PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE XVIII. SS'j
garder la foi jurée. Les haines qui les séparaient se réveillèrent avant même d'avoir laissé poindre le jour delà liberté dont le faible cri fut étouffé au milieu de ces passions anli-nationales : ce fut à qui trahirait le premier ses complices. Le gouvernement averti mit aussitôt la main sur les principaux chefs; on les fit attacher cFiacuu à la bouche d'un canon ; leurs membres disparurent dans un tourbillon de fumée et les uuages qui s'amoncelaient sur l'horizon politique se dissipèrent au bruit de l'explosion.
Le tableau que j'ai essayé de donner de Bellary, comme un chef-lieu politique important, civil et militaire de la présidence de Madras, ne serait pas complet si j^oubliais de parler de la société des Miêsionnoires proieêians pour la propagation fie la foi, qui a ici un établissement et une chapelle. Ce corps ne relève point de l'église anglicane et professe des nuan* ces d'opinions religieuses tout-à-fait distinctes. C'est lusaint-simonismereligieuxmitigé, une communauté prédicante et commerçante, gouvernée par certains cheis élus dans la société mère qui siège à Londres. Chaque individu qui y est admis renonce, en prenant les ordres^ à sa liberté et à toute propriété individuelle; sa personne comme sa fortune appartiennent à la communauté : c'est la société qui lui donne une compagne choisie dans la famille d'un de ses membres, qui le remarie s'il devient veuf, qui trouve des maris pour ses filles quand il est père ou pour sa veuve s'il vient à mourir. Il ne peut rien posséder en propre et il doit compte à la société de tout ce qu'il gagne comme prêtre, comme banquier, comme in-
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dustriel; mais eti retour elle assure son existence; on ne lui laissera jamais manquer du nécessaire^ rarement même d'un élégant confortable. £nfin, pour exciter et développer ses moyens, on lui fait une exia* tence proportionnée à son utilité. Mais que suit-il de tout cela? Ce n'est plus un prêtre. Son amour con-jugal et paternel le porte naturellement à désirer d'améliorer la position matérielle qu'il doit partager avec sa famille, et pour y parvenir, à s'efforcer avant tout de bien mériter de ia société et de ses chefs en avançant leurs intérêts. Il est peut«*étre venu dans l'Inde avec Thonnéte intention de prêcher l'Evangile ; mais séduit par ses affections, occupé d'études spé* cialesque ses chefs lui ont imposées, absorbé par ses transactions de banque ou ses spéculations commer* ciales, il tient des registres, dirige une correspon* dance, professe la chimie, fait du papier, imprimet relie, bâtit des maisons et oublie son métier de mis* sionnaire. C'est une fourmie ouvrière, patiente et laborieuse qui augmentera le capital , étendra l'in* fluehoe et les rt^lations commerciales de la république industrielle à laquelle elle appartient, mais qui, s'il en faut juger par le passé, ajoutera peu au domaine du christianisme sur les bords du Crishnah et du Gange. On a la bonhomie de croire chez nous et on s'imagine faire acte d'impartialité en répétant que la reli* gion protestante est plus tolérante que la nôtre. Il n'en est rien : je n'ai rencontré chez les protestsns anglais que la plus excessive intolérance pour toute forme de religion étrangère à la leur, surtout pour les autres sectes chrétiennes ; intolérance qui de nos
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jours ne va pas jusqu'à la persécution, parce^ que la politique et les intérêts matériels font contre- poids à la malveillance religieuse , mais qui va au moine jiusqu au mépris dans ce monde et à la condamnation éternelle dans Tautre. C'est un fanatisme sec, sans enthousiasme et sans tendresse d'âme dans la manifestation de sa dévotion; une stricte observance des convenances, voilà tout ce que j'y ai trouvé.
Avant de terminer ce cbapitre, il me reste encore à noter une autre remarque que j'eus l'occasion défaire, tant à Bellary que durant toute la période de mon service dans l'Inde : c'est le peu de fusion que le service militaire, sous un même gouvernement et sous des officiers homogènes, a amené entre les soldats eu* ropéens et les cipayes. Us vivent, s'exercent, se pro* mènent ou s'amusent aussi «éparés, aussi distincts, en échangeant aussi peu de sympathie qu'aux premiers \our8 de la conquête. Ce n'est point faute d'entendre k même langage; car le soldat en quête du plaisir, acquiert bien vite une langue que dédaigne son officier qui se contente d'acheter les voluptés que dérobe son subalterne. Un grand nombre de nos sous-offi«* cierset de nos soldats se faisaient très bien comprendre 60 hindou, télougou, canari, quel que fût le dialecte de la province où nous étions cantonnés. £t cepen* dantyde même que les eaux du Rhône traversent le lac de Genève sans se confondre, le régiment euro* péen poursuit aussi une existence isolée dans tout un corps d'armée de cipayes ; les autorités ne cherchent Vïèmt pas à produire cette fusion par le rapprochement, car le contact développerait et multiplie-
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rait les antipathies. Au contraire , dans toutes les stations militaires les soldats natifs et européens ne peuvent sortir des limites de leurs lignes respectives sans une permission spéciale. Cette restriction est commandée par l'humeur bruyante et trop joyeuse des soldats anglais^ quand ils ont bu pour une paioe (4 centimes) d'arrak. Cette joie, parfaitement caractérisée par Texpression anglaise, « jânimal spirits » si nous la traduisons par lagaité d'un animal, dégénère malheureusement toujours en grossièreté et en brutalité. Le plaisir de la basse classe en Europe, mais principalement en Angleterre, est par-dessus tout le sentiment et l'exercice de la force physique ; il s'ensuit que les épanchemens de la cordialité soldatesque des Européens ne sont pas moins redoutés des Indiens que leur humeur querelleuse parce que cette familiarité est toujours brutale. Un soldat rencontrera près d'un puits un cipaye tirant de l'eau « il c( lui donnera , comme à un camarade , une bonne <c claque sur l'épaule le plus amicalement du monde, et par forme de salut et de plaisanterie. Cela désesff père un pauvre diable d'Hindou, parce que traduite « en hindoustaniy cette plaisanterie est un affront et « une souillure. Il grogne un peu, mais ne se fâche c pas sérieusement , parce qu'il connaît l'intention a cordiale delà chose (i)» » peut-être et plus souvent aussi parce qu'il sait que le gigantesque Europé&i le briserait comme un verre.
Si quelquefois de jeunes cipayessans expérience et tout fraîchement recrutés de la campagne se laissent
(i) JacqaemoiiL