‹ L'Inde anglaise en 1843-1844Chapitre 21 sur 23 · l'inDB àI1€LA18E · texte numérisé non relu

l'inDB àI1€LA18E

f père et h fille, Toncte et la nièce , le frère et U » ^lir, vivre ensemble et se confondre à la maf nière des animaux. Ils sont méfiants, menteurs, » joueurs, ivroi^nes et entièrement illettrés; ils I méprisent la religion et n'ont guère d'autre > croyance que la peur des mauvais génies et de » la fatalité (i). >

Presque tous les montagnards Goorgabs qui ont «uiyi le rajab jusqu'alors, Tabandonnent ici au aeuil de ses États. De trois cents le nombre est réduit à seize. Il faut même lui procurer des bojhte de la compagnie pour remplacer ses porleura qui ont également disparu. Quant à ses femmes il n'en reste plus que trois dont la plus anci^ne et la dernière, son premier et son dernier amour, celle qu'il chérit le plus et celle qu'il a le plus offensée. Ces trois femmes lui resteront fidèles jusqu'au bout; elles raccompagneront à Bénarès et partageront sa captivité.

A pitrtir de Balkpoor toute la splendeur royale disparaît; le vaste pavillon, avec ses murs de cl^ ture doublés d'étoffe cramoisie, est supprimé. Une tente de capitaine est assignée au rajab, et l'on dresse à côté pour ses trois femmes une autre tenie de la même grandeur, réunie à la première

par un simple rideau pour led protéger mtatê ift curiosité de Tesôorte. La musique militaire eeSSe de jptier pour charmer les ennuis du prince, cW que jour alourdit sa chatne : ce n*est plus qti*iitt prisonnier de guerre que ]*on garde strictement et sans cérémonie. Gliaque jour une noutelle eom-* pagnie du 55* et un nouvel officier du même corps sont préposés à sa garde et logés dans iihe tente qui touche à la sienne. La consigne de Tofficier est de visiter le prince plusieurs fois pendant les heures de la nuit, comme pendant celles du jour, pour s'assurer de sa présence, dont il est persott^ nellement responsable, malgré lës représéntatidns du prisonnier qui se plaint amèrement de Tintimité de ce contact. Le caractère dtt peuple anglais est tout positif; chez lui le respect ne ftUrrit ni au pouvoir ni à la fortune. Il ne sait avoir que de la familiarité pour le malheur, familiarité qâi devient quelquefois aussi insupportable que les outrages.

Le SO avril nous amène à Kittoor (trois lieues et demie), grosse boui^ade de cinq à Six cents feux. Vue d*un peu loin, elle présente une asset belle apparence dans un pays délicieusement boisé et accidenté. De près c*est toujours la même misère, la même saleté» la même vèrteiile. Les places publiques sont envahies par des caravanes

de pauvres voyageurs, de marchands et de pèlerins qui laissent successivement les traces inévitables de leur passage. Ils cherchent en se réunis* sant à échapper aux voleurs de nuit. Je remarque que les vieux quartiers abandonnés et tombant aujourd'hui en ruine, étaient entièrements composés de bonnes maisons de briques : Ton n*en bâiit plus de pareilles. Les nouvelles constructions qui s'élèvent à côté , et dont les matériaux éphémères retourneront en moins de trois ans à leur poussière originelle, prouvent combien le confortable a diminué depuis quelques années. Il semblerait que même au temps des désordres des Pindaris et des guerres continuelles, le pays était moins pauvre qu'il n'est à présent. On dirait qu'il a existé jadis une classe moyenne disparue tout à coup et tout récemment : mais alors qu'est-elle devenue et comment s'est-elle éteinte? Je commence à m'adresser sérieusement cette question : L'Inde serait-elle plus malheureuse sous le gouvernement de la civilisation anglaise que sous le despotisme musulman ou au milieu des convulsions de l'anarchie? Y a-t-il un malheitr plus grand que le joug de l'étranger? N'est-ce pas le véritable vampire politique?

Le 1«' mai, à Yertora (cinq lieues). *— Le malheureux rajah, de plus en plus froissé dans son

amour-propre, dans sa dignité, dans la pudeur de son harem qu'il voit constamment exposé aux regards des officiers de Tescorte, anéanti dans ses affections et ses espérances, tombe sérieusement malade. Il faut se décider à lui donner quelques jours de repos, et une halte est commandée pour le lendemain.

Ce jour, le i2 mai, se trouvait être précisément celui de mon tour de garde : je Tavais vu approcher avec regret, car le métier de geôlier m'inspirait une profonde répugnance : toutefois il n'y avait rien à faire pour l'éviter, c'était ma destinée. En recevant le rajah des mains de mon prédécesseur, je lui fis le profond salam asiatique en lui adressant le titre de Maha-raj et celui de Huzret, qui équivaut à celui de majesté dans nos pays. Le pauvre diable , surpris et touché d'une politesse à laquelle il n'était plus accoutumé, chercha à me retenir, et malgré moi je finis par m'y prêter avec une complaisance tout à fait involontaire, car mon origine française me faisait craindre de me compromettre aux yeux de mes chefs en permettant les épanchements du prisonnier. On observera que j'étais le seul officier du 55' qui pût s'exprimer dans la langue du pays : c'était donc la première fois depuis quelques jours que le rajah trouvait quelqu'un qui pût le comprendre, et par

conséquent qu*il pouvait jouir dé quelque conversation. Il en profita pour décharger son cœiir dtf fardeau qui Foppressait et pour 6e livrer à cette jouissance des malheureux, le droit de se plaindre. Insensiblement je me laissai entraîner par Fintérét que m'inspirait sa conversation, et je finis par lui demander comment il avait pu être assez malavisé pour se rendre quand il avait déjà remporté deux victoires, quand avec Tassistance de la mousson une simple résistence d'inertie, qu*il lui était aisé de prolonger quinze jours ou trois semaines sans tirer un coup de fusil, en se cachant dans ses impénétrables forêts, nous aurait infailliblement détruits? Je ne pus m'empécher de lui en faire le reproche, de même que le spectateur d'une partie d'échecs reprocherait à l'un dés joueurs le mouvement décisif et maladroit qui lui a fait perdre sa partie. Il me répondit avec asée2 de naïveté, en regrettant amèrement sa faute et en la rejetant sur sa destinée, son mauvais génie. Il n'avait pas ignoré, disait-il, qu^il ne tenait qu'à lui de nous détruire tous jusqu'au dernier, et c'était dommage qu'il ne Teût pas fait puisqu'il aurait toujours pu obtenir plus tard des conditions aussi avantageuses que celles qu'on lui avait faites. Mais il avait pensé que les ressources de la Compagnie étaient inépuisables; qu'en temps plus fa-

yorable on enverrait contre lui de nouvelles arméeii et qu'il lui faudrait succomber à la longue. D*uh autre côté, on lui avait fait espérer que par une soumission immédiate il conserverait au moins ses États sous la tutelle anglaise. Il ajoutait que s*il avait pu prévoir la perfidie dont on usait à son égard, il aurait résisté jusqu'à la mort, préférant une tombe dans ses montagnes à la captivité qui Tatiendait à Bénarès. Chaque fois que cette idée' se représentait à son esprit, c'était une explosion de regrets, d'imprécations et de larmes qui faisait peine à entendre. Ce fui un vrai soulagement pour moi quand mon tour de garde fut passé.

Le 4 mai^ nous poussâmes jusqu^à Polatly, petit hameau, dans une plaine, à une demi-lieue de Seringapatam.

Il était dix heures du matin, nous avions fait une démarche de six lieues par une route extrêmement fatigante, sablonneuse et entre des cascades de rochers. Mais nous voyions pointer à l'horizon, à trois quarts de lieue dans la plaine, les deux gracieux minarets qui s'élèvent encore comme un monument funéraire sur la capitale déchue du Maîssore. Dès lors toute fatigue fut oubliée; chacun éuit impatient de parcourir la scène d*un des plus beaux drames de Thistoire de l'Inde, t^ar une singulière coïncidence, qui devait ajouter i

la vivacité de nos impressions, ce jour était précisément Tanniversaîre de la chute de cet empire, si brillant et si éphémère. Il y avait juste trentecinq ans qu'une dynastie qui ne comptait que deux règnes avait succombé ; mais elle était identifiée avec tonte Fexistence, tous les souvenirs de la nation qui lui devait sa gloire et sa prospérité. Depuis quelques jours, parmi les populations que nous traversions, les noms de Hyder-Aly et de Tippoo s'échappaient de toutes les lèvres, remplissaient toute l'atmosphère. Notre imagination était frappée des souvenirs historiques que nous touchions à chaque pas. C'était donc avec un respect et un effroi superstitieux que nous nous préparions à nous incliner sur les tombes de ces champions de l'indépendance asiatique, martyrs de leur patriotisme. Mais une autre pensée plus intime et plus triste parlait plus particulièrement à mon cœur; une autre image se dressait pour moi sur cette brèche encore béante, et m y faisait trouver des émotions et un intérêt tout personnels. C'est qu'en ce jour il y avait trente-cinq ans que mon père, officier de fortune ainsi que moi, conduisait une troupe anglaise à l'assaut de ces mêmes remparts, qu'il y recevait une blessure glorieuse, et payait de son sang l'hospitalité qu'il avait demandée à l'étranger. Et en ce même an-

niversaire» trente-cÎDq ans après, son fils arrivait an pied des mêmes mnraiUes, sous le même uniforme, escortant un prince prisonnier : singuliers caprices de la destinée !

Accompagné de mes deux camarades favoris»

les lieutenants Bayly et de Havilland, je pris à pied le chemin de Seringapatam. Le Gavery ré« pandu dans de nombreux canaux se retrouvait à chaque pas. c Après avoir serpenté dans la vallée

> en courant du nord au sud, ce fleuve réunit toutes

> ses eaux pour se présenter de front contre la

> ville, et au pied même de ses murs se partage

> de nouveau en deux branches qui forment une

> Ile longue el étroite. Deux collines 8*élèvent à

> chaque extrémité : la première est occupée par » la ville de Seringapatam ; à trois quarts de lieue

> au delà, sur la pente méridionale de la seconde,

> qui est beaucoup moins élevée, on aperçoit une

> ville ouverte, tout indienne (1) : » c*est ce qu*on appelle la pettah ou faubourg de Ganjam. G*était autrefois le satellite, le corollaire commercial et industriel de la cité royale et guerrière. Elle contient encore des boutiques où Ton retrouve quelques-uns de ces tissus qui faisaient autrefois la gloire et la richesse de Flnde ; mais que la con-

(1) Montholon de SémonvUIe, Revue des Deux M<mdet.

corrence anglaise a détraitei pres({tie {Minont. Là compagnie y a établi on dépôt dlntalides indigènes et de grands magasins.

Ayant d^arriver à la ville, dn cAté dtt nofd«onest, il faut passer par nn antre fanbonrg presque désert, et traverser plnsienrs ponts jetés sur le Gavery, entres autres, un pont^^canal qui sert à la fois de chaussée et d*aqueduc. Ce dernier ouvrage est évidemment de construction anglaise, de Fépoque où Seringapatam éuit le quartier général d'uùe division militaire. £n suivant son tracé par une magnifique avenue de figuiers d*inde, de manguiers et de mimoses, qui longe le canal et conduit jusqu*à la forteresse, on découvre les points de vue les plus pittoresques. Ici ce sont les vérangues des maisons que Ton voit de profil , descendant par des escaliers de granit jusqu*au niveau de la rivière, dans le genre des ghats de Bénai^s; la scène est animée par les baigneurs qui viennent faire leurs ablutions dans ses eaux sacrées. Plus loin c*est un massif de ruines inabordables, couronnées du magnifique feuillage dn pipol ; la base est enterrée dans des débris parmi lesquels se détache en vert sombre le milk bush funéraire, tout chargé de poussière et de malaria. Les pluieà d*été ont depuis longtemps pourri les charpentes, les toits se sont écroulés, les murs s*a£^isent;

qu^lqqes plqiçg nouyelles auront biQQlô( mig ce qqi regte au niveau da sol , et la trace da géjour de rbomine géra effacée ponr jamaig» Quelques mqppments dispersés çà 64 là semblent seuls, mal* gré leur déli^tesse, persister quand tout s'écroule et vouloir survivre à la dçstrucUoQ géuérale : ce SQipt deg tombes mogoles i forme élégapte et légère, à treillage ouvragé et fragile, k couleurs éclatantes et à ddmes doré^* Au moment de fraur cbir le premier pont^levis , nous nous détournonjs pour côtoyer les remparts, pour considérer à loisir lescélébres fortifications qui n'ont pu sauver cette ville héroïque* Les voilà bien telleg que le canon les a laissées il y a trente-cinq ans : Tingénieur n'a rien réparé, mais le temps a glissé légèrement sur ces masses. Deux obusiers mutilés marquent encore la place oA la colonne d'attaque, sous les ordres <)u général sir David Baird, déboucha de la tranchée pour s^élancer à la brèche, (.'assaut eut lieu en plein midi, le 2 mai 1799* Après^une lutte acharnée, les armées combinées des Anglais sous le général Harris et du nizam sous Meer- Alum,en^portèrent Seringapatan),qui demeura en leur pouvoir. Tippoo périt dans la méiée» et avec lui finit un grand empire qui devait entraîner dans sa chute tous les autres trônes de la vaste presqu'île, La singulière étoile des Anglaia mar-

qua son influence dans cette occasion comme à toutes les époques de crise; seulement trois jours plus tard, une forte inondation du Gavery qui déborda inopinément, eut forcé les assiégeants à la retraite, sauvé le sultan et changé peut-être toutes les destinées de llnde.

c Le voyageur qui entre aujourd'hui dans Se- » ringapatam trouve un silence de mort dans son » enceinte dévastée; la ville actuelle est si déserte, » que la population , réfugiée à son centre autour » d'un méchant bazar, ne dépasse point huit cents » habitants ; tous ses autres quartiers , qui pou- » vaient en faire une cité de quarante mille » âmes sont entièrement saccagés et boulever- » ses (1). » Au milieu de ce chaos, quelques vieux arbres , héritiers solitaires de jardins abandonnés, élèvent çà et là leur végétation vigoureuse et jettent leurs manteaux de feuillage sur les décombres. Le palais du sultan est dans l'état le plus pitoyable; en le parcourant en tous sens, on peut cependant reconnaître une grande salle basse, surmontée d'une large tribune où siégeait Tippoo lorsqu'il donnait des audiences solennelles. On retrouve aussi la distribution de ses appartements intérieurs, des logements de ses femmes ,

(I) Montholon de Sémonville, Reme des Deux Mondes,

des salles de ses gardés. Sur la muraille d'un des* cabinets, on aperçoit môme quelques peintures à fresque, fort mal dessinées par un artiste euro* péen, et représentant des batailles du sultan, ainsi que son entrevue avec lord Cornwallis. Les cours sont occupées par de longues rangées de canons en fer de tout calibre, mais démontés et hors de Combat, qui autrefois garnissaient les remparts. En sortant du palais on se dirige naturellement vers la magnifique mosquée située sur la même place, dont les minarets caractérisent tout le paysage et fascinent les regards dès les premiers pas qu'on fait dans la vallée. Leur hauteur n'est que de cent quatorze pieds sur six de diamètre, mais leur forme prismatique les fait paraître encore plus effilés. L'architecture gothique n*a jamais atteint, selon moi , la grâce parfaite de son prototype oriental : en dépit de ses aiguillés, de ses flèches les plus hardies , de sa dentelle la mieux ouvrée, je préfère encore le simple minaret de l'islamisme. L'une conserve toujours la pesanteur et la tristesse frileuse de son ciel gris, se plaît à imiter les cristallisations de nos frimats; ce sont toujours des stalactiques ou des stalagmites; je n'y vois que la jfantaisie laborieuse d'un esprit bizarre et mélancolique. Au contraire, l'architecture orientale se détache sur son ciel d'azur

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