PREMIÈRE PARTIE.— CHAPITRE XIX
industrie dans le cantonnement européen. Nouveau Joseph, je m'enfuis dans les appartemens intérieurs, en ordonnant à mes gens de renvoyer au plus tôt ces sjrènes.
« Les Européens, dans les villes de Tlnde, dit Jac- « quemonty n'aperçoivent presque rien de la vie des ce natifs qui les servent. Il n'y a peut-être pas un ff employé civil ou militaire qui sache où demeurent c ses domestiques y s'ils sont mariés , s'ils ont des « enfans, ce qu'ils font de leurs épargnes. » Cela tient bien un peu aux habitudes singulières des natifs, mais plus encore au défaut de bonhomie et de sympathie chez les Anglais. C est certainement une chose étrange et particulière k la nation anglaise, que cette distance à laquelle elle est si jalouse de tenir les étrangers avec lesquels elle est mêlée! Le service domestique dans l'Inde est comme ailleurs le service militaire; il dure pour chaque hQmme quelques heures du jour; hors de là il se trouve libre et vous ne savez absolument rien de la forme d'existence de l'individu qui vous sert depuis des années, qui assiste à vos repas et à votre toilette, qui circule comme le chat de la maison dans tous vos appartemens et qui comme cet animal, après avoir rempli durant le jour une fonction spéciale quelconque, disparais la nuit. De toute votre suite nombreuse, il n'y a que le petit gix>om, enfant de douze à treize ans, qui dort dans la vérangue ouverte pour répondre à votre appel durant les heures de repos; mais bien heureux s'il vous entend , car sa paupière est oppressée sous les doubles pavots de son âge et de son climat. Vous pouvez
S66 L'nVDB ANGLAISB EN 1841.
ospendatit obtenir de quelqu'un de vos gens, de votre maître-d'hotel, par exemple, de s'établir non sous votre toit mais dans votre enclos ; c'est à une con* dition : il faut que vous lui laissiez toute liberté d'é* lever sa hutte 'avec sa double enceinte de nattes et d'argile dans la partie la plus reculée et la plus ombragée du jardin. Quand la ruche sera prête, par une nuit obscure , il y nmènera, dans une voiture fermée, tout son essaim, ses femmes et «es enfans; mais alors il feut scrupuleusement éviter toute occasion d'éveiller sa jalousie totijours inquiète. Le maître qui essaierait de soulever le perdah , le rideau du gynécée, se verrait justement puni par un coup de poignard ou une dose de poison. La plupart des domestiques d'un régiment, quand ils se résignent à suivre la carrière nomade de leurs maîtres et n'ont pas le moyen de transporter leurs femmes avec les précautions et la vigilance nécessaires pour les dérober à tous les yeux, les laissent dans leur province, sous la sauvegarde de leur famille. Chacun fait alors à la sienne une pension mensuelle réglée sur la quotité de ses gages : la moindre est d'une roupie (a fr. 5o cent.); c'est ce que donne le plus pauvre, celui qui n'a que quatre roupies ( t o francs) par mois pour se nourrir et se vêtir. Mais quelle que soit sa pauvreté, chacun veut se marier, avoir une femme à lui, qui soit sa chose, sa propriété. Il n'a pas de véCemens pour couvrir sa peau nue durant l'hiver, il n'est pas sur du pain du lendemain ; pour supporter cette pauvre créature qu'il associe à sa misère il devra souvent se refuser à lui-même les premiers alîmens...
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mais i] serrera son cummerbund (sa œinlUfe) snr ses flancs amaigris et se rappellera en souriant qu'il a sa petite femme dans son village près de laquelle Tatten* dent des jours meilleurs, sa janie, son nourmâhi, sa vie, la lumière de son foyer.
Et ce n'est pourtant pas par amour qu'il Ta épousée puisqu'elle a peut-être huit ans; car c'est à cet âgs chez les Hindous que les parens concluent entre eux, dans chaque caste, les mariages de leurs enfans. D'aillears il ne l'avait jamais vue avant les fiançailles ; elle a été choisie par la famille. Chez les musulmans , les arrangemens sont encore à-peu-près les mémes^ seu*^ lement ils ne se marient qu'à l'âge de consommer le mariage ; mais le jeune époux ne connaît l'épousée qu'en enlevant son voile le soir du jour des noces. Une dernière observation et qui est vraie pour les natifs de tout âge, de toute croyance et de toute condition, t'est qu'ils parlent avec la même indifférence, presse avec dégoût, de femmes qui ont à peine cessé d'être enfens. La nature dans ces climats est aussi plus ppécooB et plus destructive : la femme sera mère k douze ans et décrépite k trente.
Le; nombre de mois était enfin révolu qui m'autorisait à prendre un trimestre de congé. Il me tardait de rwoir Pondichéry, sa plage dorée, sa mer harmonieuse, et la sœur tant ain»ée qui m'attendait sur ses bords. J'étais las au^ssi de cette insipide garnison , de ce tiisie rocher qui avait déjà accimiulé sur ma tête tot de souvenirs de deuil. Et il faut enfin l'avouer, je sentais oomme un malaise , l'appétit de cette vie no- *»àe écmi les charmes nous recherchent toujours
3e» L'INDE ANGLAISE EN 1848.
une fois qu'on les a goûtés. Quel est donc Fattrait de cette existence vagabonde? N'est-ce pas quelle est semée d'une foule de petits incidens imprévus, oflrant à la volonté une multitude d'objets qui sollicitent son exercice. Il faut à chaque instant délibérer , vouloir et agir, sur une échelle minime à la véricé, mais en&n on a voulu et agi. « On a goûté par là un plaisir na- « turel^ d'autant plus vif qu'il est plus rare dans le ce système habituel de notre existence. » Quoi qu il en soit, je me rappellerai toujours le frémissement de plaisir avec lequel je sautai en selle, le lu janvier 1 83ii, vers six heures du soir, immédiatement après un joyeux dîner avec mes camarades à la table d'hôte; j'échangeai encore de nombreuses poignées de main, puis, cédant à la fougue de mon bel arabe, je lui donnai carrière.
Ai-je encore des contemporains à Bellary ou àHyde« rabad? Dans cessociétés éphémères qui brillent un instant au soleil de l'Inde pour disparaître aussitôt, est-il quelqu'un qui se rappelle le Ducy le prince des coursiers arabes, qui ait pu le connaître et l'oublier. C'était Tadmiration durégiment; leplus petit enfantde troupe l'aurait reconnu dans un escadron. Jecrois voir epcore sa tête mignonne, son profil d'antilope, ses jambes fines et grêles , son poitrail vigoureux , ses hanches fermes et arrondies comme celles d'une jolie femme. Qu'cs-tu devenu mon pauvre Duc ! tes membres gracieux sontMls devenus la proie du chacal et du vautour, ou traînes-tu encore une triste vieillesse, en pensant aux esp«ices que nous avons dévorés ensemble!
Mes gensm'avaientdevancédedeuxpeti tes marches;