiments d'infanterie native et devait marcher sous les ordres du brigadier Stewart, qui avait commandé durant les opérations la colonne du sud. Le 24 avril était le jour fixé pour le départ. La pepsonne du rajah devait nous être remise à une heure après-midi et la colonne devait s'ébranler à l'instant même. Par une exagération de discipline ordinaire en pareil cas, trois quarts d'heure avant le moment indiqué nous étions déjà rangés en bataille et en costume de route devant la porte du château; mais unejieure, deux heu«
res, trois heures se passèrent sous un soleil foudroyant, sans qu*aucun mouvement dans la cour du palais annonçât l'arrivée du prisonnier. Les soldats commençaient à murmurer, et les officiers eux-mêmes pouvaient à peine contenir leur impatience : on ne savait plus à quoi attribuer un retard qui pouvait devenir fiUal à Fescorle , car à chaque instant quelque individu tombait dans les rangs frappé d'apoplexie ou atteint d'un coup de soleil. On sut enfin qu'une scène des plus déchirantes se passait dans l'intérieur de cette demeure royale : le malheureux prince ne s'était rendu et n'avait ordonné à ses troupes victorieuses de nous livrer les passages qui conduisaient à sa capitale que dans l'espérance , on ajoutait même sous la . promesse formelle , que ses erreurs seraient pardonnées et qu'on ne le dépouillerait pas entièrement de ses États. Il s'attendait bien qu'on ne lui laisserait qu'un vain simulacre de royauté comme on l'avait fait pour tant d'autres , mais au moins il respirerait encore l'air du pays natal, il vivrait entouré de son harem, il mourrait où ses ancêtres avaient vécu : sans cette condition , il aurait résisté jusqu'à la fin et c'en était fait de nous. Toutefois, sur quelque autorité qu'il eût basé son espérance, elle l'avait déçu : le gouverneur général, lord William Bentinck, avait prononcé sa
déchéance. La nouvelle ne lui en avait été communiquée que le jour même qui devait Tarracher à ses foyers ; alors sa douleur, sa rage, ses regrets d*avoir cru à la générosité anglaise ne connurent plus de bornes : il se roulait dans des convulsions horribles, s*arrachant les cheveux, se tordant les mains, déchirant ses vêtements. Pendant longtemps il ne put se décider à mettre le pied dans le magnifique palanquin doré, dernier signe de sa puissance, qui devait le transporter à sa prison lointaine. Ses femmes , au nombre de vingt-cinq , jetaient des cris déchirants et achevaient de bouleverser son âme en embrassant ses genoux, en lui prodiguant leurs caresses et en jurant de partager sa captivité.
Cependant les troupes et les plénipotentiaires s*impatientaient ; on menaçait d'employer la force. Le malheureux rajah retrouva au dernier raoïiient le sentiment de sa dignité : il ne devait point s'exposer au contact brutal de la soldatesque, et prenant enfin sa résolution , il se jeta dans son palanquin où il s^enferma quelque temps pendant qu*on préparait le départ de ses femmes auxquelles on avait permis de le suivre. Leurs litières , au nombre de vingt-cinq , furent ajoutées à Fambulance et formèrent partie de Tarrière-garde dont on donna le commandement à un gros officier nommé
Hây, que le rajàli avait spécîàletiient désigné, le prenant pour un eunuque à cause de sa corpulence.
Tous ces préliminaires terminés, le palanquin aux dorures royales parut enfin sur le seuil du palais, puis s'avança au centre du 55* qui se forma en carré pour le recevoir, et le convoi s*é* branla. En ce moment le rajah ouvrit la portière : le major Warren, par un mouvement sponuné, ordonna de lui présenter les armes; il salua éU retour, mais son visage était baigné de larmes et il détourna les yeiix pour les porter sur son pa* lais, sur la caitipagne, sur ces forêts natales qu*il ne devait pins revoir. La route nous conduisit d*abord devant la résidence d*été de son père ; ici se groupait un petit faubourg détaché de sa capitale. Tous les habitants étaient sur leurs portes : à la vue du prince ils se prosternèrent avec respect le front dans la poussière en criant : Samyt Samy! Dieu! Dieu! C*éuit le dernier hommage rendu à sa divinité, et le pauvre mortel auquel on adressait ce titre pour la dernière fois sanglotait comme une femme en s*éloignant de son élysée.
Après avoir marché deux lieues dans une épaisse forêt, par un étroit sentier où là garde du prisohniër devenait extrémemet^t périlleuse et dfl avec la moindre énergie il lui eût été facile de
ressaisir sa liberté, nons aperçûmes quelques tenies dans une clairière parmi les grands arbres : c'était notre camp qu*6n avait disposé d avance* Dn espace assez vaste était enclos pour le rajah et son harem ; on y introduisit le palanquin et les litières avec un certain nombre de serviteurs, puis un cordon de sentinelles fut placé tout autour avec ordre de ne rien laisser sortir jusqu^au jour. A neuf heures du soir le rajah vint s'asseoir au clair de la lune à la porte de son pavillon. Il y reçut la visite du colonel Stewart et de Tétat-major. Pendant leur conférence, la musique militaire des différents corps joua plusieurs airs qui semblèrent lui proicurer quelque distraction. Vers dix heures une panique se répandit qu'un corps de Coorgahs venait nous attaquer pour délivrer leur maître. Le prince rentra aussitôt dans Fenceinte et la moitié de Tescorte se mit sous les armes. Un bruit assez singulier se faisait entendre, comme celui d'une fusillade à quelque distance. On s'assura bientôt que le feu ^vait pris par accident à une partie de la forêt peu éloignée du camp, et les explosions qu'on entendait étaient celles des bambous à mesure qu'ils étaient atteints par la flamme et que l'air qu'ils contenaient intérieurement se dilatait par la chaleur. Entourés de bois comme nous Tétions, ce nouvel ennemi pouvait
devenir plas dangereux que celui que nous avions d*abord appréhendé, mais notre inquiétude cessa bieniôl : le vent s*éleva dans une direction qui éloignait Tincendie, et avec le vent survint une forte pluie qui dura jusqu*au jour.
25 avril. — Le matin, le temps est plus calme, mais des brumes épaisses qui par intervalles se résolvent en une pluie fine, donnent à tout le camp une physionomie des plus tristes. En route, vers huit heures du matin, c^est à peine si nous pouvons avancer. L*eau qui a imprégné nos tentes en a doublé le poids; la terre est détrempée jusqu'à un demi-pied ou un pied de profondeur; deux pieds d'eau se sont amassés en maintes place et les animaux ne s'y aventurent qu'avec répugnance. Les bœufs , quand on a la patience d'attendre, sont d'admirables animaux; ils finissent toujours par arriver. Il n'en est pas de même de nos chameaux qui font une triste figure dans cette boue ; ils glissent à chaque instant, s'écartèlent et tombent pour ne plus se relever. Dans une marche de quatre lieues, nous sommes obligés d'abandonner sur la route une portion considérable de nos* provisions et de nos bagages pour des accidents de ce genre qu'il est impossible de réparer. Vers deux heures de l'après-midi, nous arrivons à Jumboor, petit hameau, toujours dans la forêt. Le pavillon
do rajah ént béâaeoop plus modéïte que la veille; I*enclo8 est réduit de moitié. Au reste, le nombre des serviteurs et même celui de ses femmes a di* minué en proportion. De ses yingt-cinq épouses il n*en reste plus que dix ; les antres ont repris la route de leurs villages et rejoint lenrs familles : telle est Tespèce de fidélité qui suit le plus souvent le malheur.
26 avril. — Nouvelle pluie, nouvelles tribulations. L*eau nous assiège au dehors, la terre semble vomir des millions de reptiles, les scorpions et les mille-pattes s*introduisent partout; la puanteur, la vermine et des inquiétudes continuelles nous poursuivent jusque sous la tente. Nous campons quatre lieues plus loin à Ramsamy-Gonovray, gros village sur les bords du Gavery. Sur la place publique, en face de la pagode , il y a un morceau de sculpture assez remarquable : c*est un bœuf de grandeur naturelle, couché sur une plate-forme de granit et garanti des injures de Tair par un petit clocheton élevé sur des piliers. Le cou de ranimai était chargé de guirlandes de fleurs, et le peuple se prosternait devant la plate^forme au bruit des tambours et des cornemuses.
Le 27 , nous traversions le Cavery. Dès ce moment nous étions sur le territoire de Haissore et nous disions adieu à la région de forêts et de mon-
tagnes. Quatre lieues plus loin, près du village de Balkpoor, nous trouvions campé m escadron du 8" régiment de cavalerie indigène et ane compagnie d*artillerie à cheval qu'op avait expédiés à notre rencontre de Bangalore. Les officiers qui accompagnaient ce détachement nous apprirent que la rameur des désastres arrivés simultanément aux deux colonnes du nord et de Touest, avait produit Fimpression la plus fâcheuse dans tout le pays que nous allions traverser; que le drapeau noir avait été aussitôt arboré dans plusieurs villages aux environs de Seringapatam, et qu*on avait eu po.ur un moment des inquiétudes sérieuses d*un soulèvement en masse, quand la nouvelle inattendue de la soumission du rajah était venue décourager les meneurs. Tout allait sans doute rentrer dans Tordre, mais on n*en avait pas moins jugé prudent de renforcer notre escorte. Du reste, la direction de notre route n*était point changée, et Ton pensait, avec raison, que la vue d'ni^ souverain prisonnier, traîné comme en triomphe devant la brèche où avait péri Tippoo, serait le moyen le plus efficace d^étouffer la fermenution et de calmer les esprits.
Le 28 et le 29, la colonne suspendit sa marche pour réorganiser le convoi et laisser quelque repos aux malades. La dyssenterie sévissait dans le
— soccamp; nous ayioDS perdu presque tous nos cha*» mcaux : tels sont les effets ordinaires de la mousson. La destruction de nos bétes de somme nous aurait laissés tout à fait sans livres, si un heureux hasard n*eût jeté précisément en ce moment une émigration de Brinjaries sur notre route. Les Brinjaries ou Lambadies sont les bohémiens de rinde; c*est la souche première d*où sont sorties toutes les tribus errantes du même nom qui parcourent TEurope. Leur premier point de départ n*est pas bien connu : une ressemblance physique assez marquée indiquerait une communauté d*origine avec les Mahrattes; mais, par la religion, les coutumes, les mœurs et la langue ils diffèrent de toutes les castes de cette confédération. G*est évidemment une ou plusieurs subdivisions de la caste des pariahs, mais en dehors de la communion indoue, indépendante de la religion de Brahma et des lois de Menou. M. de Rienzi fait remonter leur origine à l'invasion de Tlnde par le fameux Timour, que nous appelons Tamerlan, en 1398.
Selon lui , cette caste s*est formée à cette époque des hordes de pariahs de toutes les nuances qui accompagnaient les armées mogoles comme espions et comme fournisseurs, et qu'une longue association d'industrie a fini par agglomérer en un peuple. On les retrouve aujourd'hui en campements
innombrables, errant çà et là dans tonte rimmensité de la péninsule indoustanique où ils font exclusivement le commerce des grains. En temps de gaerre ils se livrent au pillage, apportent des provisions dans les armées et les inondent d^espions et de danseuses. En temps de paix , ils fabriquent des toiles grossières et font le commerce de riz, de beurre, de sel, d*arack, d*opium, de pan. Du reste, ils font tous les métiers et leurs femmes disent la bonne aventure. Celles-ci sont jolies et bien faites, comme la plupart des femmes indoues, mais portées à la lubricité la plus dégoûtante. G*est au point que, comme les bacchantes des temps mythologiques, elles iront quelquefois par troupes en quête d*amants et mettront en pièces ceux qui se refuseront à leurs désirs. Leur costume est bariolé de diverses couleurs et fort joli quand il est neuf; mais elles ne le changent jamais jusqu'à ce qu'il tombe en lambeaux sur leur corps ; elles semblent se plaire dans la saleté. Dans l'embarras où nous étions, la rencontre de cette horde nous fut d'une immense utilité. En deux jours les Brinjaries approvisionnèrent complètement notre commissariat et remplacèrent les bêtes de somme que nous avions perdues, jusqu'à concurrence de nos besoins, c Les Brinjaries sont unis entre eux » et vivent en famille ; il n'est pas rare de voir le