PREMIÈRE PARTIE.— CHAPITRE XTII
pouvoir se dédire si la première déposition est mal accueillie, a La vérité est une dernière ressource qu'il a se ménage et dont il use le moins qu il peut : il la « réserve pour les cas extrêmes (i). »
Trois mois après mon arrivée , dès que je fus jugé capable de prendre mon tour de garde , je fus détaché pour commander le poste de la citadelle confié alternativement aux officiers de S. M. Britaimique et à ceux de la Compagnie. Comme la montée est extrêmement fatigante , ce poste n'est relevé que tous les deux jours; mais c'est un service très recherché à cause de la pureté et de la fraîcheur de l'air dont on jouit à cette élévation. En recevant les ordres écrits des mains de mon prédécesseur et prenant possession des localités, je fus extrêmement surpris d'y trouver un prisonnier d'état dont il était assez singulier que mes camarades ne m'eussent jamais entretenu : c'était le Nuwab, souverain légitime de Keurnoul (petite principauté située au nord-est des Provinces cédées y et qui à cette époque jouissait encore d'une espèce d'indépendance). Ce malheureux était victime d'une de ces grandes iniquités qui signalent à chaque pas la politique anglaise. A la mort de son père^ l'ami et le protégé des Anglais , il avait revendiqué ses droits à la principauté comme fils aîné et seul fils légitime. Ces droits avaient d'abord été reconnus; il avait même reçu l'investiture des mains du collecteur M. A. D. Campbell, dans la société duquel il regagnait ses états et avait déjà atteint la rive droite de l'Hundry, petite rivière qui séparait son royaume
(i) Jacquemont.
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du territoire de la Compagnie. Sur l'autre rive il voyait déjà s'élever sa capitale, le palais de son père; mais une sourde intrigue travaillait contre lui dans l'ombre : de fortes sommes étaient offertes à l'avidité des employés du gouvernement par son rival , son frère naturel par une concubine ; il avait aussi y malheureusement pour lui , révélé ime intelligence et des talens qui le faisaient craindre; enfin l'on cherchait un prétexte pour revenir sur l'engagement contracté. Le hasard voulut que cette nuit méiue i le Nuwab surprît l'infidélité d'une de ses femmes; il était musulman ^ son sabre lui fit justice des coupables : ce fut un crime tout trouvé ; ce n'est pas qu'on lui disputât le droit de tuer sa femme chez lui, le lendemain y de l'autre coté de la rivière; mais sur la rive droite il était encore l'hôte des Anglais et avait enfreint leurs lois. Le collecteur et le gouvernement se récrièrent sur l'atrocité de son crime; on le ramena prisonnier à la citadelle de Bellary , tandis que son frère montait sur le trône (i).
Lorsque je devins son geôlier il y avait déjà six ans que ce malheureux dévorait là sa vie , in carcere duro; en vain il en avait appelé à la Cour des directeurs, à la Chambre des communes : ses pétitions, d'abord rejetées, ne furent plus transmises. Il demandait
(i) Le gouvernement de la Compagnie faillit être cniellement puni de sa nauvaiae foi en cette circonstance; ce même prince bâtard , qoo par an déni de justice on avait placé sur le tr6ne, s'occupa immédiatement à organiser contre ses prolecteurs une conspiration gigantesque que le !»eui hasard fit découvrir quelques mois avant Texplosion, en septembre i839« et qu'il fallut étouffer dans des flots de sang.
PREMIÈRE PARTIR. -«CHAPITRt XYII. 335
une cour martiale, un tribunal d'honneur t le supplice s'il était coupable 9 la liberté s'il était innocent. On n'avait garde d'accéder à sa prière. Par un raffinement de cruauté inutile , tout rapport direct lui fut interdit avec sa mère et ses femmes : c'était en vain qu'elles se présentaient, l'inflexible consigne les repoussait toujours. Privé de toutes ces jouissances si appréciées par un Asiatique, on lui laissait cependant quelque argent (5oo fr. par mois qu'il recevait de sa mère) et une couple de serviteurs. Doué d'une singu** lière intelligence, d'une instruction extraordinaire chez un natif, il éprouvait un besoin de société qui lui faisait rechercher même celle des officiers qui se relevaient pour le garder, malgré le froissement continuel de sa dignité, la dureté et souvent l'insolence qu'il rencontrait. Il ne pouvait se passer de communiquer, d échanger ses idées : c'était une e&\ie, une démangeaison de malade, et les soldats lui étant trop inférieurs en raffinement et en manières pour ne pas exciter son profond dégoût , on peut dire qu'il mendiait le contact , la conversation de ceux chez qui il devait espérer plus d'éducation. Mais il mendiait en prince : tout le petit revenu que le gouvernement permettait à sa famille de lui allouer était dépensé en cadeaux délicats pour les officiers qui se succédaient à la porte de sa prison; il courait leur table démets succulens, des meilleurs fruits delà saison, des sorbets les plus délicieux, tels qu'on n'eo prépare que dans les palais de l'Orient , et le seul retour qu'il espérât eu échange sans toujours l'obtenir, c'était un accueil gracieux, peut-être le titre de
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huzret (majesté) ou de khodawend (monseigneur), toujours si cher, même quand ce n'est plus qu'un mot vide de sens. Jouer sa partie d'échecs, c'était le rendre parfaitement heureux ^ lui faire un instant oublier la triste réalité de sa vie. Combien peu, surtout parmi les officiers de la Compagnie, lui octroyaient ces minces satisfactions tout en acceptant ses présens ! Pour moi je sais qu'il me navrait l'âme; son existence enchaînée sur ce roc désert me rappelait une autre, une plus grande infortune qui avait succombé sur l'o* dieux cratère de Sainte-Hélène et qui comme lui n'avait trouvé que d'impitoyables geôliers là où elle avait été chercher l'hospitalité. C'est sans doute à la cour machiavélique de la Compagnie des Indes que l'Angleterre a emprunté la cruelle idée de condamner le Thémistocle français au sort de Prométhée : ce qu'il y a de certain , c'est que ces rois marchands disposent ainsi de presque tous leurs prisonniers d'état. Partout où le drapeau anglais flotte dans l'Inde sur le sombre sommet d'un pic couronné de fortifications le voyageur peut préjuger sans crainte que quelque grandeur déchue gémit sous son ombre fatale et mesure de l'œil ces plaines tant aimées où il envie le sort du plus pauvre rayot , où l'antilope bondit en liberté.
Le pauvre prisonnier de Bellary s'attacha à moi avec l'instinct du malheur, avec la passion d'un amant pour sa maîtresse : c'était un délire de joie quand mon tour de garde revenait. Non-senlement il passait avec moi les journées entières en longues et touchantes conversations, arpentant ma chambre et gesticulant avec véhémence, mais il ne me quittait pas un instant du-
PREBOÉM! PARTIE. — GHAPITRB XYII. 3S7
rant les quarante-huit heures de mon serviee. Quand^ après une soirée consacrée à son jeu favori , je me jetais enfin sur mon lit de camp pour prendre le r^os nécessaire 9 il s'asseyait à mes pieds pour me regarder dormir et protéger mon sommeil contre les insectes. En étudiant le plan de la ville , il était pa^ venu à reconnaître l'emplacement de mon habitation dans laquelle il plongeait du haut de son rocher, et à Taide d'une lunette d'ap{Nroche épiait tous mes mouvemens. Il savait quand je montais à cheval , et me suivait encore dans mes courses du soir.
Ce fut durant le cours de cette amitié que je pus apprécier la misère et la servitude de l'état militaire. Une circonstance surtout me fit l'impression la plus pénible : jamais il n'i\yait un instant pensé à éprouver ma fidélité à mon drapeau ; mais espérant un jour avoir détourné mon attention, il avait fait dire à une de ses femmes^ la plus dévouée, la plus chérie dent il était séparé depuis sept ans, de se présenter à ia porte de la citadelle sous le déguisement d'un marchand de fruits auquel la consigne permettait d'entrer. J'avais remarqué depuis le matin dans mon hôte et mon prisonnier une excitation fébrile extraordinaire; il ne tenait pas un instant en place, me répondait d'un air distrait et regardait à chaque in* stant par ma fenêtre ouverte jusqu'à l'arrivée du &UX marchand. Dès qu'il l'aperçut, il me quitta sous quelque prétexte pour me cacher son émotion et attendre le résultat dans l'espèce de tanière où il était logé. J'avoue que j'avais deviné son secret, et tout en veillant à ce qu'il ne m'échappât pas, je far*-'
1S8 vmrn Ai90LAttË vu tMI.
iaj% dds Ttetix sincèreé pour le Buccès de non ftti^ftta*gème, me proposant de congédier k pauvre femme dprèë quelques heures d'une réunion que je considérais comme autant de gagné sur son malheur. Mftis le même trouble qui avait trahi son mari la fit décou* vrir : interrogée par le sergent de gardé elle balbutia; sa grftce involontaire , sa timidité et là délicatesse de ses traits firent deviner son sexe \ je fus bientôt appelé pour vérifier son laisse^^passer et obligé de la repousser moi-même du seuil où elle était arrivée. 3t ne revis plus ce jour-là mon pauvre Nuvrab, il reitti absorbé dans sa dodlear% Le lendemain il reparut triste, mais calme, trop délicat pour se plaindre i et aUssi aimant que jamais. Nos rapporm continuèrent unsi pendant cinq ans» jusqu'au départ du régiment pour Hyderabad en i636. On m'a dit que souvent, depuis cette époque , il avait demandé de ndes non- Telles à nos Successeurs, les questionnant pour apprendre s'il ne me reverrait jamais plus! A cette heure où j'éorîB tranquille et libre au coin de mon foyer, frèa d'une femme que j'aime, il traîne encore ftà triéte vie seul sur don rocher»
Mes conversations avec ce prince, presque toujours «n hindoustanie, quoiqu'il parlât fort bien Tanglaiê, m'avaient fait feire de grande progrès dans k langue; je continuais aussi à étudier sou^ là tutelle de deiix mounschies (professeurs hindous)» Entre lei heurefs tonsacrées à ce travail, dès que le «oleil couchàttt khe permettait de hunier l'air^ mon plus gmnd pkisir était de faire eeller mon cheval et galoper au loin pour chercher (quelques couches d'un air plus pur que celui
PREMltRE PARTlH.u^CHAFlTRB XVn. aSg
i}ne nous nxipiriotift entre la montagne et les remparté. Je revenait invariabletnenlpar les baaars im mêlera ce peuple si en&nt^ ai doiiX| si inaoucianti A mesure que /acquérais là pratique de sa langue j'aimais ses mœura ; je trouvais un singulier charme à ses conversations ^ à ses histoires si vivement racontées, à sa crédulité, à son imagination romanesque et brillante, le finissais presque par lui envier son genre de vie si rapproché de la nature , et à aimer jusqu'à sa mu^ iique aux sons aigus, mélanooliques ou bruyans. « Ce qu'on appelle loi bazars sont des rues moins s étroites et moins tortueuses que les autres^ habitées « spécialement par les diverses professions dont les « produits sont exposés sous la véraugue ouverte de « leurs demeures» C'est au milieu de son petit étalage « que chacun travaille, accroupi comme un singe, « mais comme un singe aussi non moins adroit de 1 8és pieds que de ses mains (t)» s Ce que j'admirais iêplus, c'étaient les bijoutiers tourneurs en cuivre et en argent t les chefs-d'œuvre qui sortent de leurs iAmt)s, chaînes de petites roses d'or, boucles d'o- ^illes, croiiE et bottes en filigrane, défieraient tout i'art de uos orfèvres; et pourtant leurs outils sont détestables et tels que le plus habile ouvrier d'Bu«* it^ê^ s*il était réduit à s'en servir, n'en pourrait rien obtenlri C'est au coin di5 son hangar, en plein air, ^^ un mauvais réchaud, sans association d'industrie, que chacun fait sa manipulation, et pourtant telle '^l teur patience , la légèreté et la finesse de leur tra- ^tt> on pourrait dire de leur doigté, qu'on en est
(0 M^èftiotot.
émerveillé. Cette patience est peu récompensée, car le travail ajoute très peu au prix du métal, 1 8 pour loo tout au plus y et à ce prix ne vendent-ils encore ces beaux ouvrages qu'aux Européens. Pour les natifs, ils font surtout des bracelets tout simples destinés aux femmes et aux enfans. Les boutiques les plus brillantes sont celles des marchands de vases de cuivre étamés pour boire. Ces vases tout ronds et tout unis sont le meuble favori, la première acquisition de chaque ménage indien : ils servent à tous les usages pour la cuisine et les ablutions. A côté de ces piles étincelantes l'on voit des forgerons faisant des ouvrages grossiers y des clous, des cuillers et avec un métal à peine aciéré , des fers de lance et des lames de sabre. Un mauvais sabre neuf avec sa massive poignée en fer et son étui de bois recouvert en peau coûte une roupie (a fr. ôo cent.). Cette arme est dans toutes les mains pour ne jamais servir. Quand deux Indiens se querellent, ils s'envoient force injures, mais en viennent rarement aux coups et ne dégament jamais.
Toutes les autres boutiques, c'est-À-dire neuf sur dix, sont occupées par des marchands de grains. Chez un peuple où la misère est si grande , la nourriture est la principale dépense et les subsistances le principal commerce ; très peu de légumes , quelques patates douces, beaucoup d'épices, des omemens de verre , d'argent et de soie pour les femmes^ voilà ce qui constitue le marché.
Au milieu et aux extrémités de cette longue rue de chaumières s'élèvent trois édifices d'architecture diverse, temples de trois religions différentes* I^